Livre premier — La jeunesse et la poésie
Chapitre III. Atala. - René. - Lettres sur l'Italie.i
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Didier, 1865, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Pour séduire les esprits, Chateaubriand, sous le prétexte de montrer comment le Christianisme, en changeant les rapports des passions et en multipliant les orages de la conscience autour du vice, avait créé par là de nouveaux ressorts pour le drame et l'épopée, Chateaubriand, dis-je, n'avait pas craint d'introduire dans son apologie de la Religion chrétienne les épisodes d'Atala et de René, ces histoires pleines de trouble qu'il avait détachées de son poëme des Natchez. Intermèdes admirables, mais étranges ! Il fallait étonner, enchanter, ravir les âmes. L'effet de ces deux épisodes séparés fut merveilleux.
Atala, comme nous l'avons dit, avait précédé de quelque temps la publication du Génie du Christianisme, qu'elle annonçait. La France entière se passionne pour cette fille du désert, errant à travers les solitudes avec le prisonnier qu'elle a délivré, et mourant pour ne pas succomber à la passion qui la dévore; - elle suit avec émotion ces deux fugitifs au fond des savanes et des forêts où gronde la tempête, moins tumultueuse encore que les orages de leur propre cœur; elle admire les sauvages grandeurs de cette nature majestueuse des tropiques, où l'écrivain a encadré son récit; elle reste comme éblouie par cette langue toute renouvelée, qui se déploie avec tant d'ampleur et de magnificence. Une poésie toute neuve y brillait à ses yeux, moins neuve cependant qu'elle ne semblait d'abord; car dans la fille de Lopez on pouvait reconnaître une sœur de l'aimable Virginie de Bernardin de Saint-Pierre.
Pour moi, je ne doute pas que cette touchante églogue, qui avait charmé les dernières années du xviiie° siècle, n'ait contribué à éveiller la vocation poétique de Chateaubriand. Il me semble que c'est en la lisant, que le jeune homme a dû s'écrier : Ed anche io son pittore! C'est avec adoration que dans son Génie du Christianisme il parle de la simplicité touchante, de la candeur exquise et de la beauté antique de ce petit chef-d'œuvre1. Et lui aussi il avait voulu peindre les amours de deux enfants de la nature au désert. Mais, en s'inspirant dans Atala des souvenirs de Virginie, il y déploie toute l'originalité de son merveilleux talent. Ce n'est plus l'angélique pastorale de Bernardin, où l'on voit l'amour ingénu naître et se développer à l'abri de l'amitié fraternelle, dans toutes ses grâces naïves, ses troubles inconnus, ses pudiques alarmes, ses doux et tristes sourires, ses malaises charmants, et où la passion, jusque dans les scènes pathétiques et déchirantes par lesquelles le roman s'achève, reste enveloppée d'une pureté idéale et vraiment divine. Si l'auteur d'Atala cependant a moins de candeur, il a bien plus d'éclat, de puissance et de flamme. Dans son roman l'amour est un poison qui brûle; l'écrivain se propose de peindre, bien moins les scrupules de la pudeur que l'énergie douloureuse qu'une pauvre enfant peut puiser dans la religion, pour résister aux entraînements de son cœur. En proie à toutes les ardeurs d'une passion mutuelle, l'âme émue, les sens embrasés, épuisés par une lutte impuissante contre eux-mêmes, il semble que ces deux enfants de la solitude soient sur le point de succomber. Mais Atala se souvient qu'un vœu de sa mère mourante la condamne à la virginité. Incapa-. ble de résister à son amour, pour respecter cependant ce vœu détesté, elle se réfugiera dans la mort : elle s'empoisonne. C'est ainsi que la . religion reste victorieuse.
