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L'Enchanteur 1768—1848

Seconde partie

Seconde partie

Chateaubriand, sa vie et son caractère · 22 min de lecture · p. 56–74 · chapitre 5 sur 7

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Bruxelles : Hayez, imprimeur des Académies royales de Belgique, 1908, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Nous avons accompagné le glorieux écrivain aussi loin que possible; toute sa carrière a été retracée dans les lignes essentielles qui importaient à notre tâche. Maintenant, affranchi de l'ordre chronologique, nous allons présenter la personne physique; puis, remontant vers les sphères intellectuelles et morales, nous choisirons des points de vue généraux d'où nous partirons pour glaner dans la vie de Chateaubriand ce qui se rattache à chacun d'eux.

Chateaubriand au point de vue physique.

Dans une expertise médico-légale conduite avec toute la rigueur possible, on ne saurait plus se dispenser d'établir les caractères anthropologiques du sujet, afin d'enregistrer les stigmates de dégénérescence ou tares anatomiques. Vis-à-vis d'un personnage comme Chateaubriand, il semble ridicule de descendre à cette recherche sévère; car, après tout, on ne peut guère songer à le représenter comme un aliéné, un dégénéré, un irresponsable.

Néanmoins, puisqu'on est venu décrire ses tares psychiques, il faut bien que nous songions à ses tares anatomiques.

Je n'attache aucune importance au fait qu'il était * légèrement engoncé, ce qui fit écrire dans une de ses biographies, du moins il l'affirme, qu'il était bossu; d'où il conclut, en plaisantant, que « toutes les bossues sont ses sœurs ».

On s'accorde à dire qu'il possédait une tête belle et aristocratique, plus tard « olympienne » (l'expression est de Lamartine), « la tête la plus belle du monde », suivant Sainte-Beuve. Sa physionomie, à traits fins et purs, nous est conservée dans quelques portraits et bustes, où l'on reconnaît aisément un favori de la nature. Ces particularités, s'ajoutant à l'auréole de sa gloire, servent à nous expliquer le succès prodigieux qu'il obtint auprès des femmes.

Sa constitution était robuste; sa taille, un peu en dessous de la moyenne, n'arrivait qu'à 1 mètre 62 cen- * timètres et demi1 ; c'était la taille la plus élevée qu'il atteignit ; car alors il touchait à l'âge de 25 ans. Ceux qui l'ont connu plus tard, dans sa longue vieillesse, ont dû le trouver petit; car, par une évolution naturelle des choses, notre taille s'affaiblit sous le poids des années, tellement que à 40 ans elle est retombée au chiffre de la 20° année, et à l'âge de 80 ans, - âge de Chateaubriand à sa mort, - elle est redescendue au chiffre de 16 ans à peu près, suivant les tableaux de notre illustre compatriote Ad. Quetelet2; ainsi, l'automne ramène dans la nature certains aspects du printemps, comme par une amère dérision.

(1) Nous pouvons poser ce chiffre d'après son signalement qui fut établi à Southampton le 18 mai 1793; en effet, è cette époque, il mesurait 5 pieds 4 pouces. Prenant la valeur du pied anglais, c'est-à-dire Om30479, et calculant le pouce au douzième du pied, nous arrivons à ce chiffre. ↩

(2) Physique sociale, t. II, p. 84. ↩

Suivant le même document anglais que nous signalions tantôt, les cheveux et les favoris étaient bruns. Quant à la couleur des yeux, nous laisserons M. Pailhès ferrailler sur ce point, pour nous peu intéressant, avec Sainte-Beuve, qui en a ridiculement disserté.

Son regard puissant possédait les clartés de l'intelligence, et lançait parfois les éclairs de la passion ou du génie.

Sa chevelure était ondulée et sa denture resta belle jusqu'à un âge avancé.

Sa voix était enchanteresse. « Je n'en ai retrouvé l'harmonie que dans la bouche de Canning et dans celle de MHe Mars , dit le baron Billing1.

(1) Lettre du baron Billing à Jules Janin, publiée dans l'Appendice au tome ler des Mémoires d'outre-tombe, édition de EDMOND BIRÉ, p. 470. ↩

J.-J. Ampère écrit que « son langage, comme ses manières, était d'une extrême élégance et d'une extrême simplicité ». Il était très soigneux de sa personne, comme il le fut de son style et de sa gloire; on peut dire qu'en toutes choses il était amoureux de la forme ; il poussait même les choses jusqu'à la coquetterie, et assurément ce n'était pas sans surprise qu'on voyait un personnage comme lui circulant dans les rues de Paris une badine à la main et une fleur à la boutonnière, alors que déjà l'âge semblait lui imposer des allures plus austères.

