Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848
Vie de madame de Chateaubriand Chapitre II. La Terreur. - Mme de Beaumont. - Lucile. -

Chapitre II. La Terreur. - Mme de Beaumont. - Lucile. -

Vie de madame de Chateaubriand · 15 min de lecture · p. 19–33 · chapitre 2 sur 10

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Lille : J. Lefort, 1887, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Sa mort.

Le château de Combourg fut transformé en prison sous la Terreur, ou, comme l'on disait alors, en forteresse d'Etat ; mais ses maîtres furent enfermés dans les cachots de Rennes. C'est là que nous retrouvons la sainte et noble mère de Chateaubriand, sa jeune épouse et sa sœur Lucile. Ces innocentes victimes souffrirent longtemps, enfermées dans cet affreux asile, et ce fut par miracle qu'elles évitèrent l'échafaud.

Mme de Chateaubriand, la mère, fut jetée dans une charrette avec d'autres victimes, et conduite ainsi du fond de la Bretagne dans les geôles de Paris. Soutenue par sa foi de chrétienne et résignée dans sa douleur1, elle survécut à cet affreux voyage.

(1) Son fils aîné, le comte de Chateaubriand, ainsi que sa femme, M'le de Rosambo, petite-fille de M. de Malesherbes, venaient de périr sur l'échafaud. ↩

Le 9 thermidor sauva ses jours ; mais elle fut oubliée à la Conciergerie. Le commissaire conventionnel la trouva :

» Que fais-tu là, citoyenne? lui dit-il; qui es-tu ? pourquoi restes-tu ici ? »

« Ma mère, dit Chateaubriand1, répondit qu'ayant perdu son fils, elle ne s'informait point de ce qui se passait, et qu'il lui était indifférent de mourir en prison ou ailleurs.

(1) Mémoires d'outre-tombe, t. II. ↩

» - Mais tu as peut-être d'autres enfants? répliqua le commissaire. »

» Ma mère nomma ma femme et mes sœurs détenues à Rennes. »

On contraignit Mme de Chateaubriand à sortir, et elle fut dirigée sur Rennes.

Elle mourut peu de temps après, riche devant Dieu de malheurs noblement supportés.

Pendant que toute cette famille se trouvait ainsi massacrée, emprisonnée et bannie, Mme de Farcy, qui devait sa liberté à la mort de son mari, se trouvait à Fougères, petite ville de Bretagne.

L'armée royaliste arriva ; huit cents hommes de l'armée républicaine sont pris et condamnés à être fusillés. Ma sœur, écrit Chateaubriand2, se jette aux pieds de M. de la Rochejaquelein et obtient la grâce des prisonniers. Aussitôt elle vole à Rennes, se présente au tribunal révolutionnaire avec les certificats qui prouvent qu'elle a sauvé la vie à huit cents hommes, et demande pour seule récompense que l'on mette ses sœurs en liberté.

(2) Préface d'Atala. ↩

Le président du tribunal lui répond :

« Il faut que tu sois une coquine de royaliste que je ferai guillotiner, puisque les brigands ont tant de déférence pour toi. D'ailleurs, la république ne te sait aucun gré de ce que tu as fait; elle n'a que trop de défenseurs, et elle manque de pain. »

Rien à ajouter à de tels faits !

La jeune vicomtesse de Chateaubriand resta donc avec Lucile dans les prisons de Rennes, depuis les premiers mois de 1793 jusqu'au 9 thermidor, déployant une énergie que l'on n'aurait pas cru devoir attendre d'une aussi frêle nature.

Marié depuis dix ans, M. de Chateaubriand n'avait pas revu celle qui portait son nom. En novembre 1801, il écrivit à Mme de Chateaubriand ; de sa réponse dépendait un voyage qu'il devait faire avec Mme de Beaumont à Villeneuve.

Mme de Chateaubriand vint en janvier 1802 à Paris ; elle n'y resta que quelques jours, et ne vécut auprès de son mari qu'à partir de 1804, après son retour d'Italie.

Cette épouse dévouée ne manifesta jamais le moindre ressentiment de cette longue séparation, et témoigna en toute circonstance à son mari l'attachement le plus tendre et le plus sincere.

Sa vie se passait avec Lucile, qui était maintenant Mme de Gaud ; dont le caractère étrange l'était devenu plus encore, par suite des malheurs qui l'avaient accablée.