1 II° part., liv. III, chap. VII. ↩
Triomphe étrange assurément! singulier dénoûment d'un épisode qui devait entrer dans une apologie du Christianisme! La critique à ce sujet n'épargna pas le poëte. Elle put aussi, dans cette œuvre formée d'éléments si disparates, relever l'invraisemblance des caractères et le bizarre langage où ces jeunes sauvages expriment en un style d'une simplicité étudiée et d'une naïveté artificielle les sentiments et les réflexions d'une époque raffinée. Mais la critique, dés l'apparition de cette œuvre charmante, fut étouffée sous l'admiration universelle1. La magie du talent en couvrit assez les défauts. En vain le goût parfois réclame ; notre imagination et notre cœur sont entraînés. › Une fois surtout que le poëte a enfoncé au cœur des deux fugitifs la flèche empoisonnée qu'ils emportent avec eux au désert, cette peinture des orages de l'amour est tellement saisissante, que toutes les disparates s'effacent dans la passion. Que m'importe dès lors qu'Atala et Chactas soient invraisemblables? Ils sont vrais. Le cœur bat dans leur poitrine avec tant de force ; il y a en eux une telle puissance de vie, tant d'âme, tant de flamme, qu'on est malgré soi enlevé : on les suit tout ému soi-même, palpitant, enivré d'émotion; on sent que par la passion ces êtres vivent et vivront toujours.
1 On ne vit jamais succès plus prompt et plus éclatant que celui 'áiala. « C'est de la publication de cé livre, dit Chateaubriand, que « date le bruit que j'ai fait dans le monde : je cessai de vivre de « moi-même, et ma carrière publique commença. » (Mémoires d'outre-tombe, t. IV, p: 4.) ↩
L'histoire de René, insérée, comme celle d'Atala, dans les premières éditions du Génie du Christianisme, pour y être un exemple de ce vague des passions qui semble propre aux nations chrétiennes, ajouta encore à l'enthousiasme? Ce jeune mélancolique, dévoré dans la fleur de sa jeunesse par un chagrin secret et inconnu, déjà désabusé avant d'avoir vécu, qui semble avoir par la rêverie épuisé d'avance - la vie, qui se heurte partout à des bornes dans la poursuite d'un bien imaginaire, et qui, las du monde et de lui-même, s'enfuit en Amérique pour y chercher une paix impossible à son cœur, jeune homme apparaissait comme un type nouveau, en même temps que sa mélancolie répondait à celle de son siècle. En racontant en effet dans cet épisode l'état de son âme, l'écrivain racontait à la fois son temps ; et dans l'image idéale de ce désenchanté, la France, qui sortait de la Révolution, reconnut l'indéfinissable malaise dont elle était tourmentée.
Sans doute, la mélancolie n'est pas chose nouvelle. Cette tristesse que font éprouver à l'homme les contradictions intimes de sa nature et l'incomplet de sa destinée, est aussi ancienne que le monde. Qu'est-ce en effet que le Livre de Job, qu'une élégie douloureuse sur la vie de l'homme? Le poëme de Lucrèce sur la Nature est comme saturé à son tour de cette mélancolie. Mais c'est sous l'influence du Christianisme surtout que devait se développer ce sentiment, qui est un des plus nobles attributs de l'homme. Le Stagire de saint Jean Chrysostome est l'un des ancêtres de René. Le Christianisme, en effet, après avoir exalté les âmes, y laisse le désert quand il s'en retire. Bossuet a décrit avec une admirable exactitude ce malaise, qui poursuit les mondains dans les vains plaisirs où ils cherchent à s'étourdir eux-mêmes et à calmer les persécutions de cet inexorable- - rable ennui, qui fait le fond de la vie humaine, depuis que l'homme a perdu le goût de Dieu1.
1 Lettre sur la Comédie. ↩
Mais il est des époques de ruine et d'anarchie morale, où la mélancolie semble, comme une contagion, s'étendre à toutes les âmes. Rousseau, dans ses Réveries d'un Promeneur solitaire, Goëthe, dans Werther, ont, vers la fin du xvii° siècle, signalé et décrit cette tristesse maladive, qui s'engendre au milieu des passions, lorsque ces passions sans objet se consument d'elles-mêmes dans un cœur désabusé. Nulle part cependant, cette langueur dévorante ne s'est produite avec plus de séduction et d'éclat que dans l'œuvre de Chateaubriand. Renérestera encore sa plus belle création, en même temps que celle où il a mis le plus de lui-même. Car on y pourrait suivre presque pas è pas l'histoire transparente et idéale de sa rêveuse Jeunesse.
