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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand, sa vie et son caractère Seconde partie (suite 2)

Seconde partie

Seconde partie (suite 2)

Chateaubriand, sa vie et son caractère · 22 min de lecture · p. 75–92 · chapitre 6 sur 7

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Bruxelles : Hayez, imprimeur des Académies royales de Belgique, 1908, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Avec ses aimables correspondantes, Chateaubriand savait déployer, comme en beaucoup de choses, une activité inouïe et suggestive : ainsi le 28 mai 1828, vers 2 heures, il rentre à Paris venant de Rome où il était ambassadeur pour la France; or, le soir même après ce long voyage, cet homme de presque 61 ans demande un « rendez-vous » à « sa chère Marie », l'invisible châtelaine avec qui il entretenait une correspondance depuis longtemps. A minuit la belle Marquise lui répond, et, plus sage que lui, elle dit textuellement : « Les anciens amis doivent passer avant moi, et le Roi par-dessus tout1. » Dès les premières heures du matin, il reprend la plume pour fixer lui-même le jour et l'heure de l'entrevue.

(1) Un dernier amour de René. Correspondance de Chateaubriand avec la marquise de V... Paris, 1903, p. 247. ↩

Une autre remarque, qui se place naturellement ici, pour dépeindre notre énigmatique personnage, c'est l'aisance avec laquelle il sait entretenir plusieurs intrigues avec ses douces amies; ainsi de Rome il écrit en même temps la même chose à Mme Récamier et à la marquise de V... : « Venez me rejoindre, venez me rejoindre. » Il écrit aussi : « Rome m'ennuie, tout m'ennuie ! J'ai passé l'âge des joies ; il faut que je me retire1 » — ce qui ne l'empêche de fréquenter notoirement alors trois jeunes dames; il en ramena même une en France et mena avec elle, comme nous l'allons voir, une existence galante, tandis qu'il exposait à Mme Récamier « un plan de vie que rempliraient la religion, l'amitié, les arts (2) ».

(1) Un dernier amour, etc., p. 114. ↩

Cela dépasse la duplicité. Comment faut-il dire, puisque nous trouvons ici tout un groupe féminin : Mme de Saman, la marquise de V..., Mme Récamier, sans compter l'épouse légitime qui ne comptait guère, et probablement d'autres encore ?

Un dernier trait à relever se rencontre dans les peintures souvent lascives qu'il a laissées. Encore une fois, comment dirais-je? - Mais le mot doit être permis à un médecin : une espèce de sadisme. Une série de textes habilement rapprochés par Sainte-Beuve3 autorise à parler ainsi. Toutefois il y a lieu d'accorder ici le bénéfice de circonstances atténuantes, à raison du goût et des mœurs de l'époque.

(3) Causeries du lundi, 2e édit., t. II, p. 123. ↩

Mais il ne se bornait pas à aimer et à remarquer les femmes de la réalité : il créa plusieurs types immortels qui s'appellent Atala, Céluta, Velléda, Amélie et Blanca, tandis qu'il n'eut guère qu'un fils littéraire, René, lequel, après tout, n'était que lui-même. Et ici un rapprochement s'impose à l'esprit : comment, en effet, ne pas songer au plus parfait des tragiques français, à Jean Racine, qui excelle à créer les caractères féminins? Lui aussi, comme Chateaubriand, montrait un penchant intense pour les femmes.

(4) Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Madame Récamier, t. II, p. 375.

Considérons surtout les faits eux-mêmes.

