Chapitre III. Séjour à Villeneuve.- Voyage en Italie.- Lettres
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Lille : J. Lefort, 1887, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
La mort de Mme de Caud atteignit au plus profond de l'âme M. et Mme de Chateaubriand. Depuis longtemps cette dernière avait oublié et pardonné de grand cœur les tracasseries de cette nature malade; elle ne se souvenait que de ses bonnes qualités et l'aimait réellement. Aussi leurs dévoués amis retinrent-ils auprès d'eux les chers affligés.
Voici ce que l'excellent Joubert écrivait à leur commun ami M. Molé, pour le prier de venir les rejoindre; il lui parle du caractère aimable et facile de M. de Chateaubriand :
« Villeneuve, 18 novembre 1804.
» Je serai fort aise que vous le voyiez ici, pour juger de quelle incomparable bonté, de quelle simplicité de vie et de mœurs, et au milieu de tout cela de quelle inépuisable gaieté, de quelle paix, de quel bonheur il est capable quand il n'est soumis qu'aux influences des saisons et remué que par lui-même. Sa femme et lui me paraissent ici dans leur véritable élément. Quant à lui, sa vie est pour moi un spectacle, un sujet de contemplation ; elle m'offre vraiment un modèle, et je vous assure qu'il ne s'en doute pas : s'il voulait bien faire, il ne ferait pas si bien.
» Le pauvre garçon a perdu depuis huit jours sa sœur Lucile, également regrettée de sa femme et de lui, également honorée de l'abondance de leurs larmes. Ils ont eu l'affliction du monde la plus sincère et la plus raisonnable. S'ils font bien, ils passeront ici le mois de décembre. Je crois qu'ils ne pourront s'en dispenser; arrivez donc, arrivez vite. Je vous verrai volontiers tout seul, mais je vous verrai sans peine mêlé à cette société1. »
(1) Le Correspondant du 25 novembre 1882. ↩
De retour à Paris, M. et Mme de Chateaubriand habitèrent l'hôtel Coislin. Ils retrouvèrent bien vite la société brillante et choisie d'admirateurs et de parfaits amis que le célèbre écrivain avait su se créer ; mais ni le monde, ni les dévoués amis, comme M. de Fontanes et autres, ni même le travail ne pouvaient distraire M. de Chateaubriand de sa tristesse profonde.
Ce fut alors que l'idée d'un voyage en Orient, liée à son étude des premiers siècles chrétiens et au travail commencé des Martyrs, le saisit avec force. Il s'y joignait, je crois, un dégoût du temps et des lieux, un besoin de changer d'air et d'aller respirer quelque part hors des limites de l'empire. La chose allait bien à son génie, à sa jeunesse, au caractère de son imagination, à sa vie tout entière et à l'attente du monde sur lui. Il s'y prépara par une visite de deux mois en Bretagne. Mme de Chateaubriand, dont la santé fut toujours chancelante, devait l'accompagner jusqu'à Venise.
Tous deux partirent de Paris, le 13 juillet 1806, se dirigeant sur Trieste; mais nous trouvons le récit de ce début de voyage dans une lettre de M. Joubert à Mme de Vintimille. Or il faut que l'on sache que Mme de Chateaubriand, comme beaucoup de personnes nerveuses, avait une peur affreuse de la moindre arme à feu ; l'avant-veille du départ, elle avait déclaré à M. Chateaubriand, qu'elle aimerait mieux voir un brigand qu'un pistolet, et qu'elle le priait d'être prudent pour leur voyage. Voici quelques fragments de la lettre de M. Joubert :
» Tous les arrangements finis, les chevaux arrivèrent, et l'on partit. Ce cher ami avait pour voiture une grosse, grande et belle dormeuse; c'est son bâton de voyageur. Cette dormeuse démarra, en emportant sa femme et lui dans le fond, une énorme femme de chambre sur le devant, et sur le siège, le frère de sa cuisinière, qu'il emmène à Constantinople.