Avec tout cela, nous sommes très loin de la tenue d'un mélancolique; nous avons plutôt devant nous un vaniteux, ou bien un conquérant d'amour.

En aucun cas, ce n'est un dégénéré dans le sens anthropologique du mot. Bref, si on lui attribue des tares psychiques, comme nous le verrons bientôt, on ne lui connaît aucune tare anatomique.

Considérant Chateaubriand sous divers aspects dans l'ordre intellectuel et moral, analysons-le d'abord à un point de vue mesquin, étroit, inférieur, si l'on veut, mais significatif et très connu : les embarras financiers contre lesquels il se débattit presque toute sa vie. Nous rencontrerons ensuite la mélancolie de René et l'orgueil dont il est tout imprégné; nous insinuant dans son cœur et dans sa vie privée, nous rechercherons ses amours, ses convictions, divers attributs de sa nature ondoyante; nous devrons même, en passant, apprécier son style; nous tâcherons de déterminer sa puissance intellectuelle et sa valeur morale; nous terminerons par quelques traits généraux cette esquisse du portrait d'un des hommes les plus complexes qui fut jamais.

Chateaubriand et ses besoins d'argent.

En partant du premier point de vue, nous rencontrons des faits positifs et des paroles incohérentes ; enregistrons les uns et les autres ; nous discuterons ensuite.

La devise inscrite sur l'écusson des Chateaubriand était : « Je sème l'or. » Le grand écrivain qui porte ce nom semble avoir pris à tâche de la suivre toujours. Il ressentit pour la première fois les embarras d'argent sur la rive américaine, au moment du retour, et depuis lors jusqu'au terme de sa vie, il y fut plongé. On conçoit cette situation pour les premiers temps, puisque personnellement il ne possédait point de fortune et que son mariage avait trompé les espérances de sa famille; mais par la suite, comment était-il possible de se trouver toujours acculé aux plus pénibles nécessités : emprunter chez des notaires ou des banquiers, hypothéquer ses biens, vendre son argenterie, même sa bibliothèque, mettre en loterie la maison tant aimée de la Vallée-aux-Loups, et pour finir, faire des Mémoires de sa vie une spéculation nécessaire qu'il a lui-même qualifiée si étrangement en disant qu' « il hypothéquait sa tombe »1?

(1) Il passait sa vie et consumait son revenu, dit CH. LENORMANT, à payer des intérêts en attendant le remboursement du capital, qui finissait toujours par venir. (Le Correspondant, 1848, t. XXII, p. 330.) ↩

Et pourtant les hautes fonctions qu'il occupa dans l'État lui valurent, par intervalles, des avantages notables, tandis que sa plume puissante et féconde devait lui procurer des bénéfices réels; le succès d'Atala, du Génie du christianisme, De Buonaparte et des Bourbons, durent en particulier être pour lui l'occasion d'une fortune.

Où donc allaient les sommes parfois considérables qui venaient de ces deux sources? Quelle fut la cause de cette gêne perpétuelle ?

Lui-même s'en est expliqué dans une lettre datée du 4 avril 1828, où il met en garde une de ses nobles amies contre le danger de fonder un hospice : « Je sais, dit-il, ce que cela coûte. J'y ai mis tous les travaux et toutes les sueurs de ma vie. L'Infirmerie est fondée, prospère, mais c'est aux dépens de ma santé et de mon aisance. Sans elle, je serais aujourd'hui indépendant et à mon aise : et je n'ai rien, à la fin de mes jours, et je suis obligé, pour vivre, d'être aux gages d'un libraire! Prenez bien garde à cela, et arrêtez-vous à propos2 ! »

(2) Un dernier amour de René. Correspondance de Chateaubriand avec la marquise de V... 1903, p. 90. ↩

Ainsi donc il acccuse l'Infirmerie Marie-Thérèse d'avoir absorbé sa fortune et il se plaint, dans l'intimité, de la position où il se trouve réduit.

