Chapitre VII. Lettres de Mme de Chateaubriand. - M. de Chateaubriand ministre des affaires étrangères. Voyage en Suisse. - Ambassadeur à Rome. - Voyage. - Démission. - Arrestation de M. de Chateaubriand
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Lille : J. Lefort, 1887, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Il nous reste si peu de lettres à citer de la spirituelle Mme de Chateaubriand, que nous ne voulons pas passer sous silence celle du 27 octobre 1822. Comme M. de Raynal, nous souhaitons sincèrement et vivement que ce petit travail, et surtout la publication de sa correspondance, fasse connaître et admirer cette femme excellente, dont la modestie fuyait les louanges. Sa fondation de l'œuvre de Marie-Thérèse, à travers tant de secousses et de peines conjugales, met en pleine lumière, selon nous, son mérite, ses vertus, et excite une profonde admiration pour cette chrétienne vaillante et dévouée, si malicieuse cependant, que son esprit et sa verve intarissable l'entraînaient quelquefois à la raillerie; mais chez elle, on a pu le voir, l'ironie n'a jamais eu rien de méchant, et l'on sent, en toute occasion, dominer de beaucoup dans son cœur la bonté et les sentiments les plus généreux.
La charité, comme a pu dire un des secrétaires de son mari — M. Daniélo, qui exprime pour elle des sentiments de respect profond et presque de vénération, - était dans son cœur plus que sur sa langue, dans ses actes plus que dans ses paroles.
Voici, dans la lettre suivante, le gai récit fait à ses amis d'une amusante querelle arrivée dans sa maison.
« Dimanche, 27 octobre 1822.
« La paix de ma maison a été un peu troublée. La pauvre Joséphine, qui ne vaut pas quatre sous, a voulu prendre François en flagrant délit, emportant, disait-elle, du vin dans sa chambre. Tout cela s'est passé à onze heures du soir, dans un escalier. François, surpris avec une bouteille qui lui appartenait, a refusé de la livrer à Joséphine ; en voulant la saisir, elle s'est dégringolée du haut en bas d'une espèce d'échelle et s'est un peu brisée. Le matin, son frère est entré dans ma chambre, en me disant que sa sœur n'avait plus que deux heures à vivre, que c'était François qui l'avait tuée avec préméditation, et qu'il fallait qu'il sortît de suite de chez moi, ou qu'il allait emmener sa sœur mourante. J'ai bien vu qu'il y avait complot et cabale contre le pauvre François; je n'ai renvoyé personne. Ce mal a passé avec quelques sangsues, et, en allant au fond de ces haines et querelles, j'ai su que ladite Joséphine épouse un jeune Anglais, qu'elle désirait faire entrer chez moi lorsqu'elle aurait réussi à faire chasser François. Avec tout cela, elle a été si atroce • dans ses dénonciations et si obstinée à soutenir que le pauvre homme lui avait dit : « Tu m'as découvert, il faut que tu périsses ! » et elle a joué tellement la mourante pendant deux jours que la justice a pensé s'emparer de cette affaire, que j'ai fait finir en assurant la demoiselle que, s'il arrivait le moindre désagrément à François, je dirais la vérité : c'est que, si elle n'était pas montée dans sa chambre à minuit, elle ne l'aurait pas surpris.
» Revenez donc; je deviens bête quand vous êtes si longtemps absente. Je ne sais plus à qui conter tout ce que je vois et entends de fou, de triste et de gai; seulement, dans mon petit cercle, il y en a pour un volume. »
M. de Chateaubriand, toujours à Vérone, n'occupant que le second rang, trouvait le temps long, comme on le voit dans la lettre suivante que sa femme adressait aux chers Joubert :
» J'ai eu hier un mot du pauvre Chat ; il s'ennuie à mourir, n'a rien à faire, le grand Mathieu s'étant chargé de tout, et ne soupire qu'après le repos. Il est bien décidé cependant à l'acheter encore par quelque temps de séjour en Angleterre, quoi qu'on en dise.
» N'est-ce pas que M. Joubert a grande envie de goûter de mes soufflés aux ananas? J'en aurai tant qu'il voudra à son service, s'il veut venir les chercher. Je lui répète que ma maison est tout arrangée pour lui, des bourrelets partout et pas un seul vent coulis.