Je ne m'arrêterai pas à l'attachement profond et partagé qu'il conçut très naturellement pour sa sœur Lucile, créature étrange et céleste qui devait être couronnée par une beauté mélancolique, le malheur et « le génie » (cette dernière expression est de son frère) ; ici tout fut absolument irréprochable; même je ne puis croire que la pauvre jeune fille devînt l'héroïne voilée d'un triste roman, encore qu'un caprice littéraire aurait voulu nous la présenter sous le nom d'Amélie; sa vie tout entière est si haute, si digne, si pure que l'on ne doit même pas s'arrêter à un soupçon qui serait outrageant pour sa mémoire. D'ailleurs, dans la réalité des choses, Lucile n'entra jamais en religion; elle se laissa marier à un vieillard, et devenue bientôt veuve, - si « toutefois il y eut mariage en fait1 », - elle éprouva pour le poète Chênedollé, ami de son frère, une affection intense, bizarre et éthérée qui s'atteste par une correspondance qu'on ne peut lire sans émotion2.

(1) Anatole France a consacré quelques pages étincelantes à Lucile de Chateaubriand. Je lui emprunte cette expression. ↩

(2) SAINTE-BEUVE, Chateaubriand et son groupe littéraire, t. II, p. 231. ↩

Arrivons, ou plutôt revenons au mariage de Chateaubriand lui-même; nous l'avons déjà signalé en esquissant sa carrière dans les grandes lignes; mais nous n'avons pas encore dit tout ce qu'il nous faut en dire.

Comment se fait-il que, si prompt à s'enflammer, il ne se soit pas attaché à la belle jeune femme blonde que le mariage mettait entre ses bras? Comment se fait-il que, l'ayant quittée après quelques mois, il semble l'oublier au point qu'il est comme mort pour elle, et qu'il la nomme plaisamment sa « jeune veuve »? Comment se fait-il qu'il demeure des années entières sans la revoir et sans l'appeler auprès de lui? Comment se fait-il que, en 1800, rentrant à Paris où elle se trouvait, il ne s'empresse même pas de la rejoindre?

Il y a là un mystère dont j'avoue ne point connaître le fond : mystère du cœur, mystère d'alcôve, que sais-je !

Cherchons un peu.

On ne saurait croire que ce fut la désillusion provoquée par l'anéantissement de la fortune de la jeune épousée ; car pour lui, on le sait, les questions d'argent ne comptaient pas, du moins habituellement.

Y aurait-il eu déjà en ce temps-là une enchanteresse inconnue qui aurait joui de ses préférences intimes? - (Mais on n'en signale aucune; les faiblesses n'arrivèrent que plus tard.) on le Sait aujourd

Que si l'on invoque l'incompatibilité d'humeur, j'opposerai à cette formule banale ces mots que le grand écrivain a lui-même insérés dans le Génie du christianisme : « Ce qu'il (l'homme) prend pour des différences d'humeur entre lui et sa compagne n'est que le penchant de son inconstance et l'inquiétude de son désir. »

D'ailleurs, la jeune vicomtesse de Chateaubriand possédait à tous égards de très hautes qualités : intelligence, esprit, talent littéraire, dévouement inaltérable à son mari, charité agissante et, à travers toutes les épreuves, une fidélité bien supérieure à celle de son volage conjoint - ce qui est peu dire. Bref, c'était une fière et (1) Il S'agit de mné du Belloy- d. Le Secret d spirituelle Bretonne. La pauvre « chatte » - ainsi qu'on la nommait dans le cercle intime - eut beaucoup à souffrir et à pardonner; quelle est la femme honnête ou amoureuse qui à sa place n'eût pas fait sentir ses griffes ?

Une chose plus grave, c'est que René dissimule même le lien qui l'enchaîne : ainsi, pendant son premier séjour en Angleterre, il noue avec Charlotte Ives une intrigue amoureuse, au point que la mère de la jeune fille lui fait une proposition de mariage... et alors il s'effondre, et il s'enfuit en balbutiant : « Je suis marié. » Étrange psychologie et inqualifiable conduite de ce jeune mari qui fait la cour dans une honnête et paisible famille comme s'il était libre! En réalité, il était absolument épris de la jeune Anglaise, et il ne s'en cache pas : « Charlotte, dit-il, absorbait mes facultés ; elle était le centre à travers lequel plongeait mon intelligence... » Et il parle de « l'inexprimable ardeur de ses vœux » et de « l'épouse qui lui avait été destinée » ! Et il continue sur ce ton, tout à fait comme s'il n'y avait pas en France une jeune femme à qui déjà il a juré amour et fidélité ! Puis, - est-ce croyable? - il laisse imprimer tout cela1!