Après quinze mois de mariage, elle resta veuve ; puis la mort de Me la comtesse de F'Farcy, sa sœur, qu'elle aimait tendrement, accrut sa tristesse et la bizarrerie de ses idées. Elle s'attacha alors, avec toute l'ardeur de son âme exaltée, à Mme de Chateaubriand, et finit par prendre sur elle un empire qui devenait pénible, car Lucile était violente, impérieuse, déraisonnable, et Mme de Chateaubriand, avec sa bonté ordinaire, se soumettait à ses caprices, se cachait d'elle pour lui rendre les services qu'une amie plus riche rend à une amie susceptible et moins heureuse. Cette pauvre âme en était arrivée à une sorte de folie, car cette belle et étrange veuve du comte de Caud se croyait en butte à des ennemis cachés, donnant de fausses adresses pour sa correspondance, examinant les cachets, cherchant à découvrir s'ils n'avaient point été rompus, elle errait de domicile en domicile, ne pouvant rester ni chez ses sœurs, ni avec l'épouse de son frère. Elle avait pris tout le monde en antipathie, et Mme de Chateaubriand, après lui avoir été dévouée au delà de tout ce qu'on peut imaginer, avait fini par être accablée du fardeau d'un attachement si cruel.

Ce n'était pas impunément que son âme, surexcitée à seize ans par la solitude, avait tant aimé les rêves ; elle ne s'en était jamais guérie.

Parmi les nouveaux et si dévoués amis que possédait l'auteur d'Atala et du Génie du christianisme, il faut citer le bon Joubert et Mme de Beaumont, Cette femme spirituelle et charmante, marquée du sceau des prédestinés et des martyrs par ses souffrances physiques et morales, inspira à Lucile un attachement réel. Près de cette âme d'élite, l'âme meurtrie et en peine de Mme de Caud goûta un moment de repos et de bonheur. Ce fut dans la solitude de Savigny, campagne modeste appartenant à Mme de Beaumont, que cette courte jouissance fut goûtée par cette nature malade et indéfinissable.

En mai 1801, Lucile fut présentée à Mme de Beaumont1; elle se prit d'un vif attachement pour Me de Montmorin. Autant elle était violente, impérieuse, déraisonnable vis-à-vis de Mme de Chateaubriand, autant elle accepta la pitié tendre de Pauline2.

(1) Comtesse de Beaumont, née Pauline de Montmorin. ↩

(2) Comtesse de Beaumont, par Bardoux. ↩

Elle passa à Savigny les meilleurs moments de sa vie. Ce fut là que son illustre frère refit et termina le Génie du christianisme. Mais le vent de la dispersion souffla bientôt sur une réunion si parfaite. Lucile, toujours inquiète, retourna à Paris. Mme de Beaumont fut envoyée au Mont-Dore, et le poète partit pour Rome, étant nommé secrétaire du cardinal Fesch, ambassadeur dans la ville éternelle.

Mme de Beaumont mourut dans la capitale du monde chrétien, le 4 novembre 18031.

(1) Plus tard, et par les soins de M. de Chateaubriand, fut élevé, à Saint-Louis-des-Français, un tombeau de marbre blanc. Il représente Mme de Beaumont couchée, et montrant, au-dessus d'elle, les médaillons de ses parents morts pendant la Terreur, avec l'inscription : Quia non sunt ! Une seconde inscription, gravée sur le marbre, porte ses noms et les deux phrases qui suivent : Après avoir vu périr son père, sa mère, sa sœur et deux de ses frères, elle vint ici finir ses jours.F. A. de Chateaubriand éleva ce monument à sa mémoire. ↩

