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L'Enchanteur 1768—1848
Vie de madame de Chateaubriand Chapitre X. Occupations de Mme de Chateaubriand. - Son

Chapitre X. Occupations de Mme de Chateaubriand. - Son

Vie de madame de Chateaubriand · 25 min de lecture · p. 138–163 · chapitre 10 sur 10

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Lille : J. Lefort, 1887, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

portrait. - Son régime. - Sa mort.

Après cette petite visite faite à son mari, Mme de Chateaubriand courait à sa chère Infirmerie. Elle visitait d'abord les hôtes de Marie-Thérèse, n'arrivant jamais les mains vides et s'informant des besoins de chacun. Si des demandes d'admission lui étaient adressées, elle faisait elle-même ses enquêtes et allait voir les malades à domicile; puis elle courait chez ses amis pour recueillir des souscriptions ou des dons en nature; elle organisait des sermons de charité. Habile acheteuse, elle se chargeait de procurer à l'Infirmerie le linge, les meubles, le bois et le vin nécessaires, parcourait souvent même les magasins de revendeurs, d'où elle rapportait ce qui pouvait en tous genres être utile à ses pensionnaires, à la maison ou à la chapelle. Toutes ces courses remplissaient grandement l'après-midi de la vicomtesse ; mais elle avait décidé que le dîner de sa maison serait à cinq heures : l'un et l'autre y étaient fort exacts.

Marie-Thérèse était la principale, mais non la seule œuvre dont s'occupât Mme de Chateaubriand; elle avait aussi ses entrevues avec M. de Janson pour l'œuvre de la Sainte-Enfance. Quand elle s'y rendait, elle disait : « Je vais au concile.» Ainsi, aucune misère ne la laissait insensible; les deux extrémités de la vie, la vieillesse et l'enfance, se disputaient ses soins et sa charité. A la première surtout, elle donna toute son intelligence, toutes ses forces, et c'est ainsi qu'elle arriva à fonder un asile pour les vétérans du sacerdoce.

La lecture était loin d'être dédaignée par cette femme d'esprit. Sa vie si remplie, si occupée, était tellement bien réglée, qu'elle arrivait et trouvait le temps pour tout. Elle lisait et beaucoup ; sa prédilection était pour les livres de piété, sa lecture favorite. Quelques bonnes âmes, connaissant ses goûts, lui en offraient parfois qui faisaient ses délices.

D'une religion profonde, d'une foi vive, d'une pratique exacte et zélée, d'un légitimisme sincère et même un peu passionné, Mme de Chateaubriand était fidèle aux principes et aux devoirs; mais là s'arrêtaient ses respects et ses dévouements absolus. Elle ne se piquait point de flatter : Dieu et ses saints étaient peut-être les seuls êtres qu'elle s'abstînt de juger librement et même de critiquer quelquefois. « Encore ne sais-je, dit M. Daniélo, s'il n'y avait pas quelques saints qui avaient eu bien du bonheur d'être canonisés. »

Elle avait pour excuse la vivacité même de son esprit et une égale sévérité pour ses propres imperfections; elle s'avouait, comme on a pu le voir dans ses lettres, haineuse et hargneuse, et s'adressait quelquefois des reproches excessifs; elle faisait d'ailleurs oublier son défaut par des vertus éminentes : une grande et profonde charité, un admirable dévouement à son mari, dont elle pardonnait et raillait doucement les faiblesses, puis un fidèle attachement à ses amis. Elle savait, en plus, compatir à toutes les infortunes, et elle passait la plus grande partie de son temps à les soulager. Quant à ses lectures profanes, elle eût été bien fâchée de perdre son temps à lire, disait-elle ; » mais, ajoute M. Daniélo, je ne sais pas comment, lorsqu'on parlait d'un auteur ou d'un livre, il se faisait qu'elle le connût fort bien. C'était par hasard, sans doute. »

« Elle a, disait M. de Chateaubriand, des arsenaux que nous ne connaissons pas et des lectures spéciales. »

En général, Mme de Chateaubriand était plus gaie que triste, plus affable que fière. Elle eût nargué une duchesse et causé familièrement avec une portière. Elle se vantait peu, ne croyant pas en avoir besoin, et ayant trop d'esprit pour n'en pas sentir le ridicule.

Il nous reste à faire le portrait de cette femme si parfaitement bonne et spirituelle. Nous avons déjà dit que ses traits étaient fins, ses yeux vifs, sa figure régulière, expressive et blanche.

