Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand, sa vie et son caractère Première partie (suite 2)

Première partie

Première partie (suite 2)

Chateaubriand, sa vie et son caractère · 22 min de lecture · p. 23–39 · chapitre 3 sur 7

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Bruxelles : Hayez, imprimeur des Académies royales de Belgique, 1908, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Dès le 10 décembre 1791, il s'embarque pour le retour « à crédit »; car ici commencent les embarras pécuniaires où il se débattit toute sa vie, selon son propre aveu. Le 2 janvier 1792 il entre au Havre, ramenant, comme il sait le dire avec sa finesse coutumière, « non des Esquimaux des régions polaires, mais deux sauvages d'une espèce inconnue : Chactas et Atala »

Ici, entre son retour d'Amérique et son départ pour l'armée de Condé, se place un événement grave qui généralement fait époque dans la vie de l'homme, mais qui paraît tenir peu de place dans la sienne, je veux dire le mariage. Pour lui, ce fut un mariage d'argent bâclé par ses sœurs. « L'affaire fut conduite à mon insu, dit-il. A peine avais-je aperçu trois ou quatre fois M'le de Lavigne... Je ne me sentais aucune qualité de mari. » Ce fut un mariage de résignation, et il semble bien qu'on s'en aperçoive dans la suite, malgré les très remarquables qualités de cœur et d'esprit que possédait Mme de Chateaubriand. Pour comble de malheur, survint bientôt une triste déconvenue dans la bonne affaire qu'on avait cru réaliser à son profit, et il fallut emprunter.

Nous voyons ici un mariage sans vocation et sans amour, arrangé par quelques jeunes femmes qui se sont montrées absolument imprévoyantes; lui-même ne s'assure pas davantage de la situation ; ses véritables maitresses à cette époque sont la mer et la muse; il demeure passif et se laisse enchaîner, lui dont le cœur était si volage et qui aima toutes les femmes quelque peu aimables, excepté la sienne.

Nous devrons par la suite toucher encore à cette matière délicate.

A côté de son mariage, il faut signaler ici deux incidents curieux qui présentent une certaine signification.

Un jour qu'il rapportait une forte somme empruntée chez un notaire, il se laisse entraîner dans des salons de jeu, ce qui montre encore la faiblesse de son caractère. Ainsi qu'il arrive souvent, cette première faute se double d'une seconde : rentré chez lui, il raconte avoir laissé les 10,000 francs dans un fiacre, tandis qu'il les avait perdus à la table du jeu. Le mensonge aggrave la premiere aventure.

Un autre jour, il va, comme à un pèlerinage d'adieu, visiter, dans la vallée de Montmorency, l'habitation rendue célèbre par le séjour de J.-J. Rousseau dont les écrits avaient fasciné sa jeunesse, ce qui nous renseigne sur son état d'esprit à cette époque.

Enfin, après diverses péripéties, le voilà dans les rangs de l'armée des Princes, où il prend place sans conviction, ainsi qu'il l'avoue lui-même; car il va jusqu'à dire qu'il » « n'aimait pas la cause » pour laquelle il était sous les armes. Néanmoins il s'y montre aussi courageux qu'original. Il prend part au siège de Thionville, et là, tandis qu'il dort, un obus envoyé de la place l'atteint à la cuisse droite. Pour comble de malheur, « la maladie prussienne » sans doute la dysenterie, vient l'infecter. C'est accablé sous cette double misère qu'il franchit la frontière pour passer en Belgique, lorsque sa compagnie se débande près de Longwy. Bientôt un troisième mal tombe sur lui : une maladie éruptive, la petite vérole (?), qui, probablement, se manifeste pleinement à Arlon.

Dans cette pitoyable situation, notre pauvre jeune homme se met courageusement en route, pied, pour atteindre Ostende, où il s'embarquerait pour l'Angleterre.

Qu'il me soit permis d'ouvrir ici une large parenthèse.

