Première partie
Première partie (suite 3)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Bruxelles : Hayez, imprimeur des Académies royales de Belgique, 1908, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Combien supérieur à Chateaubriand se montre Victor Hugo, qui, malgré une haine féroce, sait rendre hommage à la vérité et à la gloire tout ensemble !
Sa grandeur éblouit l'histoire
dit-il, en parlant de l'Empereur.
Bizarrerie de la destinée : il était réservé à la dynastie des Napoléon de subir les invectives littéraires des deux plus grands écrivains de la France au siècle dernier; Chateaubriand traîne Bonaparte sur la claie; Victor Hugo invective « Napoléon le Petit » dans toutes les formes possibles. Je dois avouer que, à cette occasion, le poète de Besançon me paraît être, dans ses vers brûlants, bien supérieur à l'écrivain de Saint-Malo.
Mais non seulement dans cette rencontre Chateaubriand est surpassé pour la forme littéraire; il est encore contredit par lui-même : en effet, dans ses Mémoires d'outre-tombe, comme s'il voulait atténuer les exagérations coupables de son pamphlet, il parle en toutes lettres de « l'admiration que Bonaparte lui inspirait »; et ailleurs : « Mon admiration pour Bonaparte a toujours été grande et sincère » affirmation incroyable et ridicule sous sa plume. Ailleurs, à propos des premières campagnes d'Italie, il écrit : « Le génie de la guerre même est descendu. » Nous voici bien loin du « moindre général plus habile que lui ». Enfin, pour abréger, je produis cette citation qui en résume cent autres : « Bonaparte était un poète en action, un génie immense dans la guerre, un esprit infatigable, habile et sensé dans l'administration, un législateur laborieux et raisonnable. »
On trouverait difficilement dans l'histoire des lettres une palinodie aussi formelle, une contradiction aussi pitoyable. Pour rendre plus complète cette étrange conversion, il alla même s'asseoir à la table des Napoléon, après avoir échangé avec la reine Hortense tel billet où il montre plus de galanterie que de dignité; au sortir de table, il écrivait que le grand Empereur, « le héros est encore trop près de sa gloire » ce qui donne enfin le pendant du vers, cité tantôt, de Victor Hugo.
Il ne faut pas croire d'ailleurs que Chateaubriand fut inviolablement fixé dans ses préférences politiques; car en 1830 on le vit hésiter devant les ouvertures que la maison d'Orléans lui faisait, et couvrir d'invectives la royauté croulante à laquelle son passé l'enchaînait.
De cette triste équipée, retenons une conclusion : chez Chateaubriand, la passion peut entraîner la plume au point d'outrager non seulement un adversaire, mais la vérité elle-même dans ses droits imprescriptibles. Lui, - que « l'imagination ne domine pas », sans doute, - il a poussé en ceci la violence aux extrêmes limites, tellement qu'il semble avoir été en proie, vers 1814, un accès de délire comme aux plus sombres époques de sa jeunesse.
Dès la Restauration, Chateaubriand commence à jouer un grand rôle sur la scène publique, ce qui correspond à l'affaiblissement de sa vie littéraire. Mais il ne sied pas à un simple médecin de le suivre dans cette carrière ondoyante où les coulisses et les Cabinets recèlent des mystères parfois aussi impénétrables que ceux des alcôves privées. Poursuivant la tâche que j'ai assumée, je me bornerai à rechercher les manifestations de son caractère personnel, soit dans les affirmations que lui-même a produites, soit dans les faits historiques qui sont le mieux établis.
A l'entendre, il aurait été un personnage vraiment digne des hautes positions où il fut élevé : ministre, ambassadeur, pair de France, etc. Les finances, il les a toujours sues », suivant sa propre expression, ce qui n'empêche qu'ailleurs il se qualifie très vulgairement de panier percé ». Il ose écrire lui-même que, selon des témoignages sérieux, on avait « rencontré en lui un homme d'Etat ». « Je pourrais donc, sans me vanter, ajoute-t-il, croire que le politique a valu en moi l'écrivain. » Ceci est tout simplement un trait d'orgueil à la double puissance et qui dépasse toute mesure.