On peut dire, sans exagération, qu'elle ne mangeait presque pas et qu'elle vivait de rien. Aussi, sans être pourtant trop décharnés, ses traits purs paraissaient-ils en quelque sorte transparents. On eût dit une de ces figures d'ascète que l'abstinence, purificatrice du sang comme de l'esprit, du corps comme de l'âme, fait reluire d'une sorte de clarté.

La vie sobre embellit; elle donne à l'être entier, surtout à la physionomie qui le résume, au front qui le domine, quelque chose d'indéfini, de supérieur, et comme un reflet auguste. Au lieu des sens, c'est l'esprit qui paraît; c'est le signe des justes, le nimbe des saints. Quelque chose de cette irradiation mentale semblait percer parfois dans les traits caractéristiques et diaphanes de Mme de Chateaubriand. Elle ne mangeait pas assez ; un peu de chocolat, rarement du thé, quelques sirops ou potage, c'était toute sa nourriture.

Un médecin qui avait eu sa confiance, le docteur Laënnec, lui avait dit que le meilleur remède à bien des maux c'était la diète; et c'est vrai à un certain âge, dans de certains cas et une certaine mesure. Mais Mme de Chateaubriand outrepassa le but. Toute sa vie, elle resta sous l'influence de ce conseil médical bon en soi, mais dont il ne faut pas exagérer la pratique. Mme de Chateaubriand l'exagéra, et elle a hâté sa fin. Elle a toujours cru que la diète la sauverait, et elle en a tant fait qu'elle est morte en quelque sorte d'inanition.

Nous verrons dans l'autre chapitre ses travaux particuliers pour son œuvre de Marie-Thérèse.

Ce que nous pouvons dire ici, c'est que cette belle existence s'envola comme un souffle. On peut dire que Mme la vicomtesse de Chateaubriand mourut en dormant, le 9 février 1847. Elle s'éteignit doucement sans souffrances, sans secousse.

Cette perte immense fut cruellement sentie de tous, surtout de son mari, qui ne s'en consola jamais.

Les journaux de l'époque constatèrent son décès1 par égard pour l'illustre nom qu'elle portait ; mais nous trouvons qu'ils n'ont pas parlé d'elle comme ils l'eussent pu, comme ils eussent dû le faire. Il est vrai que cette très brillante vicomtesse était, par son humilité, par le complet effacement d'elle-même, une réelle petite violette; son esprit embaumait tout et révélait seul sa présence.

(1) Voici la note de la Gazette de France, du 12 février 1847 : « Mme la comtesse de Chateaubriand est décédée aujourd'hui à Paris, dans son hôtel de la rue du Bac. » Douée d'une intelligence élevée, d'un esprit vif et piquant , elle fut le charme de la brillante société qui l'entourait. Les joies nobles et chrétiennes de sa vie ont été partagées entre l'admiration pour son illustre époux, dont elle était digne et fière, et les bienfaits d'une charité infatigable. Mme la comtesse de Chateaubriand laisse des regrets poignants autour d'elle. La religion seule, cette consolatrice des âmes fortes, pourra les calmer. › ↩

Puisse ce très petit travail contribuer à faire connaître une chrétienne charmante et spirituelle, et sa chère œuvre si digne de sympathie !

L'Infirmerie Marie-Thérèse

L'origine de Marie-Thérèse est toute chrétienne et française. En voici l'historique :

Pendant les Cent-Jours, M. et Mme de Chateaubriand étant à Gand, cette dernière fit, non pas un vœu, mais une promesse solennelle d'entreprendre quelque chose qui serait agréable à Dieu, s'il daignait faire rentrer en France Sa Majesté le roi légitime, Louis XVIII.

Le Ciel ayant exaucé ses vœux, Mme de Chateaubriand voulut accomplir sa promesse.

Or la spirituelle, fine et bonne vicomtesse avait été frappée du malheur et de la misère qui avaient atteint pendant la Révolution les hautes classes de la société. Des femmes qui, par les habitudes de leur vie, ne pouvaient se résoudre à se faire soigner dans les hôpitaux communs, mouraient souvent faute de secours ; de même, de vieux ecclésiastiques malades ou infirmes ne savaient où se retirer.

Cette misère particulière et terrible, cet isolement des vétérans du sacerdoce émurent si profondément l'âme délicate de Mme de Chateaubriand, qu'elle résolut de fonder une œuvre pour mettre à l'abri du besoin les dernières années de ces crucifiés volontaires.

