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L'Enchanteur 1768—1848

Première partie

Première partie

Chateaubriand, sa vie et son caractère · 22 min de lecture · p. 6–22 · chapitre 2 sur 7

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Bruxelles : Hayez, imprimeur des Académies royales de Belgique, 1908, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

La carrière de Chateaubriand dans son ensemble.

Une règle élémentaire qui s'impose dans les opérations de ce genre nous oblige, non seulement à retourner aux premiers jours de la vie que nous voulons analyser, mais encore à rechercher les influences héréditaires ou ancestrales. Qu'il nous soit donc permis de remonter au delà du berceau de Chateaubriand ; nous fouillerons d'ailleurs sous la conduite du grand homme lui-même dans la série de ses nobles aïeux et de ses proches les plus aimés.

François-René de Chateaubriand1 naquit à Saint-Malo en 1768, et non pas en 1769, comme on le dit et l'écrit communément1. Remarquons, en passant, l'admirable fécondité que présente la petite cité malouine pour la production des grands hommes : ne fut-elle pas le berceau de Duguay-Trouin et de Surcouf, de Maupertuis et de La Mettrie, de Broussais et de Lamennais, d'autres encore? Il n'existe, je pense, aucune ville au monde qui ait fourni une telle pléiade de célébrités eu égard au chiffre de sa population; le sang breton, ou plutôt le cerveau breton, semble à Saint-Malo atteindre à l'apogée de sa vitalité.

(1) Pour abréger - et me conformant d'ailleurs à l'usage - je le nommerai tout simplement « Chateaubriand ». De même, je déclare ici, une fois pour toutes, que les détails biographiques qui vont suivre sont généralement empruntés aux Mémoires d'outre-tombe. Le lecteur qui voudrait les contrôler les retrouvera fort aisément sans que nous dussions préciser davantage en surchargeant ces lignes d'indications encombrantes. Cela étant, je puis aussi faire observer que si je verse dans l'erreur, la faute en retombera sur l'auteur lui-même, puisque je le prends pour guide. ↩

(1) On a peine à croire comment des erreurs existent et se perpétuent à propos de telles particularités : ainsi un personnage de très réel mérite, M. le comte Louis de Carné, entreprend pour un dictionnaire très répandu une notice étincelante consacrée à son célèbre compatriote, et il débute comme ceci : « Châteaubriand (François-Auguste de) naquit à Combourg, en 1769. » Or, dans cette ligne il y a trois grosses erreurs ! ↩

Dans un brillant discours prononcé à Saint-Malo même, lors du cinquantenaire des funérailles de Chateaubriand2, le regretté Brunetière s'est appliqué à faire ressortir dans l'illustre écrivain les caractères de la race bretonne, le représentant de la poésie celtique, « le génie de sa province » tantôt enchanteur irrésistible, tantôt polémiste redoutable.

(2) Discours académiques, pp. 175 et suiv. ↩

D'après lui-même, les aventures tragiques de la comtesse Françoise de Chateaubriand, aimée du roi de France, intéressent son nom, mais ne touchent pas à son sang; car « la coupable, et peut-être la victime, était la dame de Foix, et le comte de Chateaubriand était Jean de Laval »3.

(3) Voir Généalogie de ma famille, dans les Mémoires d'outre-tombe, édition de Bruxelles, Méline, Cans et Cie, 1850, t. VI, p. 419. ↩

Ce qu'il ne lui coûte pas d'avouer, c'est que, dans la longue suite de ses ancêtres, on compte un meurtrier homicide par amour, Briant de Chateaubriand, puîné de la maison de Beaufort, qui fit périr un sieur de Vaucouleurs et devint bientôt l'époux de sa complice; il eut la tête tranchée à Rennes vers 15741.

(1) Voir Ibidem, p. 431. ↩

Sans attacher aucune importance à ce crime passionnel, à ces influences lointaines, descendons aux proches parents du grand homme.

Nous rencontrons d'abord la poésie chez une tante de sa mère, qui « s'était consolée en célébrant ses amours ». L'auteur donne un petit échantillon de sa versification badine.

Un de ses oncles paternels entra dans les ordres ; soit fierté, soit insouciance, il ne réclama aucun des bénéfices auxquels il pouvait prétendre, et il s'ensevelit dans une cure de campagne; il avait la passion de la poésie et mourut insolvable.

