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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand Chapitre I. Enfance de Chateaubriand. - Voyage en Amérique. - Les Natchez

Livre premier — La jeunesse et la poésie

Chapitre I. Enfance de Chateaubriand. - Voyage en Amérique. - Les Natchez

Chateaubriand · 36 min de lecture · p. 15–51 · chapitre 3 sur 12

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Didier, 1865, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Essai sur les Révolutions.

Le 18 avril 1802, jour de Pâques, le Premier Consul se rendait solennellement à Notre-Dame, pour y célébrer par un Te Deum, avec la paix générale rendue à la France et au monde par le traité d'Amiens, le rétablissement du culte catholique.

Le grand politique avait bien senti la nécessité de replacer la religion à la base de cette société nouvelle, qu'il essayait de reconstruire avec les débris du passé. Il rouvrait les églises au culte. Mais qui rendra à la France elle-même le goût de cette religion depuis si long-temps insultée, dédaignée? Qui en réveillera les pieux souvenirs ? Qui ranimera ces édifices déserts et muets? Qui restituera à ces sanctuaires profanés leur charme pénétrant et leur solennelle poésie? La France nouvelle, tout imprégnée de l'esprit de Voltaire, a grandi dans la haine du Christ : elle a été instruite à ne voir dans le catholicisme qu'un fanatisme ténébreux, qu'il fallait détruire, pour affranchir l'esprit humain et seconder la civilisation du monde. La Révolution, en infligeant aux fils du xvI® siècle une leçon cruelle, ne les avait point ramenés pour cela aux idées chrétiennes : on en était séparé par trop de préjugés. Qui rapprendra donc à ces âmes égarées la route du temple? Qui réconciliera la France avec la religion de ses pères ? La plupart des prêtres, ceux surtout qui étaient la saveur et la vertu du clergé de France, ont été dispersés par la mort ou l'exil. Mais voilà qu'en leur absence, un jeune homme, rentré lui-même de la veille dans son pays, fait entendre soudain sa voix éloquente; sur ces ruines du passé, il apparaît comme un génie imprévu, solitaire, mélancolique; il a détaché la harpe de Sion des saules de Babylone, et il attendrit les bords de l'Euphrate au doux nom de Jérusalem, dont il rappelle les pieux souvenirs et les fêtes sacrées.

Le jour même où la France célébrait la restauration du culte catholique, le Moniteur annonçait la publication du Génie du Christianisme de Chateaubriand.

Nulle œuvre alors ne pouvait être plus opportune. C'était, après Voltaire, l'éclatante réparation faite par l'esprit français à la civilisation chrétienne. Car, dans son éloquente apologie, le jeune écrivain montrait qu'au lieu d'accuser l'Église de retenir les peuples dans l'ignorance et la barbarie, c'était à sa doctrine sainte et à ses institutions que le monde était redevable, non-seulement de tous les bienfaits de la civilisation moderne, mais encore de tous ses progrès dans les arts et dans les sciences. Il faisait partout sentir l'inspiration généreuse du Christianisme ; il relevait la croix sur toutes les avenues de l'esprit humain, où elle avait été abattue. Mais, en même temps, il redisait avec un charme infini les souvenirs du culte, le retour des fêtes aimables ou pathétiques de l'Église, et leurs pieuses cérémonies, ou encore les émotions religieuses de la nef antique, et la poésie des dévotions populaires : il s'attachait ainsi à raviver au fond des cœurs mille impres - sions d'enfance d'une douceur souveraine et d'une pénétrante mélancolie. A ces temples désolés le poëte rendait une voix, à ce culte désaccoutumé son âme, à la F'rance encore imprégnée de l'esprit de Voltaire le respect tout au moins, en attendant la foi pour cette religion ressuscitée.

Comment cet apôtre inattendu du Christianisme et de l'art avait-il donc échappé à la contagion de son siècle? Je veux bien que son éducation domestique, sur les genoux d'une mère chrétienne, ait laissé dans son âme des traces profondes, et que la Révolution, en le jetant de bonne heure hors de France, ait protégé l'originalité de son génie. Mais, tout en faisant la part des circonstances pour expliquer les tendances de son talent, c'est dans le fond même de son caractère et dans les intimes instincts de son cœur ardent, mais concentré, solitaire et triste, qu'il faut chercher le secret de sa vocation imprévue. Aussi voulons-nous remonter curieusement la vie de cet homme extraordinaire, qui vient d'apparaître avec tant d'éclat au seuil de notre siècle. Ainsi ce grand fleuve du Nil, qui ne se montre aux regards des hommes que dans la puissance et la majesté de son cours, a toujours inspiré aux voyageurs le désir de visiter les montagnes où il cache ses sources mystérieuses.

François-René de Chateaubriand est né à Saint-Malo, le 4 septembre 1768; et sa première enfance a été bercée aux mélancoliques murmures de cette mer orageuse, sur laquelle la sombre ville semble flotter comme un nid d'orfraies. De là sa famille se transporte bientôt dans le vieux manoir de Combourg, où l'enfant va grandir négligé et comprimé tout ensemble entre un père morose et redouté et une mère tendre et grondeuse. Ce sombre donjon, hanté par de rares visiteurs, sera la vraie patrie de son génie naissant et de son cœur : c'est là que, de bonne heure, errant et amoureux de la solitude, il se livre en liberté aux fantaisies de son humeur rêveuse et aux ardeurs passionnées de sa jeune âme, dont cette vie étroite et maussade n'a fait que concentrer la flamme sans objet. La seule distraction de ces journées taciturnes, c'est, le soir, quand le père s'est retiré dans sa tour, d'écouter au coin de l'âtre quelques-unes de ces merveilleuses légendes de revenants ou de chevaliers, dont la Bretagne foisonne.

