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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand, sa vie et son caractère Seconde partie (suite 3)

Seconde partie

Seconde partie (suite 3)

Chateaubriand, sa vie et son caractère · 12 min de lecture · p. 93–102 · chapitre 7 sur 7

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Bruxelles : Hayez, imprimeur des Académies royales de Belgique, 1908, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Toutefois faut-il considérer le service, rendu par Chateaubriand comme un service définitif? En d'autres termes, a-t-il fait une démonstration durable? Mérite-t-il à un degré quelconque le titre d'apologiste?

La réponse négative s'impose. Il a orné le temple comme tant de grands artistes l'ont fait avant lui et le feront toujours; seulement, au lieu de l'embellir par le pinceau ou le burin, il l'a décoré par sa plume. Voltaire et les encyclopédistes avaient ridiculisé nos églises ; le culte de la déesse Raison les avait souillées; Chateaubriand les releva de ce dédain et les remplit d'une poésie merveilleuse; aussi quand la foule rentra, à la suite du Premier Consul dans les basiliques et dans les chapelles, elle trouva, pour ainsi dire, les murs ornés de tapisseries magnifiques, les piliers décorés par le plus merveilleux des peintres ; mais pour cela les murs et les piliers étaient-ils devenus plus solides ?

Bref, il y a ici un admirable artiste, mais nullement un apologiste.

Artiste, assurément il le fut par la magie du style, mais il le fut encore par des qualités plus hautes; tel le pouvoir admirable de l'imagination qui sait constituer la trame de sa longue épopée, Les Martyrs, l'art suprême de grouper les faits et d'exalter les sentiments, comme il le fit dans le Génie du christianisme pour séduire et entraîner le peuple vers les autels désertés ; ainsi, en définitive, l'artiste consommé n'est pas seulement le prince du coloris, mais encore il est un maître dans la fiction où il sait disposer tout avec une ordonnance parfaite.

La valeur morale de Chateaubriand.

La dernière partie de notre tâche est peut-être la plus délicate : apprécier en Chateaubriand l'homme moral.

Nous avons exposé la plupart des faits; reste à établir les conclusions d'ensemble.

Tout d'abord, il est des attributs dans son caractère et des faits dans sa vie qui ne sortent pas des limites physiologiques malgré l'exagération dont ils sont empreints; car le type humain présente une large élasticité : ses tendances ou ses manifestations se tiennent à des degrés très variables sur l'échelle de moralité sans atteindre aux frontières redoutables de la folie, ni même aux confins de l'extravagance.

Ainsi, que Chateaubriand présentât par nature une sensibilité vive, c'est dans les choses normales. Que cette sensibilité vive se trouvât exaltée par l'influence du milieu de vie que nous avons étudiée, par des épreuves accumulées, - tels les infortunes des rois de son cœur, et encore plus les malheurs qui pesèrent si lourdement sur sa famille à l'époque de la Terreur, lui prirent à ' la fois le sang de son frère et la fortune de sa femme, infligèrent la prison à ses proches et l'exil à lui-même, - il n'est rien en cela que d'humain, de naturel, même d'inévitable1.

(1) M. DE MARCELLUS fils, dans son livre Chateaubriand et son temps, pp. 307 et 384, rapporte que plus d'une fois il lui arriva de trouver l'illustre écrivain pleurant tout seul, lui qui ne pleurait devant personne. Il semble que ces larmes secrètes étaient versées sur les infortunes de la Royauté. Toutefois, comme cette scène de douleurs a dû précéder souvent la chute des Bourbons, nous avons le droit de soupçonner d'autres causes : dépit politique, chagrins d'amour (?). ↩

Qu'à côté de cette faculté sensitive avivée par les événements, il y ait eu, comme pendant, une puissance intellectuelle prédominante, l'imagination, c'est encore parfaitement dans le cadre de la réalité.

Que, soumis à cette double influence, le célèbre écrivain fût en toutes choses extrêmement passionné, brûlant dans ses haines comme dans ses amours, c'est un autre anneau de la chaîne que nous déroulons. Mais évitons de nous plaindre; car c'est à cet ensemble, sensibilité exquise, imagination créatrice, passion ardente, que nous devons la beauté de l'œuvre littéraire du Maître immortel.

Qu'il fût à l'origine déjà vaniteux, pour devenir plus tard un orgueilleux de marque, cela complète le type; c'est l'exagération de la sensibilité égoïste, de la passion du moi, et, comme nous l'avons vu, les circonstances contribuèrent d'une manière fâcheuse à enfler un sentiment naturel, au point d'en faire une déformation.