Un autre de ses oncles abandonna la Bretagne pour se rendre à Paris; le seul signe d'existence qu'il ait jamais donné, dit Chateaubriand, fut d'écrire à sa mère chaque premier de janvier. C'était d'ailleurs un érudit, tandis que son frère était un poète.

Le père de René manifesta d'abord un caractère hardi, même aventureux : à l'âge de 15 ans il s'embarque, participe bravement à des actions militaires, fait naufrage, est dépouillé par des bandits, se rembarque une troisième fois pour les colonies. A 50 ans il engendre celui de ses dix enfants qui devait immortaliser son nom. « L'état habituel de mon père, dit l'auteur des Mémoires d'outre-tombe, était une tristesse profonde que l'âge augmenta, et un silence dont il ne sortait que par des emportements. » Il faut voir, pour les détails, quelle atmosphère de vie pitoyable cet homme avait créée à l'entour de lui : l'épouse et les enfants étaient « transformés en statues » par sa seule présence, ou « saisis de terreur » par ses paroles. Notre illustre écrivain n'a d'ailleurs pas manqué de sentir et d'enregistrer cette influence : « Le caractère de mon père, un des plus sombres qui aient été, a influé sur mes idées en effrayant mon enfance, contristant ma jeunesse et décidant du genre de mon éducation. »

Dans cette noire mélancolie, le vieux gentilhomme montrait néanmoins une passion qui « le dominait, celle de son nom ». Enfin le fils illustre, lui-même si vaniteux et si triste, estime que son père « avait certainement du génie »; sans doute le mot est excessif, comme il le fut pour l'aimable Lucile; mais respectons ces sentiments du fils ou du frère.

« Ma mère, dit-il à un autre endroit, était douée de beaucoup d'esprit et d'une imagination prodigieuse.... Elle savait tout Cyrus par cœur....1. Elle n'avait pas un goût qui ne fût opposé à ceux de son mari. La contrariété qu'elle éprouva la rendit mélancolique, de légère et gaie qu'elle était.... Ses distractions étaient inconcevables : je la rencontrai un matin dans la rue, portant une de ses pantoufles sous son bras en guise de livre de prières..... Elle me faisait de beaux contes en vers, qu'elle improvisait. »

(1) Pourquoi faut-il que dans le portrait de sa mère l'auteur ait inséré trois mots qui causent un douloureux étonnement? - Il a osé écrire : Elle était « laide ». Je me suis trouvé tellement confondu en les remarquant que j'ai vérifié leur présence dans différentes éditions des Mémoires d'outre-tombe. Hélas ! on les y retrouve toujours. ↩

N'est-il pas évident que François de Chateaubriand est tout entier en germe dans le couple ainsi décrit? On voit poindre ici le voyageur, l'aventurier, le soldat vaillant (car lui aussi courut librement affronter le feu des batailles), l'orgueilleux, le grand mélancolique avec une mémoire extraordinaire et une « imagination prodigieuse » et même le poète.

Assurément la transmission par la voie de l'hérédité ne s'opère point d'une manière fatale; grâce à Dieu, non ; car bientôt toute l'humanité serait victime de la folie, des névroses, du cancer, de cette foule de maladies ou d'infirmités qui se transmettent de génération en génération avec une fréquence variable, au point de désoler les familles et d'éteindre les races.

Mais pourquoi tel enfant est-il soumis à la loi mystérieuse de l'hérédité plutôt que son frère ou sa sœur? Pourquoi l'auteur d'Atala fut-il favorisé de certains dons splendides, tandis que rien de pareil n'échut à son frère aîné Jean-Baptiste? - C'est un secret de la nature parfois dévoilé à l'oreille du médecin par certains détails. Mais le fait est incontestable et il apparaît clairement dans l'histoire que nous écrivons ici.

Poursuivons notre étude en considérant les autres enfants issus du même mariage.