Mais, en réalité, cette haute capacité est-elle si bien établie? - Il est permis d'en douter. Les chefs de son parti même ne l'affirmeraient pas, puisque à deux reprises ils le frappèrent de destitution publique, en 1816 comme ministre d'État, en 1824 comme ministre des affaires étrangères. Il n'est en cela rien qui doive surprendre : avec son caractère altier, capricieux, indiscipliné, avec son exubérance d'imagination, avec son insuffisance dans les choses pratiques, combien il s'éloigne du tempérament qui distingue le véritable homme d'État, contenu, pondéré, maître de soi-même pour devenir maître des partis et des événements ! Son style suffirait prouver que telle n'était pas sa vocation, car il est tout l'opposé du langage sobre et mesuré de la politique et de la diplomatie. Il aimait trop le triomphe de la phrase sonore, où il excellait, sacrifiant parfois le fond à la forme, ce qu'un homme d'affaires ne se permettra jamais. Et puis, si nous 'descendons au fond des choses, quel accueil pouvait obtenir auprès des partis politiques très échauffés un personnage dont le programme bizarre se résumait en ces quelques mots : « Je suis bourbonien par honneur, royaliste par raison et par conviction, républicain par goût et par caractère »? Mais alors, comment agir quand la raison contrarie l'honneur et quand le goût diffère de la conviction? Une formule pareille est une entrave perpétuelle à l'action qui caractérise l'homme d'État.
Ce qu'on pouvait prévoir arriva : de même qu'on l'avait vu, dès ses premiers pas dans la carrière diplomatique, mécontenter son chef d'ambassade, le cardinal Fesch, oncle de Napoléon Bonaparte, on le voit plus tard irriter le roi Louis XVIII, et plus tard encore compromettre l'unité d'action du ministère, au point que ses collègues n'hésitent pas à le débarquer, même brutalement1. Mais, ainsi traité, il se gonfle d'orgueil et de colère, il se retire « en rugissant », comme il l'avoue lui-même, et tout aussitôt il se met è combattre fiévreusement le ministère royaliste, comme si c'était une troupe ennemie, - singulières mœurs en vérité, qu'heureusement la pratique réprouve absolument aujourd'hui. Finalement, il eut la joie féroce de voir sombrer le navire ministériel criblé de ses feux ; mais il doit porter devant l'histoire la responsabilité de sa rancune implacable. Un de ses admirateurs dévoués a pu dire que lui, le bourbonien irréductible, « il porta un coup funeste à la monarchie, aux intérêts solides du pays2 . Un autre de ses partisans estime qu' « en voulant sauver la Restauration de ses propres excès, il en accéléra la chute3 » et l'illustre secrétaire perpétuel de l'Académie française déjà cité a très bien dit que « le défenseur de la place (M. de Villèle) n'en avait pas été arraché sans quelque ébranlement du rempart4 ». Enfin, plus récemment, dans une admirable notice, où les splendeurs de la forme le disputent à la grandeur du fond, M. le vicomte Melchior de Voguë écrivait qu « l contribua à renverser ses princes sans le faire exprès5 »
(1) M. Villemain, dans sa longue étude sur Chateaubriand, nous a révélé quelques secrets ministériels qui complètent la connaissance des choses connues par tous : l'irritation jalouse de Chateaubriand à propos d'une décoration (le Cordon bleu) accordée au chef du cabinet, M. de Villèle. (Voir p. 352 du livre.) ↩
(2) COLLOMBET, Chateaubriand, sa vie et ses écrits, p. 315. ↩
(3) CH. BENOIT, Chateaubriand, sa vie et ses œuvres, p. 211. ↩
(4) VILLEMAIN, Op. cit., p. 433. ↩
(5) Revue des Deux Mondes, 1892, livraison du 15 mars, p. 467. ↩
Si j'accumule les citations, c'est pour fixer un point grave d'histoire où la responsabilité de Chateaubriand est engagée et où se révèle tout son caractère passionnel.
Mais voici d'autres témoignages qui attestent son infatuation sur le terrain politique.
« Son influence était nulle sur ses amis, alors même qu'elle était la plus puissante contre ses adversaires », écrivait le comte Louis de Carné, qui se montre pourtant fort sympathique dans ses appréciations sur son illustre compatriote1.