Qu'en même temps il fût un prodigue, c'était presque inévitable. De même encore, dans la carrière politique, il ne fut et ne pouvait être pratique; il y fut même inconséquent comme dans la vie privée; je veux dire qu'il ne sut pratiquer les principes fermes et stables qui maîtrisent les passions ; la phrase étincelait à l'horizon ; l'imagination tenait la barre; l'orgueil et la fantaisie enflaient la voile; en naviguant ainsi on ne pouvait éviter les écueils.

On voit, dans cette esquisse sommaire, les traits s'appeler les uns les autres pour constituer la physionomie d'ensemble sur le fond physiologique.

Mais toute mesure est dépassée quand surviennent des hallucinations, quand se forge un type de femme imaginaire qui obsède et domine, quand s'établit une tristesse sans motif qui pousse jusqu'au suicide, tristesse maladive et sublime qui inspire le génie et nous a valu le type impérissable de René.

En définitive, nous pouvons soutenir qu'à certains moments Chateaubriand fut halluciné, érotomane, même plus ou moins lypémaniaque avec la tendance au suicide qui existe souvent chez les malades de ce dernier groupe ; nous avons vu que des soupçons graves d'un accès de véritable aliénation mentale, « délire complet », se légitimaient absolument.

Dans une étude psychologique sur l'ennui1, M. le docteur Emile Tardieu range Chateaubriand au nombre de ceux qu'il baptise ennuyés par épuisement, et il en arrive à le classer entre Mme du Delland et Alfred de Musset. On peut être surpris de voir notre illustre écrivain ainsi posé entre une « célèbre marquise qui a connu toutes les excitations sensuelles et intellectuelles » et le poète brillant, mais licencieux, dont les excès abrégèrent l'existence. Nous ignorons ce qui a pu épuiser Chateaubriand dès l'enfance, au point qu'il fut aussi vite que possible dévoré par l'ennui ; si épuisé il fut, il l'était en naissant; car il nous dit dans une expression hardie et ridicule : « Je n'étais pas à une nagée du sein de ma mère que déjà les tourments m'avaient assailli. » Mais ce sont des phrases creuses et des fictions de poète. Singulier épuisé, vraiment, celui-là qui amasse des trésors d'érudition, qui élève un monument littéraire admirable par la beauté des lignes comme par le choix des matériaux, qui compose une épopée et des romans immortels, qui mène pendant de nombreuses années une existence capable de ruiner les plus robustes organisations, et qui arrive enfin, à travers mille travaux et maints orages, aux extrêmes limites de la vie. En vérité, on ne peut que souhaiter à l'espèce humaine beaucoup d'épuisés pareils.

(1) Revue philosophique de la France et de l'étranger, dirigée par M. Ch. Ribot. 1900, p. 5. ↩

Après avoir écarté l'appréciation de M. le docteur Emile Tardieu, approuverons-nous l'admission de notre grand écrivain dans l'immense galerie des supérieurs intellectuels à tares psychiques décrite par M. le docteur Grasset, de Montpellier, dans un récent et remarquable ouvrage1?