Les quatre premiers vécurent quelques mois seulement; ils périrent a d'un épanchement au cerveau », d'après les Mémoires d'outre-tombe; mais cette affirmation est inacceptable; en l'absence d'autopsie, tout au plus pouvait-on dire qu'ils succombèrent à des accidents cérébraux, et c'est déjà très significatif. Après ce désastre naquirent encore cinq enfants : Jean-Baptiste, qui devait être conduit à l'échafaud dans la même charrette que M. de Malesherbes, le vénérable défenseur du roi Louis XVI, et quatre filles dont les deux dernières seules nous intéressent1 : Julie, qui devint, par son mariage, comtesse de Farcy, et Lucile, future Mme de Caud ; celle-ci fut, comme on sait, la sœur préférée de François, la tendre amie de son enfance. Mme de Parcy, dit-il, avait un vrai talent pour la poésie; la comtesse Lucile pourrait être connue par quelques pages admirables. Voilà donc qu'apparaît chez ces deux sœurs le don du style, qui allait éclater dans toute sa splendeur chez leur frère cadet, et le goût de la poésie signalé déjà chez une tante, puis chez un oncle, le curé de campagne. Or, notre grand écrivain doit être tenu comme poète; car, avant d'engager sa plume dans la pratique de la prose où il excella, il sacrifia aux Muses en composant « une foule de petites idylles »; on accordera même volontiers que telles de ses plus brillantes compositions, ainsi Les Martyrs, sont de véritables poèmes avec toutes les « machines »› requises en l'occurrence.

(1) Au moment où nous écrivons ces lignes, on annonce la publication du Journal inédit de Madame de Marigny, la sœur ainée de Chateaubriand. Nous ignorons la valeur de ce livre et ne voudrions pas essayer de la déterminer. Mais du moins nous pouvons dire que l'on trouve en la sœur aînée, comme dans le reste de la famille, le goût de la composition littéraire. ↩

Mais chez ces deux jeunes femmes nous relevons encore d'autres traits qui correspondent curieusement à des particularités de l'existence du grand frère. Julie, douée d'une beauté remarquable, devenue comtesse de Farcy, après avoir été à Paris une mondaine remarquée, peut-être excessive, après s'être livrée à la poésie, au point d'en faire son unique occupation, se tourna, jeune encore, vers les choses religieuses, et pratiqua les austérités avec une ardeur extrême, au point que, vers la fin de sa courte carrière, elle avouait ingénument avoir porté trop loin l'amour de la pénitence1. Ce changement profond et imprévu de la « mondaine Julie » me fait songer involontairement à la conversion subite qui nous valut le Génie du christianisme.

(1) Pour la biographie de Julie de Chateaubriand, consulter Vie des justes dans les plus hauts rangs de la société, par l'abbé CARRON. ↩

Quant à la tendre Lucile, elle était atteinte de mélancolie, et « croyait que tout le monde était conjuré contre elle ». Certains aliénistes diraient tout crûment que, à cette époque déjà, c'était une lypémaniaque avec délire des persécutions. La mort prématurée de son mari et celle de sa sœur Julie aggravèrent son état : elle devint violente, impérieuse, déraisonnable, au dire de son frère François; « le génie de Lucile et son caractère, écrit-il encore, étaient arrivés presque la folie de J.-J. Rousseau » et les détails qu'il fournit plus loin, dans les Mémoires d'outre-tombe, sont tristement significatifs; il assure même que la mort de Mme de Beaumont « achevas d'altérer la raison de sa sœur chérie qui, peut-être, s'abîma dans le suicide. Je n'invente et je n'exagère donc rien en disant qu'avec cette aimable et sympathique Lucile le spectre de la folie apparut dans la famille de Chateaubriand.

François fut le dernier des dix enfants. « J'étais presque mort, dit-il, quand je vins au monde. »

Parmi les faits multiples qui viennent d'être exposés, retenons bien les plus graves : la folie existe au foyer des Chateaubriand; sur dix enfants, les quatre premiers sont emportés dès le jeune âge par des accidents cérébraux ; le père est un homme bizarre et chagrin, comme nous l'avons assez dit; pour le suivre jusqu'au bout, nous dirons qu'il mourut subitement d'une attaque d'apoplexie, après avoir traversé une période de mouvements convulsifs et de paralysie, ce qui atteste une lésion des centres nerveux. Or, disons-le d'emblée, le grand écrivain présenta les symptômes d'une altération du cerveau dans les derniers temps de sa vie.