(1) Dictionnaire de la conversation, article « Chateaubriand ». ↩
M. de Cormenin déclare tout crûment qu'il n'était « en nulle façon homme de pratique ni homme d'État2 »
(2) Livre des orateurs, t. I, p. 126. ↩
Bref, un personnage comme lui n'était pas un homme de gouvernement; c'était un orateur ou un écrivain d'opposition, peut-être même ce qu'on a nommé un dissolvant. Si à certains moments ses contemporains l'élevèrent sur le pavois de la politique et de la diplomatie, ce fut tantôt pour honorer en lui le génie de la littérature avec la fidélité au drapeau, tantôt, très malicieusement, pour écarter de Paris un personnage comme lui, brouillon et altier, en l'exilant aux ambassades de Berlin, de Londres et de Rome.
Rendons-lui d'ailleurs cette justice que, par ses vues élevées, il était bien supérieur à la foule stupide des nombreux bourboniens qui « n'avaient rien appris, ni rien oublié » et que, dans un esprit vraiment libéral, il s'efforça de concilier la royauté légitime avec la liberté, ce qui lui créa des embarras infinis.
Nous arrivons au terme de sa carrière politique.
Dans un discours très littéraire, il fit, pour ainsi dire, son testament public devant la Chambre des Pairs, le 7 août 1830; puis il envoya toutes ses démissions. « Mes broderies, dragonnes, franges, torsades, épaulettes, vendues à un juif et par lui fondues1, m'ont rapporté 700 francs, produit net de toutes mes grandeurs » dit-il avec une désinvolture charmante.
(1) Trois siècles auparavant, Françoise de Foix, comtesse de Chateaubriand, faisait fondre aussi en lingots les bijoux qu'elle avait reçus du roi de France et renvoyait la masse informe à son volage amant. ↩
Sept cents francs, c'était peu, mais le geste avait été beau, l'abdication éloquente et chevaleresque.
Toutefois, en déposant ses titres avec leurs bénéfices, le vaillant athlète ne dépose point les armes ; loin de là, car on le voit bientôt et longtemps encore lutter pour les Rois de son cœur, pour l'Enfant du miracle dont les intérêts s'étaient incarnés en sa mère, la duchesse de Berry; à celle-ci, il témoigne toujours une ardente sympathie, et il est payé de retour, plus que par les deux frères rois Louis XVIII et Charles X, qui ne l'estimaient guère. N'est-ce point parce qu'il voyait en elle une femme, et une femme aventurière comme lui-même? - Le cœur humain offre de ces attractions.
Son opposition à la dynastie nouvelle lui valut d'être arrêté, comme un vulgaire malfaiteur, pendant la nuit du 19 au 20 juin 1832, sous la prévention de complot contre la sûreté de l'État; l'emprisonnement avait manqué à sa carrière; voici cette lacune comblée. La détention ne lui pesa guère, semble-t-il, car il en parle d'une manière très alerte. Dix jours plus tard, il était remis en liberté.
Mais alors il tombe des mains du geôlier entre les griffes de créanciers qui, par nuées, le harcèlent cruellement; il avait déjà vendu son argenterie; la situation était critique; heureusement M. Laffitte consent à lui prêter 10,000 francs, et bientôt une somme plus forte lui est remise de la part du roi exilé, tandis qu'un secours égal lui arrivait de sa famille.
L'année suivante, nouvelles poursuites pour un article retentissant où l'on trouve la fameuse phrase adressée à la duchesse de Berry : « Madame, votre fils est mon roi. » Cette fois encore, il est acquitté, et alors il reprend le bâton du voyageur; il franchit les Alpes pour la dixième fois, comme il avait quatre fois traversé les grandes mers; il visite Charles X, les princes, les princesses, la Cour de l'exil, pour rentrer à Paris le 6 octobre 1833; dix ans plus tard, quoique âgé et souffrant, il passe encore le détroit afin de revoir à Londres le comte de Chambord qui lui fait un accueil touchant, si bien que, en 1845, il se rend encore à Venise pour servir une dernière fois celui qu'il appelle l'Héritier des siècles.