On a vanté, et récemment encore1, l'exactitude des Mémoires d'outre-tombe. D'une manière générale, je ne veux pas y contredire; mais, pour ce qui concerne la traversée du Luxembourg par l'illustre auteur d'Atala, moi, Luxembourgeois, je puis relever dans son récit certaines erreurs imperceptibles pour tout critique qui ne connaîtrait pas les lieux mêmes ou ne consulterait pas attentivement une carte exacte et détaillée. En effet, il est absolument impossible de concilier ces deux passages des Mémoires :

(1) Voir l'intéressant livre déjà cité et paru sous le titre : Chateaubriand, Victor Hugo, H. de Balzac, par EDMOND BIRÉ. Cet auteur écrit même un chapitre spécial sous le titre significatif : « De l'exactitude > dans les Mémoires d'outre-tombe. » Dès l'apparition d'Atala, des attaques se produisirent concernant l'exactitude des splendides descriptions que Chateaubriand avait rapportées d'Amérique; en 1827, l'assaut se renouvela sous la plume d'un pseudonyme, René de Mersenne; plus récemment. il fut repris par M. Joseph Dédier et par M. Gaston Deschamps ; ce dernier écrivain en arrive à dire finalement que Chateaubriand pourrait bien n'être qu' « un Tartarin sublime ». Voici que la question rentre même tout à coup dans le domaine médical, puisqu'on écrit : « La poétique légende du voyage en Amérique offre un exemple achevé d'auto-suggestion ; c'est un beau cas.i Mais il me semble que M. Georges Bertrin a suffisamment écarté ces reproches (voir Le Correspondant, livraison du 10 juillet 1900). Aussi je n'insiste pas sur des droits de médecin inquisiteur alléché par le « beau cas ». Mais on ne s'est pas borné à faire ressortir les fantaisies et les erreurs de Chateaubriand ; un reproche plus grave s'est élevé; car cet homme, qui a joui de toutes les gloires et de tous les triomphes, semble destiné aussi à subir toutes les avanies : on l'accuse aujourd'hui formellement de plagiat. Voir à cet égard la thèse du Dr Ernest Dick, à Bâle, sous le titre significatif : Plagiats de Chateaubriand. J'avoue ne pouvoir me prononcer sur ce point; mais voilà une accusation précise qui vient, après d'autres révélations scandaleuses, mettre gravement en suspicion le caractère de notre personnage. ↩

En sortant d'Arlon (pour se rendre à Namur) faire un trajet de 5 lieues et se trouver déposé sur un tas de pierres... .., puis faire pendant cinq jours assez de chemin pour atteindre Attert, Flamizoul et Bellevue par charrette.

Pour qui connaît les lieux, il est évident que la première de ces chevauchées a déjà transporté le voyageur bien au delà d'Attert.

Mais si l'erreur est flagrante, on peut invoquer, comme excuse, l'état pitoyable où se trouvait notre auteur; lui-même, d'ailleurs, a écrit que, dans cette traversée des Ardennes, il perdit « la force des souvenirs ». Seulement, mon accusation d'inexactitude ne le lâche point pour cela; car alors je lui reprocherai de n'avoir pas, en écrivant ces quelques lignes, consulté un atlas de Belgique à l'ambassade de Londres, où il trônait en 1822. Et puis encore, si l'on avait perdu la force des souvenirs, il ne fallait pas, surtout trente ans plus tard, descendre, concernant les lieux traversés et la maladie endurée, à des détails où l'erreur, l'invraisemblance, l'impossibilité même s'accouplent d'une manière déplorable; ainsi, pourquoi prendre une route détournée, par Attert, et suivre des chemins affreux, que j'ai connus tels soixante ans plus tard, par Flamizoul et Bellevue, au lieu de passer par Habay-la-Neuve, Neufchâteau, Recogne, etc. ? Sans doute dans l'embarras où l'on se trouvait, on cherchait des occasions de transport par charrette; mais ces occasions heureuses devaient être plus fréquentes sur les grandes voies de communication, et c'est là qu'il fallait les guetter. Est-il bien sûr enfin - j'en viens à poser la question - que, même en faisant le détour par Attert et Bastogne, Chateaubriand ait passé par des hameaux perdus entre les bois, dépourvus de presque tous moyens de communication, comme Flamizoul1 et Bellevue?

(1) J'écris toujours comme l'auteur le nom de ce hameau, sachant bien que c'est contraire à l'orthographe universellement admise qui écrit Flamisoul; mais voici que sur la carte de l'État major belge je trouve Flamizoulle ! ↩

Il y a lieu de signaler ici une coincidence remarquable.

Nous venons de voir Chateaubriand traverser Arlon ; or, précisément à la même époque, vers le milieu du mois d'octobre 1792, un autre écrivain illustre, Gœthe, y passait aussi, revenant de Longwy.