» Marché fait! Qu'à votre retour nous ne parlons point politique! Je l'ai bannie de chez moi ; je veux ma paix, encore bien plus qu'on ne veut la guerre d'Espagne, et c'est beaucoup dire, car il y a de saintes âmes qui voudraient qu'on s'égorgeât sans miséricorde, jusqu'à ce que les choses allassent bien en Europe ; et demandez-leur ce qu'elles entendent par là : que les choses aillent bien... pour elles.
» Allons ! voilà encore quatre pages qui partent pour Villeneuve ; mais ce sont les dernières. Désormais, je ne causerai plus avec vous ailleurs que dans la rue Saint-Honoré. »
Mais bientôt M. de Chateaubriand remplaça le duc de Montmorency au ministère des affaires étrangères. Après la guerre d'Espagne, ce portefeuille fut enlevé au poète, qui retomba alors dans l'opposition, et planta sa tente dans le Journal des Débats.
Toujours attentive et désireuse d'enlever son mari aux luttes de la politique, surtout lorsqu'elles devenaient dangereuses pour lui, Mme de Chateaubriand se rendit en Suisse ; le vicomte la rejoignit à Neufchâtel, au mois de juillet « Elle avait loué, dit-il, une cabane au bord du lac. » Ce séjour solitaire et désert ne lui plaisait guère ; aussi l'épouse dévouée se rendit à Fribourg pour visiter une maison de campagne qu'on lui avait dit charmante, et qu'elle trouva glacée, quoiqu'elle fût surnommée la Petite Provence. Force fut donc de conserver le séjour de Neufchâtel.
Combien la correspondance de Mme de Chateaubriand nous manque pour tous ces petits événements; que de lumières sa plume si fine et si profonde jetterait sur toutes ces années si remplies ! Mais les lettres postérieures à 1822 ont disparu, et avec M. de Raynal, nous regrettons bien profondément cette perte. Nous avons été assez heureux pour en découvrir une de 1839, que nous donnerons en son temps, et qui nous prouvera que la vivacité, la malice, l'excellent cœur de la vicomtesse n'avaient pas changé ni subi aucune altération par le poids des années.
La mort de Louis XVIII, 16 septembre 1824, rappela M. et Mme de Chateaubriand à Paris, et bientôt l'ancien ministre faisait paraître une nouvelle brochure : Le Roi est mort, vive le Roi !
A Reims, au sacre de Charles X, nous retrouvons M. et Mme de Chateaubriand; mais les émotions successives, ses travaux sans cesse renouvelés pour son œuvre de Marie-Thérèse avaient encore une fois ébranlé les forces de la vicomtesse. Étant malade, elle fit un voyage dans le midi de la France. Ne s'en trouvant pas bien, elle revint à Lyon, où le docteur Prunelle la condamna. Son mari l'y alla rejoindre et la conduisit à Lausanne, où heureusement la bonne Mme de Chateaubriand fit mentir le docteur Prunelle.
Après un court séjour dans cette ville, tous deux revinrent à Paris. Leur installation rue d'Enfer nous occupera plus tard; les événements se précipitant, il nous les faut suivre.
Charles X, qui avait subi la pression des influences et ne tenait pas au poète, lui donna la satisfaction de nommer à la marine son ami, désigné par lui-même, M. Hyde de Neuville, et fit offrir au vicomte l'ambassade de Rome. Ce nom, rempli de tant de souvenirs, lui fit accepter tout de suite le poste choisi.
Mme de Chateaubriand se décida aussi au sacrifice de quitter sa chère Infirmerie, pour accompagner son mari dans la capitale du monde chrétien.
Malgré la joie de ce voyage, les débuts furent tristes, comme l'écrit M. l'ambassadeur :
« Je ne fus pas plus tôt parti avec Me de Chateaubriand, dit-il, que ma tristesse naturelle me rejoignit en chemin. J'ai quitté Paris le 16 de ce mois, j'ai passé le 17 à Villeneuve-sur-Yonne. Que de souvenirs ! Joubert a disparu ; le château abandonné de Passy a changé de maître. »
Ge bon M. Joubert était mort en 1824; mais Mm de Chateaubriand conserva toujours des relations très suivies et très affectueuses avec la veuve du célèbre penseur.
En l'absence de toute correspondance, il nous est facile de supposer avec quels sentiments de foi et d'amour cette bonne et spirituelle dame parcourut ces contrées si pleines de souvenirs.
A un autre point de vue, nous regrettons encore son manque de prose; car avec quelle malice et quelle finesse dut-elle noter les mille petits incidents de la route !
