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L'Enchanteur 1768—1848
Vie de madame de Chateaubriand Chapitre IV. Achat de la Vallée-au-Loup. - M. de Chateaubriand nommé académicien. - Surnoms de Société. - Lettres de Mme de Chateaubriand

Chapitre IV. Achat de la Vallée-au-Loup. - M. de Chateaubriand nommé académicien. - Surnoms de Société. - Lettres de Mme de Chateaubriand

Vie de madame de Chateaubriand · 11 min de lecture · p. 47–59 · chapitre 4 sur 10

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Lille : J. Lefort, 1887, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Étant propriétaire du Mercure, M. de Chateaubriand avait réalisé un rêve longtemps caressé: l'achat d'une petite propriété aux environs de Paris.

Ce fut en 1807 qu'il acheta, près du hameau d'Aulnay, dans le voisinage de Sceaux et de Châtenay, la Vallée-au-Loup.

Cette acquisition, longtemps désirée et malheureusement désastreuse pour M. de Chateaubriand, qui ne sut jamais calculer, le rendit fort heureux.

Ecoutons-le raconter lui-même son arrivée dans ce séjour favori1 :

(1) Mémoires d'outre-tombe, t. II. ↩

« Vers la fin de novembre, voyant que les réparations de ma chaumière n'avançaient pas, je pris le parti de les aller surveiller. Nous arrivâmes le soir à la Vallée. Nous ne suivîmes pas la route ordinaire; nous entrâmes par la grille, au bas du jardin. La terre des allées, détrempée par la pluie, empêchait les chevaux d'avancer; la voiture versa. Le buste en plâtre d'Homère, placé auprès de Mme de Chateaubriand, sauta par la portière et se cassa le cou ; mauvais augure pour les Martyrs dont je m'occupai alors.

» La maison, pleine d'ouvriers qui riaient, chantaient, cognaient, était chauffée avec des copeaux et éclairée par des bouts de chandelle; elle ressemblait à un ermitage illuminé la nuit par des pèlerins dans les bois.

» Charmés de trouver deux chambres passablement arrangées et dans l'une desquelles on avait préparé le couvert, nous nous mîmes à table. Le lendemain, réveillé au bruit des marteaux et des chants des colons, je vis le soleil se lever. J'étais dans des enchantements sans fin; sans être Mme de Sévigné, j'allais, muni d'une paire de sabots, planter mes arbres dans la boue, passer et repasser dans les mêmes allées, voir et revoir tous les petits coins, me cacher partout où il y avait une broussaille, me représentant ce que serait mon pare dans l'avenir, car alors l'avenir ne manquait point.

» Je fis quelques additions à la chaumière. l'embellis sa muraille de briques d'un portique soutenu par deux colonnes de marbre noir et deux cariatides de femmes de marbre blanc; je me souvenais d'avoir passé à Athènes. Mon projet était d'ajouter une tour au bout de mon pavillon; en attendant, je simulai des créneaux sur le mur qui me séparait du chemin. »

Ce fut dans un pavillon qui existe encore1 que les Martyrs furent achevés, ainsi que l'Itinéraire de Paris à Jérusalem, et les Mémoires commencés.

(1) Cette propriété fut d'abord achetée par M. le vicomte de Montmorency; elle appartient actuellement à M. le duc de la Rochefoucauld-Bisaccia. ↩

Mais bientôt les fatigues du long voyage d'Orient se firent sentir, et le grand auteur tomba sérieusement malade.

« Quand, dit-il2, je me sentais tomber en faiblesse, ce qui m'arrivait souvent, je disais à Mme de Chateaubriand : « Soyez tranquille, je vais revenir. » Je perdais connaissance, mais avec une grande impatience intérieure, car je tenais, Dieu sait à quoi. J'avais aussi la passion d'achever ce que je croyais, et ce que je crois encore être mon ouvrage le plus correct3. »

(2) Mémoires d'outre-tombe, t. II. ↩

(3) Les Martyrs. ↩

En 1811 eut lieu la publication de l'Itinéraire de Paris à Jérusalem; ce tut cette même année que M. de Chateaubriand fut nommé à l'Institut, en remplacement de M. Chénier. Nous ne rentrerons pas dans le détail des difficultés survenues à M. de Chateaubriand, difficultés que sentit vivement la compagne de sa vie; mais toujours ferme dans le chemin du devoir et de l'abnégation, elle accepta avec courage ces grandes vicissitudes.