Dès lors, il s'ensevelit dans la retraite, « au sein d'un cercle choisi où le cœur et l'esprit étaient à l'aise sous les auspices de la grâce et du génie1 ». Cette « grâce » - faut-il le dire? - n'était autre que Mme Récamier, grande charmeuse d'hommes, espèce de sirène, - et j'emploie ce mot dans un sens anatomique plus exact peut-être qu'on ne saurait le croire, - merveille de beauté, créature adorable qui s'efforça de dérider la vieillesse chagrine de son illustre ami. Lorsqu'il devient veuf le 9 février 1847, il voulut même - le croirait-on? - épouser Mme Récamier. Or lui, il était alors dans la soixante-dix-neuvième année de son âge, tandis qu'elle, quoique remarquable encore, aimable toujours, allait devenir septuagénaire, et que sa vue était absolument compromise par une cataracte déjà opérée deux fois sans succès1.
(1) Éloge de M. de Chateaubriand, par M. le duc DE NOAILLES, prononce à l'Académie française le 6 décembre 1849. ↩
(1) De CABANES, La cécité de Mme Récamier, dans la CHRONIQUE * MÉDICALE du 15 mars 1906. ↩
Pour excuser un pareil projet de mariage, nous admettrons volontiers qu'à cette époque l'illustre vieillard ne jouissait plus de la plénitude des facultés intellectuelles, et, à cet égard, j'ai la bonne fortune de pouvoir faire entendre deux témoins hors ligne. Victor Hugo, qui a beaucoup fréquenté Chateaubriand, nous dit qu' « au commencement de 1847, il était paralytique2 »; or, selon toute vraisemblance, cette paralysieę reconnaissait une origine cérébrale, c'est-à-dire que l'organe de la pensée était en souffrance. L'autre témoin est Lamennais, qui, le 1er septembre 1847, écrit que « Chateaubriand semble être tombé dans une prostration complète et qu'il revient toujours affligé quand il l'a vu ». Et il ajoute : « Malheureusement, on ne saurait le distraire, parce qu'il faudrait pour cela qu'il pût causer, et il n'en a pas la force3. »
(2) Choses vues, article « Chateaubriand ». ↩
(3) Lettre de Lamennais au baron de Vitrolles, reproduite par le DF CABANES, loc. cit. ↩
Les nuages de la vieillesse s'accumulaient sur sa tête; le 16 août 1846, il fit une chute au Champ de Mars, se cassa la clavicule, et des ce moment il cessa de marcher ; l'année suivante, Mme de Chateaubriand descendit au tombeau; bientôt après, ce fut le tour du bon et fidèle Ballanche, dont la mort coûta tant de larmes à Mme Récamier qu'elle acheva d'y compromettre sa vue. A partir de cette perte cruelle, lui-même se renferma dans un morne silence.
Enfin nous touchons au terme de sa glorieuse carrière, au 4 juillet 1848.
• Au témoignage de Victor Hugo, qui visita la dépouille mortelle et assista aux funérailles en la chapelle des Missions étrangères, Chateaubriand « était depuis cinq ou six mois atteint d'une paralysie qui avait presque éteint le cerveau, et depuis cinq jours, d'une fluxion de poitrine qui éteignit brusquement la vie ». Le mot « brusquement » me paraît excessif; car depuis quelques jours on voyait la mort venir pour s'emparer de l'illustre victime: le dimanche 2 juillet, il reçut les derniers secours de cette Église dont il avait célébré les rites et les pompes funéraires avec un éclat incomparable; ainsi qu'il l'avait écrit en son admirable langage : « La religion le balança dans le berceau de la vie; ses beaux chants et sa main maternelle l'endormirent dans le berceau de la mort1. » Le lendemain lundi, il dicta à son neveu quelques lignes qui méritent d'être conservées :
(1) Génie du christianisme, « L'extrême-onction ». ↩
« Je déclare devant Dieu rétracter tout ce qu'il peut y avoir dans mes écrits de contraire à la foi, aux mœurs et généralement aux principes conservateurs du bien. »
Enfin, le mardi 4 juillet, à huit heures et quart du matin, le chantre immortel s'endormit doucement « en pleine connaissance »1, baisant le crucifix, d'après le témoignage du vénérable abbé Deguerry, qui recueillit son dernier soupir. Cette vie tumultueuse et brillante, qui pendant un demi-siècle avait été mêlée è tant d'événements, s'achevait obscurément dans un modeste rez-de-chaussée de la rue du Bac, actuellement n° 120, en présence de quatre personnes, un neveu, Mme Récamier, une religieuse et le digne prêtre qui devait, en 1871, tomber sous les balles des assassins communards.