Quelque triste et austère pourtant qu'ait été son enfance, René ne quittera qu'avec regret ses courses vagues sur la bruyère, quand, pour suivre ses études, il ira s'enfermer d'abord au collége de Dol, et ensuite au collége de Rennes. Comme tout cadet de Bretagne, il est destiné à entrer dans la marine royale. Mais il préfère à Bezout son Virgile, et surtout le quatrième livre de l'Énéide, où il savoure ardemment les pressentiments des passions ; et chaque année il n'aspire qu'à revenir aux vacances couver ses lectures troublantes et ses rêves d'adolescent dans sa chère retraite de Combourg : car c'est là qu'il a été saisi par le charme de la rêverie solitaire, et qu'il s'est accoutumé à se livrer au démon de son cœur.

Pourlui d'ailleurs le donjon paternel s'anime de la présence d'un doux génie, la sœur de son âme, la triste et gracieuse Lucile, comme lui mélancolique, et pour laquelle il a éprouvé dès son enfance la plus délicate affection. Cette sœur charmante, qui nous apparaît comme le type virginal de l'Amélie de René, et que le poëte comparait plus tard dans sa beauté rêveuse à un génie funèbre, partageait les goûts poétiques comme les promenades de son jeune frère. Elle fut sa première Muse, elle avait deviné en lui l'instinct du poëte, et l'invita à s'y livrer .

I Dans ses Mémoires d'outre-tombe, le poète est revenu avec complaisance sur les souvenirs de cette jeunesse rêveuse. Assurément, en le suivant à travers ces ardentes fantaisies de son imagination, tour à tour se cherchant et se fuyant lui-même dans un isolement orageux, on pénètre de plus en plus dans le mystère de son âme et dans le chaos d'où sortira son génie. Mais, pour retrouver dans leur première candeur les impressions de ses jeunes années, à ce roman tardif et composé je préfère encore le poëme plus voisin et si transparent de René, où l'écrivain s'est révélé à nous une première fois, sous un rayon idéal sans doute, mais qui est peut-être encore le plus vrai. Chaque automne je revenais au château paternel situé au milieu des forêts, près d'un lac, dans une province reculée. - Timide et contraint devant mon père, je ne trouvais l'aise et le contente-

L'heure cependant est venue de prendre un état. Le jeune Breton va chercher à Brest son brevet d'aspirant de marine; mais le brevet n'arrive pas. En attendant, il s'arrête à contempler tout le jour cet Océan immense et orageux, son idole et son image. Chaque vaisseau qui s'éloigne sans lui ne fait qu'irriter encore ses instincts de voyageur. - Partira-t-il enfin ?

Mais non; son désir s'est usé dans l'impatience de l'attente; déjà sa mobile nature l'entraîne ailleurs. Dans l'intervalle, le souvenir de Combourg l'a ressaisi. Il renonce à la marine. i ment qu'auprès de ma sœur Amélie. Une douce conformité d'humeurs et de goûts m'unissait étroitement à cette sœur : elle était un peu plus âgée que moi. Nous aimions à gravir les coteaux ensemble, à voguer sur le lac, à parcourir les bois à la chute des feuilles : promenades dont le souvenir remplit encore mon âme de délices. O illusions de l'enfance et de la patrie, ne perdez-vous jamais vos douceurs! - Tantôt nous marchions en silence, prêtant l'oreille au sourd mugissement de l'automne, ou au bruit des feuilles séchées que nous traînions tristement sous nos pas : tantôt, dans nos jeux innocents, nous poursuivions l'hirondelle dans la « prairie, l'arc-en-ciel sur les collines pluvieuses : quelquefois aussi nous murmurions des vers que nous inspirait le spectacle de la nature. Jeune, je cultivais les muses : il n'y a rien de plus poétique dans la fraîcheur de ses passions, qu'un cœur de seize années. Le matin de la vie est comme le matin du jour, plein de pureté, d'images et d'harmonie. » (René, p. 131.) Il complétera ses études à Dinan pour être prêtre. L'Église l'appelle : c'est le vœu de sa famille ; il croit que c'est la vocation de son âme.

Ici encore vous vous trompez, jeune homme. La Muse vous a marqué au front : le démon de la poésie ne vous lâchera pas. René porte à Dinan sa vague et ardente fantaisie. Combourg d'ailleurs est trop voisin de Dinan. Le poëte y revient sans cesse, pour y reprendre cette vie de rêverie effrénée, qu'il devait plus tard décrire avec tant de charme, jusqu'à ce qu'on s'accoutume à l'y laisser errer à son gré. Il s'y enfonce, il s'en enivre. Séduction dangereuse! Quand on s'est abandonné à l'imagination, et qu'on a goûté de ce poison de la chimère, on ne saurait plus s'accommoder des conditions ordinaires de la vie, et descendre sans ennui aux devoirs de la terre. Est-ce donc à ce prix que la vision de l'idéal nous est donnée? Pour avoir entrevu un instant le ciel dans vos rêves, ô poëte, vous payerez désormais de votre bonheur ici-bas ce don de la Muse : pour vous, il n'y aura plus en ce monde que désenchantement.

On pourrait, dans l'épisode de René, suivre l'histoire intime du jeune Chateaubriand à cette époque. Il s'y est raconté lui-même : c'est sa vie, au dehors si vide d'événements, au dedans si pleine d'émotions et de pensées ; c'est son imagination prématurée et dévorante, qui a tout senti avant l'expérience, tout épuisé avant d'avoir joui, tout consumé dans la première fleur et la jeune espérance de la vie'. Rien n'use cependant les forces de l'âme, comme cette agitation dans le vide. Si le désenchantement précoce, qui en est le fruit, a ramené parfois certaines âmes des plaisirs et des ambitions subalternes de la terre au goût anticipé des choses du ciel et à l'amour du divin objet qui seul peut remplir notre cœur, malheur à ceux, au contraire, que consume