Il aurait encore pu, d'une manière générale, mettre en cause son esprit charitable et bienfaisant. Je suis heureux de pouvoir cueillir le trait suivant dans l'histoire de sa vie retracée par un éminent écrivain : « Une autre fois encore, comme il donnait à de pauvres gens, ruinés en 1830, un billet considérable de son libraire, et que son ancien secrétaire d'ambassade, M. de Givré, lui faisait quelque objection de prudence : « Ah ! laissez, mon cher ami, dit-il, c'est la plus facile manière d'être chrétien; l'aumône est plus aisée que la pénitence1. » Charmante parole où le cœur le dispute à l'esprit.

(1) VILLEMAIN, M. de Chateaubriand, p. 511. ↩

Il était d'ailleurs coutumier du fait, même avant de connaître l'or de la prospérité ; car à Londres, lors de son premier séjour, « pauvre, obscur, ignoré », il avait généreusement secouru une famille « plus pauvre, plus obscure, plus isolée encore que lui2 »

(2) Lettre du baron Billing à Jules Janin, déjà citée. ↩

A côté de cette admirable générosité, signalons aussi sa condescendance envers ses libraires ou ses éditeurs ; lorsqu'il s'agissait d'exécuter des contrats, il relâchait trop généreusement la rigueur des clauses qui assuraient ses intérêts.

Pour tâcher d'être complet, ajoutons enfin ce trait si joliment aiguisé par Sainte-Beuve : « Ambassadeur ou ministre, il eût mis tout son traitement de l'année dans une fête, dans une corbeille; il eût fondu toutes les perles de l'Océan, toutes les étoiles du ciel, pour un sourire de Cléopâtre1. »

(1) Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'Empire, t. II, p. 409. ↩

Le même écrivain parle d'une espèce de marchandage auquel Chateaubriand se serait un jour livré envers le roi Charles X ; mais je me défie de Sainte-Beuve quand il s'agit de Chateaubriand; d'ailleurs le malicieux critique ajoute « qu'il était le plus libéral et le plus généreux des hommes2 »

(2) Cpus citatum, p. 408. ↩

Négligent, charitable, prodigue, magnifique, il semait l'or à pleines mains conformément à la devise de sa famille; puis, grand seigneur, il parlait de sa misère avec une désinvolture charmante; du moins c'est le ton le plus ordinaire; car parfois il devient sérieux, comme nous l'avons vu tantôt; il est vrai qu'il voulait alors donner une leçon de finance. Il redevient sérieux aussi quand il songe à la situation où pourrait tomber la fidèle compagne de sa vie; ainsi, en 1830, après avoir donné toutes ses démissions et retiré de ses défroques sept cents francs, comme nous l'avons vu, il est encore embourbé dans la détresse, et il écrit ces lignes touchantes : « S'il ne s'agissait que de moi, dans un hôpital je me trouverais à merveille ; mais Mme de Chateaubriand? » Alors il lance une boutade curieuse, contraire à ses sentiments habituels : « Heureux juifs, marchands de crucifix, qui gouvernez aujourd'hui la chrétienté, qui décidez de la paix ou de la guerre, qui mangez du cochon après avoir vendu des vieux chapeaux, qui êtes les favoris des rois et des belles, tout laids et tout sales que vous êtes! Ah! si vous vouliez changer de peau avec moi! Si je pouvais au moins me glisser dans vos coffres-forts, vous voler ce que vous avez dérobé à des fils de famille, je serais le plus heureux homme du monde! »

Après cette note dure et violente, on se demande si c'est bien le même homme qui eut avec Charles X l'entretien que voici :

« Combien, Chateaubriand, vous faudrait-il pour être riche, dit le Roi? »

« Sire, vous y perdriez votre temps ! Vous me donneriez quatre millions ce matin que je n'aurais pas un patard le soir. »

Le Roi me secoua l'épaule avec la main: « A la bonne heure! Mais à quoi diable mangez-vous votre argent? »

« Ma foi, Sire, je n'en sais rien, car je n'ai aucun goût et ne fais aucune dépense ; c'est incompréhensible!... »

Ainsi donc, voilà un personnage qui ne comprend pas où s'écoule l'argent de ses coffres, et pourtant affiche la prétention d'être un maître en finances : Ah ! les finances, s'écrie-t-il pompeusement, les finances « je les ai toujours sues » !