Cette perte intime, ajoutée aux tracasseries dont M. de Chateaubriand était l'objet, lui rendit de plus en plus pénible le séjour de Rome. Se repliant sur lui-même, il songea alors à rédiger ses Mémoires : projet qui semble prématuré chez un homme jeune encore. Dégoûté de l'existence et des affaires, cet ennui insurmontable, tourment de toute sa vie, s'empara de lui. Il allait envoyer sa démission, quand ses amis obtinrent pour lui une situation indépendante : il fut nommé ministre dans le Valais. Abandonnant aussitôt Rome, où il avait souffert dans son affection comme dans ses occupations, il entreprit un voyage dans l'Italie méridionale, et revint enfin en France, à Paris, au mois de mars 1804. M. de Chateaubriand descendit dans un modeste hôtel, rue de Beaune, et ne vit d'abord qu'un petit nombre d'amis. Un soin important le préoccupait, sa réunion avec Mme de Chateaubriand. A part même les bienséances du monde, il sentait ce qu'avait d'injuste cette séparation si longue d'une personne vertueuse et distinguée, à laquelle il avait donné son nom et qu'il ne pouvait accuser que d'une délicate et ombrageuse fierté dans le commerce de la vie. Un motif généreux venait aider en lui au sentiment du devoir. La perte ancienne de presque toute la fortune de Mme de Chateaubriand s'aggravait par la ruine d'un oncle débiteur envers elle. Les instances de M. de Chateaubriand durent redoubler, pour obtenir enfin son retour1. Écoutant la voix du devoir, l'épouse dévouée se rendit à l'appel d'un mari qu'elle n'avait cessé d'estimer.

(1) Villemain, La Tribune moderne, première partie. ↩

Le nouveau ministre recevait déjà des félicitations quand il entendit crier la mort du duc d'Enghien. « Ce cri, dit-il, tomba sur moi comme la foudre, il changea ma vie. » Il se trouva, on peut l'affirmer, bien autrement royaliste qu'il ne l'avait été jusque là. Rentrant chez lui, sous le coup d'une vive indignation, il eut bientôt rédigé sa démission. Mme de Chateaubriand, naturellement portée vers les sentiments généreux, accepta avec un grand courage la détermination de son mari. Elle ne se dissimulait cependant pas les dangers qu'il y avait à résister à Bonaparte.

M. Clausel de Coussergue arriva au moment où M. de Chateaubriand était en train d'écrire. Il le trouva la plume à la main, et fit supprimer, par pitié pour Me de Chateaubriand, des phrases de colère ; la démission partit... L'opinion et le crime étaient dans le fait de la démission. Bonaparte ne s'y trompa point. Me Bacciochi jeta les hauts cris en apprenant ce qu'elle appelait sa défection; elle envoya chercher le ministre démissionnaire, lui fit les plus vifs reproches.

M. de F'ontanes, son sincère ami, devint presque fou de peur. « Au premier moment, écrit-il, il me réputait fusillé avec toutes les personnes qui m'étaient attachées. Pendant plusieurs jours, mes amis restèrent dans la crainte de me voir enlever par la police. Ils se présentaient chez moi d'heure en heure, et toujours en frémissant, quand ils abordaient la loge du portier. M. Pasquier vint m'embrasser le lendemain de ma démission, disant qu'on était heureux d'avoir des amis tels que moi. »

M. et Me de Chateaubriand vécurent alors dans l'ombre, quittèrent la rue de Beaune, et allèrent habiter un petit hôtel, rue de Miromesnil.

Cette démission avait accru la renommée du poète : un peu de courage sied toujours bien en France. Quelques-unes des personnes de l'ancienne société de Mme de Beaumont revinrent vers lui, et les salons lui ouvrirent de nouveau leurs portes. La rue de Miromesnil fut bientôt quittée pour l'hôtel Coislin.

Malgré tout son courage, cette rude épreuve ébranla fortement la fidèle épouse, et bientôt la santé chancelante de Mme de Chateaubriand nécessita un voyage à Vichy, en 1805. Toujours dévouée, elle profita de ce prétexte pour proposer à son mari de s'éloigner des tracasseries politiques. Son plan réussit, et ils visitèrent ensemble l'Auvergne, le Mont-Blanc et la Grande-Chartreuse.

Mais laissons M. de Chateaubriand raconter la dernière excursion :