I « On m'accuse d'avoir des goûts inconstants, de ne pouvoir jouir longtemps de la même chimère, d'être la proie d'une imagination qui se hâte d'arriver au fond de mes plaisirs, comme si elle était accablée de leur durée; on m'accuse de passer toujours le but que je puis atteindre : hélas ! je cherche seulement un bien inconnu, dont l'instinct me poursuit. Est-ce ma faute, si ce qui est fini n'a pour moi aucune valeur? Cependant je sens que j'aime la monotonie des sentiments de la vie ; et si j'avais encore la folie a de croire au bonheur, je le chercherais dans l'habitude. s (René, p. 154.) cette nostalgie de l'idéal, et à qui la foi a manqué pour éclairer leur désir inquiet! Convives blasés au début de la vie, après avoir vidé la lie de la coupe du premier trait, ils n'ont plus qu'à mourir. « Je crois, disait Chateaubriand, que je me suis ennuyé dès le ventre de ma mère. » Il n'avait pas vingt ans, que, triste et dégoûté de tout et de lui-même, il essaya d'en finir avec la vie. Il allait tourner son fusil contre sa poitrine, quand l'arrivée d'un garde-chasse le sauva de cette tentation coupable. Une maladie mortelle, qui suivit, acheva de le rendre à lui-même '.

Mais surtout une carrière allait s'ouvrir à son activité. Au moment où il se décidait à retourner à Saint-Malo, dans le dessein de s'embarquer pour les Grandes-Indes, il reçoit un brevet de sous-lieutenant pour le régiment

I « Ce dégoût de la vie, que j'avais ressenti dès mon enfance, revenait avec une force nouvelle. Bientôt mon cœur ne fournit plus d'aliment à ma pensée; et je ne m'apercevais de mon existence que par un profond sentiment d'ennui. - Je luttai quelque temps contre mon mal, mais avec indifférence et sans avoir la ferme résolution de le vaincre. Enfin, ne pouvant trouver de remède à cette étrange blessure de mon cœur, qui n'était nulle part et qui était partout, je résolus de quitter la vie. » (René, p. 159.) de Navarre, alors en garnison à Cambrai. Il restera en France. Bientôt même nous verrons le jeune officier mêlé à la société la plus brillante de Paris, et y aspirant avec ardeur l'esprit du siècle. La gloire était alors aux lettres. Le fils de la Bretagne s'essaye dans une idylle insérée dans l'Almanach des Muses. Il se lie avec Fontanes d'une amitié que l'exil devait encore resserrer. Il voit Parny, Chamfort, Ginguené, Laharpe, qui l'accueille avec bienveillance. Mais surtout il se sent entraîné de préférence par sa nature religieuse et mélancolique vers Bernardin de Saint-Pierre.

Jeune, comme il est encore, il courait grand risque de perdre quelque chose de sa saveur originale au milieu de cette société de beaux esprits compassés et dans cette atmosphère artificielle. Mais il n'en aura pas le temps. Voilà en effet que déjà la tempête s'annonce à l'horizon, qui va rompre ce cercle de gens de lettres et disperser à tous les vents ces héritiers de Rousseau et de Voltaire. Déraciné lui-même de son pays par l'ouragan, il sera forcé de faire souche à part. C'est au désert; c'est dans ses dix années d'exil et de malheur solitaire, que le poëte errant achèvera de mûrir son génie et de devenir entièrement lui-même.

La Révolution éclate sans solliciter son ambition. L'heure de la politique n'est pas venue pour lui ; les problèmes alors agités n'ont pas encore passionné son âme. A ce moment en effet, disciple de Rousseau, au milieu de ces raffinés, il ne rêvait que la vie sauvage.

Indifférent à ce qui se passe autour de lui, mais ressaisi soudain de la passion des voyages, il part pour l'Amérique du Nord. On sait combien ces explorations étaient en vogue sous le règne de Louis XVI : les succès et les malheurs de Cook et de la Peyrouse avaient enflammé encore les imaginations. En partant, Chateaubriand croyait aller à la recherche du passage polaire au nord-ouest du continent américain. Mais, en réalité, et sans s'en rendre compte, il fuyait surtout la vie du monde, dont il était déjà las '. Le jeune rêveur des

' « Je voulus me jeter pendant quelque temps dans un monde qui « ne me disait rien et qui ne n'entendait pas. Mon âme, qu'aucune grèves de la Bretagne était mal à l'aise au milieu des mœurs frivoles et de l'élégante corruption des salons de Paris : il y étouffait ; il avait hâte d'aller chercher dans les savanes du nouveau monde, avec des sensations nouvelles, un champ illimité pour son imagination '. Aussi ne s'arrêtera-t-il guère aux villes passion n'avait encore usée, cherchait un objet qui pût l'attacher : mais je m'aperçus que je donnais plus que je ne recevais. Ce n'était ni un langage élevé, ni un sentiment profond qu'on demandait de moi; je n'étais occupé qu'à rapetisser ma vie, pour la mettre au niveau de la société. Traité partout d'esprit romanesque, honteux du rôle que je jouais, dégoûté de plus en plus des choses et des hommes, je pris le parti de me retirer. » (René, p. 151.)

* Combien le jeune vagabond, qui avait grandi solitaire et indomptable sur les falaises de l'Océan ou au milieu des bruyères de Combourg, était mal à l'aise dans les salons de Paris et avait hâte d'échapper aux servitudes de la vie sociale, on le sent à l'ivresse avec laquelle son âme va bientôt se dilater à la liberté du désert et se plonger dans l'indépendance de la vie sauvage.

« Lorsque, dans mes voyages parmi les nations indiennes du Canada, je quittai les habitations européennes, et me trouvai, pour la première fois, seul au milieu d'un océan de forêts, ayant pour ainsi dire la nature entière prosternée à mes pieds, une étrange révolution s'opéra dans mon intérieur. Dans l'espèce de délire qui me saisit, je ne suivais aucune route : j'allais d'arbre en arbre, me disant en moi-même : Ici, plus de chemins à suivre, plus de villes, plus d'étroites maisons, plus de présidents de républiques, de rois, surtout plus de lois et plus d'hommes. Des hommes? si : quelques bons sauvages qui ne s'embarrassent de moi, ni moi d'eux : qui, comme moi encore, errent libres où la pensée les mène, mangent quand ils veulent, dorment où et quand il leur plait. Et pour essayer si j'étais enfin rétabli dans mes droits oriaméricaines. A peine a-t-il salué Washington, et visité près de Boston le premier champ de ginels, je me livrais à mille actes de volonté qui faisaient enrager le grand Hollandais qui me servait de guide, et qui dans son âme me croyait fou. » (Essai sur les Révol., II° part., chap. LVII.)