Avec sa promptitude habituelle, dès son plan conçu, sa résolution prise, elle passa à l'action. Elle parla de son projet dans son salon : aussitôt une quête improvisée constitua les premières ressources de l'œuvre.

Ayant obtenu l'approbation de l'archevêque de Paris, Mgr de Talleyrand-Périgord, Mme de Chateaubriand loua, 86, rue d'Enfer1, une maison dont le loyer était de trois mille francs ; on voit ce qu'il lui fallut ajouter personnellement pour le début de son œuvre.

(1) Actuellement rue D'enfer-Rochereau, 92. ↩

Heureusement Me la Dauphine accepta d'être la marraine de cette fondation pieuse, qui dès lors porta son nom, Infirmerie Marie-Thérèse. Sans la haute munificence de cette princesse, l'établissement n'aurait probablement pu se maintenir ; mais sans la sollicitude, le dévouement et les dons continuels de Me de Chateaubriand, non seulement il ne se fût pas maintenu, mais il n'eût jamais existé.

Les Sœurs de Saint-Vincent de Paul, au nombre de trois, prirent possession de l'Infirmerie le 15 octobre 1819, et, le 8 décembre de la même année, la maison et la première chapelle furent bénies par Mgr l'archevêque de Besançon, Mgr Cortois de Pressigny.

Le personnel de l'établissement consistait alors en trois Sœurs, un aumônier, un infirmier, une servante et trois malades, en tout neuf personnes. A la fin de la même année, le personnel s'était augmenté de deux femmes malades et d'un prêtre infirme (douze personnes).

Le large cœur de Me de Chateaubriand, sa religion éclairée et sincère avaient mis dans le règlement, porté à l'approbation de Mme la duchesse d'Angoulême, que l'Infirmerie recevrait indistinctement les personnes de toutes les religions.

Grâce à cette tolérance vraiment catholique, des conversions eurent lieu à Marie-Thérèse, conversions dont les heureux effets ne se démentirent pas par la suite et qui prouvèrent leur sincérité.

Parmi les cadeaux de premier de l'an que reçut Mme de Chateaubriand, se trouva un sac de cacao; à cette époque, c'était une rareté. Toujours aux aguets, fatigant même son vif esprit à trouver des ressources pour ses chers malades, ce sac fut pour la vicomtesse un trait de lumière ; elle embaucha un ouvrier à la journée pour pétrir et fabriquer le chocolat dans un mortier.

Elle put bientôt se convaincre que son produit s'écoulait facilement et même qu'elle n'en faisait pas fabriquer assez pour la consommation; elle conçut alors la pensée d'adjoindre l'œuvre une usine, et elle s'y employa avec sa vive ardeur.

L'usine fut fondée, elle existe et fonctionne toujours ; c'est aujourd'hui le principal, si ce n'est le seul revenu de Marie-Thérèse. Nous ne saurions donc trop engager nos aimables lecteurs, qui ont bien voulu nous suivre jusqu'ici, à ne pas oublier cette bonne fabrique; ils y trouveront, comme alors, d'excellents produits, et économie pour leur bourse, tout en contribuant une œuvre de charité bien belle et bien touchante.

Mme la duchesse de Berry prenait des paniers et des caisses de bonbons de chocolats façonnés de toutes les manières.

Mme de Chateaubriand envoyait des prospectus de tous côtés, et dépensait une ardeur extrême à ce qu'elle appelait gaiement son commerce. Elle y pensait tant, qu'un jour, par mégarde, dit-on, mais croyons-nous plutôt par plaisanterie, elle signa : Vicomtesse de Chocolat.

On put bientôt, grâce à l'accroissement des revenus, acheter la maison (16 février 1820) et y construire une chapelle, que bénit solennellement Mgr de Quélen, en 1822.

Le 15 octobre 1820, jour de la célébration de la fête de sainte Thérèse, Me la duchesse d'Angoulême honora pour la première fois l'Infirmerie de sa présence ; elle fut reçue par Mgr le cardinal de Périgord, lequel officia et donna le salut du saint Sacrement.

Plusieurs fois les princesses royales honorèrent les chers malades de la vicomtesse de leurs charitables présences.

Ce fut pendant l'une de ces royales visites (1er décembre 1820) que M. de Chateaubriand, demanda à Mme la duchesse de Berry la permission de lui offrir de l'eau du Jourdain qu'il avait lui-même puisée dans le fleuve. Cette eau, parfaitement conservée, était renfermée dans un de ces vases de fer-blanc que les pèlerins prennent au couvent de Saint-Sauveur à Jérusalem, et qui, scellés avec du plomb fondu, ne laisse aucun passage à l'air extérieur. Me la duchesse de Berry daigna agréer cette offrande, qui servit au baptême de Mgr le duc de Bordeaux.