Le nouvel élu ne siégea jamais à l'Académie1, mais un ordre du préfet de police l'invita à s'éloigner de Paris. Dans la modération de cette mesure, la main et le courage de ses chers amis se faisaient encore sentir.

(1) Voir Chateaubriand, sa vie et ses écrits, par F. de Bona, p. 130 et suivantes. ↩

M. et Mme de Chateaubriand se retirèrent à Dieppe; le séjour heureusement y fut court, et pendant les dernières et terribles guerres de l'empire, nous les retrouvons à la Vallée, où ils vivaient fort simplement.

Dans la lettre qui suit, on remarquera un passage très spirituel, taisant allusion aux belles dames que la chère vicomtesse n'aimaient guère ; nous verrons aussi qu'elle se plaisait moins que son mari dans la solitude de la Vallée.

M. Joubert

« La Vallée-au-Loup, 1812.

» La campagne n'est pas soutenable ; pas une feuille, pas un brin d'herbe. Florette est plus bête que jamais, et le bel André nous mettra bientôt à la porte. De quoi vous parlerai-je? de la pluie et du beau temps ? Du beau temps, il n'en est pas question, il fait un temps horrible ; pour la pluie, nous savons ce qu'en dire, car, Dieu merci ! elle n'a pas cessé de tomber depuis que nous sommes dans la Vallée ; ce qui nous rend assez tristes et maussades, et nous fait pousser quelques soupirs vers Paris.

» Dans quinze jours nous y serons, j'espère; ce qui me fera plaisir, je l'avoue à vous seulement, car comment oser dire que je m'ennuie à Val-de-Loup avec M. de Chateaubriand. Je me ferais arracher les yeux par une dizaine de femmes, et le cœur même, si après un tel aveu elles me soupçonnaient d'en avoir un. Le Chat ramage des vers par le mauvais temps ; quand la pluie cesse, il vole à ses chers arbres, qu'il plante et déplante tant qu'il peut. Pour moi, je ne suis occupée tout le jour qu'à souffler un feu de souches qui ne brûlent pas.

A m. Joubert

« La Vallée-au-Loup, 12 juin 1812.

i Vous devriez bien m'écrire une lettre; il y a tantôt mille ans que je n'ai reçu un mot de vous. Les Madames n'en pourraient pas dire autant ; cependant vous suez sang et eau pour leur tourner des phrases à leur manière, tandis qu'il ne vous en coûte seulement pas la plus petite transpiration pour m'en faire à la mienne. Que dit Mme Joubert de cela? Je parie qu'elle ne met point son veto sur notre correspondance ; elle sait trop qu'elle ne peut coûter tout au plus qu'une pauvre feuille de papier, mais que des cahiers ne suffisent pas pour la rue saint-Dominique et des rames pour la rue de Grenelle. .

Il est temps de noter ici un usage très répandu et très commun dans les cercles intimes de la société du xvi siècle; nous voulons parler des surnoms que l'on se donnait. Ce fut ainsi que M. de Chateaubriand était familièrement surnommé le Chat, soit par abréviation de son nom, soit à cause de son écriture illisible et détestable.

Mme de Chateaubriand était la Chatte.

MM. de Chênedollé et Guéneau de Mussy, sans doute à cause de la mélancolie de leur caractère, étaient appelés, le premier le Corbeau de Vire et le second le petit Corbeau.

M. de Fontanes, ayant dans sa petite taille quelque chose de ramassé et d'athlétique, était surnommé le Sanglier d'Erymanthe.

Mme de Staël, le Léviathan.

Mme de Vintimille, Mauvais Cœur.

La pauvre Me de Beaumont avait le poétique surnom d'Hirondelle.