Quel mélange incroyable d'orgueil et d'incapacité, de badinage et de colère, de prudence et de légèreté! Et comme on retrouve bien encore ici le caractère mobile qui se laisse aller aux caprices du moment, aux passions et au sentiment, même au goût d'une belle phrase ou d'un mot piquant !

Mais enfin, où est la note vraie dans tout ce verbiage? Assurément, on doit la rechercher dans la correspondance intime ; ainsi nous devons retourner à la lettre très sérieuse qu'il adressait à la marquise de V... Mais pourquoi faire toute cette comédie, comédie jouée à un âge austère? car la lettre grave à la belle marquise est de 1828, et la conversation folâtre avec le vieux Roi est de 1833.

Une chose certaine, c'est que Chateaubriand fut un pitoyable administrateur de sa fortune. Sans doute, il n'avait pas d'enfant et plus d'une fois il fut exploité par les éditeurs de ses œuvres; sans doute encore, il fit un noble usage du bien qu'il possédait; mais, avec un tempérament d'artiste, il manqua de prévoyance : à certains moments, quand l'or abonda entre ses mains, c'était un devoir pour lui d'en retenir ce que réclamaient l'avenir de sa noble compagne et la dignité de sa vie; car enfin l'équité nous commande de payer nos dettes, et il n'est pas agréable, je suppose, ni honorable d'être à chaque pas « harcelé par des créanciers », comme il advint à Chateaubriand.

Il est vrai que beaucoup de poètes lui ressemblèrent dans cette imprévoyance ou cette incapacité; mais alors il doit être entendu que les favoris des Muses ne prétendront pas devenir conducteurs des hommes et des événements, ce qui était une des nombreuses prétentions de Chateaubriand.

La mélancolie de Chateaubriand.

Sa mélancolie, exprimée depuis l'enfance précoce jusqu'à la vieillesse chenue, est tellement notoire qu'il semble inutile d'en parler. Il ne s'en cache pas; il y revient toujours, même à l'instant où le lecteur s'y attend le moins; c'est une manie, dirait le public; c'est une obsession, diraient les spécialistes.

Mais avec son talent créateur et son pinceau magique, il fit plus : il imagina le type de René, en prétendant « exposer une infirmité de son siècle », et regretta plus tard d'avoir engendré ce triste enfant. Qu'il y eût là une maladie sévissant déjà par la faute de J.-J. Rousseau et de Gœthe, on peut le croire ; mais il eut le tort d'en cultiver les germes et de les jeter à tous les vents du ciel, au point qu'elle infecta toute une génération. Quant à ses regrets tardifs, on doit les admettre; hélas! ils ne réparent point le dommage commis.

Mais enfin pourquoi lui-même fut-il ou semble-t-il poursuivi toute sa vie par le spectre de la mélancolie? On conçoit que jusqu'à l'an 1801 maladif, exilé, errant, souvent inoccupé, il se laissât aller à la dérive; mais à partir de cette date, il entre dans la gloire; une carrière brillante s'ouvre devant lui; les plus aimables femmes, et on sait combien il aimait le sexe de la beauté, s'empressent autour de lui; le commerce des lettres, où il obtenait tant de faveur et montrait une rare activité, aurait pu suffire à dissiper les nuages qui entouraient son front. Assurément, il connut des jours de malheur; mais quel homme échappe à la loi des larmes? Si nous devenions tous des René à cause du chagrin, quel spectacle, mon Dieu ! offrirait le monde !

Voici, selon nous, comment on doit comprendre la situation.

Dans les premiers temps, la mélancolie de Chateaubriand fut sincère et profonde, tellement qu'elle le conduisit, par une pente naturelle de la maladie, à une sérieuse tentative de suicide; elle reconnaissait pour cause l'influence héréditaire et l'influence du milieu, comme nous l'avons exposé.

Mais, par la suite, ce ne fut sans doute qu'une affection tout en surface, ou plutôt une altitude qui lui semblait commandée par la logique, ou encore une pose intéressante, une manœuvre d'amoureux, ou enfin un effet de l'habitude, si puissante sur la nature humaine; le tourbillon des affaires, l'enivrement de la gloire, l'entraînement des voyages, les succès en amour, une activité merveilleuse ne se concilient guère avec la mélancolie de René; son style chaud, vivant, magnifique, proteste aussi, excepté dans les lignes où précisément il fallait afficher encore la tendance désolée; voyez, en effet, comment il montre une désinvolture parfaite, une humeur rayonnante aux moments qui devraient s'accuser par les accents de la plus profonde désolation, et précisons par quelques exemples.