(1) De même, mais avec moins de gravité, à d'autres endroits des Mémoires d'outre-tombe, les sentiments exprimés représentent une impertinence publique vis-à-vis de l'épouse légitime : « En approchant de ma fin, il me semble que tout ce qui m'a été cher m'a été cher dans Madame Récamier et qu'elle était la source cachée de mes affections, etc. » ↩

Vraiment, Monsieur le Vicomte, vous en prenez fort à l'aise avec nous comme avec Mme de Chateaubriand, et il semble bien que vous ayez pour votre usage une morale toute personnelle, absolument comme vous avez une pathologie toute spéciale !

D'autre part, il a rendu publiquement hommage aux mérites de sa compagne dévouée; il faut lire les pages vibrantes qu'il a écrites comme un épithalame rétrospectif et comme amende honorable : « Je ne sais s'il a jamais existé une intelligence plus fine que celle de ma femme... Quel bonheur a-t-elle goûté pour salaire d'une affection qui ne s'est jamais démentie? Elle a subi mes adversités ; elle a été plongée dans les cachots de la Terreur, les persécutions de l'Empire, les disgrâces de la Restauration, et n'a point trouvé dans les joies maternelles le contrepoids de ses chagrins... Timide et tremblante pour moi seul, ses inquiétudes sans cesse renaissantes lui ôtent le sommeil et le temps de guérir ses maux : je suis sa permanente infirmité et la cause de ses rechutes... Je dois donc une tendre et éternelle reconnaissance à ma femme dont l'attachement a été aussi touchant que profond et sincère. Elle a rendu ma vie plus grave, plus noble, plus honorable, en m'inspirant toujours le respect, sinon toujours la force des devoirs1. »

(1) Dans divers livres publiés par M. G. Pailhès, on rencontrera beaucoup de documents et d'appréciations qui concernent Madame de Chateaubriand et qui sont fort à sa louange. Dans la Revue des Deux Mondes, livraison du 1er février 1889, se trouve un remarquable article consacré par M. M. Paléologue à la Vicomtesse. Au cours d'une analyse très fine, l'auteur fait admirablement ressortir l'intéressante physionomie, l'attitude si digne de la noble Bretonne: il en résulte qu'elle possédait un remarquable ensemble de qualités intellectuelles et morales, mais qu'elle manquait de ce « charme féminin » qui aurait fixé son volage époux, si la chose avait été possible. Pour d'autres appréciations, voir les publications du baron de Vitrolles, du comte d'Haussonville, de J. Turquan. ↩

En présence d'un tel hommage conjugal, on s'étonnera profondément d'entendre V. Hugo déclarer que Chateaubriand détestait sa femme1. Je crois comprendre que si quelqu'un était détesté, c'était V. Hugo lui-même, très mal reçu par l'honorable dame qui, sans doute, avait des raisons pour agir ainsi.

(1) Choses vues, loc. cit. ↩

Un témoignage plus sérieux que celui de V. Hugo, jeune en ce temps-là, passionné toujours, est celui de l'abbé Deguerry, qui visita familièrement le vieux couple de la rue du Bac pendant quinze années et qui, dans une lettre importante, deja citée, a écrit ceci : « La mort de Mme de Chateaubriand, arrivée l'année dernière, frappa si fortement M. de Chateaubriand qu'il nous dit è l'instant même, en portant la main sur sa poitrine : « Je viens de sentir la vie atteinte et tarie dans sa source; ce n'est plus qu'une question de quelques mois. »

Je n'insisterai pas sur certains écarts de mœurs qui trop souvent désolèrent les meilleurs amis de Chateaubriand; l'ardeur de son tempérament, la faiblesse naturelle de son caractère, qui ne sut élever la conduite au niveau des convictions, la puissance des séductions qui l'environnèrent, - car s'il fut le favori des Muses, il fut aussi le favori des femmes, - telles furent les circonstances atténuantes des scandales dont sa vie est émaillée.