« Toujours avec mon ami Ballanche, dit-il1, nous louâmes une calèche dont les roues disjointes faisaient un bruit lamentable. Arrivés à Voreppe, nous nous arrêtâmes dans une auberge, en haut de la ville. Le lendemain, à la pointe du jour, nous montâmes à cheval et nous partîmes précédés d'un guide. Au village de Saint-Laurent, au bas de la Grande-Chartreuse, nous franchîmes la porte de la vallée, et nous suivîmes, entre deux flancs de rochers, le chemin montant au monastère. Les bâtiments abandonnés se lézardaient sous la surveillance d'une espèce de fermier des ruines. Un frère lai était demeuré là, pour prendre soin d'un solitaire infirme qui venait de mourir ; la religion avait imposé à l'amitié la fidélité et l'obéissance. On nous montra l'enceinte du couvent, les cellules accompagnées chacune d'un jardin et d'un atelier ; on y remarquait des établis de menuisier et des rouets de tourneur. Une galerie offrait les portraits des supérieurs de la Chartreuse. Après avoir dîné dans une vaste cuisine, nous repartîmes ; mais nous n'eûmes pas plus tôt atteint la porte de la vallée qu'un orage éclate ; un déluge se précipite, et des torrents troublés détalent en rugissant de toutes les ravines. Mme de Chateaubriand, devenue intrépide à force de peur, galopait à travers les cailloux, les flots et les éclairs. Elle avait jeté son parapluie pour mieux entendre le tonnerre ; le guide lui criait : « Recommandez votre âme à Dieu ! Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit! »

(1) Mémoires, t. II, p. 351 et suiv. ↩

» Nous arrivâmes à Voreppe au son du tocsin ; les restes de l'orage déchiré étaient devant nous. On apercevait au loin dans la campagne l'incendie d'un village. Le placide M. Ballanche, tout dégoûtant de pluie, disait avec sa tranquillité inaltérable : « Je suis comme le poisson dans l'eau. »

» De retour à Lyon, nous y laissâmes notre compagnon et nous allâmes à Villeneuve1 chez les chers Joubert2, » dont nous parlerons constamment dans la suite de ce récit.

(1) Villeneuve-sur-Yonne, où se trouvait une petite propriété appartenant à la famille Joubert. ↩

(2) M. Joubert (Joseph), aujourd'hui célèbre comme penseur et écrivain, est né en 1754, à Montignac en Périgord ; il s'allia à une honorable famille de Bourgogne, en épousant MHe Moreau de Bussy. ↩

Remarquons que ce fut après la mémorable démission de M. de Chateaubriand que celle qui portait son nom fut associée plus intimement à sa vie, à ses travaux, à ses relations, partageant ses amis, et conquérant auprès d'eux, notamment auprès de M. et de Mme Joubert, une place à part, justifiée par l'originalité de son caractère, ses vives saillies, la finesse de son esprit, le charme de sa conversation et de ses lettres, la fidélité d'une affection dont elle ne prodiguait pas la faveur, mais dont le choix honorait.

De tout temps maigre et délicate, elle avait conservé une physionomie vive, régulière et expressive; mais les longues et cruelles épreuves qu'elle avait traversées avaient profondément altéré sa santé, et son teint était devenu d'une blancheur transparente. Si elle avait ainsi de bonne heure, dans les parties fragiles de sa beauté, donné prise au temps, elle avait préservé de son atteinte ce charme particulier qui tenait à la transparence de son visage émacié, à l'éclat vivace de ses yeux, à la grâce persistante d'un sourire qui n'exprimait pas moins bien les nuances de la malice que celles de la bonté, à son costume d'une dignité négligée, à ses allures sémillantes de petite fée. On pouvait lui appliquer ce qu'une autre femme de beaucoup d'esprit avait dit de M. Joubert, autre philosophe chrétien, autre observateur délicat et malin, autre gracieux valétudinaire comme elle, « que c'était une âme qui avait trouvé un corps de hasard, et s'en tirait comme elle pouvait. »

Cette âme cachée dans une enveloppe fragile, avait au besoin toutes les énergies d'un courage cornélien, comme elle avait d'ordinaire toutes les grâces d'un enjouement plein d'humour. Cet ange gardien du logis de M. de Chateaubriand, cette admirable chrétienne, avait par moment des boutades d'esprit d'un autre siècle1.

(1) M. de Lescure, Les Grandes Épouses, 1 vol. gr. in-8°, Firmin Didot, éditeur. ↩

Une affreuse nouvelle surprit M. et Me de Chateaubriand en arrivant à Villeneuve; mais il nous faut retourner de quelques mois en arrière.

Dans l'automne de 1804, Mme de Gaud vint à Paris. La mort de Mme de Beaumont avait achevé d'altérer la raison de Lucile. Son frère lui avait choisi un appartement rue Caumartin, en la trompant sur le prix de la location et sur les arrangements qu'il lui fit prendre avec un restaurateur. Comme une flamme prête à s'éteindre, son génie jetait la plus vive lumière; elle en était toute éclairée. Elle traçait quelques lignes qu'elle livrait au teu, ou bien elle copiait dans divers ouvrages quelques pensées en harmonie avec la disposition de son âme. Elle ne resta pas longtemps rue Caumartin ; bientôt elle alla demeurer chez les Dames Saint-Michel, rue du faubourg Saint-Jacques. Cette pauvre âme en peine ne fit encore que passer dans cette sainte maison ; elle changea de nouveau pour prendre un logement isolé, du côté du Jardin des Plantes.