Les premières scènes de la Révolution, dont il avait été témoin, n'avaient fait que lui inspirer une aversion plus forte encore pour la vie des civilisés. L'éruption l'avait surpris, sans qu'il y fût préparé. Il fuyait surtout la Révolution, parce qu'il n'était pas encore en état de prendre un parti. Son bon sens condamnait l'ancien régime, et il répugnait aux violences par lesquelles s'inaugurait le régime nouveau. Il ne voulait ni émigrer, ni servir la Révolution : cependant son indécision douloureuse l'exposait aux attaques des partis contraires. « Dès ma jeunesse, dit-il à ce sujet, mon impartialité politique ne plaisait à personne. » C'est pour finir cette lutte et échapper aux tour~ ments de sa propre irrésolution, qu'il se réfugie au désert. Il va de« mander aux sauvages la solution du problème politique.

« Si c'est la vérité politique que nous cherchons, dit-il, elle est facile à trouver. Ici, un ministre despote me bâillonne, me plonge au fend des cachots, où je reste vingt ans sans savoir pourquoi ; échappé de la Bastille, plein d'indignation, je me précipite dans la démocratie : un anthropophage m'y attend à la guillotine. Le républicain, sans cesse exposé à être pillé, volé, déchiré par une populace furieuse, s'applaudit de son bonheur; le sujet, tranquille esclave, vanie les bons repas et les caresses de son maître. -- O homme de la nature, c'est toi seul qui me fais me glorifier d'être homme ! Ton cœur ne connaît point la dépendance; tu ne sais ce que c'est que de ramper dans une cour ou de caresser un tigre populaire. Que l'importent nos arts, notre luxe, nos villes? As-tu besoin de spectacle, tu te rends au temple de la nature, à la religieuse forêt; les colonnes moussues des chênes en supportent le dôme antique; un jour sombre pénètre la sainte obscurité du sanctuaire: et de faibles bruits, de légers soupirs, des chants plaintifs ou mélodieux circulent sous les voûtes sonores. On dit que le sauvage ignore la douceur de la vie. Est-ce l'ignorer, quede n'obéir à personne, que d'être à l'abri des révolutions, que de bataille de la liberté, qu'il court aux vieilles forêts, où l'homme n'a pas encore imprimé sa trace ; il s'enivre du désert. « Le ciel est pur sur ma tête » (s'écrie-t-il dans une sorte d'hymne triomphal, où le fier fils d'Adam prend, avec une sauvage allégresse, possession de la solitude et de son indépendance), « l'onde limpide sous mon canot qui fuit devant une légère brise..... Liberté primitive, je te retrouve enfin ! Je passe comme cet oiseau qui vole devant moi, qui se dirige au hasard, et n'est embarrassé que du choix des ombrages. Me voilà tel que le Tout-Puissant m'a créé, souverain de la nature, porté triomphant sur les eaux, tandis que les habitants des fleuves accompagnent ma course, que les peuples de l'air me chantent leurs hymnes, que les bêtes de la terre me saluent, que les forêts courbent leur cime sur mon passage. Est-ce sur le front de l'homme de

e n'avoir ni à avilir ses mains par un travail mercenaire, ni son âme par un métier encore plus vil, celui de flatteur! N'est-ce rien que de pouvoir se montrer impunément toujours grand, toujours fier, toujours libre, et de ne point connaître les odieuses distinctions de l'état civil? » (Essai, II° part., chap. I.VI.) la société ou sur le mien, qu'est gravé le sceau immortel de notre origine1 ? n

1 Voyage en Amérique, 1, p. 68. ↩

A ces accents on reconnaît l'élève de Rousseau. Nourri des chimères du maître sur l'innocence et le bonheur de la vie sauvage, et comme lui accusant la civilisation des misères et des vices de l'homme, le jeune voyageur brûlait du désir de visiter au fond de leurs retraites les restes mélancoliques de la population indigène, ces tribus de Natchez, de Hurons, de Muscogulges, chez lesquels il se flattait de retrouver les premiers rudiments de la société humaine, et de voir se réaliser les théories abstraites du Réveur solitaire. - Peut-être même caressait-il déjà dans sa pensée le projet d'une vaste épopée de la vie sauvage, destinée à éclipser les pauvres Incas de Marmontel, et songeait-il pour cela à faire sa palette à travers les forêts vierges du nouveau monde. Ou peut-être encore ce dessein ne lui vint-il qu'au spectacle de cette nature et de ces mœurs si neuves pour lui.

Quoi qu'il en soit, le passage polaire fut bientôt oublié. Le poëte est chose légère, aile, sacrée, a dit Platon. Sait-il lui-même où son instinct l'entraîne? A-t-il la conscience de lui-même ? Un Dieu le possède à son insu et le mène. Déjà René ne songe plus qu'à savourer cette poésie nouvelle, que lui ont révélée l'Océan et le désert. Il aime à s'égarer dans les vastes solitudes de ces forêts aussi vieilles que le monde, ou au bord des grands fleuves coulant majestueusement à travers la savane silencieuse1 I. C'est avec piété, avec amour, que le poëte en contemple les beautés mystérieuses, qu'il en recueille les soupirs, qu'il en écoute à toutes les heures de la nuit et du jour la voix intime qui parle à son âme. Son Journal nous redit avec un charme singulier ces longues nuits passées sous le dôme des bois à considérer dans une poétique extase les rayons de la lune glissant à travers le feuillage, et les rouges reflets du bûcher qui s'éteint, ou à épier les lointains murmures de l'orage, les gémissements du vent, le réveil de la nature au matin. Ces vagues mélodies bercent doucement les songes de ses nuits. Ne craignez pas qu'il se lasse de son isolement. Déjà il n'est plus seul : déjà il porte avec lui au désert tout un monde enchanté de figures romanesques, de chers fantômes, qui partout l'accompagnent, et qui commencent à s'animer dans son imagination d'une vie immortelle1. Déjà dans ce merveilleux cortége j'entrevois Réné, l'Européen fatal, qui se fuit vainement à travers les déserts du nouveau monde, et la douce Céluta, sa triste épouse, et la fière Atala, et le vieux Sachem aveugle, qui conte à René ses funestes amours. Car c'est là sans doute que Chateaubriand a conçu son Iliade sauvage des Natchez, qu'il devait reprendre plus tard pour essayer de l'amener à un art plus parfait, mais qui ne pourra jamais être considérée que comme une puissante ébauche, trop semblable dans sa confusion gigantesque au désordre de ces forêts vierges où elle a été enfantée.