On peut dire : Charité donne génie, en se rendant compte de tout ce que Me de Chateaubriand fit pour l'œuvre de son cœur. Quêtes, sermons de charité - qu'elle obtenait, - sollicitations à tous, démarches, lettres, rien ne lui coûtait, quand elle croyait qu'il y avait du bien à faire. Elle demandait à tous, mettant à contribution rois et princesses. « Ces gens-là ont l'argent, disait-elle; c'est bien la moindre chose qu'ils laissent tomber une miette de leur abondant superflu à ceux qui ont faim. »

Quand on lui 'signalait un malheureux ou qu'on lui adressait à elle-même les demandes d'admission, elle se rendait à domicile, faisait son enquête, ne reculait devant rien. Malgré sa faible santé, malgré sa position et la gloire de son mari, elle se donnait tout entière; venant chaque jour visiter ses chers pensionnaires;, elle avait pour chacun d'eux une petite gâterie, une surprise, une douceur; elle n'arrivait jamais près d'eux les mains vides.

La charité rend ingénieuse ; elle donna à Mme de Chateaubriand un talent peu possédé par les femmes. Écoutons M. Daniélo1.

(1) M. Daniélo était le secrétaire de M. de Chateaubriand. C'est dans le Postfage des Mémoires d'outre-tombe, t. VI, que nous avons puisé tous ces précieux et intimes renseignements. ↩

« La maison des prêtres, cette grande maison à quatre étages, le modèle des bonnes constructions et du bon marché, c'est Mme de Chateaubriand qui en a choisi le site et tracé le plan. C'est elle qui a trouvé, pour la construire, un simple maçon, mais un maçon honnête homme, un maçon unique qui, avec des matériaux reconnus excellents par expert secret, l'a bâtie, couverte, boisée, peinte, parquetée, munie de ses portes et fenêtres, et l'a livrée, clefs en mains, pour la somme de soixante-seize mille francs; tandis que tous les propriétaires qui ont fait construire et qui la voient l'évaluent à cent vingt ou cent trente mille francs. »

Voici les grands travaux de cette femme d'un esprit et d'un cœur incomparables, elle, toujours elle, veillant à tout, créant depuis les plus grandes jusqu'aux plus petites choses ; les menus détails ne passent pas inaperçus à ses yeux, elle surveille tout.

C'est encore cette fondatrice modèle qui choisit, comme jour de réjouissance annuelle de toute la maison, le 25 octobre, date de la fête de la sainte dont l'Infirmerie portait le nom. C'était, pour ses bien-aimés pensionnaires, un jour de joie inexprimable. Comme des enfants, ils attendaient la célébration de la fête de leur sainte patronne, sûrs que ce jour-là la bonne dame - nom donné à Mme de Chateaubriand - leur ferait quelques douces surprises.

La bienveillante vicomtesse, comme nous l'avons déjà dit, ne perdait jamais l'occasion d'exciter les bourses à s'ouvrir pour une œuvre si nécessaire et si utile, et pour le jour de sainte Thérése, elle y manquait moins que jamais. Écoutons-la nous raconter elle-même une de ces fêtes d'octobre.

(Extrait d'une lettre à la famille Joubert en octobre 1822).

» Notre cérémonie a été très belle; il n'y manquait que Madame, qui au surplus a témoigné de la manière la plus aimable le chagrin qu'elle a eu de ne pouvoir y venir ; mais elle est réellement retenue par une souffrance pénible, causée par un aphte qu'elle a dans la gorge. Notre quête a été de près de neuf mille francs. Le bon abbé de Boulogne a été un peu long, mais on dit que son panégyrique de saint Vincent de Paul est vraiment admirable. Je ne l'ai point entendu, ne voulant pas prendre la place d'une payante. Mme la duchesse de Berry s'est beaucoup divertie à parcourir l'Infirmerie. Elle a trouvé toutes les malades de la grande salle jeunes et gentilles, bien qu'elles aient toutes ou à peu près quatre-vingts printemps. Le dortoir des Sœurs l'a charmée, et la pharmacie! Elle a fait valoir notre boutique, non de chocolat, mais de mille autres jolies choses dont nous sommes marchands. »

