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L'Enchanteur 1768—1848
Vie de madame de Chateaubriand Chapitre VIII. Les deux voyages de M. de Chateaubriand en

Chapitre VIII. Les deux voyages de M. de Chateaubriand en

Vie de madame de Chateaubriand · 12 min de lecture · p. 110–122 · chapitre 8 sur 10

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Lille : J. Lefort, 1887, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Bohême. - Lettre de Mme de Chateaubriand à l'abbé de Bonnevie. - Installation de M. et Mme de Chateaubriand, rue du Bac. - Leur intérieur.

M. de Chateaubriand était plus que jamais déterminé à reprendre la route de l'exil. Madame, effrayée de la dernière aventure, aurait déjà voulu être bien loin.

Il ne fut plus dès lors question que de chercher l'endroit où les tentes pourraient être dressées. Le 7 août 1832, M. de Chateaubriand partit pour la Suisse, se dirigeant sur Lucerne ; il s'arrêta à Vesoul, pour rendre visite à Augustin Thierry, alors accablé d'infirmités. - Sa noble et dévouée compagne, retenue à Paris par des devoirs charitables, n'arriva au bord du lac que fin août. L'humidité de la ville l'effraya, et tous deux s'établirent à Genève, ou Me Récamier vint les rejoindre.

Alors commença, pour ces cœurs si unis, une vie douce et facile, qui malheureusement ne dura pas. M. Berryer vint bientôt annoncer l'arrestation de Mme la duchesse de Berry; tous les projets de repos furent donc encore renversés. M. de Chateaubriand vint tout de suite à Paris, où il reçut quelque temps après un nouvel appel de la duchesse de Berry, appel plus touchant que jamais. Le malheur commande le respect et le dévouement; aussi le noble vicomte n'hésita-t-il pas. Madame lui demandait d'aller au fond de la Bohême, dernier asile de Charles X, être le médiateur près de sa propre famille.

Le 14 mai 1833, l'ancien ministre des Bourbons prenait la route de l'exil, pour accomplir sa grande mission. On comprend quelles prières furent faites par sa sainte épouse pendant ce périlleux voyage. Se donnant plus que jamais à ses chers infirmes, on peut dire, avec vérité, que la vie de Mme de Chateaubriand fut à cette époque une prière continuelle. Dieu l'exauça, car le voyageur revint sain et sauf à Marie-Thérèse, en juin 1833. Le bonheur de la réunion ne devait pas encore être de longue durée, et la croix de la séparation se dressa de nouveau devant Mme de Chateaubriand.

N la duchesse de Berry, par une lettre datée de Naples, mandait près d'elle son dévoué et digne négociateur.

L'Italie revit donc encore une fois son fervent admirateur. Il partit seul; la vicomtesse resta encore à Marie-Thérèse, toute à Dieu et à ses œuvres. Son veuvage dura du 3 septembre 1833 au 6 octobre de la même année.

La vie politique et extérieure de M. de Chateaubriand peut se clore à cette date. Tout entier dès lors à sa femme, à ses amis, nous le verrons doucement vieillir, appuyé pendant longtemps encore sur sa noble compagne, qui, toujours attentive, dévouée, écartera jusqu'au dernier jour les épines qui se trouvent sur la route de celui qu'elle a si tendrement et si bien aimé !

Mme Récamier tient une grande place dans les dernières années de la vie du poète; c'est donc dans le salon1 de cette femme intelligente, bonne et délicate, que nous retrouverons le plus souvent M. et Mme de Chateaubriand.

(1) Ce fut dans le salon de Mme Récamier qu'en février 1834 commença la lecture des Mémoires d'outre-tombe de M. de Chateaubriand. ↩

Cette belle et charmante femme habitait l'Abbaye-au-Bois. La distance était longue de Marie-Thérèse à la rue de Sèvres, et bientôt les infirmités croissantes du vicomte lui rendirent ce trajet pénible, même en voiture.

Sa généreuse compagne, s'oubliant encore elle-même, loua un appartement rue du Bac1 pour se rapprocher de leur amie, et ce fut ainsi que, par un nouveau sacrifice, elle laissa à son œuvre la petite maison qu'ils avaient habitée, dans l'enclos même de Marie-Thérèse.

(1) Cette maison porte actuellement le n° 112. ↩

Le soir de cette existence extraordinaire s'écoula doucement, paisiblement, entre les deux anges du dévouement conjugal et de l'amitié.