1 Aller, toujours aller, entraîné par la soif insatiable de l'infini à la poursuite de sensations nouvelles, inconnues, immenses, voilà la vague ardeur qui partout respire dans son Voyage en Amérique, et qu'on retrouve encore inassouvie dans mainte page de l'Essai sur les Révolutions. Ainsi, après une comparaison entre le Périple d'Hannon et la Relation du capitaine Cook, il ne peut s'empêcher d'envier encore aux anciens leur ignorance, qui leur laissait au moins un univers inconnu à découvrir. Et se rappelant à ce sujet son voyage au Canada: « Lorsque, dit il, je gravissais une montagne, mes regards se portaient toujours à l'ouest, sur les déserts infréquentés « qui s'étendent dans cette longitude. A l'orient, mon imagination « rencontrait aussitôt l'Atlantique, des pays parcourus; et je perdais « aussitôt mes plaisirs. Mais, à l'aspect opposé, il m'en prenait presque aussitôt mal : j'arrivais incessamment à la mer du Sud, de là « en Asie, de là en Europe, de là..... J'eusse voulu pouvoir dire « comme les Grecs : Et là-bas! là-bas! la terre inconnue! la terre « immense! » (Essai, Ire part., chap. XXXV.) ↩

1 Chateaubriand raconte lui-même comment, en voyageant dans ces solitudes sans passé, sans histoire, il a dû, pour en charmer la muette grandeur, les peupler des rêves de son imagination. « Dans « le désert de ma première existence, dit-il, j'ai été obligé d'inventer « des personnages pour la décorer; j'ai tiré de ma propre substance « des êtres que je ne trouvais pas ailleurs et que je portais en moi-Ainsi, j'ai placé des souvenirs d'Atala et de René aux bords de la « cataracte de Niagara comme l'expression de sa tristesse. Qu'est-ce « qu'une cascade qui tombe éternellement à l'aspect insensible de la « terre et du ciel, si la nature humaine n'est pas là avec ses destinées et ses malheurs? S'enfoncer dans cette solitude d'eau et de « montagnes, et ne savoir avec qui parler de ce grand spectacle! Les « flots, les rochers, les torrents, les bois pour soi seul! Donnez à « l'âme une compagne, et la riante parure des coteaux, et la fraîche « haleine de l'onde, tout va devenir ravissant; le voyage du jour, le « repos plus doux de la fin de la journée, le passer sur les flots, le « dormir sur la mousse, tireront du cœur sa plus profonde tendresse. » (Mémoires d'outre-tombe, t. 1, p. 417.) ↩

Dès sa jeunesse, le poëte avait aimé à se nourrir de la Bible et d'Homère : dans ces deux livres, il avait senti et goûté avec une égale adoration la naïveté poétique des mœurs patriarcales, et respiré ce que Fénelon appelle si bien l'aimable simplicité du monde naissant. Là, en effet, non-seulement les croyances et les superstitions, mais les sentiments les plus ordinaires de la vie et les usages domestiques se revêtent naturellement de poésie : là, il semble que l'homme, prenant pour la première fois possession du monde et de lui-même, y porte une vivacité et une candeur d'impression que plus tard il ne retrouvera plus : c'est le charme d'un premier amour. Alors la poésie est partout, on la respire dans l'air, elle embellit toute chose : au lieu d'être le don divin de quelques prédestinés, elle semble le langage ordinaire de tous. Mais la jeunesse du monde, comme celle de l'homme, s'envole pour ne revenir jamais, et avec elle tous ces charmes de grâce printanière.

Après avoir une fois cependant trempé ses lèvres à ces sources vives de la poésie primitive, où ira-t-il désormais, ce fils du siècle de Voltaire, pour retrouver cette simplicité antique, pour retourner à ces premiers jours de l'humanité? Il court au nouveau monde. Voilà ce qu'il va chercher au milieu de ces tribus sauvages, qui semblent retenues dans une enfance éternelle. Il y poursuit l'antiquité, dont il espère réveiller la poésie dans les savanes ou sur les rives du Meschacebé : il y veut rencontrer des scènes bibliques pareilles à celles de Rébecca à la fontaine, ou des tableaux homériques comme celui de Nausicaa lavant aux bords du fleuve les vêtements de son père, le puissant roi des Phéaciens, ou encore celui d'Ulysse partageant sous le toit d'Eumée le lit de feuillage des porchers. On surprend dans Atala, mais bien plus encore dans les Natchez, le dessein de raconter ainsi dans l'antique forme épique les aventures de ces enfants du désert. Le poète, séduit par son imagination, se flatte mème de redire dans la langue figurée des vieux âges les luttes récentes de la France au Canada et dans la Louisiane. Cet essai-des Natchez est l'erreur d'un merveilleux talent. Sans doute on ne saurait assez admirer l'incomparable richesse d'images que l'auteur y déploie. Mais, quoi qu'il fasse, cela sent toujours trop le pastiche : on reconnaît Homère sous le costume de l'Iroquois. Avec toute son originalité, le poëte ne peut sauver la rhétorique de son œuvre. Le chantre antique est dans la nature; sans efforts, sans étude, il en réfléchit les objets dans toute leur candeur ; tandis que le poëte moderne n'y peut revenir que par industrie, en s'efforçant de sortir de lui-même et de son temps; aussi la simplicité chez lui a-t-elle toujours un air factice, et la nature est composée.