(1) Nous rencontrons ici pour la première fois un auteur qui a exercé une critique très âcre sur Chateaubriand; j'ai nommé Sainte-Beuve, qui vient s'inscrire en faux contre cette assertion de l'abbé Deguerry : « A quoi bon, écrit-il, dire ainsi le contraire de la vérité? » Deux considérations nous permettraient de trancher le litige entre le spirituel critique et le prêtre vénéré, si déjà des juges autorisés, tel M. Émile Faguet, ne considéraient la question comme tranchée. D'abord, comme médecin, j'ai le droit spécial de faire observer que dans la pneumonie la mort survient par asphyxie, sauf complication rare; l'intelligence peut ainsi demeurer présente, à peine voilée, jusqu'aux tout derniers instants. Mais voici des preuves directes : Que dans les derniers temps de sa vie l'intelligence parût abaissée chez l'illustre écrivain, tous les témoins en conviennent; mais quand Sainte Beuve affirme « une véritable oblitération des facultés », il produit une assertion complètement fausse; deux faits suffisent à le confondre : l'intérêt que Chateaubriand portait à la lutte fratricide engagée dans Paris et dont il entendait le tumulte; la dictée importante faite la veille même de la mort et que nous avons rapportée. L'abbé Deguerry, témoin éminemment respectable, pouvait donc parler ainsi qu'il le fit; les observations de Sainte-Beuve ne représentent qu'une misérable chicane dont pourtant on voit aisément la tendance; aussi lui attirèrent-elles, de la part du prêtre offensé, une fière et écrasante réplique dont il ne se vanta jamais (M. G. Bertrin la reproduit dans Le Correspondant, 10 mars 1900, p. 99). D'ailleurs, il est évident que l'auteur des Lundis se laisse inspirer par un esprit systématique de dénigrement à l'égard de l'auteur du Génie du christianisme, à part la question purement littéraire; ainsi que l'a très bien dit un auteur belge : « A l'écrivain, il décerne la gloire, il perd d'honneur l'homme » (article par M. M. Dullaert dans Le XXe Siècle, 30 janvier 1900). Je conviens que Sainte-Beuve rendit à la vérité le service de révéler des faits positifs concernant la vie de Chateaubriand; mais même alors il encourt des reproches mérités, sans compter celui d'ingratitude : ainsi, à propos de l'aventure amoureuse de Grenade, il mérite, sinon la qualification de faussaire, du moins les appréciations sévères de M. G. Michaut, professeur à l'Université de Lille : il a commis une « indiscrétion », puis une « indélicatesse », enfin un « abus de confiance » (Études sur Sainte-Beuve, 1905, p. 137). N'oublions pas que, en attaquant Chateaubriand avec l'acrimonie que l'on sait, Sainte-Beuve commettait un acte de noire ingratitude; enfin, quand il s'avise de toucher à la vie privée du grand homme pour l'abaisser, - et il n'y a que trop réussi, - on a le droit de lui crier que cette besogne n'appartient pas à un libertin. ↩
Ainsi mourut Chateaubriand après quelques jours de maladie aiguë, victime de la pneumonie, mais atteint, comme son père, d'une affection cérébrale qui l'aurait conduit aux derniers degrés du marasme si n'était survenue la lésion pulmonaire qui vient si souvent abréger l'évolution des maladies chroniques du vieillard.
Il avait donc atteint l'âge de 80 ans, malgré les agitations d'une vie extraordinaire, toute pleine d'aventures périlleuses, de voyages fatigants et longs sur terre et sur mer, malgré les émotions de toutes espèces que donne la carrière publique, malgré de véritables excès de travail1, malgré toute une série d'accidents et de maladies qu'il est intéressant de récapituler.
Dans l'enfance et la jeunesse, fièvre tierce, hallucinations, délire, mélancolie avec une tentative de suicide, dépérissement, etc. C'est ce que nous savons déjà; nous verrons bientôt ce qui concerne sa fameuse mélancolie.
En 1792, un bras cassé au Niagara.