Nous n'essayerons pas de définir ce caractère complexe de René 1 : sans le pouvoir analyser, on l'a compris jusque dans ses moelles : on a suivi ce cœur malade dans toutes les confiden-I Ce caractère, en effet, se dérobe à toute définition, et sa vie à tout récit. Quand le vieux Sachem, dans les Natchez, demande au mystérieux René de lui redire son histoire, le frère d'Amélie lui répond d'une voix troublée : « Indien, ma vie est sans aventures, et le , « cœur de René ne se raconte point. » (Liv. I, p. 126.) ces qu'il nous fait de ses impressions, de ses chimères, de ses désenchantements depuis ses premières années ; on a ressenti ce douloureux désaccord d'une imagination ardente et inquiète et d'une volonté molle et sans énergie; de malaise d'une âme sensible à tout, aspirant à tout, sans pouvoir rien choisir, rien saisir, et qui, toujours arrêtée par quelque limite importune dans ses désirs infinis et ses vagues pensées, s'irrite dès conditions de la vie, et se dissout pour ainsi dire dans la multitude confuse de ses desseins avortés.
• A force de rêver, René oublie de vivre. Retiré de plus en plus dans son oisive mélancolie, il ne sait plus que se livrer à toutes les impressions : son âme n'est plus qu'une harpe éolienne qui résonne à tous les souffles ; la vie pour lui n'est plus qu'une sorte de musique mystérieuse, un rêve mélodieux et triste. Quand René en aura épuisé les chimères, on conçoit _ qu'il en arrive, ainsi que Werther, dégoûté de * tout et de lui-même, à vouloir rejeter l'existence, Il va mourir, quand soudain un malheur trop réel vient l'arracher à sa douleur chimérique, et offrir ce besoin de souffrir ce juste aliment. La funeste passion et la fin tragique de sa sœur Amélie seront l'expiation de sa coupable mélancolie. Ainsi frappé, René vivra pour porter partout le désespoir de sa vie errante et inutile. Châtiment terrible !
Est-ce là toutefois la catastrophe que l'on attendait? N'est-ce pas par sa propre faute, plu-• tôt que par la faute d'autrui, que René devrait être puni? Si dans la vie ordinaire nous avons besoin de voir le malheur naissant de la faute même et le pécheur châtié par son propre péché, à plus forte raison le poëte, dans le monde de sa création, qui reproduit le spectacle de la vie comme en une image idéale, ne doit-il pas faire éclater cette loi de la divine Providence? Nous voulons, dans ces œuvres plus parfaites de l'art, que les événements sortent des caractères, et que le châtiment soit tiré de la faute même. C'est du sein des nuages qu'il avait lui-même amoncelés autour de lui, et non des régions sereines du ciel, que devait partir la foudre qui frappait René. Au lieu de cette catastrophe imprévue, qui ne fait que changer sa mélancolie en désespoir, on lui voudrait un malheur, qui, lui ouvrant les yeux, lui apprit enfin combien il a été jusqu'ici heureux et ingrat, et qui le ramenât honteux de son injuste tristesse et repentant aux pieds du Dieu de l'Évangile, qui pardonne et qui console1. Voilà quelle conclusion on attendait du poëme, lorsque l'écrivain en fit un épisode du Génie du Christianisme. Mais il l'avait composé sans doute auparavant pour son épopée des Natchez, alors que son cœur ne s'était pas encore rouvert à la pensée chrétienne.