» Il paraît que le jour de son départ de Lyon, il voulut partir tard et voyager la nuit; sans cela que ferait-on d'une dormeuse? Il paraît encore que, dans la matinée, il eut du loisir comme à Paris, et que, ne sachant qu'en faire, et par la pure horreur du vide, il se mit à charger ses armes, qu'il avait avec beaucoup d'adresse disséminées parmi ses bagages; il lui avait fallu mille précautions pour les cacher aux yeux pénétrants de Me de Chateaubriand.
» Entendez bien que ce fut toujours en cachette et par un passe-temps ignoré de tout autre que lui ; je vous en ai dit la raison. Tout cela présupposé, voici quel fut, et surtout ce que risqua d'être l'événement. Il part, au moment où la voiture arrivait sur la place Bellecour, un des pistolets prend feu sur son repos; au bruit de l'explosion, Me de Chateaubriand s'évanouit, les chevaux s'arrêtent, tout le monde accourt et les environne. Un descend: personne, grâce au Ciel, n'est blessé ; Mme de Chateaubriand revient à elle, et déjà on se félicite d'avoir échappé au péril, quand tout à coup quelqu'un s'écrie que le feu est à la voiture. Je suppose qu'il en sortait de la fumée, et que la pensée que le pistolet parti n'était pas le seul, fit craindre à tous une seconde explosion. Chateaubriand ne dit rien de tout cela, mais on l'imagine aisément, car tout le monde prit la fuite, à ce qu'il dit. Alors il se ressouvint qu'il avait caché dans un coin, quatre ou cinq livres de poudre. Heureusement, dit-il, il ne perdit point la tête ; il ouvrit sa voiture, y monta, saisit le paquet fatal, et, trouvant que les cordons de ce paquet étaient en feu, il l'éteignit. Sans son courage et son industrie, ajoute-t-il - car l'abominable ose se vanter, plaisanter même, - lui, sa femme, la berline, le postillon et les chevaux étaient en l'air. » Il finit en m'assurant qu'une demi-heure après tout était réparé, et que de là à Turin tout s'est . passé le mieux du monde.
» Il paraît, quoiqu'il n'en dise rien, que la poudre et peut-être les armes ayant manifesté leur existence et leur voisinage à Mme de Chateaubriand, elle les a fait jeter dans le Rhône; car son mari, qui aurait sûrement employé son séjour à Milan à les fourbir s'il les avait encore eues à sa disposition, ne s'est occupé qu'à m'écrire une longue lettre et à regretter ses amis. Il est prêt à pleurer, dit-il, quand il songe qu'il ne pourra pas avoir de nos nouvelles. Il reconnaît qu'on est bien insensé et même bien coupable de s'éloigner aussi volontairement de ceux qu'on aime et dont on est aimé... et pourquoi? ajoute-t-il, pour aller où?... Il n'en sait rien. Enfin il se montre là ce qu'il est souvent, le meilleur et le plus aimable enfant du monde, d'où je conclus qu'il était désarmé. »
Ce fut pendant ce voyage que l'illustre écrivain apprécia davantage la compagne spirituelle et dévouée qu'il avait trop négligée. Quand il lui fallut se séparer d'elle, son chagrin fut grand ; mais il dut se résigner devant l'impossibilité d'emmener une si frêle et si délicate personne dans un voyage fatigant, pénible et réputé dangereux à cette époque.
C'est à partir de ce voyage que la correspondance de cette femme charmante commence à nous être connue ; et dès les premières lettres, nous trouvons bien le cachet de cette nature ouverte, primesautière, de cet art de raconter et de peindre, et aussi de cette malice pétillante par laquelle s'évaporait tout ce qu'il pouvait y avoir encore d'humain dans une vertu déjà éprouvée, qui devait, de degré en degré, s'élever jusqu'à une sorte de sainteté, mais dont ce péché de malice demeura toujours le péché mignon.
Lettre de Mme de Chateaubriand
« Venise, juillet 1806.