L'année suivante, une blessure à la cuisse droite, par éclat d'obus devant Thionville; puis, coup sur coup, la dysenterie, peut-être la variole (?); selon toutes probabilités, un accès d'aliénation mentale; enfin toutes les apparences de la phtisie commençante.
En 1803, des accidents hépatiques, des flux de bile accompagnés de mouvement fébrile. « Je garde le lit avec ma jaunisse affreuse » écrit-il le 23 novembre 1803. Le 18 juin 1804, il écrit encore : « Je ne dors point, je ne mange point, je suis malade ». Plus tard encore, la goutte arrive, avec le vulgaire rhumatisme qui lui fait de nombreuses et cruelles visites ; du moins, il avoue ces deux ennemis, et sans doute il les confond ; car le 30 juin 1838, il écrit à M. Collombet qu'il a toujours son rhumatisme à la main droite et qu'il a été obligé de dicter cette lettre à son secrétaire, ne pouvant l'écrire lui-même, et le 14 mai 1839, il écrit au même que « la goutte lui engage la main droite2 » A chaque instant, il exhale ses plaintes à propos de rhumatismes qui le tenaillent d'un côté ou de l'autre. Dans le courant de 1821, il mandait de Berlin à Mme Récamier, avec une certaine exagération assurément : « Je suis absolument perclus. Le climat me fait un mal affreux1. » D'autres fois, il se plaint de rhumatisme dans la tête, etc. Bref, il semble avoir beaucoup souffert de cette affection contractée, sans doute, au cours du voyage en Amérique, de l'expédition à l'armée des Princes et sous l'influence de la misère à Londres.
(1) A 56 ans, il travaillait encore douze à quinze heures par jour (lettre inédite du 20 novembre 1824, citée par M. V. GIRAUD, Revue des Deux Mondes, 1er mars 1907). ↩
(2) COLLOMBET, Chateaubriand, sa vie et ses écrits, pp. 410 et 412- ↩
(1) Souvenirs et correspondances tirés des papiers de Mme Récamier, t. I, p. 353. ↩
M. l'abbé Pailhès, dans son livre très documenté : Chateaubriand, sa femme et ses amis, eut le mérite de soulever une question intéressante lorsqu'il écrivit : « Peut-être le spécialiste découvrirait-il entre le spleen et ces douleurs coutumières quelque étroite parenté2. « Pour répondre à cette question, qui vaut bien la peine d'être posée d'une manière générale, il suffira de faire observer que le spleen existait chez Chateaubriand, et même atteignit à l'apogée, avant que ces douleurs coutumières eussent fait leur apparition. Il n'en reste pas moins vrai que certains spécialistes ont signalé l'influence du rhumatisme sur le caractère, qui devient acerbe, comme la douleur rhumatismale, et sur l'humeur, qui devient mobile comme la maladie elle-même3. Parfois même, les choses pourraient aller jusqu'au développement d'une véritable folie rhumatismale, qui souvent revêt la forme mélancolique; mais il ne saurait en être question ici.
(2) Livre cité, p. 218. ↩
(3) FAURE, Influence du rhumatisme sur le caractère. (ARCHIVES GÉNÉRALES DE MÉDECINE, 1871, vol. III, p. 306.) Cet auteur va même jusqu'à parler d'un suicide d'origine rhumatismale! ↩
En 1808 et 1811 surviennent des symptômes graves qui peut-être se rattachent au rhumatisme ou à la goutte : palpitations avec douleurs à la région cardiaque, pour lesquelles on consulte un compatriote, l'immortel René Laënnec1.
(1) Laënnec était le seul médecin en qui Mme de Chateaubriand eût confiance; aussi ramenait-elle son mari de la Vallée-aux-Loups à Paris, lorsque la situation l'exigeait. Quant à M. de Chateaubriand lui-même, sait-on comment il appréciait les choses et comment il s'exprime en termes qui s'appliquent à l'un des plus grands génies de la médecine? - Voici un passage édifiant à cet égard : « Au mois de juillet 1808, je tombai malade, et je fus obligé de revenir à Paris. Les médecins rendirent la maladie dangereuse. Du vivant d'Hippocrate, il y avait disette de morts aux enfers, dit l'épigramme : grâce à nos Hippocrates modernes, il y a aujourd'hui abondance. i Mme de Chateaubriand a inscrit dans ses Souvenirs des détails plus sérieux et plus intéressants, d'où il résulte qu'en 1812 son mari pensait être atteint d'un anévrisme cardiaque, mais qu'une visite à Laënnec rassura les deux époux. ↩
En 1846, par accident de voiture, Chateaubriand se casse une clavicule.