Il y aurait à écrire un terrible réquisitoire contre Chateaubriand au point de vue des mœurs, à la lumière de révélations successives dues surtout au malicieux Sainte-Beuve; je laisse à d'autres cette triste besogne. Toutefois, la vérité doit être connue dans sa substance, sinon dans ses détails scandaleux, et pour la révéler je produirai un seul tableau où se dévoile la misère du grand homme.

Quel spectacle douloureux pour un admirateur fanatique de Chateaubriand comme il en fut jadis des foules, comme il en reste encore quelques-uns aujourd'hui : l'auteur du Génie du christianisme et des Martyrs ou le triomphe de la religion chrétienne, couronné d'années et de gloire, l'ambassadeur « magnifique » du Roi très chrétien, revenant de Rome, encore tout imprégné du parfum de la Ville éternelle, et allant faire des dîners dans un cabinet de restaurant, près du Jardin des Plantes de Paris, avec une jeune beauté qu'il avait ramenée d'Italie, déjà mère d'un bâtard en attendant la suite! Dans ces rendez-vous galants on sablait le champagne, et la jolie demoiselle faisait entendre, et répétait sur la demande de son illustre compagnon, des couplets de Béranger1. En retour de sa complaisance, il allait « mettre le pouvoir et la France à ses pieds »!

(1) SAINTE-BEUVE, Chateaubriand et son groupe littéraire, édition de 1861. MADAME DE SAMAN, Les enchantements de Prudence, avec préface × de George Sand, 1873. LE COMTE D'HAUSSONVILLE, Ma jeunesse, souvenirs, 1885, pp. 190 et 214. G. BRANDES, Die Hauptströmungen der Litteratur des neunzehnten Jahrhunderts, Band III. Die Reaktion in Frankreich, 1897. Revue de Paris, 1897, diverses livraisons, article par M. Léon Séché. Voir enfin les lignes superbes, vengeresses et indignées, consacrées à ce triste épisode par BARBEY D'AUREVILLY, Les Bas-Bleus, pp. 203 et suivantes : « Oh ! mon pauvre et grand Chateaubriand ! etc. » ↩

Les convictions et les pratiques religieuses

de Chateaubriand.

Il nous faut parler avec quelques détails des convictions religieuses de Chateaubriand; car la critique s'acharnant sur l'illustre écrivain, a été jusqu'à nier qu'il en eut, comme aussi on a prétendu qu'il négligeait les diverses pratiques qu'impose le dogme catholique dont il s'était fait le champion.

A cet égard, nous possédons un volume dont le titre est une affirmation très significative : La sincérité religieuse de Chateaubriand, par l'abbé Georges Bertrin, docteur ès lettres, 1899. Plus récemment, le livre d'Edmond Biré : Chateaubriand, Victor Hugo, H. de Balzac, paru en 1907, a développé et complété la thèse de M. Bertrin.

Il résulte de ces démonstrations que Chateaubriand observait les prescriptions de l'Église sur le jeûne et l'abstinence, même à un âge avancé ; il en résulte que, malgré une affirmation rendue publique, il avait un confesseur, et lui-même l'a nommé; il soigna scrupuleusement le caractère religieux de sa sépulture ; il reçut pieusement les secours de la Religion à son lit de mort; nous avons même rapporté des détails à ce sujet, notamment les quelques lignes dictées par lui à son neveu Louis de Chateaubriand quelques heures à peine avant l'instant fatal.