C'est ainsi que, dans le journal de M. de Chateaubriand, nous trouvons à la date de Bologne, 28 septembre 1828 :
« A Borgo-San-Donnino, Mme de Chateaubriand est accourue dans ma chambre au milieu de la nuit. Elle avait vu tomber ses robes et son chapeau de paille, des chaises où ils étaient suspendus ; elle en avait conclu que nous étions dans une auberge hantée des esprits ou habitée par des voleurs. Je n'avais éprouvé aucune commotion dans mon lit ; il était pourtant vrai qu'un tremblement de terre s'était fait sentir dans l'Apennin : ce qui renverse les cités peut faire tomber les vêtements d'une femme. C'est ce que j'ai dit à Mme de Chateaubriand; je lui ai dit aussi que j'avais traversé sans accident en Espagne, dans la Vega du Xénil, un village culbuté la veille par une secousse souterraine. Ces hautes consolations n'ont pas eu le moindre succès, et nous nous sommes empressés de quitter cette caverne d'assassins. »
Mme de Chateaubriand, il faut l'avouer, avait autant de force morale que de faiblesse superstitieuse.
« Vous autres, esprits forts, disait-elle à son mari, qui, à force de lire, êtes parvenus à croire l'impossible, pourquoi ne croiriez-vous pas l'invisible aussi ? »
Peu de détails nous restent malheureusement de ce voyage d'Italie. Bien entendu, nous parlons de Mme de Chateaubriand, qui seule nous occupe ici. Quel bonheur nous aurions eu à entrer dans la confidence de ses pensées, de ses sentiments pendant un tel voyage. Mais, hélas! nous n'avons pu retrouver rien d'elle personnellement. Nous savons seulement qu'à Lorette, en octobre 1828, elle monta à genoux, avec une grande foi, les degrés de la Santa Chiesa, « pour faire amende honorable, dit son mari, de ma passagère fortune. »
A Rome, où elle se plaisait infiniment, ce que comprend si bien tout cœur catholique, elle fut témoin du conclave qui donna Pie VIII pour successeur à Léon XII.
En mai 1829, M. et Mme de Chateaubriand revinrent à Paris. La vicomtesse retrouva avec joie son œuvre, qui s'était sentie de son absence; mais s'y donnant aussitôt avec son élan, son ardeur et tout son cœur, elle résolut de faire oublier le cher voyage et d'assurer si fortement l'Infirmerie de Marie-Thérèse contre l'avenir, que son absence ne lui fut plus nuisible. C'est dire que, comme son mari, Mme de Chateaubriand ne rêvait plus que le séjour de Rome. Leur vœu à tous deux était d'emmener leurs amis, et le poète n'avait qu'un désir : finir ses jours dans la Ville Éternelle.
Mais l'avènement du ministère Polignac fit écrouler de si doux projets.
M. de Chateaubriand se démit aussitôt de l'ambassade de Rome.
Etant dans le midi pendant cette crise ministérielle, il abandonna Cauterets à la première nouvelle, et à son arrivée à Paris, le grand homme put être fier, quant à sa descente de voiture il fut accueilli par les embrassements de sa femme, qui, pour premier salut, lui dit qu'elle avait deviné tout d'abord sa démission. A ces deux âmes dignes l'une de l'autre, les mêmes principes d'honneur inspiraient les mêmes résolutions.
Mme de Chateaubriand ne fit donc rien pour retenir son mari, et rentra courageusement dans la vie privée. Aussi, à cette occasion, le poète lui rend témoignage :
« Mme de Chateaubriand, écrit-il, avait la tête tournée d'être ambassadrice ; et certes, une femme l'aurait à moins! Mais dans les grandes circonstances, ma femme n'a jamais hésité d'approuver ce qu'elle pensait propre à mettre de la consistance dans ma vie et à rehausser mon nom dans l'estime publique; en cela, elle a plus de mérite qu'une autre. Elle aime la représentation, les titres et la fortune , elle déteste la pauvreté et le ménage chétif ; mais quand il s'agit de moi, tout change : elle accepte d'un esprit ferme mes disgrâces en les maudissant. »
M. de Chateaubriand se retira dans son modeste domicile, rue d'Enfer, compris dans l'Infirmerie Marie-Thérèse, fondée, nous le savons , par le cœur et le dévouement de sa charmante femme. Le 26 juillet, il partit pour Dieppe, ravi d'aller retrouver la mer, et le 27, il atteignit cette ville, où se trouvaient plusieurs de ses amis, entre autres Mme Récamier et le vieux M. Ballanche. Mais les fatales ordonnances ne lui donnèrent même pas le temps de s'installer. Aussitôt François de Chateaubriand reprit le chemin de Paris; le voyage fut difficile, toute la France était bouleversée.