1 Cette remarque, aussi juste au point de vue de l'art qu'au point de vue de la morale, est empruntée aux Études d'A. Vinet sur la Littérature française au XIX° siècle. Le sage critique, plus chrétien que l'auteur du Génie du Christianisme, à cet épisode de René voudrait substituer dans l'ouvrage quelque chose comme le Lépreux de la cité d'Aoste. Dans cette pathétique nouvelle de X. de Maistre, en effet, on rencontre du moins, au sein d'une trop réelle et extrême affliction, non plus un désespoir sceptique, mais les douces larmes de la résignation chrétienne et comme un souffle divin de l'Imitation. ↩
On s'arrête volontiers à ce roman de René, non-seulement comme à une œuvre capitale du poëte, mais encore comme à'un de ces livres qui portent surtout le cachet d'une époque. Ce scepticisme mélancolique, dont René demeurera l'expression immortelle, était le fruit amer de la Révolution et des cruels démentis • qu'elle venait d'infliger aux chimériques espérances du xvi° siècle. Ce n'était plus ce scepticisme hautain et railleur, qui s'attaquait à tout ce que le passé avait cru et respecté, et qui, s'abandonnant en revanche avec une aveugle confiance aux promesses d'une fausse sagesse, se répandait en prophéties sur les nouvelles destinées de l'humanité. A l'attente généreuse du monde la Révolution a répondu, la Révolution, dont on n'a guère encore jusqu'au jour où parut René recueilli que les crimes et les désastres, sans pouvoir en apprécier encore les bienfaits durables, et sans pressentir assez tous les germes féconds qu'elle avait semés sous les ruines! En présence de cette société française réduite en poudre, et désormais - dénuée de toute tradition, de tous principes, - de toute foi religieuse, le cœur manquait aux plus hardis pour l'œuvre de la reconstruction sociale; les mains retombaient impuissantes ; le passé s'était abîmé sans retour, l'avenir se dérobait à la vue; dans le ciel obscurci, nulle Les spectacter de l'au lamme sur p/on se 13 e der larer lumière pour guider la marche du monde. Aussi maintenant, au lieu du doute moqueur et satisfait, c'était le doute poignant ou mélan- , colique qui regrette la croyance et y voudrait revenir. Le scepticisme en est venu à douter du doute même, et, se retournant contre lui-même, il est devenu son propre tourment! Après avoir marché d'espérance en espérance, puis bientôt de mécomptes en mécomptes, la France triste et pensive s'arrêtait à contempler les ruines actuelles, et se prenait à rêver à son impuissance, suspendue entre ses regrets du passé et ses craintes de l'avenir.
Combien cette mélancolie de René était alors dans l'air du siècle, on en peut juger par la nombreuse famille de désabusés qui se pressent bientôt sur les pas du frère d'Amélie. Voici venir, avec l'Obermann de Sénancourt, l'Adolphe de Benjamin Constant et le Jacopo Ortiz d'Ugo Foscolo ; puis bientôt après le Child-Harold et le Manfred de Byron, puis le Joseph Delorme de M. Sainte-Beuve et la Lélia de George Sand. Entre toutes ces créations de la mélancolie de notre âge, René domine encore comme un Dieu; et nul autre, pas même le Manfred de Byron, ne l'a égalé.
Nul aussi n'a exercé à son tour sur son siècle une séduction plus puissante et peut-être plus dangereuse. Il semble, en effet, qu'il ait inoculé son mal à toute sa génération1. Combien d'esprits vains et mous, fascinés par ce vague de la pensée qui a un faux air d'infini, se sont livrés à cette mélancolie égoïste et oisive, qui leur semblait la noble souffrance des âmes d'élite, quand elle n'est le plus souvent que la faiblesse de cœurs lâches qui se refusent aux laborieuses conditions de la vie? Peut-être meme la mode s'en méla-t-elle. Toutefois, l'engouement passé, l'œuvre de Chateaubriand n'en ‹devait pas moins garder un charme durable; car, si elle nous intéresse comme un témoignage de l'état des esprits à l'époque où elle parut, elle répond tout ensemble à des pensées, à des sentiments, à des tristesses de cœur, qui sont de tous les temps.