Mais qui peut nous garantir qu'il n'y eut jamais de lacunes dans cette pratique religieuse? Ce qui était vrai en 1842 ou 1837 l'était-il en 1812 et en 1807? - Il est permis de conserver des doutes à cet égard quand on met dans la balance, à côté des actes de sa vie publique, les nombreuses inconséquences de sa vie privée; qu'on se rappelle son fameux pèlerinage en Terre-Sainte qui fut loin d'être inspiré par un sentiment religieux ou littéraire; car dès les premiers jours du voyage, sous « la voile impatiente » il aspirait aux rivages de l'Espagne pour y cueillir le fruit défendu longtemps convoité. Si, au risque d'un scandale public qui arriva, le père ardent de l'impétueuse Velléda sacrifiait ainsi à la passion ses devoirs d'époux et de chrétien, on pourra facilement croire qu'il ait négligé d'entendre une messe ou de manger maigre. Je connais même à ce propos une anecdote inédite que je me permettrai d'intercaler ici; car les droits de la vérité passent avant les égards dus à M. de Chateaubriand.

Cette anecdote, la voici telle que je me la suis fait encore récemment raconter par mon très honoré collègue de l'Académie royale de médecine, M. le docteur Van den Corput, qui joint à la science d'un grand médecin les connaissances d'un fin lettré, et dont la mémoire fidèle défie les atteintes de l'âge.

Vers 1840, un personnage qui s'est acquis en Belgique une grande réputation comme littérateur, Baron visita Chateaubriand pendant une matinée de dimanche; et comme l'heure s'avançait, et comme le visiteur s'apercevait qu'il allait devenir impossible au Maître de satisfaire à l'obligation spéciale du dimanche, il lui en fit l'observation, soit par étourderie indiscrète, soit avec une certaine malice. A quoi Chateaubriand de répondre : « Moi, j'écris pour la religion, mais la pratique c'est autre chose ! »

Du moins, tel est le récit que, rentré à Bruxelles, Baron ne manqua pas de faire, et que l'éminent collègue, dont je viens de citer le nom, entendit personnellement.

Mais il est une chose plus sérieuse et plus haute que les pratiques extérieures d'un culte : c'est la conviction intime et profonde qui pénètre et remplit la conscience ; les premières ne sont que le feuillage dont la chute même ne compromet point l'arbre; l'autre, c'est la racine, puissante et toujours active, dont la mort amène fatalement une perte irréparable. Or, cette conviction sincère, celui qui écrivit le Génie du christianisme, nous paraît l'avoir possédée; elle se trouve attestée à diverses reprises dans les termes les plus énergiques; il va même jusqu'à écrire qu' « il ne croit en rien, excepté en religion ». Et comme s'il craignait qu'on ne lui objecte son adhésion ardente et fidèle à la cause des Roys, il s'empresse d'ajouter que « la chaleur de ses opinions n'a jamais excédé la longueur de ses discours ou de sa brochure » Et plus loin, arrivant au terme de ses Mémoires, il écrit ces lignes énergiques : « Ma conviction religieuse, en grandissant, a dévoré mes autres convictions; il n'est ici-bas chrétien plus croyant et homme plus incrédule que moi. «

Je sais bien que l'on croit avoir remarqué dans sa vie des périodes de retour à l'incrédulité, ou du moins des époques de scepticisme. Mais je pense aussi que rien de positif n'est établi à cet égard. D'ailleurs le souffle du doute ne s'élève-t-il pas quelquefois dans l'âme de personnages reconnus pour leur sainteté? Qui ne connaît les luttes pour la foi, les combats avec le diable, les périodes d'aridité ou de sécheresse dans la vie des dévots? Que l'on ne demande donc pas une exception ou la perfection à une nature essentiellement passionnée, è un homme dominé par l'imagination, à un pauvre pécheur comme Chateaubriand.

Qualités et défauts divers du caractère

de Chateaubriand.

Après avoir gravé avec quelque insistance certains traits du caractère de Chateaubriand, nous devons en signaler d'autres qui, parfois très significatifs, se prêtent néanmoins à peu de développements.