» Je vous écris bord du Lion d'or, car les maisons ici sont des vaisseaux toujours à l'ancre. On voit de tout à Venise, excepté de la terre. Il y en a cependant un petit coin qu'on appelle la place Saint-Marc, et c'est là que les habitants vont se sécher le soir1.
(1) Dictionnaire de Larousse. ↩
» J'attends le pauvre Ballanche, qui quitte tout pour venir me chercher; je ne resterai point en Italie, j'y suis trop loin de vous. Je vous ai quitté pour quelqu'un que j'aimais mieux que vous; mais maintenant n'êtes-vous pas dans le monde qu'il m'est permis d'habiter, les personnes que j'aime le mieux ? Préparez-vous donc à me recevoir à Villeneuve, et écrivez-moi un mot de consolation à Turin et à Milan, dût ce mot être perdu.
Mais cette plume vive et leste, genre Sévigné et de Coulanges, mérite d'être toujours seule citée. Voici une seconde lettre qui montre la profonde tendresse que le poète inspirait à sa femme, et le regret qu'elle éprouvait de ne pouvoir l'accompagner.
A Madame Joubert1
(1) Extrait des Correspondants de Joubert, par M. Paul de Raynal. - Lévy, éditeur. ↩
» M. de Chateaubriand est parti hier au soir, à dix heures. Je n'ai point eu, Madame, la permission de le suivre, comme vous le croyiez et comme je l'espérais. Il a craint pour moi les fatigues du voyage, et je n'ai pu lui faire comprendre tout ce que je souffrirais pendant son absence. Au reste, tout le monde m'assure ici que ce voyage n'est nullement dangereux; mais je sais combien est funeste le golfe Adriatique et les malheurs que peut causer le blanc Lapyx2. Enfin, je le pleure déjà comme mort, et il ne me reste qu'autant d'espérance qu'il m'en faut pour me donner une agitation plus insupportable que la douleur.
(2) Mme de Chateaubriand connaissait Horace et citait modestement en français ces vers du poète : .... Ego quid sit ater Hadriæ novi sinus et quid albus Peccet lapyx, (Horace, Carm., I, III, XXVII, 18-20). ↩
» Adieu, Madame; recevez, ainsi que toute votre famille, mes plus tendres compliments »
Le Siroco est le sujet de l'autre fragment :
« C'est un vent qui me coupe bras et jambes. Quand vous rencontrez un Vénitien, il vous dit : Siroco ! siroco! Vous lui répondez : Siroco ! siroco. Avec ce seul mot italien, on en sait autant qu'il en faut pour faire la conversation pendant tout un été. »
Mme de Chateaubriand rentra bientôt en France, et M. Ballanche l'accompagna jusqu'à Paris.
Un trait de cette malice particulière à Mme de Chateaubriand éclate dans la lettre ci-dessous à M. Joubert, datée du 14 août 1806, un mois après le départ de M. de Chateaubriand, dont elle regrette l'absence et redoute les imprudences1.
(1) De Lescare, Les Grandes Épouses. ↩
« Point de nouvelles du voyageur. On me donne ici autant de mauvaises raisons que j'en veux pour me prouver que cela ne doit point m'inquiéter. Enfin, vient la raison par excellence : Que voulez-vous qu'il lui arrive ? Hélas ! ce qui arrive tous les jours, de mourir. Pour moi, je meurs de crainte, je meurs de désespoir, enfin je meurs de tout. Au reste, ne vous effrayez pas trop de ma solitude; votre frère me tient bonne et solide compagnie. MM. Pasquier et Molé ne m'abandonnent pas trop; la chère comtesse, pas assez, et le Président - M. de Fontanes, alors président du Corps législatif - a eu le courage de venir déjà deux fois s'ennuyer avec moi de la meilleure grâce du monde. »
La chère comtesse, moins chère à la femme qu'au mari, doit être la comtesse de Custine (Delphine de Sabran).
Sur ce chapitre des Madames, Mme de Chateaubriand ne taquinait pas seulement son mari, mais le bon M. Joubert, avec moins de raison cependant; nous verrons, dans la suite, de ses fines saillies à ce propos.