Qui nous dira si l'auteur d'Atala et l'auteur de Faust ne se rencontrèrent point et n'échangèrent pas le salut des armes sur la route, la même route qu'ils suivirent en revenant des camps de la coalition, ou dans les rues de notre capitale du Luxembourg? L'un et l'autre emportaient les manuscrits d'œuvres retentissantes, et ils le disent expressément : pour Chateaubriand, c'était, dans le havresac qui lui servait d'oreiller, l'immortel roman d'Atala; pour Gœthe, c'étaient les notes de sa fameuse théorie des couleurs.

Enfin, il me plaît vraiment de constater que ces deux hommes, dont le caractère offre de si frappantes analogies, et qui allaient bientôt représenter avec tant de gloire le génie de la France et le génie de l'Allemagne, rendent un hommage éclatant et précis au caractère aimable et hospitalier des Luxembourgeois.

Recueilli par les fourgons du prince de Ligne au moment où il allait peut-être succomber, étendu sur le dos dans un fossé1, la tête soutenue par le sac d'A tala, sa béquille à ses côtés, l'infortuné jeune homme est transporté jusqu'à Namur; il vante la bonté pitoyable des « Namuriennes » (sic) à son égard; mais à Bruxelles, aucun hôtelier ne voulut le recevoir; on lui fermait la porte au nez, on le chassa d'un café, etc., et cela se conçoit aisément s'il était accoutré, hideux et variolisé comme il le dit. Enfin il retrouve son frère qui lui amène un chirurgien et un médecin. « Le docteur, dit-il, ne revenait pas de son étonnement : il regardait cette petite vérole sortante et rentrante qui ne me tuait pas, qui n'arrivait à aucune de ses crises naturelles, comme un phénomène dont la médecine n'offrait pas d'exemple. »

(1) D'après son récit, ce dut être dans les bois magnifiques qui jadis s'étendaient entre Bellevue et Marche. Il faut admettre aussi qu'alors c'était le long de la grande route; car les fourgons du prince de Ligne n'allaient pas s'égarer à Flamizoul ou à Bellevue. ↩

Tout médecin éprouvera le même étonnement que le docteur bruxellois ; cette maladie exposée avec les détails donnés par Chateaubriand lui-même est absolument invraisemblable, pour ne pas dire impossible. Comment? Une variole « confluente » (le mot y est), c'est-à-dire une variole grave avec fièvre, avec complication d'une blessure à la cuisse tuméfiée et atteinte par la gangrène, une variole ainsi compliquée qui permet le long trajet d'Arlon à Bruxelles en partie à pied, en partie sur charrette, c'est déjà bien extraordinaire; mais qu'elle sorte et qu'elle rentre comme un décor d'opéra, c'est encore moins admissible. On dirait vraiment que l'auteur veut se présenter à la postérité avec une pathologie supérieure comme son talent, exceptionnelle comme ses aventures, et j'en viens finalement à me demander si cette fameuse variole n'était pas une simple urticaire.

En faveur de ce diagnostic formulé cent quinze ans après la maladie, j'invoque le fait que Chateaubriand ne présenta pas, à ma connaissance, les cicatrices indélébiles qui succèdent presque fatalement à la variole confluente. Et si l'on m'objecte la fièvre dont il parle, je répondrai qu'elle ne fut point positivement constatée, et que, l'eût-elle été, nous pourrions l'attribuer à l'inflammation de la blessure, ou même à l'urticaire.

Ainsi donc, après les invraisemblances du trajet dans les Ardennes, relevées au point de vue géographique, voilà des invraisemblances de pathologie relevées au point de vue médical.

Enfin, par navigation sur les canaux, notre intéressant voyageur arrive à Ostende, où il s'embarque; mais bientôt il se trouve déposé à Guernesey, parce que, dit-il, le capitaine ne voulait pas avoir un décès à bord; on lit à son oreille les prières des agonisants et on le fait descendre sur le quai; on l'assied au soleil, le dos contre un mur..... I| faut avouer que cet abandon d'un mourant est peu vraisemblable, et montre des mœurs qui sont peu pitoyables et peu croyables. Heureusement une femme - encore et toujours les femmes - intervient si efficacement qu'il déclare lui devoir la vie. Alors il se fait transporter à l'ile de Jersey, « tombé dans le délire, ne disant que des radoteries », et demeure quatre mois « entre la vie et la morti, soigné avec un affectueux dévouement dans la famille d'un parent hospitalier.