Que prouvent ces particularités d'ordre médical venant s'ajouter à d'autres déjà notées chez les oncles, tantes et divers membres de la famille? - Elles démontrent que le cerveau forme à certains égards un organe faible dans l'économie de la race; elles attestent ce que l'anthropologie moderne nommerait une tare cérébrale. Si une telle situation ne va point fatalement jusqu'à l'aliénation mentale, elle correspond, pour le moins, à une susceptibilité excessive de l'organe taré ; le danger d'une maladie positive se dressera en permanence; il y aura pour le caractère ce qu'un grand pathologiste moderne, le professeur Griesinger (de Berlin) a très bien nommé la faiblesse irritable; dans toute la sphère cérébrale, il y aura une vivacité et une mobilité d'action remarquables; mais aussi on pourra voir certain défaut d'équilibre dans les divers compartiments intellectuels et moraux, soit prédominance de la mémoire, du sentiment, ou de l'imagination sur les facultés maîtresses de ferme jugement et de haute raison ; ailleurs on pourra reconnaître l'insuffisance de cette moralité supérieure qui élève tous les actes, même ceux de la vie privée, au niveau des convictions les plus dignes.

Or, ces différents caractères ne se retrouvent-ils pas chez Chateaubriand? - La suite de notre étude donnera peut-être les éléments d'une réponse à cette question délicate.

En définitive, après avoir vu ce que l'hérédité directe pouvait donner à Chateaubriand, si nous recherchons les apports qui pouvaient lui échoir de par les collatéraux, nous trouvons, de ce côté, le talent littéraire qu'il manifeste avec éclat, comme aussi la possibilité de l'érudition qu'il déploie à un très haut degré dans certaines de ses œuvres (Génie du christianisme, Les Martyrs). Nous trouvons encore le germe de son esprit peu pratique, dédaigneux de la fortune; car le fécond écrivain, le brillant diplomate, le ministre magnifique, le pair de France fut souvent, dans sa vie et jusqu'aux approches de la mort, aussi insolvable que le curé breton.

Nous retrouvons encore la fatale mélancolie de sa race, dont fut atteinte sa sœur favorite, la compagne de son enfance, comme aussi la mère, et surtout le père, qui fut source de tant de mal. Enfin la susceptibilité cérébrale que j'ai relevée paraît être en rapport avec l'émotivité, la mobilité, la prédominance de l'imagination, le caractère passionné, même impulsif, que l'on observe chez lui et que nous aurons l'occasion de signaler en analysant sa carrière.

A côté de l'influence héréditaire, il faut placer l'influence du milieu où se produisent les phénomènes et surtout où se déroulent les premières époques de la vie. Ceci rentre en partie dans ce que nous avons vu déjà, puisque ce milieu est constitué par divers personnages qui ont été passés en revue. Nous avons dit le fait capital peut-être, à savoir combien ce milieu était désolé par la tristesse profonde et l'humeur sombre du père. Voyons maintenant les lieux où la scène se passait.

A cet égard, nous trouvons deux particularités bien différentes : le château de Combourg avec toutes ses tristesses lamentables et la petite ville de Saint-Malo avec la mer magnifique qui la baigne et l'embrasse.

Le château de Combourg ! Mais il ne méritait pas ce nom, ce n'était qu'un infect réduit. Un voyageur anglais, passant un jour par là, compose une description de l'état pitoyable où se trouvait la localité, ajoutant ce détail, sans savoir à quel nom illustre il touchait : « Il s'y trouve (à Combourg) un château et il est même habité. Qui est ce M. de Chateaubriand, propriétaire de cette habitation, qui a des nerfs assez forts pour résider au milieu de tant d'ordures et de pauvreté? »

Or, « ce M. de Chateaubriand était mon père », répond l'auteur des Mémoires d'outre-tombe.

Mais en revanche, il y avait tout près de là Saint-Malo où l'on était né, où l'on retournait souvent, où l'on pouvait revoir la mer admirée dès l'enfance, entendre sa voix puissante et triste, subir l'influence de grandeur et de mélancolie qui semble s'élever de l'Océan. Mais en écrivant ces deux mots : grandeur et mélancolie, n'ai-je pas résumé les caractères essentiels de Chateaubriand, la tristesse de son âme et la magnificence de son style ?

Destiné tout d'abord à la rude vie de marin, il fut abandonné aux mains de la domesticité et il eut l'enfance oisive, courant pendant le jour comme un espiègle et un batailleur sur la plage, ramené par le soir sous l'œil de parents sévères. Lui-même, nous déclare que cette& « rude éducation a rendu ses idées moins semblables à celles des autres hommes ». Et il ajoute : « Ce qu'il y a de plus sûr encore, c'est qu'elle a imprimé à mes sentiments un caractère de mélancolie née chez moi de l'habitude de souffrir à l'âge de la faiblesse, de l'imprévoyance et de la joie. » Ces quelques lignes peuvent paraître étranges ; car on ne voit pas bien où est « la rude éducation » de l'enfant abandonné en liberté, ni comment il pouvait trouver là « une habitude de souffrir ».