M. Joubert, grand promeneur, le Cerf.

Sa femme, pleine d'intelligence et de bonté, mais parfois un peu sauvage, acceptait volontiers celui de Loup.

Quelquefois aussi M. de Chateaubriand, en souvenir de son voyage d'Amérique, était plaisamment appelé l'illustre Corbeau des Cordillières.

Ceci était nécessaire pour l'intelligence de ce qui va suivre. « Car à côté des lettres proprement dites, écrit M. de Raynal, se trouvent beaucoup de billets sans date, où se montrent au vif l'esprit de Mme de Chateaubriand et son affection pour M. et Me Joubert. Les uns paraissent écrits de la Vallée-au-Loup ; les autres étaient de petites lettres du matin, envoyées par un domestique. Mme de Chateaubriand excelle dans les badinages épistolaires ; on y trouve le sel gaulois, et jusque dans les billets les plus ordinaires où semble somnoler une verve engourdie, on sent, sous la bonhomie, percer la grille de la malice. »

A m. Joubert

« Le samedi.

» Nous allons lundi à Paris. Voulez-vous nous donner à dîner ? Un peu de choux pour moi, rien du tout pour le Chat. Mais nous verrons sans doute le Gerf demain. Est-il raccommodé avec Mme de Vintimille ?

iAdieu, je suis malade aujourd'hui, je vais me ménager pour lundi, afin d'être douce et charmante. »

A Mme Joubert

« Ne sortez pas pour moi; mais si vous sortiez ce matin, comme je suis à quatre pas de vous, vous seriez bonne de venir me voir un petit moment.

» Je suis dans mon lit, bien malade et avec trente-six mille idées dans la tête, que je serais bien aise de faire passer dans la vôtre. »

A m. Joubert

« Le mardi.

» Pourquoi M. Joubert est-il venu hier au soir? Il m'avait assuré le matin qu'il ne sortirait pas de la journée. Voilà à présent qu'il devient capricieux. Sil n'y prend garde, en peu il me ressemblera à faire peur; car on ne saurait se dissimuler qu'il est déjà hargneux et haineux comme moi.

A m. Joubert

« Sortirez-vous ce matin? Si vous ne sortez pas, j'irai mourir chez vous, car je suis vraiment à l'agonie. J'ai trois rages, l'une de tête, l'autre d'estomac, et la troisième contre une méchante femme que je voudrais étrangler.

A m. Joubert

« Je suis horriblement enrhumée, c'est vous qui en êtes cause; si je vous avais trouvé hier au soir en rentrant au coin de mon feu, je n'aurais pas été taire une visite à une dame qui se chauffait avec des briquettes qui ne chauffent point et qui ont une odeur insupportable, et cela en sortant de chez Me D..., où le dîner, le parler et le foyer étaient à la glace.

A m. Joubert

« Il me paraît que nous sommes fâchés; il n'y a pas grand mal à cela; mais ce qui m'embarrasse, c'est comment nous ferons pour nous raccommoder, car nous avons tous les deux tort. En attendant, détestons-nous donc, rien de mieux ; mais voyons-nous pour avoir le plaisir de nous le dire. »

A m. Joubert

« M. de Chateaubriand est ce matin tout attendri sur votre compte. Je ne sais pourquoi ; mais afin de calmer sa tristesse et puisque vous ne pourrez pas venir ce soir, il faut absolument que vous veniez dîner avec nous. Vous ferez maigre ou gras, comme vous voudrez ; nous dînerons avant cinq heures ; vous vous promènerez jusqu'à sept, et à huit vous serez prêt à danser une courante avec Mme de Boisseron. Nommez votre plat de fantaisie.