Mais quelle était donc cette maladie qui le retint ainsi sous le toit de son oncle de Bédée?

L'auteur est fort sobre de détails à cet égard; il ne donne point d'étiquette à l'ensemble, comme il l'a fait pour sa maladie prussienne et pour sa petite vérole ; il nous signale un seul symptôme, le délire1. Mais ce mot fait naître immédiatement dans l'esprit du médecin un soupçon grave, et la question se pose irrésistiblement : N'aurait-il pas été atteint d'aliénation mentale? Car enfin, quoique le délire appartienne à de nombreuses maladies, son territoire le plus large est celui de la folie; toute aliénation se caractérise même par du délire; si ce n'est point le délire de l'intelligence, c'est le délire des sens ou celui des actes. La durée de quatre mois milite grandement en faveur de notre soupçon ; car elle exclut toute une série de formes morbides à caractère délirant, et se trouve conforme à l'évolution ordinaire des psychoses vers lesquelles se porte le diagnostic. Suivant son propre témoignage, sa sœur Lucile paya le tribut à la folie. L'influence héréditaire pesait lourdement sur lui; qu'on se rappelle les hallucinations et la tentative de suicide que nous avons signalées; que l'on se représente la mélancolie chronique qu'il offrait à cette époque, sa nature sauvage, son impressionnabilité extrême, son imagination exubérante, son caractère impulsif, ses inconséquences ordinaires, et l'on en viendra peut-être à voir en lui ce que nous appelons un candidat à la folie. Cela étant, quoi de surprenant si, à la faveur des circonstances, la folie mette la main sur lui? Or, de telles circonstances se sont rencontrées dans la vie, si dure à tous égards, dont il avait eu à porter le poids dans les derniers temps. En admettant qu'il ait en la variole - ce qui me paraît douteux - on comprendrait mieux encore l'épisode douloureux qui nous arrête en ce moment; car c'est un fait bien connu, en médecine mentale, que les fièvres éruptives éveillent parfois le germe de la folie, et que la variole se place au premier rang de toutes en cette incitation dangereuse. Ce n'est point surprenant d'ailleurs quand on songe au délabrement général que provoquent les maladies de ce genre, au trouble de la circulation et de la nutrition qui existe dans le cerveau, surtout pendant la convalescence, et enfin à l'influence, signalée avec détails par un aliéniste éminent, le professeur Kraepelin, des produits toxiques qui empoisonnent l'écorce cérébrale.

(1) Quand il revient à cet épisode, dans une préface à l'Essai historique, il se borne à nous renseigner « un complet délire ». ↩

Nous pouvons même préciser davantage, sans faire la moindre concession au parti pris, mais en invoquant très simplement les données classiques de la science.

Si pendant la période d'éruption la variole engendre la folie, c'est une forme d'excitation maniaque qui naîtra de préférence à toute autre ; au contraire, pendant la convalescence, c'est une forme mélancolique ou dépressive qui verra le jour. Or, pour Chateaubriand le délire lypémaniaque n'était qu'une simple exagération, un renforcement léger de son état ordinaire; ici, au milieu de toutes ces coïncidences et convergences frappantes, nous retrouvons donc l'application de la formule posée comme une loi par le grand aliéniste français B.-A. Morel : la folie dans sa forme n'est que l'exagération du caractère habituel de l'individu frappé. Il n'est d'ailleurs aucune honte à se trouver atteint d'une folie dont l'origine est pure; c'est la source seule qui peut en faire le déshonneur. Le chagrin dans le cœur le plus noble fait mûrir ce fruit amer, tout autant que des excès ignominieux. Qui donc oserait se dire à l'abri de cette aventure? Que celui-là lève la tête, et demain peut-être il la courbera sous le vent de la folie. La force même des facultés n'en préserve personne : qu'on se rappelle la folie de Newton, malgré une vie tout exemplaire de régularité et malgré la puissance suprême du cerveau. Bref, comme la foudre frappe les sommets, ainsi la folie atteint parfois les plus hautes cimes des vertus et de l'intelligence.

En définitive, nous pensons, à en juger par le récit de l'auteur lui-même, qu'il y eut là, à cette époque de sa vie, une atteinte de folie, sans doute de lypémanie. Si nous nous trompons, lui-même nous a induit en erreur.