Au cours d'une carrière longue, mouvementée et très en vue, il a fait preuve de haute fierté et de rare indépendance, poussant les choses jusqu'à l'indiscipline envers les partis et jusqu'au sacrifice de ses intérêts personnels.

A l'occasion même, il a manifesté un véritable courage civique, ainsi en jetant sa démission à la face de Bonaparte lors du meurtre de Vincennes, comme il avait produit les preuves de son courage militaire à l'armée des Princes. Toutefois on pourrait prétendre que de tels actes sont faciles à qui porte en son âme ennuyée le dédain de la vie.

Pour échapper aux obsessions de l'ennui funeste, - qui aurait pu le ramener vers le suicide, - il eut l'heureuse inspiration de pratiquer ardemment le travail, et ce fut peut-être son salut, comme ce fut pour ses contemporains et la postérité un noble et grand exemple; à ce point de vue encore, il faut s'incliner avec admiration devant cette activité merveilleuse qui se prolongea jusqu'au moment où l'âge et les infirmités en refroidirent la chaleur. Cette activité s'explique par le caractère même de l'auteur, qui est essentiellement un passionné : passionné pour la nature et pour les lettres, pour la gloire et pour les femmes, passionné d'amour pour son Roy

légitime et passionné de haine contre Bonaparte, passionné même pour l'inconnu, pour « l'âme de la solitude »...

Il fut aussi et avant tout un fils des preux, un vrai gentilhomme. On peut regretter qu'il n'ait pas toujours tenu son honneur de chrétien à la hauteur de ses croyances, et qu'il n'ait pas pris des mesures sérieuses pour payer ses dettes, ainsi que le fait tout homme qui a le souci de sa dignité. Mais l'histoire nous raconte que pareilles faiblesses furent communes à beaucoup de chevaliers, et lui-même a écrit ces lignes suggestives : « L'amour des femmes, quand il ne descend pas trop bas, n'a jamais nui dans les Gaules : Charlemagne a été absous ; les galanteries de Philippe-Auguste, de Charles VII, de François ler, de Henri IV, de Louis XIV, de tous les chevaliers, depuis Dunois jusqu'à Bayard, ont bravé auprès de la nation les moralités des historiens1. « Et il continue sur ce ton peu édifiant, ce qui n'empêche pas Edmond Biré de saluer en lui « le maître de l'honneur2 i, comme J.-J. Ampère l'avait signalé adorant l'honneur3. Il est vrai que ce mot est très élastique, et je n'insiste pas.

(1) Voir Généalogie de ma famille, suite aux Mémoires d'outre-tombe, édition de Méline, Cans et Gie, Bruxelles, 1830, t. VL, p. 419. ↩

(2) Introduction aux Mémoires d'outre-tombe, p. XLI. ↩

(3) Discours déjà cité prononcé aux funérailles. ↩

Pour d'autres défauts ou qualités, je renvoie aux pages qui précèdent. J'aime à rappeler l'esprit généreux et charitable dont il fit preuve en diverses circonstances. Mais si sa main bienfaisante s'ouvrait aisément pour semer un or dont il n'appréciait pas toujours la valeur, il faut dire aussi que sa plume manqua souvent de charité : les Mémoires d'outre-tombe fourmillent de traits fort littéraires assurément, mais qui ont dû causer des blessures cuisantes; ces traits acérés étaient lancés, pour ainsi dire, en présence de la postérité, par le plus redoutable des archers qui s'abritait après coup derrière sa tombe pour échapper à toute réplique et à toute responsabilité, ce qui projette une ombre sur son caractère. L'écrivain montre aussi toute la dureté de sa plume en parlant souvent de son père et de sa mère avec une liberté qui viole le respect.