Mme de Chateaubriand, comme nous l'avons vu, partit pour Vichy; son mari l'accompagnait.

« Avant de quitter Paris, dit M. de Chateaubriand1, j'allai voir Lucile. Elle était affectueuse et me parla de ses petits ouvrages. J'encourageai au travail le grand poète ; elle m'embrassa, me souhaita un bon voyage, me fit promettre de revenir vite. Elle me reconduisit sur'le palier de l'escalier, s'appuya sur la rampe et me regarda tranquillement descendre. Quand je fus au bas, je m'arrêtai, et, levant la tête, je criai a l'infortunée qui me regardait toujours : « Adieu, chère sœur, à bientôt, Soigne-toi bien. Écris-moi à Villeneuve. Je t'écrirai. l'espère que, l'hiver prochain, tu consentiras à vivre avec nous. »

(1) Mémoires d'outre-tombe, t. II. ↩

» Le soir, je vis Saint-Germain, ancien domestique de Mme de Beaumont, que j'avais proposé à ma sœur, et qui l'avait accepté avec bonheur, en souvenir de l'amie envolée. Je lui donnai des ordres et de l'argent pour qu'il baissât secrètement le prix de toutes les choses, dont elle pouvait avoir besoin. Je lui enjoignis de me tenir au courant de tout et de ne pas manquer de me mander de revenir, en cas qu'il eût affaire de moi. Trois mois s'écoulèrent. En arrivant à Villeneuve, je trouvai deux billets assez tranquillisants sur la santé de Mme de Gaud; mais Saint-Germain oubliait de me parler de la nouvelle demeure et des nouveaux arrangements de ma sœur. J'avais commencé à écrire à celle-ci une longue lettre, lorsque Mme de Chateaubriand tomba tout à coup dangereusement malade. J'étais au bord de son lit quand on m'apporta une nouvelle lettre de Saint-Germain. Je l'ouvris : une ligne foudroyante m'apprenait la mort subite de Lucile.

» Je n'étais point à Paris au moment de sa mort ; je n'y avais aucun parent. Retenu à Villeneuve par l'état périlleux de ma femme, je ne pus courir à des restes sacrés; des ordres transmis de loin arrivèrent trop tard pour prévenir une inhumation commune. Lucile était ignorée et n'avait pas un ami ; elle n'était connue que du vieux serviteur de Mme de Beaumont, comme s'il eût été chargé de lier les deux destinées. Il suivit seul le cercueil délaissé, et il était mort lui-même avant que les souffrances de Mme de Chateaubriand me permissent de la ramener à Paris.

» Ma sœur fut enterrée parmi les pauvres. Dans quel cimetière fut-elle déposée ? Dans quel flot immobile d'un océan de morts fut-elle engloutie? Dans quelle maison expira-t-elle au sortir de la communauté des Dames Saint-Michel? Quand, en faisant des recherches; quand, en compulsant les archives de la municipalité, les registres des paroisses, je rencontrerais le nom de ma sœur, à quoi cela me servirait-il? Retrouverais-je le même gardien de l'enclos funèbre ? retrouverais-je celui qui creusa une fosse demeurée sans nom et sans étiquette ? Puisque le Ciel l'a voulu, que Lucile soit à jamais perdue ! Je trouve dans cette absence de lieu une distinction d'avec les sépultures de mes autres amis. Ma devancière dans ce monde et dans l'autre, prie pour moi le Rédempteur; elle le prie du milieu des dépouilles indigentes, parmi lesquelles les siennes sont confondues. Repose en paix, ô ma sœur, parmi les préférés de Jésus-Christ ! Dieu saura bien te reconnaître, et toi qui tenait si peu à la terre, tu ne devais point y laisser de traces ! Elle m'a quitté cette sainte de génie. Je n'ai pas été un jour sans la pleurer. Lucile aimait à se cacher; je lui ai fait une solitude dans mon cœur, elle n'en sortira que quand j'aurai cessé de vivre. »