Mais bientôt commença la vie sérieuse et réglée du collège. Malheureusement deux livres tombèrent entre ses mains, lui révélant certains secrets de la nature et développant chez lui un extrême émoi; frappé à la fois au physique et au moral, il en perdit le sommeil, ou bien il s'endormait en balbutiant des phrases incohérentes. Si je prends à la lettre - comme j'en ai le droit - ce qu'il nous rapporte lui-même, je puis déclarer qu'à cette époque il fut halluciné. Un jour il fut atteint de fièvre tierce, ce qui d'ailleurs n'offre aucun intérêt du point de vue qui nous occupe. Mais l'évolution naturelle qui transforme l'enfant en homme fut très orageuse pour lui : avec son imagination ardente et son tempérament érotique, il se crée un fantôme d'amour qu'il nomme sa sylphide, sa nymphe, sa déesse, sa démone; pendant deux années, il est en proie au délire; c'est le mot qu'il emploie lui-même. « Je parlais peu, dit-il, je ne parlai plus; j'étudiais encore, je jetai là les livres; mon goût pour la solitude redoubla. J'avais tous les symptômes d'une passion violente; mes yeux se creusaient; je maigrissais; je ne dormais plus, etc. » Il consacre à sa sylphide des pages enflammées, au point que l'aliéniste sévère pourra formuler le diagnostic d'érotomanie avec dépérissement et insomnie. Tels furent, après le fabuleux Pygmalion, tous les détraqués, amoureux fous d'une statue où le marbre incarnait la beauté, amoureux maladifs d'une femme imaginaire ou d'une femme absolument inaccessible pour eux.

A l'apogée de cette période dévorante se place même une tentative de suicide parfaitement caractérisée, qui échoua comme par miracle.

La crise se termina par une maladie avec fièvre, qui mit la vie en péril pendant six semaines; mais ici les détails manquent, et il m'est absolument impossible de savoir quelle fut cette atteinte morbide1.

(1) Si nous traduisions en prose vulgaire les élans passionnés et magnifiques de Chateaubriand, nous pourrions parler ainsi : « L'enfant n'est plus, l'adolescent commence, et les idées, les penchants et les goûts subissent une métamorphose complète sous l'influence d'une véritable invasion de sentiments et d'instincts nouveaux. L'individu s'affirme et la notion du moi paraît dans toute son ampleur. Mais cette transformation radicale, loin de s'opérer toujours en silence et dans le calme d'une évolution régulière, donne souvent lieu à des orages violents. Il est, en effet, deux types parmi les enfants qui arrivent à la puberté : les uns sont paisibles, et chez eux le changement s'opère sans secousse; les autres sont agités; ils ont des crises de tristesse qui se manifestent par des pleurs, par de la mélancolie, par le taedium vitae, enfin par des impulsions au suicide. C'est parmi les individus de cette seconde espèce que se manifeste cette forme particulière de délire que les Allemands ont appelée * hébéphrénie. Elle frappe surtout les prédisposés et plus spécialement les héréditaires ou, pour exprimer la même idée sous une forme différente, les prédispositions latentes choisissent volontiers ce moment pour se manifester. Sa forme habituelle est la dépression, la lypémanie, accompagnée d'excentricités singulières... » On remarquera combien ces paroles austères s'appliquent au jeune Chateaubriand; or, elles sont tout simplement extraites d'un traité classique de médecine mentale : Leçons sur les maladies mentales, par B. BALL, professeur à la Faculté de médecine de Paris, 1880-1883. ↩

Enfin rétabli, il devient sous-lieutenant au régiment de Navarre et, après des allées et venues entre la province et Paris, il s'embarque pour l'Amérique, en avril 1791. Ici nous devons nous arrêter quelques instants; car ce voyage a paru offrir un caractère mystérieux, et, dans tous les cas, la recherche des motifs qui déterminèrent une expédition si aventureuse et si étrange présente un intérêt véritable pour la psychologie de Chateaubriand.