A peine Chateaubriand a-t-il recueilli les matériaux de son œuvre future, que déjà, comme s'il avait le pressentiment de sa gloire, il brûle de revenir en Europe pour en jouir. Il a découvert son Amérique à lui ; il n'a plus que faire en ces lieux.

Il vient d'apprendre d'ailleurs par un journal anglais, égaré aux confins du désert, la fuite de Louis XVI et son arrestation à Varennes. Les princes, qui ont quitté la France, appellent autour d'eux les officiers de l'armée royale. A cette nouvelle, le jeune gentilhomme breton est ému ; il entend en son âme la voix de l'honneur. Dès son enfance il avait fait voir qu'il avait du sang des anciens preux dans les veines : ce fier sentiment de fidélité chevaleresque do - minera toute sa vie. Il laissera aux autres adorer la fortune ; pour lui, il embrassera toujours de préférence la cause du malheur. Son cœur libéral aurait pu se laisser entraîner alors aux grands principes de 89; mais il voit dans son roi une victime, un martyr : le voilà décidé. Il rentre en France en janvier 1792 ; et bien qu'à son arrivée dans sa famille on le marie, rien ne le peut retenir : il part le lendemain pour l'armée de Condé, où il arrive encore à temps pour assister au siége de Thionville. Plus tard, Eudore, placé à l'avant-garde de l'armée romaine sous le ciel brumeux de la Batavie, se souviendra des impressions du jeune émigré veillant dans la tranchée.

Il avait voulu partager les périls de l'émigration, mais sans en partager ni les passions ni les folles espérances. Aussi, après la retraite des Prussiens, durant laquelle il fut laissé pour mort au bord d'un fossé, le jeune officier, pensant avoir payé sa dette d'honneur, quitta ses compagnons pour se rendre à grand'peine à Londres, où il croyait mourir. Il avait alors vingt-cinq ans.

De nouvelles misères l'attendaient dans cette ville. Pauvre, obscur, humilié, en proie d'ailleurs aux idées les plus sombres, il y mène pendant plusieurs années une vie précaire et besoigneuse : le jour, il fait des traductions pour vivre; la nuit, il étudie et écrit pour lui-même. Ce qu'il a souffert alors dans son âme ardente, combien il a eu de peine à se défendre contre l'amer découragement, il le laisse assez percer en maint passage de son Essai sur les Révolutions', l'œuvre de ces années d'épreuves ; il y épanche son cœur attristé par l'exil ou irrité des dédains auxquels la pauvreté l'expose2. Il

2 Il y a surtout dans cet ouvrage un chapitre adressé aux Infortunés, où son âme fière et blessée exhale avec une singulière misanthropie l'amertume de cette vie indigente et obscure. « Un infortuné, « dit-il, parmi les enfants de la prospérité, ressemble à un gueux « qui se promène en guenilles au milieu d'une société brillante : « chacun le regarde et le fuit. Il doit donc• éviter les jardins publics, « le fracas, le grand jour. Lorsque la brune commence è confondre « les objets, notre infortuné s'aventure hors de sa retraite : et, traversant en hâte les lieux fréquentés, il gagne quelques chemins « solitaires où il puisse errer en liberté. Un jour il va s'asseoir au « sommet d'une colline qui domine la ville et commande une vaste « contrée : il contemple les feux qui brillent dans l'étendue du « paysage obscur sous tous ces toits habités. Ici, il voit éclater ce « réverbère à la porte de cet hôtel, dont les habitants, plongés dans « les plaisirs, ignorent qu'il est un misérable occupé seul à regarder « de loin la lumière de leurs fêtes ; lui, qui eut aussi des fêtes et des « amis! Il ramène ensuite ses regards sur quelque petit rayon tremblant dans une pauvre maison écartée du faubourg, et il se dit : Là, « j'ai des frères. - Une autre fois, par un clair de lune, il se place « en embuscade sur un grand chemin, pour jouir encore à la dérobée de la vue des hommes, sans être distingué d'eux, de peur « qu'en apercevant un malheureux, ils ne s'écrient, comme les gardes du docteur anglais, dans la Chaumière indienne : Un paria ! un « paria! » (Essai sur les Révolutions, II° part., chap. XIII.) ↩

I II° part., chap. XIII.

murmure, sans pressentir que c'est précisément dans ces épreuves douloureuses que mûrira son génie. Moins infortuné, il eût été sans doute moins éloquent. Celui qui n'a jamais souffert (dit le Livre de la Sagesse), que sait-il?

Dans cet Essai sur les Révolutions, le jeune émigré osait à son tour aborder le redoutable problème que posait alors la Révolution française, et qui obsédait tous les grands esprits. Le monde suivait avec anxiété ce mouvement formidable, qui avait tout ébranlé, et qui poursuivait son cours invincible à travers les ruines. Les politiques et les sages tentent d'interroger le sphinx. Pourquoi cette régénération sociale, commencée sous les généreux auspices de la justice et de la liberté, a-t-elle si vite dévié vers les abîmes? Qu'attendre maintenant de ce bouleversement, dont nul regard ne saurait encore sonder la profondeur et prévoir la fin? La France doit-elle y périr sans retour, ou, comme le phénix, ne s'est-elle brûlée, que pour renaître de ses cendres? Est-ce une crise de mort ou de résurrection? - Mais un ordre so cial et politique peut-il encore sortir de ce chaos de crimes ? Une société peut-elle se reconstituer avec cette poussière, dont le sang versé a fait de la fange? - Faudra-t-il donc, pour trouver le repos après tant d'orages, revenir aux rivages qu'on a quittés? Est-ce désormais possible? Non; plus de retour vers ce passé, qui s'écroulait de lui-même, irrévocablement condamné par l'opinion. - Mais alors, si l'on ne peut revenir en arrière, quelle part convient-il de faire à l'esprit nouveau, aux nouveaux besoins qu'a suscités la Révolution? Quels seront les matériaux du nouvel édifice social? Dans quelle mesure doit-on tenter de réconcilier ces éléments de l'avenir avec les choses qui doivent être conservées du passé et relevées dans la ruine universelle où elles ont été entraînées? - Comment faire accepter cependant cette transaction nécessaire aux esprits émus par tant de passions contraires ! Comment, d'un autre côté, rasseoir les idées confondues depuis longtemps par tant d'agitations et d'incertitudes, et former aux mœurs, qui désormais lui conviennent, cette société déracinée de toutes ses habitudes d'autrefois? Voilà le problème qui s'offrait alors aux penseurs, mais enveloppé d'une obscurité effrayante. Pour éclairer ce chaos, où trouver quelque lumière? Le spectacle des siècles passés n'a-t-il rien à enseigner au présent? Ou bien, devant une expérience de rénovation si radicale, la philosophie de l'histoire restera-t-elle impuissante et muette ?