1 Lui-mème, il fut effrayé plus tard des ravages que faisait ce mal de René. « Si René n'existait pas, dit-il dans ses Mémoires, je ne « l'écrirais plus; s'il m'était possible de le détruire, je le détruirais. » - Mais alors que Chateaubriand parlait ainsi, le danger était passé. Les jeunes gens ne jouaient plus à ce jeu périlleux de René; et le livre n'était plus goûté que comme une admirable peinture de la mélancolie, qu'on retrouve toujours au fond du cœur de l'homme, mais qui semble redoubler à certaines époques de crise et de découragement. ↩
Qui donc, en effet, à certaines heures troublées de la vie, n'a pas éprouvé, comme René, de ces contradictions douloureuses entre une imagination riche, abondante, merveilleuse, et une existence pauvre et désenchantée ? Qui donc n'a pas été aussi tourmenté et comme possédé par le démon de son cœur ? Seulement la maladie de René était à l'état de fièvre à l'époque où écrivait Chateaubriand; mais, pour être moins aiguë en d'autres temps, ce n'est point là un mal dont on guérisse jamais entièrement. - Est-il même à souhaiter que l'on en puisse guérir? Qu'est-ce donc, en effet, que le principe de cette mélancolie, sinon un des plus nobles attributs de notre nature,. un signe de notre divine origine, la voix de notre céleste destinée? Ce malaise inquiet, ardent, qui nous rend la terre trop étroite pour nos désirs, et la vie chétive et médiocre, qu'est-ce done, si ce n'est l'instinct d'en haut? Tandis que les compagnons d'Ulysse chez Circé oublient le retour dans de grossiers plaisirs, le héros sur le rivage pleure en songeant à son toit. Si cette tristesse, lorsqu'elle s'égare aux choses de la terre, et qu'elle cherche dans les ambitions et les passions de la vie une satisfaction impossible, finit par tourner au dégoût de tout, au désespoir et à la mort; combien, au contraire, ne peut-elle pas devenir bonne et salutaire, alors que la religion s'en empare et la dirige, en lui montrant son digne objet, et en ramenant ses aspirations vers le ciel? Sensus carnis mors est, a dit saint Paul, sensus vero spiritus vita et pax.
Chateaubriand, qui publiait son Génie du Christianisme le jour même où le Premier Consul rouvrait les églises au culte catholique, avait dédié son livre au nouveau Çyrus, comme il l'appelle. Séduit avec la France entière par les grandes choses qui inauguraient cette ère de réorganisation sociale, il se ralliait alors avec une sincère admiration au restaurateur du monde. De son côté, le Premier Consul, dont
I Il terminait la première préface de son livre par ces paroles cet ouvrage secondait les desseins, avait accueilli avec empressement cet auxiliaire de génie. Il pensait attacher à sa politique en le nommant, sur la recommandation de Fontanes, secrétaire d'ambassade à Rome.
Pour le poëte devenu diplomate, la lune de miel (on le sait) ne fut pas longue. C'était aussi une méprise d'avoir enrôlé ce fils de la Muse à l'école de Talleyrand, mais surtout d'avoir soudain jeté le divin rêveur, alors qu'il descendait des hauteurs de l'idéal, au milieu des mesquines intrigues qui se nouaient alors autour de la cour de Rome. L'âme fière de René ne pouvait guère se plier d'ailleurs à servir mémorables : « Je pense que tout homme, qui peut espérer quelques lecteurs, rend un service à la société, en tâchant de rallier les esprits à la cause religieuse; et dût-il perdre sa réputation comme écrivain, il est obligé en conscience de joindre sa force, toute petite qu'elle est, à celle de cet homme puissant, qui nous a retirés de l'abîme. - Celui, dit M. Lally-Tollendal, à qui toute force a été donnée pour pacifier le monde, à qui tout pouvoir a été confié pour restaurer la France, a dit au prince des prêtres, comme autrefois Cyrus : Jéhovah, le Dieu du ciel, m'a livré les royaumes de la terre, et il m'a commis pour relever son temple. Allez, montez sur la montagne sainte de Jérusalem, rebâtissez le temple de Jéhovah! - A cet ordre du libérateur, tous les Juifs et jusqu'au moindre d'entre eux, doivent rassembler des matériaux pour hâter la reconstruction de l'édifice. Obscur Israélite, j'apporte aujourd'hui mon grain de sable. »
dans la situation inutile que lui faisait la jalousie du cardinal Fesch, son ambassadeur. Comme Werther, il ne saurait se résigner à cette existence oiseuse et subalterne. Aussi le dégoût ne tarda pas à le saisir. Après un an à peine de séjour à Rome, il rentrait en France. Fontanes essaya inutilement de parer à ce coup de tête, en faisant nommer son ami ministre dans le Valais. Les événements firent échouer sa démarche. Chateaubriand n'eut pas même le temps de se rendre à son poste. Au moment de partir, il apprend soudain la mort tragique du duc d'Enghien. Sur-le-champ son parti est pris. L'ancien soldat de Condé rompt avec le Premier Consul et envoie sa démission.