(1) Demifous et demiresponsables, 1907, pp. 160 et 183. ↩

Cette galerie, toute pleine de gloire et de folie, produit assurément sur le public un effet énorme et déplorable ; car on y aperçoit les hommes qui ont le plus honoré notre race réunis pêle-mêle sous des étiquettes désolantes1; près d'eux apparaissent des sujets médiocres qui ne sont guère à leur place, - et ceci est un autre défaut grave, - non que les tares leur manquent, mais parce que ce ne sont plus des intellectuels supérieurs. L'éminent professeur de Montpellier nous avertit même qu'on pourrait encore accroître le nombre des personnages ainsi parqués2. Mais il est trop judicieux pour ne pas croire intimement et ne pas dire, même avec insistance, que « cette documentation (en particulier celle de Lombroso) est insuffisamment contrôlée3 ». « Beaucoup de ces faits, ajoute-t-il ailleurs, sont peut-être controuvés ou inexacts4 ». Regrettant ce « peut-être », je dirais volontiers à mon honoré collègue qu'il appartenait à son puissant esprit et à sa vaste érudition d'écarter tous les faits inexacts, même tous les faits suspects, et de nous fournir une documentation suffisamment contrôlée. Après cela, il aurait fallu procéder à un classement méthodique, au lieu de nous présenter, dans une promiscuité effrayante, toutes ces illustrations plus ou moins élevées, les unes renversées, les autres à peine effleurées par un coup d'aile de la folie, d'autres encore touchées par un tic inoffensif, d'autres enfin pratiquant certaines manœuvres d'ordre physiologique pour mettre leur cerveau en activité; car n'est-ce pas un spectacle illogique et troublant celui auquel nous assistons ? -- Voici, à côté de Chateaubriand, notre grand Bossuet qui se trouve introduit dans cet étrange Panthéon, uniquement parce que « il travaillait dans une chambre froide, la tête enveloppée de linges chauds »; voici le vénérable Bourdaloue admis aussi, parce que « il raclait un air sur son violon avant d'écrire ses sermons » ; Victor Hugo est introduit pour des raisons futiles, entre autres, parce que « à quatorze ans, il écrit sur son journal de collège : Je veux être Chateaubriand ou rien » ; voici, enfin, une des plus puissantes et complètes organisations qui fut jamais donnée à un homme, Napoléon le Grand ! Et, pêle-mêle avec toutes ces gloires, avec ces esprits si brillants ou si positifs, sous l'étiquette commune doublement fausse de demifous et demiresponsables, une phalange de malheureux qui sont franchement des aliénés, tels Auguste Comte, Guy de Maupassant, Gérard de Nerval, André Gill, Donizetti, Schumann, Nietzsche, qui furent atteints au point de subir l'internement, comme de vulgaires fous, dans des asiles spéciaux ! Or, je ne saurais trop le dire, l'opération qui réunit ainsi dans un même groupe des hommes si disparates est absolument inadmissible; il y a lieu de procéder à an classement des personnages, surtout dans les interminables galeries imaginées par Lombroso.

(1) Cette tendance regrettable de certains savants modernes est combattue avec beaucoup de talent par M. le docteur L. Danel, dans une série d'articles qui viennent de paraître dans le Journal des sciences médicales de Lille. ↩

(2) Op. cit., p. 184, en note. ↩

(3) Ibid., p. 135. ↩

(4) Ibid., p. 184 ↩

Il y aurait, d'ailleurs, comme enquête préalable, à rechercher l'exactitude des faits; il faudrait ensuite peser leur signification psychologique; il faudrait, enfin, discuter à fond la thèse d'une parenté existant entre le génie, le talent, la folie, la dégénérescence et les psychonévroses.

Mais je n'ai pas à entrer dans ce dédale; la seule chose qui m'intéresse aujourd'hui c'est l'état de Chateaubriand. Or, il importe beaucoup de remarquer que les manifestations nerveuses ou cérébrales, simplement suspectes ou franchement mauvaises qu'il présenta, furent loin de peser sur sa vie entière; je n'en excepte même pas sa mélancolie qui, très réelle dans le principe, s'atténua ou disparut par la suite, comme nous l'avons exposé. Sortons donc avec lui de ce Panthéon où les rayons de la gloire et les grelots de la folie se mêlent et s'entrecroisent étrangement; s'il a pu légitimement y être admis aux journées orageuses de sa jeunesse, il n'y est guère demeure; sa place définitive n'est point là, encore bien qu'il y retrouverait avec bonheur Mme de Staël et Mme Récamier; bref, on ne peut le considérer ni comme un demi-fou, ni comme un demi-responsable. Qu'on me permette une hypothèse qui peut-être jettera quelque jour dans la question : supposez des hommes comme Chateaubriand et Bossuet comparaissant devant la Justice; quel est l'avocat assez osé pour plaider la demi-folie et la demi-responsabilité de tels clients? Ce qu'on n'oserait essayer devant une Cour de Justice, on ne doit pas le faire devant le public.