« Dans ma rue, dit-il, mes voisins me virent arriver avec plaisir ; je leur semblais une protection pour le quartier. Mme de Chateaubriand était à la fois bien aise et alarmée de mon retour. »
On sait avec quelle rapidité la révolution triompha.
Retiré à Marie-Thérèse, le pair de France, dont la voix toujours puissante ne pouvait rien, hélas ! dans ce moment d'effervescence, reprit la plume avec ardeur. Sa noble épouse, toute dévouée à son hôpital et à ses malades, se donnait à eux tout entière. Ainsi se passèrent, dans le travail et dans l'exercice de la charité, cette époque de troubles et de luttes.
En juillet 1831, le poète quitta Paris ; nous le trouvons alors installé aux Pâquis, avec Mme de Chateaubriand. Ce fut à ce moment que le vicomte résolut de planter sa tente à l'étranger, désireux de tranquillité pour le reste de ses jours ; et craignant les vents contraires de la capitale, il mit tout en œuvre pour réaliser ce nouveau désir, qui échoua comme tant d'autres.
De retour à Paris, 11 octobre 1831, M. de Chateaubriand publia plusieurs brochures, et ce fut à cette époque qu'il reçut de la duchesse de Berry une lettre, avec douze mille francs, pour distribuer à la classe indigente, fort malheureuse alors par l'affreux et terrible choléra qui régnait dans la capitale.
Tandis que la dévouée vicomtesse, malgré une santé des plus frêles, prodiguait ses soins et son cœur aux malheureux atteints par le fléau, son mari distribuait l'aumône envoyée par la mère de Henri V.
Mais l'effarement du pouvoir à l'occasion de cette offrande, remise en partie par M. de Chateaubriand à Mgr l'archevêque, ne peut se décrire.
La distribution de cet argent légitimiste fut jugée par le gouvernement perfide, séditieuse, abominable, et M. de Chateaubriand inculpé de complot contre l'État.
Mais laissons la parole au poète :
« Un de mes vieux amis, M. Frisell1, Anglais, venait de perdre à Passy sa fille unique, âgée de dix-sept ans. J'étais allé, le 19 juin, à l'enterrement de la pauvre Élisa1, dont la jolie Mme Delessert terminait le portrait quand la mort y mit le dernier coup de pinceau. Revenu dans ma solitude, rue d'Enfer, je m'étais couché plein de ces mélancoliques pensées qui naissent de l'association de la jeunesse, de la beauté et de la tombe. Le 20 juin, à quatre heures du matin, Baptiste, à mon service depuis longtemps, entre dans ma chambre, s'approche de mon lit et me dit : « Monsieur, la cour est pleine d'hommes qui se sont placés à toutes les portes après avoir forcé Desbrosses à ouvrir la porte cochère, et voilà trois messieurs qui veulent vous parler. »
(1) M. Frisell eut, d'une première union, une fille qu'il perdit en 1832; marié plus tard à M'le de Courteil, qu'il avait rencontrée à Epoisses, il eut une seconde fille, dont Mme de Chateaubriand fut la marraine. M'le Marie de Frisell a épousé M. Bartholoni, qui, après avoir été sous l'empire député au Corps législatif, est aujourd'hui membre de la minorité courageuse du Conseil municipal de Paris. ↩
(1) Ce fut pour cette jeune fille que M. de Chateaubriand composa dans sa prison la poésie, Jeune fille et jeune fleur, que voici : Il descend le cercueil et les roses sans taches, Qu'un père y déposa, tribut de sa douleur ; Terre, tu les portas, et maintenant tu caches Jeune fille et jeune fleur ; Ah! ne les rend jamais à ce monde profane, A ce monde de deuil, d'angoisse et de malheur, Le vent brise et flétrit, le soleil brûle et fane Jeune fille et jeune fleur. Tu dors, pauvre Élisa, si légère d'années; Tu ne sens plus du jour le poids et la chaleur. Vous avez achevé vos fraîches matinées, Jeune fille et jeune fleur. Mais ton père, Élisa, sur la tombe s'incline ; De ton front jusqu'au sien a monté la pâleur. Vieux chêne, le temps a fauché sur ta racine Jeune fille et jeune fleur. ↩
» Comme il achevait ces mots, les messieurs entrent , et le chef, s'approchant très poliment de mon lit, me déclare qu'il a ordre de m'arrêter et de me mener à la préfecture de police. »
Après lecture des pièces et protestations du vicomte, « Vous souffrirez bien, dit-il1, Monsieur, que j'aille dire adieu à Mme de Chateaubriand. Me permettez-vous d'entrer seul dans la chambre de ma femme?