Son séjour à Rome cependant, s'il avait compromis la carrière du jeune diplomate, n'avait pas été perdu pour le poëte. Le poëte, au contraire, a pu moissonner à pleines mains sur cette terre classique toute remplie d'éloquents et mélancoliques souvenirs. Il touchait alors à l'âge où l'homme, déjà mûri par la vie et le malheur, aime aussi déjà davantage à se retourner en arrière et à se recueillir dans la mémoire du passé. Au début de la jeunesse, quand il portait avec lui tout un monde d'illusions et de chimères, il avait aimé à se plonger dans les vastes et solitaires forêts américaines, qu'il peuplait de l'essaim de ses rêves. Aujourd'hui à ces vagues paysages, où l'homme n'a laissé nulle trace, le voyageur préfère ces lieux pleins du passé, dont les ruines rappellent les siècles écoulés, les grandeurs et les misères des sociétés qui nous ont précédés sur la terre. La poussière que l'on foule à Rome est faite des débris des empires et des ossements des hommes : là, pas une pierre qui n'ait son nom, et n'ait de grandes choses à raconter à qui saura entendre sa voix muette.
Déjà, dans son Génie du Christianisme, Chateaubriand avait esquissé une théorie esthétique des Ruines, et il en avait indiqué les harmonies mystérieuses avec le cœur de l'homme et sa fragile destinée !. Ses Lettres sur
I « Tous les hommes ont un secret attrait pour les ruines. Ce sentiment tient à la fragilité de notre nature, à une conformité secrète entre ces monuments détruits et la rapidité de notre existence. Il s'y joint en outre une idée qui console notre petitesse, en voyant que des peuples entiers, des hommes quelquefois si l'Italie, mais surtout la Lettre éloquente qu'il adressa à Fontanes sur la Campagne romaine, achèvent admirablement cette Poétique.
Assurément personne, avant Chateaubriand, si ce n'est peut-être le Poussin et Claude Lorrain, n'avait su nous peindre avec tant de suavité et d'éclat la beauté des lignes de l'horizon romain et la limpidité de la lumière '; personne n'avait jeté avec plus de vérité pittoresque sur fameux, n'ont pu vivre cependant au-delà du peu de jours assignés à notre obscurité. Ainsi les ruines jettent une grande moralité au milieu des scènes de la nature : quand elles sont placées dans un tableau, en vain on cherche à porter les yeux autre part : ils reviennent toujours s'attacher sur elles. Et pourquoi les ouvrages des hommes ne passeraient-ils pas, quand le soleil, qui les éclaire, doit lui-même tomber de sa voûte? Celui qui le plaça dans les cieux est le seul souverain, dont l'empire ne connaisse point de ruines. (Génie du Christ., IIIe part., liv. V, chap. III.)
I Je ne citerai rien de cette lettre si connue. Mais je ne saurais dire combien je fus frappé de la vérité et de la beauté de cette description, en contemplant moi-même un soir du haut du Pincio le coucher du soleil à l'horizon romain. « J'ai souvent remonté le Tibre à Ponte-Molé, pour jouir de cette grande scène de la fin du jour. Les sommets des montagnes de la Sabine apparaissent alors de lapis-lazuli et d'or pâle, tandis que leurs bases et leurs flancs sont noyés dans une vapeur d'une teinte violette ou purpurine. Quelquefois de beaux nuages, comme des chars légers, portés sur le vent du soir avec une grâce inimitable, font comprendre l'apparition des habitants de l'Olympe sous ce ciel mythologique : quelquefois l'antique Rome semble avoir étendu dans l'Occident toute la pourpre de ses consuls et de ses Césars, sous les derniers pas du Dieu du jour. » (OEuvres complètes, t. VII, p. 239.) les débris des monuments d'autrefois la verdure éternellement rajeunie et souriante, et n'avait su varier avec plus d'art ce mélancolique contraste des ruines et de la nature, de la vie et de la mort. Mais là surtout où il excelle, c'est à sentir et à rendre le sublime austère et l'éloquente tristesse de la campagne romaine. Goëthe, un peu avant lui, avait visité Rome en artiste de génie, et en avait joui avec ivresse. Mais il n'avait pas compris la morne majesté de cette Niobé des nations, couronnée des ruines de sa grandeur passée, et gardant dans la solitude son veuvage éternel. Pour lui Rome n'était guère qu'un musée ; mais pour Chateaubriand, c'est en même temps un tombeau. Sa Lettre respire la désolation sublime empreinte sur ce désert qui l'entoure; il repeuple cette solitude de ses souvenirs, et, pour célébrer les grandeurs romaines, il trouve une parole qui les égale. Majestati Roma par ingenium.