Tout au plus pourrait-on admettre que la tristesse extrême, même morbide, qui le désola pendant une période de sa vie, alluma pour une part le flambeau du génie dans certaines de ses créations, absolument comme un amour réel inspire utilement l'écrivain érotique, comme la haine donne du souffle au pamphlétaire. A côté de cette inspiration venant du cœur, vibrait une imagination exubérante qui constituait un défaut dans l'équilibre des facultés, mais qui donnait des ailes aux sentiments. Et, en définitive, je me rallierais sinon pleinement, du moins volontiers, à la citation où mon illustre Collègue de Montpellier combine sa pensée à celle d'un autre dans les termes suivants : « Comme dit L. Bourdeau, « l'équilibre des facultés n'aboutit la plupart du temps qu'à une médiocrité heureuse. Les tendances géniales dépriment certaines facultés et en exaltent d'autres. Il y a dans le génie une part de névrose qui lui donne, pour ainsi dire, sa force d'impulsion » ou, ajouterai-je, trop souvent aussi le limite1. « Et encore, cette dernière affirmation, concernant l'existence d'une névrose à côté du génie, pour l'exalter ou le brider, ne semble pas d'une rigueur absolue. Mais j'aime à dire que, dans cette question, M. Grasset nous a fourni une excellente formule qui marque un véritable progrès ; la voici dans sa simplicité et sa profondeur : « Le tronc commun qui unit la supériorité et la névrose est un tempérament, mais n'est pas une maladie2. »

(1) GRASSET, Op. cit., pp. 190 et 191, en note. ↩

(2) Op. cit., p. 189. ↩

Après avoir discuté sommairement l'avis de deux notables confrères de la profession médicale, je formulerai en quelques mots, pour finir, le jugement qui me paraît équitable et juste sur le grand écrivain au caractère si complexe qui nous a retenu pendant cette longue étude.

Considérations générales et conclusions finales.

Si l'influence héréditaire directe et collatérale, si l'influence du milieu ont ensemble pesé lourdement sur le berceau et l'enfance de Chateaubriand, au point d'en faire, pour quelques périodes de sa vie, un halluciné, un érotomane, un lypémaniaque avec tendance au suicide, nous n'admettons pas qu'il ait été, dans l'ensemble de sa carrière, dominé par l'état morbide; ainsi aussi, de ce qu'il fut un jour vaincu par l'obsession du suicide, on n'acquiert pas le droit de le ranger parmi les monomanes du suicide.

La physiologie et la psychologie normales revendiquent ce brillant personnage comme leur appartenant. On trouve chez lui, non pas l'ennui par épuisement, ni la folie, ni même la demi-folie, mais des faiblesses comme en toute créature humaine, surtout faiblesse d'orgueil et d'amour favorisée par les circonstances de sa vie extraordinaire, le tout se résumant en l'égoïsme et s'exaltant à la passion qu'il appliquait à toutes choses.

Du côté de l'intelligence, la faculté maîtresse chez lui tut assurément l'imagination, ce qui nous valut des chefs-d'œuvre impérissables, mais compromit l'équilibre des facultés intellectuelles, à ce point que le plus brillant des écrivains était le moins pratique des hommes.

Enfin il avait reçu du Ciel un merveilleux talent de style, tellement qu'on ne saurait dire si la langue française connut jamais une lyre plus souple, plus sonore et plus harmonieuse que la sienne.

On peut admettre qu'en général nous jugerons exactement du mérite d'un homme par les services rendus.

Eh bien! voyons quels services Chateaubriand rend it aux grandes causes, aux nobles objets qui occupèrent sa vie, à la religion catholique, à la royauté légitime, à la littérature française .

Assurément par la composition du Génie du christianisme, il fut un bienfaiteur du temple. Mais les licences de sa plume voluptueuse, la création du type malsain de René, les scandales retentissants et répétés de sa vie privée ne contre-balancent-ils pas ce mérite?

Il se posa en champion irréductible de la Légitimité; le fait est que, par son pamphlet De Buonaparte et des Bourbons, il valut une armée à la Restauration, suivant la parole du roi Louis XVIII lui-même. Mais quand plus tard, par rancune, il fit tomber le ministère de Villèle, il porta à la Légitimité un coup fatal.

Il fut le serviteur glorieux de la littérature. Ici nous pouvons le louer sans réserve; car il fut un écrivain de génie; aussi longtemps que la langue française existera parmi les hommes, ses œuvres seront un objet d'admiration universelle, et son nom brillera entre tous comme un astre étincelant.

En définitive, cette vie si longue et si brillante n'aboutit qu'à un bénéfice de littérature française; elle ne laisse aucun profit démontré pour l'ordre religieux, moral, social ou politique. C'est le résultat inévitable de l'organisation cérébrale de Chateaubriand, le fruit naturel et fatal de son caractère; l'imagination créatrice et l'art suprême du style, réunis dans tout leur éclat, mais trop souvent affranchis du contrôle des facultés supérieures, ne pouvaient produire ni mieux ni plus.