En août 1823, M. et Mme de Chateaubriand firent l'acquisition d'une petite maison et d'un jardin du prix de quatorze mille francs. Cette propriété était séparée de l'Infirmerie par une ruelle dite rue de Lacaille, qui conduisait de la rue d'Enfer aux boulevards. M. et Mme de Chateaubriand obtinrent du préfet de la Seine la concession de la ruelle, qui fut fermée aux deux extrémités, à cette charge de faire à la ville de Paris une rente annuelle de quarante francs. Alors les acquéreurs firent abattre les murs de séparation et réunirent leur propriété à l'Infirmerie, avec l'intention de lui léguer cette propriété à leur mort, dans le cas ou la dite Infirmerie n'aurait pas cessé de subsister, sans aucun changement dans le but et l'esprit dans lesquels a été fondé l'établissement.

Mais en octobre 1824, M. et Mme de Chateaubriand se virent forcés, pour l'avantage de l'Infirmerie, de faire l'acquisition d'une maison et d'un terrain de la valeur de cent quatre-vingt-dix mille francs. Cette propriété, attenante à l'établissement, était à vendre. On se proposait alors d'y établir un café et des montagnes russes, bruit qui ne va guère avec l'agonie ; les généreux fondateurs l'achetèrent donc.

« La démolition d'un mur, dit M. de Chateaubriand1, m'a mis en communication avec l'Infirmerie Marie-Thérèse; je me trouve la fois dans un monastère, dans une ferme, un verger et un parc. Le matin, je m'éveille au son de l'Angélus ; j'entends de mon lit le chant des prêtres dans la chapelle; je vois de ma fenêtre un calvaire qui s'élève entre un noyer et un sureau. Des vaches, des poules, des pigeons et des abeilles ; des Sœurs de Charité en robe d'étamine noire et en cornette de basin blanc, des femmes convalescentes, de vieux ecclésiastiques vont errant parmi les hlas, les azalées et les rhododendrons du jardin, parmi les rosiers, les groseilliers, les framboisiers et les légumes du potager.

(1) Mémoires d'outre-tombe, t. V. ↩

» J'ai pour compagnon un gros chat gris-roux à bandes noires transversales, né au Vatican dans la loge de Raphaël. Léon XII l'avait élevé dans un pan de sa robe, où je l'avais vu avec envie lorsque le Pontife me donnait mes audiences d'ambassadeur. On l'appelait Micetto, surnommé le chat du Pape.

» Ma maison, les divers bâtiments de l'Infirmerie avec leur chapelle et la sacristie gothique ont l'air d'une colonie ou d'un hameau. Dans les jours de cérémonie, des processions composées de tous nos infirmes, précédés des jeunes filles du voisinage, passent en chantant sous les arbres avec le saint Sacrement, la croix et la bannière.

» Mme de Chateaubriand les suit le chapelet à la main, fière du troupeau, objet de sa sollicitude.

» Nous n'entendons parler du monde à l'Infirmerie qu'aux deux quêtes publiques et un peu le dimanche ; ces jours-là, notre hospice est changé en une espèce de paroisse. La Sœur supérieure prétend que de belles dames viennent à la messe dans l'espérance de me voir; économe industrieuse, elle met à contribution leur curiosité. En leur promettant de me montrer, elle les attire dans le laboratoire ; une fois prises au trébuchet, elle leur cède, bon gré, malgré, pour de l'argent, des drogues en sucre. Elle me fait servir à la vente du chocolat fabriqué au profit de ses malades. La sainte femme dérobe aussi des trognons de plumes dans l'encrier de Mme de Chateaubriand ; elle les négocie parmi les royalistes de pure race, affirmant que ces trognons précieux ont écrit le Superbe Mémoire sur la captivité de Mme la duchesse de Berry.

C'est à qui sera reçu à Marie-Thérèse. Les pauvres femmes obligées d'en sortir quand elles ont recouvré la santé, se logent aux environs de l'Infirmerie, se flattant de retomber malades et d'y rentrer.i

Grâce à la libéralité de Mme la duchesse d'Angoulême, la chapelle s'embellit d'abord d'un ostensoir en vermeil donné par cette princesse; puis ses manteaux royaux, transformés sous les ordres de l'habile vicomtesse, servirent a orner le tombeau pendant la semaine sainte.