L'orgueil avait naturellement établi chez Chateaubriand un esprit de domination très accentué : « C'est un homme qu'on n'acquiert qu'en se mettant complètement sous sa tutelle » a dit de lui la comtesse de Boigne1. Toutefois dans sa vie privée, au foyer domestique, il était d'une douceur remarquable, qui se traduisait par ces mots souvent répétés : « Comme vous voudrez. »

(1) Mémoires de la comtesse de Boigne, dans la REVUE DES DEUX MONDES, livraison du 1er octobre 1907. ↩

Le style de Chateaubriand.

Puisque la parole bien connue : « Le style c'est l'homme » paraît être vraie, il convient d'examiner le style de celui qu'on a nommé le « père du romantisme », pour établir des inductions sur le caractère de l'homme lui-même. Toutefois, il importe de remarquer que ce caractère s'est dévoilé directement dans les actes de la vie publique et privée, comme aussi dans le fond des écrits, assez clairement pour qu'on ne soit pas tenu de recourir à ce mode d'information détournée, si l'on veut connaître le personnage. D'ailleurs, des flots d'encre ont déjà coulé sur ce thème, et ce n'est pas moi qui pourrais nourrir la prétention d'ajouter la moindre gerbe à une moisson si plantureuse. Enfin, J'avoue que, médecin comme je le suis, je ne saurais me hasarder qu'en tremblant sur ce territoire placé en dehors de toute compétence que je pourrais avoir conquise.

Néanmoins, je dois parler, mais je le ferai sobrement. Il y a lieu, me semble-t-il, de distinguer en Chateaubriand plusieurs manières d'écrire. Le poète est inférieur au prosateur, comme si la mesure et la rime formaient une entrave à l'essor de cette nature indépendante et libre; dans sa prose même, quelle distance entre les périodes enflammées d'Atala, le verbe académique du Génie du christianisme, les phrases superbes des Martyrs, les accents du pamphlétaire, la forme si variée des Mémoires d'outre-tombe! Et ceci nous montre l'élasticité de sa plume correspondant à la souplesse de sa pensée, à la mobilité de son âme ondoyante et sensible.

Mais au milieu de ce concert donné par sa lyre, je veux retenir comme caractéristique son grand style, sa belle manière, le talent descriptif où il excelle et triomphe. Or, selon ma faible compétence, il est là sans rival, et si j'avais, comme un simple berger, à décerner le prix de beauté, je l'accorderais à Chateaubriand comme au maître de la prose française contemporaine.

S'il fallait préciser le caractère particulier de son style triomphal, j'indiquerais le mouvement et la vie, l'image et la couleur.

Je ne sais à qui le comparer parmi les princes de la littérature; je préfère même - ce qui peut paraître étrange - le comparer aux artistes du pinceau, et j'en arrive à le placer aux côtés du plus puissant et du plus beau de tous les coloristes, j'ai nommé le Titien. Cette puissance de couleur s'alimente naturellement chez lui dans son caractère même, dans sa vie même, comme dans une fournaise ardente : il a souffert d'un ennui mortel, il crée le type de René; - il connaît toutes les agitations et les ivresses de l'amour; alors, ajoutant aux émotions du cœur et au délire des sens toute la magie de son pinceau, il évoque en traits de feu la fille de Simaghan et la blonde Gauloise à la faucille d'or; - pendant de longues années, une haine féroce s'accumule en son âme contre l'Homme du destin; aussi quand elle peut s'épancher, c'est un torrent impétueux, qui couvre tout, même la vérité. Il en est ainsi d'ailleurs pour les choses matérielles qu'il veut décrire; les feuillets du grand livre de la nature remplacent alors les replis de son âme; et, ici encore, ou doit lui rendre un hommage particulier: plus sincère que beaucoup d'autres littérateurs, il prend la peine d'aller voir ce qu'il veut dépeindre : il parcourt le monde pour contempler les plaines, les montagnes, le ciel et les mers, pour recueillir des couleurs et des esquisses; il écoute les mugissements du Niagara et rêve aux bords du Meschacébé; il baise la pierre du Saint-Sépulcre;

« L'eau du Jourdain remplit sa gourde voyageuse »

(v. Hugo.)

il visite Lacédémone, Athènes, Rome, Carthage, Grenade ; rien n'échappe à l'œil pénétrant de ce voyageur infatigable; dès lors il sait par lui-même quels contours il doit graver, quelle couleur il doit employer, et cette couleur il la trouve toujours sur la plus merveilleuse palette qui jamais ait été confiée à la main d'un peintre.