Tandis que Rivarol, réfugié à Hambourg, agite ces questions avec un instinct politique et une élévation impartiale de pensée, qu'on n'eût pas attendus de ce bel-esprit jusqu'alors si avant engagé dans les luttes des partis ; tandis que le comte de Maistre, de son côté, comme illuminé de l'esprit des prophètes, jette à travers l'orage des éclairs d'une sinistre lueur, et semble avoir retrouvé, pour juger la Révolution, le génie et l'éloquence de Bossuet; le jeune Chateaubriand, du fond de son exil de Londres, suit à son tour avec une ardente curiosité la marche du phénomène, et s'essaye d'une main encore inexpérimentée à en soulever les terribles problèmes. Un tel sujet cependant écrasait sa jeunesse. Pour démêler, en effet, le secret d'événements si complexes, rien ne saurait suppléer à l'expérience pratique et présente.

La pensée de son livre, il faut le reconnaître, est généreuse. Placé par ses opinions entre les royalistes et les républicains, que séparait alors un antagonisme implacable, il voudrait préparer une réconciliation, en montrant aux uns et aux autres que leur fanatisme n'est plus de leur siècle, et en s'efforçant de les ramener à l'intelligence de leur temps, comme dans le courant d'un fleuve « qui nous entraîne, dit-il, selon le penchant de nos destinées, quand nous nous y abandonnons. Il me semble, ajoute-t-il, que nous sommes tous hors de son cours. Les uns l'ont traversé avec impétuosité, et se sont élancés sur le bord opposé. Les autres sont demeurés de ce côté-ci, sans vouloir s'embarquer. Les deux partis crient et s'insultent, selon qu'ils sont sur l'une ou sur l'autre rive. Ainsi, les premiers nous transportent loin de nous dans des perfections imaginaires, en nous faisant devancer notre âge; les seconds nous retiennent en arrière, refusent de s'éclairer, et veulent rester les hommes du xiv siècle dans l'année 1796 ". »

Pour replacer ainsi ses contemporains égarés dans le cours du temps, qui est, en politique du moins, le courant de la vérité, il remonte laborieusement le long des rives du fleuve ; il veut reprendre l'histoire des siècles passés à sa source même, pour nous en faire ensuite redescendre avec lui le cours. C'est surtout aux annales orageuses de la Grèce et de Rome, qu'il demande des enseignements pour éclairer ses conjectures. Il y a là, en effet, une grande école de révolutions. Il s'efforce de rapprocher les hommes et les faits du présent avec ceux du passé. Mais, abusé souvent par une vue superficielle des choses ou par de fausses analogies,

› Ire part. Introduction.

il se hâte trop de conclure que l'expérience sanglante actuellement tentée par la France n'est pas nouvelle, mais que ce n'est qu'une répétition de ce que la Grèce et Rome ont fait maintes fois avant nous. Cette immense excursion à travers l'histoire universelle aboutit à cette pensée sceptique, qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil, comme avait dit jadis Salomon. Mably récemment avait aussi déduit de ses considérations sur l'histoire du Monde que le passé prédit l'avenir. Comme lui, Chateaubriand, après avoir calqué les événements contemporains sur l'histoire ancienne, arrive à proclamer « que l'homme, faible dans ses moyens et son génie, ne fait que se répéter sans cesse : qu'il circule dans un cercle dont il cherche en vain de sortir ; et que les faits mêmes qui ne dépendent pas de lui, et qui semblent tenir au jeu de la fortune, se reproduisent incessamment dans ce qu'ils ont d'essentiel1. »

1 Essai sur les Révolutions, Ile part., chap. LVI. ↩

Ainsi, en présence des ruines de son temps, l'écrivain troublé méconnaît la loi du progrès. Son jeune esprit est frappé par de trompeuses ressemblances. - Sans doute l'homme est toujours l'homme à toutes les époques de l'histoire, et les mêmes passions produisent en général les mêmes effets ; c'est sur cet axiome que sont fondées les leçons de l'expérience et la philosophie de l'histoire. Mais il ne faut user qu'avec mesure de ce principe. Rien ne se répète absolument : entre les événements qui présentent des analogies générales, le cours du temps introduit en effet mille différences intimes, qu'il faut savoir discerner. Grâce au Christianisme, par exemple, il n'y a plus de comparaison possible entre les nations antiques, vouées à un irrémédiable déclin, et les peuples modernes, au sein desquels l'Évangile semble avoir déposé des germes incorruptibles. Le monde ancien a pu croire à la décadence. Mais le monde moderne, qui est né et qui s'est développé sous les auspices du Christianisme, a foi dans le progrès. Ce dogme du progrès est sa vie, sa force, son espérance. Nier le progrès, c'est blasphémer la divine Providence. Cette loi du progrès sans doute ne s'accomplit jamais d'une façon continue. La marche de l'humanité a ses temps d'arrêt, ses retours momentanés; mais elle aboutit toujours, en définitive, à une amélioration sociale. Quelle était donc la pensée qui animait et guidait à ses débuts cette Révolution même de 89, dont les excès épouvantaient alors les esprits, sinon le dessein généreux de reconstituer l'ordre social sur des principes plus conformes à la justice et à la raison? Que la Révolution ait un instant compromis ses conquêtes par ses crimes, c'est ce qu'on ne saurait assez déplorer; mais, après tout, sur les débris de l'ancien régime détruit elle a jeté les fondements impérissables d'une société meilleure.