(1) Mémoires d'outre-tombe, t. V, p. 281 et suivantes. ↩
» - Monsieur, je vous accompagnerai jusqu'à la porte, et je vous attendrai.
» - Très bien, Monsieur; » et nous descendîmes. » Partout sur mon chemin je trouvai ses sentinelles ; on avait posé une vedette jusque sur le boulevard, à une petite porte qui s'ouvre à l'extrémité de mon jardin. Je dis au chef : « Ces précautions là étaient très inutiles ; je n'ai pas la moindre envie de vous fuir et de m'échapper. »
» Les messieurs avaient bousculé mes papiers, mais n'avaient rien pris. Mon grand sabre de Mamelouck fixa leur attention ; ils se parlèrent tout bas et finirent par laisser l'arme sous un tas d'in-folio poudreux, au milieu desquels elle gisait avec un crucifix de bois jaune, que j'avais apporté de la Terre-Sainte.
» Cette pantomime m'aurait presque donné envie de rire ; mais j'étais cruellement tourmenté pour Mme de Chateaubriand. Quiconque la connaît, connaît aussi la tendresse qu'elle me porte, ses frayeurs, la vivacité de son imagination et le misérable état de sa santé. Cette descente de la police et mon enlèvement pouvaient lui faire un mal affreux. Elle avait déjà entendu quelque bruit, et je la trouvai assise dans son lit, écoutant tout effrayée, lorsque j'entrai dans sa chambre à une heure si extraordinaire.
» Ah ! bon Dieu ! s'écria-t-elle, êtes-vous malade? Ah! bon Dieu ! qu'est-ce qu'il y a? qu'est-ce qu'il y a? » Et il lui prit un tremblement.
» Je l'embrassai, ayant peine à retenir mes larmes, et je lui dis : « Ce n'est rien ; on m'envoie chercher pour faire ma déclaration comme témoin dans une affaire relative à un procès de presse. Dans quelques heures tout sera fini, et je vais revenir déjeuner avec vous. »
» L'employé de la préfecture était resté à la porte ouverte ; il voyait cette scène, et je lui dis en allant me remettre entre ses mains : « Vous voyez, Monsieur, l'effet de votre visite un peu matinale. »
» Je traversai la cour avec mes recors ; trois d'entre eux montèrent avec moi dans le fiacre, le reste de l'escouade accompagna à pied la capture, et nous arrivâmes sans encombre dans la cour de la préfecture de police. »
Mais bientôt Mme de Chateaubriand sut la vérité, Qu'on juge de son désespoir, de ses craintes, de sa douleur; elle voulut pénétrer près du prisonnier : la permission lui fut d'abord refusée; elle ne put lui prouver son souvenir que par un envoi de linge, d'un matelas, d'un traversin, des draps, une couverture de coton, des bougies et des livres. Nous nous sommes arrêtés avec émotion sur ces humbles détails : ne peignent-ils pas admirablement l'épouse affectueuse, dévouée, attentive et délicate, toujours et en tout ?
Cependant, quelques jours après, la permission fut accordée à Mme de Chateaubriand, de pénétrer jusqu'à son mari.
« Ma pauvre femme, écrit-il, eut une violente attaque de nerfs en entrant à la préfecture. Ayant passé treize mois, sous la Terreur, dans les prisons de Rennes, avec mes deux sœurs Lucile et Julie, son imagination', restée frappée, ne peut plus supporter l'idée d'une prison.
» Enfin, le 30 juin 1832, une ordonnance de non-lieu me rendit ma liberté, dit M. de Chateaubriand, au grand bonheur de ma femme, ajoute-t-il, qui serait morte, je crois, si ma détention se fut prolongée. »
Le vicomte revint chez lui, plus glorifié que jamais par l'infamie d'une détention non méritée.
Le séjour de Paris devint surtout odieux à Mme de Chateaubriand ; elle ne pouvait plus vivre dans cette capitale que son ardente imagination lui montrait encore plus terrible et moins sûre.