Prenons-le à l'instant où il est peut-être le plus pitoyable : il traverse nos Ardennes, le plus souvent seul en ce rude pays qui lui est inconnu; il a une cuisse blessée, tuméfiée, gangrenée; il souffre encore de la dysenterie, et la petite vérole (?) le rend hideux ; il est dévoré par la fièvre et se traîne sur une béquille; il est un malheureux soldat vaincu, sans sou ni maille, et enfin il voit venir la mort, - la mort à 24 ans, quand on a du génie! - dans le fossé où il s'est affalé. Or, comment prend-il cette situation affreuse? - Par des côtés poétiques, je dirais presque charmants. Qu'on relise ses Mémoires d'outre-tombe à cette époque de sa vie, et l'on verra s'il en est autrement; la fraîcheur des tableaux et des évocations, la légèreté d'expression des sentiments, tout forme un contraste inouï avec la gravité de la situation.

L'année suivante il est à Londres, malade, affamé, miséreux, vivant entre les cimetières et les greniers ; eh bien ! sa belle humeur ne semble pas altérée, toujours è en juger d'après ses propres récits ; il est facétieux et plaisant, et couronne sa journée par une partie de danse.

D'une manière générale, dans le commerce de la vie, il ne manifeste point l'esprit morose et chagrin des mélancoliques. « La mélancolie de René demeurait reléguée dans la haute région de sa fantaisie; peut-être se cachait-elle dans les secrètes profondeurs de son âme, mais elle ne troublait jamais l'agrément de son commerce. Ceux qui arrivaient jusqu'à lui après avoir traversé ses ouvrages et franchi, pour ainsi dire, son éblouissante renommée, étaient émerveillés de trouver chez lui une gaieté douce, une facilité charmante, une aimable sérénité1. »

(1) Discours prononcé aux funérailles par J.-J. Ampère et reproduit par le Journal des Débats dans son numéro du 24 juillet 1848. ↩

Cette expression de « gaieté douce » a paru si vraie qu'elle a été reprise textuellement par M. le duc de Noailles2.

(2) Eloge de M. de Chateaubriand, prononcé à l'Académie française, le 6 décembre 1849. ↩

J'insiste sur ce point, car il présente une haute importance pour la thèse que j'expose et défends.

Il est des témoins nombreux et autorisés (Mme de Beaumont, Fontanes, Joubert et Chateaubriand lui-même) pour nous apprendre que, du moins à partir de l'année 1800, il montrait « une gaieté inépuisable », « des extravagances de gaieté » avec « des rires fous ». Et pourtant, vers 1800 et dans les années qui suivent, il souffre cruellement de tracasseries politiques, d'après son propre aveu ; il est très douloureusement éprouvé par la mort de Mme de Beaumont; il est atteint de maladies fréquentes, notamment de ces dérangements biliaires qui assombrissent tout particulièrement l'humeur, ainsi que les médecins l'ont reconnu dès la plus haute antiquité. Or, c'est précisément vers l'époque où ces attestations de gaieté inépuisable et folle sont accumulées, qu'il livre au public son fameux roman de René, c'est-à-dire que, au moment où il propageait un type de caractère si morose et si mélancolique, il était lui-même dans les ébats du rire et de la joie ! L'éditeur des Souvenirs de Mme Récamier nous affirme que quand Chateaubriand « se livrait à sa vraie nature et devenait tout à fait lui-même, l'entrain de sa conversation qui souvent touchait à l'éloquence, la gaieté de ses sailles, ses bons rires donnaient à son commerce habituel un incomparable agrément1 » Encore une fois voilà « les bons rires », « la gaieté ». J'ajouterai enfin que, dans les nombreux embarras d'argent qu'il traverse, il montre généralement l'esprit serein, plaisant, ironique, et ne paraît guère ou jamais s'affliger pour lui-même, quoiqu'il soit foncièrement égoïste.