Puis survient lentement une paralysie d'origine cérébrale.
Enfin, la pneumonie, grande faucheuse des vieillards, met un terme à cette longue carrière.
Laissons dans l'ombre des incidents menus, par exemple le coup de fouet signalé par Mme de Duras, sans compter d'autres qu'on découvrirait peut-être par des recherches approfondies.
Tel est le bilan pathologique de l'illustre Chateaubriand.
En analysant comme médecin ce tableau de misères, je remarque plusieurs points noirs distincts, des éléments morbides qui affectent un rapport étroit avec le caractère de Chateaubriand. Il y a les accidents traumatiques (fractures osseuses) en rapport avec le tempérament hardi, imprudent, aventurier. Il y a l'élément douloureux (rhumatismes, goutte) qui porte naturellement à la mélancolie, d'autant plus que le foie - le volumineux organe de l'hypocondre droit - ne fonctionnait pas toujours selon le type physiologique. Il y a enfin l'élément psychiatrique comprenant les obsessions, les hallucinations, le délire, etc., dont nous avons déjà parlé et sur lequel nous reviendrons encore.
Il avait formellement défendu qu'on lui infligeât une « sacrilége autopsie » (1) ; mais nous allons l'accompagner jusqu'au lieu de sa sépulture définitive ; car, même dans ces circonstances funèbres, on peut reconnaître l'empreinte de son caractère sauvage et superbe; on peut même y démêler l'envie à l'égard de celui qu'il considérait comme un rival en gloire et en génie : l'Empereur avait eu son tombeau dans le creux du rocher sur une île désolée; l'écrivain voulut une sépulture pareille, chrétienne, mais sans nom.
« Ici gît... point de nom... Demandez à la terre. » (Lamartine.)
« J'aimerais mieux Chateaubriand reposant, comme Thomas Gray1, dans un cimetière de village » dit le Père Longhaye2.
(1) Chateaubriand avait été traducteur de cet écrivain anglais. ↩
(2) XIXe siècle. Esquisses littéraires et morales, 1907, p. 94. ↩
J'aimerais tout autant que, pour marquer son repentir, il eût enfin rejoint sa digne épouse qui repose dans un asile de charité. Mais il ne me déplaît pas de le savoir seul là-bas, en face de la nature dont il fut le peintre incomparable et l'amant fidèle ; soit que les tempêtes se déchaînent sur sa tête, soit que les clartés lunaires, qu'il a si brillamment décrites, illuminent la pierre tombale, il est vraiment bien là à sa place, seul à seul avec les éléments.
A Paris, les funérailles furent très simples, et même la mort du grand homme passa presque inaperçue au milieu des graves événements qui se déroulaient : l'émeute grondait dans la rue; le bruit du tocsin et de la fusillade remplissait la grande ville; la veille tout un peuple avait, comme dans un triomphe, honoré l'archevêque martyr; après la chute du trône, l'ordre social était en péril.
Mais le jour où la glorieuse dépouille fut déposée dans le flanc du Grand-Bé, il y eut dans la rade de Saint-Malo une de ces manifestations pompeuses dont il aimait le spectacle et qu'il avait sans doute entrevue lorsqu'il sollicitait, dès 1828, une concession pour son tombeau sur le rocher qui se dresse en face de son berceau : la foule inondant la ville en deuil, la baie couverte de vaisseaux, « l'immense cortège, que la croix précé- ‹ait, portant le cercueil au sommet du rocher1 », les cloches pleurant le plus illustre enfant de la cité malouine et mêlant leur clameur désolée à la grande voix du canon qui annonçait la mort d'un roi de la littérature, telle fut l'apothéose décernée à celui qu'on déposait entre le ciel et la terre, au milieu des grandes eaux qu'il avait tant aimées et dont il écoute silencieux, dans son sépulcre de granit, les mugissements et la plainte éternelle.
(1) Duc DE NOAILLES, Discours cité. ↩