Par la lettre suivante2, nous pourrons nous convaincre que les années, les tracas, les travaux de toutes sortes n'avaient en rien affaibli la vivacité, l'esprit et le cœur de cette spirituelle et intelligente Mme de Chateaubriand. Elle écrivait le 10 juillet 1839 à M. l'abbé de Bonnevie3, chanoine de la cathédrale à Lyon.

(2) Chateaubriand, sa vie et ses écrits, avec Lettres inédites à l'auteur, par F. Z. Collombet. 1851, in-8°. ↩

(3) M. l'abbé de Bonnevie avait été attaché, en qualité d'aumônier, à l'ambassade du cardinal Fesch. Ce fut donc à Rome qu'il se lia d'amitié avec M. de Chateaubriand, et cette affection, sincère des deux côtés, dura autant que leur vie. ↩

Mon cher conte de Lyon

» J'aimerais mieux que cette lettre vous parvint par la poste que par l'illustre voyageur qui veut bien s'en charger, M. l'abbé Deguerry, qu'on ne voit jamais partir sans regret. N'allez pas le faire trop prêcher ; ici on est pour lui sans miséricorde, parce qu'il est sans défense contre l'importunité ; il lui faudrait un des défauts de la célébrité, qui est d'être peu obligeant.

» Je vous écris ces lignes pour vous gronder. On dit, l'abbé, que vous vous portez à merveille, que vous êtes jeune et gai comme par le passé; pourquoi donc ne pas venir nous voir? On voyage à tout âge, et dans ce moment surtout que la poste vient de lancer sur les chemins des voitures de courriers qui feraient rougir une voiture d'ambassadeur. Je vous ai dit que nous avons une vilaine chambre à vous donner; mais si vous voulez être logé comme un chanoine, vous pourrez prendre un appartement aux Missions étrangères ; vous serez là à notre porte, pouvant venir déjeûner, dîner et déraisonner avec nous.

» Mais voilà que je m'épuise en belles paroles qui n'auront aucun résultat. Berthe ne veut pas que vous perdiez de vue le clocher de Saint-Jean ; et Berthe est maîtresse chez vous comme François est maître chez nous ; c'est là l'inconvénient des vieux domestiques.

» Le bon abbé Deguerry vous aura dit que nous sommes très contents de notre appartement. M. de Chateaubriand surtout en est enchanté, parce qu'il n'y a pas moyen d'y placer un livre ; vous connaissez l'horreur du patron pour ces nids à rats qu'on nomme bibliothèques.

» Si vous ne répondez pas, ce sera signe d'une bonne marque et que vous faites vos paquets. Songez donc, cher abbé, au plaisir que vous ferez à vos vieux amis. Il en manque quelques-uns à l'appel ; mais c'est quand les rangs s'éclaircissent qu'il les faut resserrer. Vous savez que nous avons perdu la pauvre Mme Joubert; celle-là pouvait dire, en pensant à son mari, ce que sainte Thérèse disait en pensant à Dieu : Je meurs de ne pas mourir.

» On dit que vous allez avoir pour coadjuteur le curé de Saint-Roch. Qu'en dites-vous à Lyon? il ne laissera pas la poussière se faire dans votre cathédrale, dont il pourra bien, un jour, balayer aussi les chanoinies. L'abbé Olivier est un excellent prêtre.

» A propos d'archevêque, le nôtre a été fort malade et surtout fort inquiet ; son médecin craignait qu'il ne fît d'une maladie sans danger une maladie mortelle : je conçois bien cette crainte de la mort, qui fait le tourment de ma vie. Avez-vous à Lyon un temps aussi dévergondé qu'ici? On ne peut compter sur une heure de beau ou mauvais temps. Vous sortez par un soleil resplendissant, et vous rentrez avec la pluie, le tonnerre et un vent à renverser les voitures ; trois, nous racontent les journaux, ont été enlevées avec tous leurs bagages. Ceci est article de journal, et des plus véridiques.

» Je n'ai pas besoin de vous dire, mon cher abbé, que M. de Chateaubriand se joint à moi pour vous gronder, vous prier et vous aimer quand même.

La vicomtesse de Chateaubriand. » » Mes compliments à Berthe, et mes tendresses, si elle vous permet de venir passer trois mois avec nous. »

L'aimable lecteur qui a bien voulu nous suivre jusqu'ici et qui a pu juger de la finesse d'esprit de Mme de Chateaubriand par ses lettres, sera heureux, nous pensons, de la voir maintenant dans son intérieur. C'est dans l'intimité du chez elle que nous allons retrouver cette femme exceptionnelle : nous la verrons dans son at home simple, très simple, maligne et toujours bonne ; nous connaitrons mieux aussi son caractère, et nous verrons ses habitudes.