(1) RENÉ DOUMIC, Les dernières années de Chateaubriand, dans la REVUE DES DEUX MONDES, 15 septembre 1903. ↩

En définitive, son style, son humeur, son activité, sa tenue déjà signalée, son attitude en certaines circonstances précises ne sont pas le fait d'un mélancolique sincère, à partir du moins de certaines époques. Si la tristesse et l'ennui le tenaillent dans sa prime jeunesse, bientôt il échappe à l'étreinte; l'influence d'un travail énergique, les fumées de la gloire, le contact d'amis fidèles, le sourire de femmes charmantes, les distractions de nombreux voyages, les entraînements de la grande vie littéraire et plus tard d'une haute carrière politique ont dû guérir le spleen de l'enfant et du jeune homme. Finalement, j'en viens à penser que si plus tard la plainte coutumière coule encore de sa plume, c'est surtout par habitude, alors que le fond est changé. Des raffinés ou des malicieux pourraient dire que ce fut par un comble de logique, ou encore par esprit de pose, afin de parader devant la galerie, devant les femmes, devant la postérité.

Il est même infiniment probable - et c'est mon dernier mot dans cette analyse délicate - que ces divers motifs se combinèrent dans l'esprit si large et si subtil de Chateaubriand.

La vanité de Chateaubriand.

Passons à un autre trait du caractère complexe que nous analysons, je veux dire la vanité; certains juges plus sévères diraient l'orgueil.

En ceci, il est vraiment démesuré; mais quelques citations doivent d'abord rappeler au lecteur devant quelle immense vanité il se trouve arrivé.

C'est une habitude chez lui de se mettre en parallèle avec Napoléon; le rapprochement entre ces deux gloires si différentes ne tarde pas à s'opérer dans le livre, tout tissé d'orgueil, qui forme les Mémoires d'outre-tombe ;

dès les premières pages on trouve ces mots significatifs : « Bonaparte et moi, sous-lieutenants ignorés. » Bientôt après, il élève sa vanité jusqu'au soleil : « Nous nous couchions ensemble, lui, pour se lever plus glorieux, moi, etc. » Un peu plus loin, regardant les jeunes Anglaises qui passaient devant lui à Hyde Park en 1795, il ose écrire : « Quelque belle femme avait-elle deviné l'invisible présence de René? », - affirmant ainsi, en quelques mots, sa fatuité incommensurable et sa passion si vive pour les femmes. Enfin, racontant sa visite à l'arsenal de Venise en 1833, il en vient à ceci : « Ma gloire m'a fort gêné; elle rayonne sur mon front à mon insu : le feld-maréchal Pallucci, amiral et commandant général de la marine, m'a reconnu à mes cornes de teu. »

Voilà quelques extraits entre mille.

Le public dira que c'est un orgueil insensé; beaucoup d'aliénistes diagnostiqueront une folie des grandeurs, une espèce de mégalomanie.

Comment allons-nous interpréter un sentiment si intense qui ose s'exprimer avec une telle crudité?

Il faut mettre d'abord à la base de cette jactance une prédisposition créée par la nature; qu'on se rappelle comment dès sa jeunesse l'obscurité pesait « au mince sous-lieutenant tout à fait inconnu »; ce fut même pour lui un des motifs d'entreprendre l'équipée qui le conduisit en Amérique. Les circonstances vinrent féconder ce germe, au point de produire une excroissance énorme d'orgueil; ces circonstances se résument en quelques traits : à un âge peu avancé, l'auteur arrive tout d'un coup à une célébrité inouïe; son petit roman Atala et son grand livre Le Génie du christianisme révolutionnent la littérature française, font tressaillir l'Eglise universelle, émeuvent tous les cœurs sensibles et tous les esprits attentifs; bientôt le chef de l'État, le jeune héros couronné déjà par la gloire et par la sagesse politique, vient au-devant de lui et l'envoie à un poste d'honneur; arrivé dans cette Rome qui attire tant les intelligences et les cœurs, dès la première audience pontificale il éprouve la satisfaction d'apercevoir Le Génie du christianisme ouvert sur la table de Pie VII. D'autre part, il avait son groupe d'admirateurs comprenant l'élite des écrivains, entre autres, parmi les plus jeunes, V. Hugo qui criaillait : « Je veux être un Chateaubriand », et Sainte-Beuve pour qui le Vicomte était un dieu, mais depuis.. oh! le perfide! A côté de ce groupe illustre paraissait un groupe plus redoutable peut-être derrière ses éventails : c'était un essaim de femmes nobles et distinguées comme lui-même, qui avaient souffert aussi des horreurs de la Révolution, et qui applaudissaient avec transport aux accents de ce jeune émigré qui chantait dans une langue nouvelle l'amour et les autels; Mme de Custine, Mme de Beaumont, Mme de Mouchy, - qui sais-je encore? - en attendant l'incomparable Juliette Récamier, se disputaient son cœur et sa pensée. D'autre part encore, les honneurs venaient récompenser son travail et son talent : il devenait membre de l'Académie française, pair de France, ministre, ambassadeur. Il connaissait même les ivresses de la popularité : au milieu des fureurs de l'émeute en 1830, il était porté en triomphe par une jeunesse ennemie de la Royauté mais amoureuse de la liberté, tant était grand le prestige qui s'attachait à sa personne et à son génie.