Dans les sept premières années de la fondation de Marie-Thérèse, deux cent quarante mille francs turent recueillis, en souscriptions, dons, legs, par Mme de Chateaubriand. Ce chiffre parle plus éloquemment que nous ne saurions le dire de la charité admirable de cette grande chrétienne, modèle de piété, de bonté, d'abnégation, représentant la vertu sous sa figure la plus aimable, la plus vive, la plus spirituelle, la plus piquante.

Mme de Chateaubriand, dont la malice était impitoyable aux superbes, était, au contraire, envers les humbles, d'une douceur angélique. Ses serviteur l'adoraient ; ses protégés, ses malades la vénéraient. Elle avait voué aux pauvres cet esprit, ce besoin de maternité dont l'avait déshéritée la nature. Ses infirmes étaient particulièrement ses entants.

Pendant plusieurs années, l'Infirmerie continua à se développer, à s'agrandir, pour devenir enfin ce qu'elle est aujourd'hui.

Mme de Chateaubriand poussa même la bonté jusqu'à faire venir quelques arbres rares de sa Vallée-au-Loup, pour les transplanter dans le jardin de sa chère maison ; telle est l'origine du cèdre que l'on voit encore en entrant.

Les princesses, comme d'autres grandes dames, secondaient la vicomtesse dans son œuvre touchante : toutes contribuaient à combler Marie-Thérèse de leurs attentions et de leurs dons; les plus belles robes de la cour prenaient le chemin de l'Infirmerie, où elles étaient transformées en ornements pour la chapelle.

Quand M. de Chateaubriand, nommé ambassadeur à Rome, partit pour la ville éternelle avec son aimable épouse, en septembre 1828, la situation était bonne, comme on le voit dans l'historique de Marie-Thérèse, écrit conservé pieusement dans les archives de la maison. C'est un petit cahier tout entier de la main de Mme de Chateaubriand, laquelle, dans un écrit court, simple et vii comme elle, a raconté, année par année, tout ce qui s'est fait et passé à l'Infirmerie. On y peut lire que, le jour de son départ pour Rome, elle laissait l'Infirmerie de Marie-Thérèse entièrement libre de toute dette, n'ayant comme charge que la petite rente de quarante francs à payer à la ville de Paris.

M. et Mme de Chateaubriand laissaient en toute propriété à l'Infirmerie la petite maison et le jardin dits de la rue de Lacaille1.

(1) i Cette maison, qui porte aujourd'hui le n° 88 de la rue Denfert-Rochereau, est occupée par les Sœurs aveugles de Saint-Paul, qui reçoivent dès l'âge de quatre ans et entourent de soins touchants les jeunes filles aveugles et demi-voyantes. »- M. Paul de Raynal. ↩

Telle était la situation de cette œuvre commencée courageusement par une chrétienne d'esprit et de cœur, mais qui n'avait au début, aucune ressource assurée. Admirons ce que peut la charité secondée par un grand cœur!

Les faveurs dont les Souverains-Pontifes comblèrent Mme de Chateaubriand, lui rendirent encore plus aimables le séjour et le souvenir de Rome. A diverses époques, elle obtint pour son Infirmerie huit indulgences plénières, avec un autel privilégié ; la dévotion de l'Octave des morts, enrichie de nombreuses grâces spirituelles ; enfin le corps de sa patronne sainte Célestine, avec une fiole de son sang, présent du Pape Léon XII. C'est dame Céleste de Lavigne-Buisson, vicomtesse de Chateaubriand, qui a donné cette précieuse relique à sa chère maison, pour la chapelle. C'est elle encore qui a fait mouler en cire la figure de la sainte ; elle qui l'a parée de vêtements faits de drap d'argent et d'or, relevés de broderies portées par la fille de Louis XVI dans ses fêtes, et incrustées de pierreries.

Toutes les chambres des pensionnaires de Marie-Thérèse sont parquetées , bien tapissées, bien closes ; tout y est frais et élégant; on peut dire qu'il est facile de reconnaître, dans l'installation, le goût d'une grande dame délicate et intelligente. Pas un pouce de terrain n'est perdu, même dans l'aménagement; car il n'y a guère que Marie-Thérèse qui possède une chapelle-bibliothèque.

Cette bibliothèque est tellement disposée qu'on ne l'aperçoit pas quand on entre dans l'oratoire. On dirait que les murs sont boisés tout simplement ; mais c'est dans cette boiserie que se trouvent les armoires contenant les livres. Quand on veut prendre, on ouvre un panneau; on le renferme quand on les a pris ou remis, et rien ne paraît.