Surtout depuis sa fondation de Marie-Thérèse, elle s'était attachée aux Sœurs de Saint-Vincent de Paul avec l'ardeur qu'elle mettait à tout ce qu'elle aimait. Voulant se donner une ressemblance avec elles, Mme de Chateaubriand s'était imaginé d'avoir comme ces saintes filles un lit à quenouilles, c'est-à-dire à quatre tiges, montant des quatre coins jusqu'à la hauteur de cinq à six pieds, et reliées entre elles par des tringles d'où pendaient les rideaux qui les entouraient. Avouons qu'une telle couche convenait à sa charité; ce fut sur elle qu'elle est morte.

L'appartement de M. et de Mme de Chateaubriand, rue du Bac, occupait le rez-de-chaussée donnant à l'ouest.

Or il nous faut dire que l'aimable vicomtesse aimait beaucoup les petits oiseaux; on ne sera donc pas étonné quand on saura que sa chambre était attachée à celle des oiseaux1, petite logette grillée, vitrée et appliquée à l'une des fenêtres d'une manière ingénieuse. On y reconnaissait le bon goût, l'instinct architecte, original et inventeur de Mme de Chateaubriand. Aussi la traitait-elle comme une œuvre qu'on aime ; elle la faisait défaire et refaire, elle la changeait et la modifiait souvent, si souvent que, bien qu'elle ne fût pas grande, elle a coûté, dit-on, plus de quinze cents francs. Madame voulait que ses oiseaux fussent bien et qu'ils ne manquassent ni d'air ni de soleil.

(1) Postlage des Mémoires d'outre-tombe, t. VI. - Souvenirs de M. Daniélo, secrétaire de M. de Chateaubriand. ↩

Cette logette, dont la porte était l'une des fenêtres de la chambre de Mme de Chateaubriand, formait un vrai nid communiste.

Un jeune sapin ou sapinette choisie parmi les plants les plus gras, chez un pépiniériste de confiance, servait d'arbre d'agrément et de liberté à cette Icarie volatile. Planté dans le coin et dans le sol du jardin sur lequel s'élevait la volière, il montait à peu près jusqu'au toit vitré de l'établissement et le remplissait presque des rayons circulaires de ses branches étagées.

Au pied de l'arbre vert s'arrondissait un petit bassin rempli d'eau et entouré d'un beau sable que perçaient quelques brins d'herbe. Vers la cime étaient les cellules particulières appendues aux parois de cette maison de verre et d'harmonie.

Dans un coin de la demeure brillait un beau petit calorifère, qui chauffait l'arbre et les habitants.

Or ces chers petits pensionnaires tenaient une telle place dans la vie de Mme de Chateaubriand qu'elle parlait même d'eux dans sa correspondance à ses amis ; témoin le passage suivant, d'une lettre adressée aux bons Joubert, le 16 novembre 1822.

» Vous ai-je dit que j'avais des oiseaux chinois ? C'est Clausel qui me les a fait donner par le préfet apostolique du Sénégal, qui avait été en Chine. l'ai de même un petit monsieur du Sénégal, qui est gris avec un collier rouge. Ils sont charmants et s'arrangent à merveille avec mes chats, aujourd'hui au nombre de quatre. Les matous se placent d'abord aux quatre coins de la cage, mourant d'envie de gober ces petits mandarins ; mais ceux-ci se moquent d'eux, se mettent à chanter, ravissent les croqueurs et font la paix pour le reste de la journée. »

Se couchant de fort bonne heure, huit heures du soir, elle était fort matinale, non pas qu'elle dormit toujours, mais elle restait au lit, surtout lorsqu'elle était souffrante, et c'était souvent.

Elle avait son grand et son petit lever.

Son petit lever consistait, non pas à quitter le lit, mais à s'y mettre sur son séant dans un petit négligé de très bon goût. La vicomtesse bretonne ressemblait alors à l'emblème de son pays : l'hermine ; blanche de même avec son peignoir blanc, au milieu de son lit blanc, elle se faisait apporter ses livres de piété, ses livres de prières, ses livres d'agrément, ses journaux, son chapelet, avec ses plumes, son papier, son petit pupitre ou quelque boîte qu'elle plaçait sur ses genoux et sur quoi elle écrivait sa correspondance, sans cesser pour cela de parler à ses gens et de leur donner ses ordres.