A Mme Joubert

Mon Chat n'est bon à rien, pas même à manger les souris. Il devait aller hier réclamer le Cerf et le sommer de venir manger le plus excellent des foies de veau ; point du tout : il est allé courir, de madame en madame, jusqu'à cinq heures, et ne s'est souvenu de sa commission qu'au moment où mes grandes fureurs ont éclaté contre lui et contre votre époux sans foi. Écoutez : je m'habille tout de rouge comme le khalife Haroun, et je dis que, si le Cerf ne vient pas demain partager avec nous le fardeau de Frisell, je ferai raser sa maison, pour n'y plus mettre le pied. Qu'il ne mette pas sa gourmandise en avant, parce que nous aurons un fort mauvais dîner ; mais, pour passer le temps, je lui conterai trois histoires que je sais depuis hier. Clausel sera des nôtres. Et vous, chère dame? Vous savez qu'il y a du plaisir à vous avoir, parce qu'on n'est pas gourmand chez vous? »

Voici encore deux lettres qui nous semblent être de cette époque.

A m. Joubert

« Paris, 11 novembre 1813.

« La paix paraît rétablie pour l'instant dans notre cuisine; mais vous savez qu'il n'y a que des trêves entre les ennemis domestiques. Ceux qui gouvernent les Etats sont à mon avis bien de petites gens auprès des femmes qui savent gouverner leur maison. Honneur et louange à Mme Joubert !

» Je vous dirai que j'ai été voir la Présidente1. Elle était plus impertinente et par conséquent plus aimable que jamais. Elle m'a d'abord reçue plus que froidement, et m'a quittée en m'assurant que j'étais la femme du monde qu'elle aimait le plus. Vous savez comme moi ce que cela signifie. Je l'ai trouvée environnée de broderies, de chapeaux, de châles, de souliers, etc. ; elle ne rêvait qu'opéra, musique, promenade et bal. Elle a pris la harpe en fureur et en joue sept heures par jour. Au milieu de toutes ces mondanités, elle m'a assuré qu'elle ne respirait que solitude, et qu'elle avait pendant six mois hermétiquement fermé la porte à tous les sots qu'elle serait obligée de recevoir cet hiver. Du reste, elle m'a beaucoup demandé de vos nouvelles ; il faut que vous soyez terriblement bien sur ses papiers. Je ne saurais vous dire si vous êtes aussi bien sur ceux de Mme de Coislin. Elle ne pense plus à autre chose qu'aux Cosaques, dont elle a une peur horrible. M.... Bibiloff, Odicoff, Linckoff?... Prussien, lui a dit que les barbares se portaient à des excès qui font frémir notre jeune voisine. Vale et me ama »

(1) « Nous avions cru pouvoir appliquer ce portrait, dit M. de vait bien seule. Raynal, à une femme dont le mari était alors grand chambellan et président du Corps législatif, et qui était elle-même en relation avec Mme de Chateaubriand ; mais des doutes nous sont survenus, et l'original reste à découvrir d'une manière certaine. » ↩

Voici encore une autre lettre de la solitude d'Aulnay, qui prouve que Mme de Chateaubriand s'y trou-

» La Vallée, vendredi soir.

» Le Chat est revenu mardi de Verneuil, et il en est reparti aujourd'hui pour Chanday, chez Mme de Caumont. Il y trouvera Mme d'Aguesseau; il ne vaudra rien à son retour. Pour moi, je m'ennuie à mourir dans ma chère solitude ; je n'y ai d'autre occupation que de m'inquiéter et d'avoir peur, occupation au surplus dont je m'acquitte à merveille. Si vous étiez une personne comme une autre, c'est-à-dire comme une autre meilleure que vous, vous Mme Joubert et le petit monstre, vous viendriez me voir dimanche, lundi même ; c'est le jour que le Chat revient du sabbat, et il ne serait pas fâché de vous trouver ici à son arrivée. Ah! que tous ces jours-ci j'ai regretté mon serviteur Clausel; car vous le savez, hors le lundi qu'il consacrait aux affaires de sa province, le mardi à Cambacérès, le mercredi à M. de Montesquiou, le jeudi au cercle, le vendredi à l'abstinence, le samedi à la pénitence et le dimanche à Dieu, le reste de son temps était à mon service.

» Si vous venez, je vous conterai deux jolies histoires; de plus, vous me ferez un grand et très grand plaisir. Je vous enverrai le cabriolet; ainsi ne vous mettez point en peine d'une voiture. Quel jour le voulez-vous ?

» Ma chère Me Joubert, venez; c'est à vous que je me recommande. »