M. Daniélo raconte qu'en visitant cette maison modèle, il se plut à reconnaître et à rendre hommage au goût et au génie de la chère fondatrice, en voyant un des ornements de la chapelle acheté par elle. C'est un tabernacle et un devant d'autel en cœur de chêne bruni par le temps, et représentant en relief la naissance de Notre-Seigneur, la sainte crèche, les animaux de l'étable et l'adoration des Mages. On peut voir dans diverses églises, en Champagne, par exemple, de ces chœurs d'église, de ces tableaux en bois plus considérables, plus riches et plus finis que celui-ci; mais Mme de Chateaubriand n'en a pas moins bien mérité de l'art et de l'oratoire de la maison des prêtres en l'ornant de cette précieuse relique, découverte par elle au milieu du fouillis et de la poussière des magasins de revendeurs.

» J'en témoignais, dit-il, mon admiration à Madame la supérieure, qui, charmée de cette nouvelle occasion de faire valoir les soins et de relever le mérite de sa chère et vénérée fondatrice, répondit vivement et avec émotion que Mme de Chateaubriand connaissait tout ; qu'elle allait partout et découvrait tout. »

Le quartier où était situé Marie-Thérèse était à cette époque fort désert; mais aussi la défense de la maison était confiée à de gros et bons chiens, qui gardaient fidèlement les heureux habitants de ce tranquille asile.

Les infirmes qui ne pouvaient plus marcher, étaient promenés dans les jardins, dans de petites voitures; ils jouissaient ainsi, quand même, du bon air et du soleil.

On voit qu'aucun détail n'avait été omis. Prévoyante et bonne, la chère vicomtesse avait tout calculé, tout pesé pour le plus grand bien-être de ses chers administrés.

Mais si cette sainte âme a tout fait pour la prospérité et le bonheur de Marie-Thérèse, on peut dire qu'elle n'a pas semé en vain : son souvenir est resté vivant dans cette chère maison ; il y est béni et aimé comme aux premiers jours. Les chères religieuses qui ont succédé aux premières supérieures, ont comme elles une affection sincère, véritable pour cette bienfaisante et incomparable fondatrice, et pour tous les membres de sa famille encore vivants et qui, eux aussi, n'abandonnent pas Marie-Thérèse.

Ainsi la religion catholique sanctifie et vivifie tout ce qu'elle touche de son aile. Pour elle, point d'oubli ; elle transmet le souvenir de ses bienfaiteurs de génération en génération, elle prie pour eux, et leur nom dure à jamais !

Il serait difficile de trouver dans cet établissement quelque chose qui ne rappelle pas Mme de Chateaubriand : tout vient d'elle ; tout a été donné, tout a été fait par elle.

La chapelle de la communauté, modeste mais convenable, sans luxe mais non sans goût; les ornements, non d'un si haut prix mais d'un si haut intérêt, c'est Madame qui les a donnés, comme c'était Madame qui auparavant avait fait construire la chapelle où se voit le beau portrait de sainte Thérèse.

Ce chef-d'œuvre de Gérard, si remarquable au milieu de tant de bons tableaux qui l'entourent, cette sainte patronne de l'établissement, cette sainte Thérèse à genoux dans un cadre d'or à ogive qui, sous un jour tombant d'en haut par une ouverture qu'on ne voit pas, resplendit au delà et au-dessus du maître-autel dans le fond du sanctuaire et domine tout le petit temple de sa figure inspirée, c'est le peintre qui l'a donné à M. de Chateaubriand, celui-ci à Madame et Madame à son Infirmerie.

Un autre tableau que sans Mme de Chateaubriand l'Infirmerie n'eût pas eu, c'est une apothéose de Marie-Antoinette, œuvre de Mme Lebrun.

Sur un fond, ou plutôt sur un ciel d'un bleu pâle, se détache en longue robe blanche la reine infortunée. Elle est debout et presque de grandeur naturelle; elle a en main la palme verte du martyre. Transfigurée, elle monte vers le ciel, où Louis XVI l'attend couvert de sa couronne, de son manteau et de tous ses insignes royaux. A côté du roi et sous ses bras étendus vers la reine, sont deux petites têtes aux ailes d'anges. On devine quels sont ces anges. Ils sont calmes, presque radieux, et le roi aussi : la reine ne les a pas encore atteints, elle va ressentir l'influence de la sénérité des cieux ; mais elle paraît être dans le trouble encore. Ses yeux ouverts, ses traits tendus semblent conserver quelque chose de l'effroi du supplice ; on dirait que c'est encore moins le ciel qu'elle croit atteindre que l'enfer d'ici-bas qu'elle veut fuir.