Tout d'abord il faut reconnaître que pareille entreprise, redoutable pour beaucoup d'hommes à cette époque, ne pouvait l'être autant pour lui : dès l'enfance, il était familiarisé avec la mer, son immensité et ses déchaînements. Le père avait été un aventurier hardi, même soldat de marine, et François avait été lui-même destiné à la carrière du marin ; en diverses circonstances d'ailleurs, avec son habituel dédain de la vie, il fit preuve d'un rare courage civique ou militaire. La lecture des écrits de Bernardin de Saint-Pierre, et surtout de J.-J. Rousseau, dont le talent et le caractère offrent de remarquables analogies avec le sien, avaient fortifié en lui le goût de la solitude, le culte de la nature, le désir de vivre de la vie simple et primitive des sauvages ; il existait même alors, tout autour de lui, un courant général de préférence pour l'état de pure nature, avec une affection spéciale pour la jeune république américaine dont la France avait défendu le berceau.

Ne s'étant attaché jusqu'alors à aucune femme en particulier, ainsi qu'il le prétend, il emmènerait très aisément avec lui sa « sylphide » comme une idéale compagne de courses fantastiques dans les forêts et les prairies du Nouveau Monde.

Tel était le fond des prédispositions où il flottait quand des événements positifs vinrent le déterminer : la vue des têtes coupées de Foulon et de Berthier, promenées dans les rues au bout de piques et approchées de son visage, lui inspira un dégoût profond pour la canaille de Paris; le nom aristocratique qu'il portait le désignait manifestement aux persécutions et aux dangers, et l'on ne saurait douter que, s'il fût resté en France, il eût été conduit à l'échafaud comme son frère, ou du moins emprisonné comme sa femme, sa mère et ses sœurs.

Enfin, nous voyons pour la première fois apparaître ici un nouvel aspect de son caractère, l'orgueil rongeant son âme ardente. « Personne ne s'occupait de moi, s'écrie-t-il; j'étais alors, ainsi que Bonaparte, un mince sous-lieutenant, tout à fait inconnu. »

D'un pareil mélange, esprit d'aventures et intrépidité native, horreur des choses vues et prudence légitime, imagination amoureuse et vanité souffrante, naquit l'idée de quitter la patrie secouée par les premiers spasmes de la Révolution, et de savourer dans la libre et paisible Amérique les charmes de la nature et de la solitude avec la poésie qui s'en dégage.

Un motif de ce fameux voyage, exposé verbalement et par écrit, c'était de découvrir pour la navigation, au nord-ouest de l'Amérique, un passage qui permit d'atteindre les Indes. Entreprise vraiment insensée, cette expédition scientifique tentée par un jeune homme romanesque, par un rêveur mélancolique, étranger aux choses de la navigation et de la géodésie, à toutes les connaissances requises pour le succès, s'acheminant seul vers les glaces lointaines du pôle ! Il a eu la naïveté d'écrire : « Si je m'en étais cru, je serais parti tout droit pour aller au pôle, comme on va de Paris à Pontoise. » A son excuse on doit dire qu'il était vivement excité à ce voyage par M. de Malesherbes. Mais en présence du sourire sceptique de Washington et de la réalité des choses, il comprit enfin l'inanité de son projet, et ne tarda pas à se comporter selon son tempérament, comme un coureur des bois, mais non comme un explorateur arctique. L'itinéraire qu'il suivit, dirigé vers le sud plutôt que vers le pôle, ne démontre même pas l'intention qu'il indique, d'un second voyage mieux préparé pour une exploration géographique.

Maintenant quittons avec Chateaubriand les rivages de l'Armorique, et suivons-le dans la traversée des mers.

Pendant les nombreuses journées de ce lent trajet, son attitude donne lieu à des observations intéressantes pour notre étude.