D'ailleurs, il est évident que Chateaubriand vise aux effets du style ; faisant appel à l'histoire ou à la nature, il opère soit des rapprochements, soit des antithèses qui frappent et saisissent le lecteur. Comme certains orateurs, il sait même pratiquer le mot final qui soulève et transporte.

De même, dans sa carrière, ne le voit-on pas toujours se préoccuper de l'effet? - Il pose devant ses contemporains ou pour la postérité, et se tient drapé dans ses dignités ou dans sa gloire, en dépit de tous ses aveux d'humilité.

En général aussi, un des caractères de son style, qu'il nous plaît de relever parce qu'il est en rapport avec l'ensemble de sa carrière, c'est une haute dignité, une distinction suprême; mais aussi Chateaubriand était né gentilhomme; il fut ambassadeur, ministre, pair de France, et à part quelques mois vécus avec les sauvages, les Floridiennes, la soldatesque, des pèlerins ignorants, il s'épanouit dans le commerce des papes, des rois, des princes, des hommes les plus éminents, des femmes les plus distinguées, y compris même son épouse légitime, qui était une personne de l'esprit le plus fin.

Remarquons enfin que lui, l'homme instruit, il aime à montrer son érudition au risque de surcharger le style; il a même poussé cette faiblesse de parade au point que certaines de ses œuvres - excepté pour quelques passages - ne sauraient devenir populaires; il écrit donc, souvent du moins, pour le groupe des lettrés, et sa plume hautaine semble dédaigner les succès vulgaires. Encore une fois, tout cela rentre bien dans son caractère, dont nous avons signalé le vice d'orgueil.

La valeur intellectuelle de Chateaubriand.

Maintenant que nous approchons du terme de cette notice, élevons-nous à un point de vue plus haut encore, et demandons-nous quelle est la force intellectuelle de ce puissant écrivain, de ce styliste incomparable.

Homme d'État, il l'est médiocrement, malgré ses prétentions; car il ne possède point l'esprit de suite, la maîtrise de soi-même, le calme et la finesse qui sont nécessaires sur les sommets de la politique et de la diplomatie.

Chef de parti? - Mais il est trop orgueilleux, trop capricieux, trop éclectique.

Historien? - Il est trop passionné. Sa brochure De Buonaparte et des Bourbons lui interdit de porter ce noble titre; elle suffit pour le disqualifier.

Apologiste de la religion? - Il ne l'est pas davantage. Sans doute, il rendit un immense service è la cause catholique en publiant le Génie du christianisme. Quand, au jour de Pâques 1802, Bonaparte rouvrait les portes rouillées de Notre-Dame, quand les cloches longtemps muettes appelaient au vieux temple les fidèles émus, quand le Corse victorieux se tenait debout et grave, près de l'autel, en son costume rouge de Consul, on aurait dû voir à côté de lui le jeune Breton qui venait de faire éclater aux yeux de tous le génie du catholicisme, comme le vainqueur d'Arcole, de Rivoli et de Marengo avait démontré en sa personne le génie de la guerre et le génie de la France; oui, vraiment, après les journées inoubliables de la Terreur, l'éternelle Justice aurait dû nous donner ce spectacle résumant une des plus belles pages de l'histoire à l'aurore du siècle dernier, le triomphe de la plume avec le triomphe de l'épée, la victoire de la religion avec la victoire de l'ordre et de la liberté.