Ce tableau est placé dans le salon où l'on recevait Mme la Dauphine.

Ce salon, situé au bas de l'église, est maintenant transformé en chapelle, et l'église en est agrandie d'autant.

Dans cette chapelle, que l'on pourrait appeler chapelle de Marie-Antoinette, se trouve aussi l'autel 1 de la chapelle domestique que M. et Mme de Chateaubriand s'était faite dans leur appartement de la rue du Bac.

Dans un petit salon, ou plutôt un cabinet attenant à cette chapelle, se trouve un autre portrait non moins remarquable et par lui-même et parce qu'il n'est que là ; c'est celui de la fondatrice, de la bienfaitrice, c'est celui de Mme de Chateaubriand, peint par Me Henriette Lorimier, en 1840.

M. Daniélo le trouve très ressemblant « L'artiste, dit-il, a parfaitement saisi cette physionomie énergique et rare. C'est bien son air; ce sont bien ses yeux, son nez, sa bouche, son menton; ce sont même les boucles de ses cheveux et les barbes de son bonnet. »

Mme de Chateaubriand consentit à poser, pour remercier la Supérieure du don d'un reliquaire renfermant une parcelle de la vraie Croix ; elle avait à cette époque soixante-cinq ans. Elle voulut être représentée avec ce reliquaire. On peut voir qu'en effet elle porte au cou une chaînette terminée par une large croix. En plus, on peut, dans ce portrait, reconnaître l'originalité d'esprit de cette chère vicomtesse. Nous savons qu'elle tenait à se donner des rapports avec les Sœurs de Saint-Vincent de Paul, qu'elle admirait avec raison; dans son portrait, elle désira avoir quelque chose qui rappela ses chères Sœurs. Ne pouvant se donner leur coiffure, elle voulut au moins imiter leur collet; n'en ayant pas à sa disposition en ce moment et l'artiste voulant toujours un modèle, elle en trouva un tout de suite. Avec sa vivacité ordinaire, Mme de Chateaubriand tira de son sein la guimpe de sa collerette et l'étala sur sa robe; c'était, on le voit, un rabat tout trouvé !

Jusqu'à son dernier jour, la noble femme s'occupa de son œuvre et de ses chers infirmes.

Suivant son désir, la pieuse vicomtesse de Chateaubriand fut enterrée dans cette chère maison qu'elle avait tant aimée. Son corps repose dans la chapelle de l'Infirmerie, et au pied du tableau de Gérard, cette belle sainte Thérèse qui frappe les yeux dès qu'on entre dans l'église. On dirait que, de son prie-Dieu, elle illumine et dirige l'établissement dont elle est la patronne. C'est là, sous cet autel et sous les yeux d'une sainte, que repose l'une des femmes qui ont le plus agi, le plus pensé, le plus senti, sinon le plus souffert.

Le caveau est fermé par une pierre carrée ; cette pierre et des dalles qui l'entourent forment le pavé d'une sorte d'arrière-chœur qu'on appelle la chapelle de Sainte-Thérèse, mais qui n'a pas d'autel, faute de place.

Au dos du maître-autel qui ferme cette chapelle, sans laisser d'autre issue que deux petits passages Latéraux pour circuler, est appliquée une tablette en marbre noir, avec cette inscription en lettres dorées :

Ci-gît dame CÉLESTE BUISSON,

vicomtesse de Chateaubriand.

Distinguée par l'exercice des bonnes œuvres

qu'inspire la religion,

elle a voulu faire bénir sa mémoire

par la pieuse fondation

de l'Infirmerie Marie-Thérèse,

faite de concert avec son époux

le vicomte de Chateaubriand.

Décédée le 9 février 1847, à l'âge de 73 ans,

elle repose dans le caveau de cette chapelle,

selon le désir qu'elle en a exprimé.

L'Infirmerie de Marie-Thérèse rend encore aujourd'hui les plus grands services ; elle a cessé de recevoir des femmes, et est devenue l'asile exclusif des prêtres âgés et infirmes du diocèse de Paris. Ceux qui ont quelques ressources payent une pension ; les ecclésiastiques pauvres y sont reçus gratuitement, et une retraite paisible est ainsi assurée à ces anges de la terre, ces hommes vénérables qui, après avoir prodigué leur santé, leurs forces au salut des âmes, se trouvent trop souvent, à la fin de leur vie, privés de ressources, quelquefois infirmes et presque toujours isolés.

Fin