Sur ce point, on possède son témoignage personnel, consigné dans les Mémoires d'outre-tombe, et j'y renvoie; mais, circonstance inespérée, parmi les rares compagnons de la traversée, il en est un qui a fait entendre sa voix : en 1842, l'abbé Edouard de Mondésir a consigné par écrit ses appréciations sur le jeune voyageur, alors inconnu, qui franchissait l'Atlantique avec lui en 1791 ; le manuscrit, conservé à la bibliothèque du Séminaire de Saint-Sulpice, à Paris, a été vu par M. Victor Giraud qui en a extrait quatre pages encadrées d'un fort beau texte1. Il n'était assurément pas en odeur de sainteté le futur défenseur des autels catholiques, dans ce groupe de prêtres austères qui formaient presque toute la société du navire; ausși le voit-on gentiment persiflé par l'abbé de Mondésir, et à propos de sa prédication fougueuse du Vendredi-Saint, et à propos du bain de mer dans l'Océan, et è propos de son attitude pendant la tempête, alors qu'il était, comme Ulysse, attaché au grand mât du vaisseau. Mais aussi, à cette époque, il était, comme on le sait, un « esprit fort » et ses compagnons perspicaces n'avaient pas tardé à s'en apercevoir. Les traits de l'abbé sont fort piquants dans une forme contenue et doucereuse; mais ils atteignent bien « le chevalier, je dirais presque le Don Quichotte; suivant d'autres expressions textuelles, il est l'auteur de « menteries incroyables » à propos d'un incident du voyage. Enfin quand, en 1842, l'abbé de Mondésir apprécie la carrière alors terminée de Chateaubriand, il résume ainsi sa pensée : « En lui, dans ses. écrits et dans sa conduite, sunt bona mixta malis... Tout en admirant ce que la Providence a mis d'admirable en lui, je l'appelle de son vivant : Magni nominis umbra. Je l'accuse d'avoir plus que frisé l'hérésie,i etc.

(1) Voir Le Correspondant, 1905, p. 583. ↩

Après cela ce n'est pas se montrer fort difficile que d'écrire : « Le manuscrit de l'abbé de Mondésir est tout à l'honneur de Chateaubriand2 ! »

(2) EDMOND BIRÉ, Chateaubriand, Victor Hugo, H. de Balzac. Paris, 1907, p. 83. ↩

Le séjour en Amérique ne nous laisse pas grand'chose à glaner; on y rencontre beaucoup d'audace et de témérité, de tendances poétiques et amoureuses. Notre intéressant jeune homme risque sa vie sans y regarder; à deux reprises, on le voit sur le point d'être dévoré par le Niagara; mais il a la chance de sortir du gouffre avec une simple fracture du bras; plus tard on le découvre assis au pied d'un magnolia entre deux sauvagesses qui lui inspirent des sentiments tendres; de l'une, il a fait Atala, de l'autre Céluta, « par expiation », dit-il; mais on reconnaîtra qu'il dut faire un merveilleux effort d'imagination pour transformer en ces types immortels les deux Floridiennes dont il fut le compagnon éphémère ; car avec ces « demoiselles Muscogulges » il ne pouvait échanger aucune parole suivie : « Je n'entendais pas, écrit-il, un mot de ce qu'elles me disaient, elles ne me comprenaient pas. » Mais bientôt ces deux aimables compagnes lui furent enlevées par jaloușie, et il se sentit affligé, humilié, au point qu'il se hâta de quitter le désert; car « la solitude lui paraissait vide ». Qu'on veuille bien remarquer ici l'état d'esprit chagrin où le laisse la disparition de ses deux Floridiennes, tellement qu'un vague appel arrivant d'Europe pourra l'y faire revenir; sans ce revers d'amoureux, la voix de l'honneur fût peut-être arrivée vainement à son oreille.

Un soir, encore ému de son « veuvage », il est abrité dans une ferme-moulin; or, tandis qu'une vieille femme prépare les patates de son maigre souper, un journal anglais se trouve par hasard entre ses mains, et, à la lueur de l'âtre, il aperçoit écrits en grosses lettres ces mots : Fuite du Roi; c'était le récit de la tentative d'évasion du malheureux roi Louis XVI et de son infortunée famille, venant échouer à Varennes. Aussitôt, comme par l'effet d'un éclair, son parti est pris : il retournera en France, et, pour défendre son Roi, il ira prendre place dans l'armée des émigrés dont le journal annonçait la formation.

Après la sensibilité spéciale qui lui est habituelle, qui l'attache aisément à toute femme, remarquons le caractère chevaleresque de ses déterminations et la rapidité qui préside à leur éclosion. Des analystes sévères pourraient voir ici quelque chose d'anormal et emploieraient peut-être la qualification vulgaire d' « impulsif » par dépit amoureux. Nous pouvons tout aussi bien - et il nous plaît de le faire - ne trouver ici que la rapidité normale de résolutions viriles prises par un jeune homme vaillant, généreux, amoureux déconfit.