Elle faisait ainsi généralement toute sa correspondance avant son lever. Quand arrivait sa femme - de chambre, Mme de Chateaubriand avait déjà terminé ses lettres, tait ses lectures et récité son chapelet. Pendant ce temps, le pieux Oudot, le cuisinier, revenait de sa messe quotidienne, et préparait, en attendant l'ordre du dîner, deux tasses de chocolat de Marie-Thérèse, le roi des chocolats, dont Mme de Chateaubriand avait fondé la fabrique ainsi que l'infirmerie, et auquel M. de Chateaubriand aimait à faire honneur.

Jusqu'à ce premier déjeuner, c'était la femme de chambre Sophie, morte presque en même temps que sa maîtresse après l'avoir servie plus de vingt ans, qui régnait chez madame; alors elle faisait place au valet de chambre Alexis, qui était, en outre, intendant de la volière.

Après l'avoir aidé à fermer hermétiquement les rideaux blancs du lit de Madame pour la préserver de la poussière, la camériste sortait et laissait Alexis balayer, trotter, épousseter, essuyer.

Bien qu'enfermée dans ses rideaux tandis qu'on faisait sa chambre, bien qu'invisible, Me de Chateaubriand voyait tout. Elle eut vu, je crois, a travers un mur, et elle usait de cette faculté pour surveiller, diriger les opérations de son serviteur, et pour l'admonester fréquemment.

Quand le domestique avait fini, Madame lui disait :

« Maintenant, voyez un peu, Alexis, ce qui se passe dans cette volière. Vous n'y entretenez pas le bon ordre, vos oiseaux ne vous craignent pas. Mais ont-ils à manger du moins ? Les pauvres petites bêtes ! elles mourront de faim quand elles ne seront plus Ic1; nous pouvons bien encore les garder cette semaine? Elles s'amendront peut-être ; je vais les corriger quand je serai levée.

» Ah ! si j'étais toujours là... mais je ne puis plus aller, je suis finie, ouf ! Leur sapinette est-elle encore verte? sont-ils dessus ? a-t-elle encore des feuilles ? J'en doute, car ils la plument joliment les petits fripons.

Madame a raison ; le bout des branches, les feuilles tendres sont déjà mangées, coupées ou abattues ; ils sont tous dessus.

Il leur faudrait un nouvel arbre tous les jours; c'est une ruine ; ils sont pis que des sauterelles; ces brigands-là, ils dévoreraient une forêt.

Cependant, Madame, il y en a encore quelques-uns dans leur nid.

Eh bien, ceux-là sont des paresseux ! Les petits fainéants, ils ne méritent pas le moindre grain de millet; je les ferai jeûner. Si j'avais des ailes, moi, il y a longtemps que je ne serais plus ici.

Mais quel est ce tapage? Alexis, ne les bousculez donc pas, je vous prie; tâchez, d'avoir un peu plus de raison que des bêtes.

Madame, je secoue la sapinette pour en faire tomber les feuilles sèches et ce que les oiseaux ont laissé sur les branches à la place des feuilles.

Voilà qu'ils piaillent maintenant. Quel sabbat! Bravo, bande de petits démons !

C'est qu'ils mangent, Madame; je viens de leur mettre du chénevis et de changer leur eau.

C'est bon ; tirez le rideau que je voie clair. Picotez bien, mes petits, picotez, picotez »

Tout en dialoguant comme ci-dessus avec son valet de pied et sa femme de chambre, Mme de Chateaubriand faisait une lecture, parcourait ses journeaux, expédiait son courrier.

Elle écrivait à des évêques, à des riches, à des princes, en faveur de quelque pauvre ou de quelque infirme.

Tel était le petit lever de Me de Chateaubriand quand elle ne se trouvait pas bien; ce qui lui arrivait fort souvent, comme nous l'avons dit.

Vers neuf heures ou neuf heures et demie, elle se levait tout à fait, se faisait habiller, et, quand elle le pouvait, allait à la messe.

Dans les derniers temps de sa vie, elle l'entendait le dimanche dans sa petite chapelle domestique, et même de son lit lorsqu'elle était trop malade.

Pendant la semaine, quand elle se portait mieux, elle allait à l'église des Missions-Etrangères, sa paroisse, dont elle se plaignait parfois et où elle gagnait de gros rhumes.