Quoi qu'il en soit, l'état où il se trouvait après ces quatre mois est ainsi résumé par lui : « La petite vérole était passée. » C'est là une affirmation digne d'un seigneur de La Palisse plutôt que d'un vicomte de Chateaubriand. « Je souffrais de la poitrine et il me restait une faiblesse que j'ai gardée longtemps. » Hors d'état de retourner en France pour y guerroyer contre l'odieuse Révolution, il fit voile vers l'Angleterre, pourvu de trente louis qu'un bateau fraudeur de Saint-Malo lui avait apportés, et c'est ainsi que, pauvre, maladif, inconnu, il fit, le 21 mai 1793, son entrée à Londres, où plus tard il devait revenir trôner comme « magnifique ambassadeur ».

Il s'en fut modestement loger dans un grenier pour passer bientôt après dans une mansarde dont la lucarne s'ouvrait sur un cimetière où, « chaque nuit, l'on venait, dit-il, voler des cadavres », ce qui semble être une exagération véritable. Il travaillait le jour à des traductions et - détail qu'il a dissimulé - donnait des leçons de français dans une institution privée1 pour gagner de quoi vivre ; pendant la nuit, il composait l'Essai historique. Bref, il menait l'existence d'un littérateur miséreux.

(1) ANATOLE LE BRAZ, Chateaubriand, professeur de français, d'après des documents inédits. (REVUE DE PARIS, 15 août 1907.) ↩

A l'île de Jersey, il avait commencé à souffrir de la poitrine; ici la situation s'aggrava : « J'étais maigre et pâle, écrit-il, je toussais fréquemment, je respirais avec peine; j'avais des sueurs et des crachements de sang. » A ces quelques traits, on reconnaît aisément la plus terrible ennemie du genre humain, la tuberculose pulmonaire. Il continue ainsi : « Mes amis, aussi pauvres que moi, me traînaient de médecin en médecin. Ces Hippocrates faisaient attendre cette bande de gueux à leur porte, puis me déclaraient, au prix d'une guinée, qu'il fallait prendre mon mal en patience, ajoutant : T'is done, dear Sir. « C'est fait, cher monsieur. » Le docteur Godwin, célèbre par ses expériences relatives aux noyés et faites sur sa propre personne d'après ses ordonnances, fut plus généreux : il m'assista gratuitement de ses conseils; mais il me dit, avec la dureté dont il usait pour lui-même, que je pourrais durer quelques mois, peut-être une ou deux années, pourvu que je renonçasse à toute fatigue. « Ne comptez pas sur une longue carrière », tel fut le résumé de ses consultations. »

Sans doute Godwin parlait brutalement, mais son langage paraît exact, en présence des symptômes qui se manifestaient. Et vraiment, c'est miracle que son pronostic ne se soit pas accompli, d'autant plus que le malade vivait dans des conditions affreuses : il souffrait même parfois de la faim, comme du froid et de l'insomnie : « La faim me dévorait; j'étais brûlant; le sommeil m'avait fui ; je suçais des morceaux de linge que je trempais dans l'eau; je mâchais de l'herbe et du papier... Je n'avais point de draps; quand il faisait froid, mon habit et une chaise, ajoutés à ma couverture, me tenaient chaud. Trop faible pour remuer ma couche, elle restait comme Dieu me l'avait retournée. »

Réserve faite sur ce dernier trait, qui assurément est excessif, la situation était absolument menaçante. Heureusement, un séjour à la campagne et l'exercice du cheval ranimèrent cette santé compromise. En même temps, la publication de l'Essai historique, les malheurs affreux de sa famille, et sans doute aussi la manifestation journalière de son talent littéraire, inclinèrent vers le noble exilé la sympathie avec l'estime. Il devint « presque un personnage » il fut recherché par la haute émigration et connut des jours moins amers.

Mais nous touchons ici à des événements de la plus haute portée qui intéressent la conscience dans ce qu'elle a de plus profond, et où se révèle, avec une netteté parfaite, le caractère habituel de Chateaubriand.