Ne cherchez pas le plan de cet Essai sur les Révolutions ; d'ordre, il n'y en a point. Ce n'est encore qu'un vaste amas de matériaux. L'auteur y a jeté pêle-mêle ses idées, ses rêveries, ses lectures, ses souvenirs. Son livre est l'image de ce qu'était alors cet esprit inquiet, hardi, avide de toutes les questions, mais encore confus ; tout débordant d'une érudition indigeste, plein de réflexions éloquentes et de poétiques images, parfois obscurci par les nuages d'une pensée indécise, mais parfois aussi resplendissant d'éclairs. N'y cherchez pas même une idée dominante, qui donne au moins à l'œuvre une sorte d'unité morale. Le jeune téméraire abordait cette étude immense sans conviction. En religion, à cette époque, à peine était-il déiste1. En politique, même scepticisme. Monarchie de droit divin, souveraineté du peuple, il ne croyait pas plus à l'un qu'à l'autre de ces principes ; ou, s'il les admet encore en théorie, il ne les considère pas moins comme impraticables désormais !. En sorte qu'il paraît n'avoir soulevé toutes ces questions, que pour les laisser retomber comme insolubles.

1 « O toi, que je ne connais point! toi, dont j'ignore et le nom et « la demeure, invisible architecte de cet univers, qui m'as donné un « instinct pour te sentir, et refusé une raison pour te comprendre, « ne serais-tu qu'un être imaginaire, que le songe doré de l'infortune? Mon âme se dissoudra-t-elle avec le reste de ma poussière? « Le tombeau est-il un abîme sans issue, ou le portique d'un autre « monde! N'est-ce que par une cruelle pitié, que la nature a placé « dans le cœur de l'homme l'espérance d'une meilleure vie à côté « des misères humaines? - Pardonne à ma faiblesse, Père des miséricordes! non, je ne doute point de ton existence : et soit que tu « m'aies destiné une carrière immortelle, soit que je doive seulement passer et mourir, j'adore tes décrets en silence, et ton insecte confesse ta divinité. » (Essai, Ile part., chap. XXXI.) Ainsi, tout en protestant contre l'athéisme de son siècle, son esprit incertain ne saurait encore atteindre qu'à un instinct confus de l'existence de Dieu, et n'ose pas affirmer encore avec le Vicaire savoyard son immortalité. ↩

Dans cette impuissance, il ne reste plus, ce semble, au disciple de Rousseau, qu'à se réfugier dans la chimère de je ne sais quel retour impossible vers la nature, c'est-à-dire vers un état primordial et sauvage de l'humanité. Voilà en effet le résultat négatif où il arrive, après son immense exploration à travers l'histoire. Il n'a suivi si péniblement la civilisation dans sa marche, que pour finir par l'abdiquer et se réfugier au fond des bois. Et pourtant, après avoir vécu avec les fils du désert, il aurait dû être bien revenu de ses rêves sur la vie sauvage. Mais, hélas ! ce scepticisme douloureux ne répondait que trop au découragement de cette triste époque, qui avait vu ses plus nobles espérances noyées dans le sang. Ce chaos

x « Pour moi, qui, simple d'esprit et de cœur, tire tout mon génie de ma conscience, j'avoue que je crois en théorie au principe de la souveraineté du peuple; mais j'ajoute aussi, que, si on le met rigoureusement en pratique, il vaut beaucoup mieux pour le genre humain redevenir sauvage et s'enfuir tout nu dans les bois. » (Essai, Ile part., chap. III.) que nous offre l'âme du poëte, c'est le chaos de son temps. Réveillé soudain par les crimes de la Révolution des illusions dont l'avait bercé la philosophie du siècle, ce jeune homme cherchait en vain, au milieu des fumées épaisses qui s'exhalaient de la fournaise, une lueur qui guidât ses pas, un coin du ciel où il pût reposer son regard. Il n'a pas alors, pour illuminer ces ténèbres où le monde est plongé, la lumière surnaturelle que de Maistre emprunte à sa foi ; ce phare divin lui manque pour diriger sa pensée à travers la nuit du siècle et de son âme. Ne trouvant nul point d'appui, quand il se rejette en arrière, de désespoir il s'enfonce plus avant dans l'utopie de Rousseau.

Ce livre sans conviction ni méthode ne devait jamais être achevé. L'auteur même plus tard le désavouera en partie. Nous ne nous y sommes arrêté qu'à cause de l'intérêt qui s'attache aux premiers essais d'un grand homme. Or, dans ce livre bizarre, énorme, plein d'incohérence sans doute, mais aussi d'éclairs de génie, Chateaubriand se révèle déjà tout entier dans sa nature sauvage et indomptée, sa vaste curiosité, son imagination grandiose, ardente, mélancolique, qui soudain prend son essor et se déploie dans les hauteurs du ciel. Sans doute il s'ignore encore en partie, il se cherche. Mais c'est par là même que l'on peut mieux ici surprendre son talent à sa source et dans son naturel, avant que la gloire survenue ne l'ait forcé à composer son rôle pour la postérité. Du milieu de ses pensées confuses, vous le voyez souvent s'échapper en élévations extraordinaires, et resplendir dans une vive et soudaine lumière : parfois aussi du sein des réflexions philosophiques ou historiques, le poëte se dégage, il plane comme porté sur des ailes d'or, en répandant autour de lui les trésors de la plus opulente imagination. Ce livre puissant et orageux ressemble au cours tumultueux du Meschacebé, charriant dans ses eaux troublées des îlots de verdure et de fleurs.