Comment résister à tant de séductions accumulées, ne pas être fasciné par tant d'hommages réunis? Assurément, pour rester modeste, il aurait dû posséder une dose énorme de vertu, ce qui n'était pas en lui, au contraire, puisqu'il portait en son âme un levain de haute vanité.

Mais, en admettant même qu'il fût poussé par la force des choses au comble de la vanité, il aurait dû surveiller sa plume, ne pas lui permettre les écarts que nous relevons en ce moment et qui se reproduisent même une époque très avancée de sa vie; à cet égard, il est sans excuse comme il a été sans retenue, à tel point que nous devons le blâmer sévèrement. De même, un homme obsédé par des images obscènes peut demeurer innocent et pur, et personne n'a le droit de lui jeter la pierre aussi longtemps qu'il tient enfermée la fange dans son esprit; mais il devient coupable s'il expose à la face du public les turpitudes qui hantent son cerveau, s'il élève à la rue un tas d'immondices, suivant l'énergique expression d'Anatole France.

Quoi qu'il en soit, nulle part on ne saisit un trait positif qui permettrait de faire rentrer cet immense orgueil dans les cadres de la pathologie mentale et d'en faire une mégalomanie; c'est un vice, ce n'est pas une folie, à moins qu'on ne veuille - thèse spéciale - considérer comme morbide toute passion qui obsède l'intelligence.

Chateaubriand et les femmes.

Sous le titre qui vient d'être inscrit, nous toucherons à un point délicat entre tous; nous allons, nous devons franchir le mur de la vie privée du grand homme; hélas! ce pauvre mur, on a tant passé par-dessus qu'il est tout branlant, très ébréché, presque percé à jour. Nous parlerons ici avec toute la liberté de l'histoire, mais aussi avec le regret de trouver tant de faiblesses associées à tant de génie.

Qu'il présentât le tempérament érotique, presque au suprême degré, on ne saurait en douter; ses écrits et sa vie l'attestent surabondamment.

Ses écrits, ai-je dit. Qu'on relise les pages si fines consacrées dans ses Mémoires aux années orageuses qui transformèrent chez lui l'enfant en homme, et l'on verra comment l'idée de l'autre sexe le poursuit et l'obsède : il adore et il fuit la femme ; il la désire et il la repousse ; il est à la fois amoureux et sauvage; finalement il imagine une femme idéale qui devient sa compagne mystérieuse ; quel émoi quand il se trouve seul dans une chaise de poste avec une marchande de modes ! quel trouble quand il se trouve « pour la première fois au bord du lit d'une femme qui n'est ni sa mère ni sa sœur »! Du reste, il est en aveu, et il a eu la fadeur d'écrire cette phrase : « Si j'avais pétri mon limon, peut-être me fussé-je créé femme, en passion d'elles. »

Plus tard, dans ses Mémoires, il revient avec complaisance au sexe de l'amour et de la beauté; il le remarque partout et toujours : jeune marinière de l'île Saint-Pierre, sauvagesses de la Floride, bohémiennes dans nos Ardennes, femmes Namuriennes (sic), épouse d'un pilote anglais, la pauvre Charlotte Ives et la jeune fille aux chats, Misses jolies ou matrones de Rome, servante d'auberge ou paysanne cueillant des pommes, petite bossue et courtisanes de Venise, toutes les filles de la Germanie, - et l'on s'en aperçoit encore lors de ses voyages de 1833 et 1834, - et surtout les belles dames de l'aristocratie française, bref, la femme sous toutes les formes est toujours présente à sa pensée.

Il y a là un trait remarquable et significatif de son caractère.