Le 1er juillet 1798, sa sœur Julie lui mandait la mort de leur mère commune qui, jetée à 72 ans dans les cachots de la Révolution, venait de rendre le dernier soupir sur un grabat. Quand cette douloureuse nouvelle parvint à destination, la comtesse Farcy, elle-même, était descendue au tombeau. On connaît les touchantes et vibrantes paroles qu'il écrivit en cette occasion lugubre; ces deux voix de femmes aimées, s'élevant ensemble du sépulcre pour parler tendrement à l'oreille du fils et du frère, le frappèrent profondément; les reproches qu'elles lui adressaient au sujet de ses erreurs le saisirent, et soudain il fit un retour complet aux croyances de sa famille et de son enfance.

« Je n'ai point cédé, j'en conviens, à de grandes lumières surnaturelles : ma conviction est sortie du cœur; j'ai pleuré et j'ai cru. »

Ces derniers mots sont absolument remarquables. On y voit bien les traits coutumiers de son caractère, la toute-puissance du sentiment avec la rapidité extrême de la décision; on y voit même en germe tout le Génie du christianisme; car enfin ce livre mémorable ne forme pas une démonstration attestant que la religion chrétienne est vraie : il démontre simplement qu'elle est belle, ce qui est beaucoup moins important. Ce cachet de beauté, se traduisant dans les rites chrétiens, est d'ailleurs très variable selon les circonstances, tandis que la vérité est plus immuable que le roc; toutes les fleurs du monde accrochées aux murs n'augmentent en rien la solidité du vieux temple catholique.

La conversion de Chateaubriand fut donc un acte de pur sentiment, comme son œuvre magistrale est un produit artistique.

Sans nouvel incident qui doive nous retenir, nous arrivons au terme de ce qu'il appelle lui-même sa « première carrière », après laquelle s'ouvre « la carrière de l'écrivain, comme si l'Essai historique n'existait pas.

En ce temps-là, lui qui a si brillamment célébré l'amour de la patrie, il n'éprouvait même pas le désir de revoir la France où vivaient sa tendre Lucile, parce qu' « elle ne portait plus son nom » (1), et sa légitime épouse dont il parle en ces termes étranges : « Ma jeune veuve, qui ne me connaissait que par une union de quelques mois, par le malheur et une absence de huit années. » Enfin Mme d'Aguesseau proposa de le conduire à Paris: « il se laissa aller » et au printemps de l'année 1800, sous un faux nom, il débarquait aux rivages de la patrie.

L'année suivante, il mit au jour son admirable roman d'Atala, dont la vogue fut énorme : « je devins à la mode; la tête me tourna » dit-il. Un an plus tard, grâce au Génie du christianisme comprenant l'épisode de René, un autre triomphe couronnait son talent et son travail. La naissance de la petite A tala avait été un événement littéraire ; l'apparition du « grand livre » devint un fait historique.

Des succès aussi éclatants ne vont pas sans périls; dans ce nuage d'encens, il y a danger pour la modestie, et on sait s'il y succomba; nous aurons l'occasion de revenir sur ce point; il est encore un danger plus intime dont il parle dans ses Mémoires avec une finesse admirable et qui menaçait surtout l'auteur passionné d'Atala et de René : « J'étais enseveli sous un amas de billets parfumés..... On se disputait un mot de ma main; on ramassait une enveloppe suscrite par moi, et avec rougeur, on la cachait, en baissant la tête, sous le voile tombant d'une longue chevelure. » Vis-à-vis de ces tentations redoutables, le jeune triomphateur du jour montra tout d'abord une « curieuse faiblesse ». Plus tard la curiosité ne diminua guère, mais la faiblesse alla bien vite s'aggravant. Nous reviendrons encore à cette situation délicate.

La littérature, qui subitement avait forcé pour lui les portes de la gloire, lui ouvrit du même coup la carrière diplomatique. Par une noble inspiration, le premier consul Bonaparte décida d'envoyer auprès du chef de la catholicité le jeune Breton royaliste qui avait chanté avec tant d'éclat les pompes de la religion chrétienne. Chateaubriand partit donc pour Rome en 1805, laissant à l'aris sa femme légitime, mais suivi par sa protectrice, Mme de Beaumont, qui, atteinte de phtisie pulmonaire, n'allait en Italie que pour y mourir.