Pendant son veuvage, Mme de Chateaubriand devait se rendre à Villeneuve; mais écoutons-la encore.
A m. Joubert
« Mardi, 30 août 1806.
» Écoutez la triste aventure, bien triste en effet, puisqu'elle me retient à Paris. Hier à quatre heures, le main, je partais gaiement pour Villeneuve, lorsqu'à Charenton je me suis aperçue que l'on avait volé ma malle. Je ne pouvais décemment arriver chez vous sans chemises. Il a donc fallu revenir à Paris, où tout le jour je n'ai fait autre chose que courir de chez le commissaire de police à la grande police, de la grande police à la petite, et de la petite police, je ne sais où. Enfin, on voulait ce matin me faire courir encore et me faire sortir de ma chère paresse; il faut être pire que les voleurs pour cela ,
Lorsque de tant de biens qui pouvaient nous flatter, C'est le seul qui nous reste et qu'on veut nous l'ôter. » Mais il n'en sera pas ainsi; je ne l'abandonnerai que pour reprendre la route de Villeneuve, qui est cependant une chienne de route, quoiqu'elle conduise en paradis. Julie jette les hauts cris ; elle regrette surtout une chanson qui était dans la poche de son tablier noir; elle a donné cela comme renseignement au commissaire de police. Il faut que je reste ici pour rhabiller cette princesse, qui a perdu beaucoup plus de choses qu'elle n'en possédait, et pour m'acheter des chemises.»
» Ainsi je ne sais plus quand je vous reverrai; mais j'espère que ce sera à la fin de la semaine, si messieurs les voleurs veulent le permettre »
Au commencement de septembre, la spirituelle vicomtesse de Chateaubriand arriva à Villeneuve; mais bientôt elle y tomba si gravement malade que plusieurs fois ses amis crurent la perdre. Sa petite nature, dominée par une âme vaillante, reprit enfin le dessus, et la convalescence fut heureusement terminée par l'arrivée du cher et trop aimé voyageur, qui revint en juin 1807, riche de matériaux littéraires, mais la bourse plus que légère.
M. et Mme de Chateaubriand firent un long séjour en Bourgogne, lui travaillant avec ardeur les Martyrs, et ce fut là qu'il mit en ordre ses notes pour l'Itinéraire de Paris à Jérusalem.
Enfin tous deux revinrent à Paris, et quittèrent l'hôtel Coislin pour celui de Lavalette, rue des Saints-Pères.
Le seul revenu qui restait à M. de Chateaubriand, consistait en une forte quote-part dans la propriété du journal le Mercure, que quittait alors M. de Fontanes. Mais il ne conserva pas long-temps cette position; son caractère indépendant, son humeur trop franche en furent cause. Dans des articles, il se permit des hardiesses de langage incroyables, blâmant les actes de la police de Napoléon à travers un voile si transparent, que la vérité n'était pas difficile à découvrir; tel fut son fameux article sur la mort du duc d'Enghien : « C'est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l'empire. » Très irrité, l'empereur suspendit le Mercure, ce demeurant de l'ancien régime qui, depuis quelques années, avait pris une seconde naissance bien supérieure à la première. M. de Fontanes fut pour beaucoup dans cette modération relative.
« C'était, dit Chateaubriand1, une déplorable position que la mienne ; quand je croyais devoir agir par les inspirations de mon honneur, je me trouvais chargé de ma responsabilité personnelle et des chagrins que je causais à ma femme. Son courage était grand, mais elle n'en souffrait pas moins, et ces orages, appelés successivement sur ma tête, troublaient sa vie. Elle avait tant souffert pour moi pendant la Révolution ; il était naturel qu'elle désirât un peu de repos. D'autant plus que Mme de Chateaubriand admirait Bonaparte sans restriction; elle ne se faisait aucune illusion sur la légitimité, elle me prédisait sans cesse ce qui m'arriverait au retour des Bourbons. »
(1) Mémoires d'outre-tombe, t. II. ↩