Dans ses fonctions de premier secrétaire d'ambassade, il débuta par « l'effroyable sottise » d'une visite à un roi abdicataire. Bientôt après la « médiocrité du travail » et « d'infimes tracasseries politiques », venant s'ajouter au chagrin que lui causait la perte de son amie, l'inclinaient à quitter la carrière diplomatique. Mais tout à coup le Premier Consul, continuant sa faveur éclatante à l'homme dont il devait par la suite recevoir les plus violentes injures, créa tout exprès pour lui une place d'ambassadeur au Valais, en attendant qu'une grande ambassade devînt vacante. Or, tandis que, revenu à Paris, il faisait les préparatifs du départ, un événement se produisit qui changea sa destinée comme celle de l'Europe entière : l'assassinat du duc d'Enghien. Aussitôt qu'il entendit ce crime annoncé par les rues, il rentra chez lui, s'assit devant une table et écrivit sa démission, sans attendre un instant ni s'enquérir de l'authenticité ou des circonstances du fait, cédant ici encore à la tendance de son caractère. C'était assurément, avec quelque étourderie, un acte de véritable courage; car, ainsi qu'il l'a dit lui-même : « Le lion avait goûté le sang; ce n'était pas le moment de l'irriter. »

Dès lors, et jusqu'à la chute de Napoléon, notre grand écrivain vécut d'une vie essentiellement littéraire, interrompue par de longs voyages et quelques aventures ; c'est assez dire que nous cessons de le suivre pas à pas.

Mais à peine « le lion » fut il tombé sous les coups de l'Europe coalisée, Chateaubriand fit une rentrée sensationnelle dans la carrière politique par un écrit qui présente un véritable intérêt au point de vue qui nous occupe; j'ai nommé son fameux pamphlet : De Buonaparte et des Bourbons. Malgré les éloges, les approbations, les excuses prodigués à cette œuvre, je vais dire les appréciations sévères que j'en conçois comme indices du caractère de son auteur.

Assurément la colère éveillée par le crime de Vincennes et la haine farouche suscitée par certains actes du despotisme impérial, avaient pu effacer du cœur de Chateaubriand le souvenir de la bienveillance toute spéciale que le Premier Consul lui avait témoignée. De tels sentiments, longuement couvés dans son âme ardente et entretenus par son entourage, avaient dû accumuler des flots de rancune ; mais rien au monde ne saurait excuser le débordement de ces flots tel qu'il apparaît dans la trop fameuse brochure De Buonaparte et des Bourbons. On en jugera par quelques échantillons qui feront voir jusqu'où la passion peut égarer un noble esprit quand la raison n'applique pas son frein modérateur.

Après avoir insisté d'une manière ridicule sur ce fait, matériellement faux, que Bonaparte serait un étranger pour la France, il le traite d'insensé en attendant qu'il parle de ses crimes. « Bonaparte, dit-il, n'avait rien pour lui, hors des talents militaires égalés sinon même surpassés par ceux de plusieurs de nos généraux. » Et plus loin, renchérissant sur cette formule, il ose écrire ces lignes où la violence le dispute à la déraison : « Absurde en administration, criminel en politique, qu'avait-il donc pour séduire les Français, cet étranger? Sa gloire militaire? Eh bien ! il en est dépouillé. C'est, en effet, un grand gagneur de batailles; mais hors de là, le moindre général est plus habile que lui. Il n'entend rien aux retraites et à la chicane du terrain; il est impatient, incapable d'attendre longtemps un résultat, fruit d'une longue combinaison militaire.... On a cru qu'il avait perfectionné l'art de la guerre, et il est certain qu'il l'a fait rétrograder vers l'enfance de l'art. » Et ici, comme s'il avait compris qu'il vient de dépasser toute mesure, Chateaubriand place mesquinement en note ces deux lignes : « Il est vrai, pourtant, qu'il a perfectionné ce qu'on appelle l'administration des armées et le matériel de la guerre. » Plus loin encore : « Bonaparte est un faux grand homme.... La nature le forma sans entrailles. Sa tête, assez vaste, est l'empire des ténèbres et de la confusion. L'imagination le domine et la raison ne le règle point, etc. »

Voilà comment un personnage bien informé, mais passionné, se permet de traiter à la face du monde le restaurateur de l'ordre et des autels, le père du Concordat, le promoteur du Code civil qui régit encore aujourd'hui presque toute l'Europe civilisée, l'organisateur de l'administration moderne, l'homme qui possédait, avec le talent de l'éloquence militaire, le génie de la guerre, à un degré tel que nul capitaine ne l'a jamais surpassé! Quel triste spectacle que la passion égarant ainsi la raison !