On regrette que les autres Lettres de Chateaubriand sur l'Italie ne soient que des notes que l'écrivain ait négligé d'achever. On voudrait particulièrement une Lettre sur Naples, pour faire pendant à la Lettre sur Rome. On peut s'en dédommager toutefois, en relisant dans le récit d'Eudore la description si poétique de cette ville des plaisirs, voluptueusement couchée aux bords de la mer de Sicile1. C'est là que le croquis est devenu un tableau achevé. Certes Lamartine lui-même n'a pas exprimé d'une façon plus heureuse le charme de Naples, et le spectacle enivrant de cette mer splendide qui en caresse amoureusement le rivage, et les soupirs de la brise et les parfums de la terre, et cette langueur délicieuse qui pénètre les sens et berce l'âme dans une molle et voluptueuse rêverie. - Et cependant, tout en admirant le talent si varié de l'enchanteur, il semble que Chateaubriand, lorsqu'il parlait de Rome, y était plus encore dans la vraie patrie de son génie; et que le tour grave et naturellement grandiose de son imagination, et la solennité de son langage répondent mieux encore à la majesté désolée de cette
1 « Chaque matin, aussitôt que l'aurore commençait à paraître, « je me rendais sous un portique qui s'étendait le long de la mer. Le « soleil se levait devant moi sur le Vésuve : il illuminait de ses feux « les plus doux la chaîne des montagnes de Salerne, l'azur de la mer « parsemée des voiles blanches des pêcheurs; les îles de Caprée, « d'OEnaria et de Prochyta, la mer, le cap Misène, et Baies avec « tous ses enchantements. - Des fleurs et des fruits humides de « rosée sont moins suaves et moins frais, que le paysage de Naples, « sortant des ombres de la nuit. J'étais toujours surpris, en arrivant au portique, de me trouver au bord de la mer ; car les vagues dans cet endroit faisaient à peine entendre le léger murmure « d'une fontaine. En extase devant ce tableau, je m'appuyais contre « une colonne; et, sans pensée, sans désir, sans projets, je restais « des heures entières à respirer un air délicieux. Le charme était si « profond, qu'il me semblait que cet air divin transformait ma propre substance, et qu'avec un plaisir indicible je m'élevais vers le « firmament, comme un pur esprit... Hélas! nous poursuivions nos « faux plaisirs! Attendre ou chercher une beauté coupable, la voir « s'avancer dans une nacelle et nous sourire du milieu des flots, voguer avec elle sur la mer, dont nous semions la surface de fleurs, « suivre l'enchanteresse au fond de ce bois de myrtes et dans les « champs heureux où Virgile plaça l'Élysée : telle était l'occupation « de nos jours, source intarissable de larmes et de repentir. Peut-être est-il des climats dangereux à la vertu par leur extrême volupté. Et n'est-ce point ce que voulut enseigner une fable ingénieuse, en racontant que Parthénope fut bâtie sur le tombeau « d'une Sirène? L'éclat velouté de la campagne, la tiède température cité, reine du monde. « de l'air, les contours arrondis des montagnes, les molles inflexions « des fleuves et des vallées, sont à Naples autant de séductions pour «les sens, que tout repose et que rien ne blesse. Le Napolitain « demi-nu, content de se sentir vivre sous les influences d'un ciel « propice, refuse de travailler, aussitôt qu'il a gagné l'obole qui « suffit au pain du jour. Il passe la moitié de sa vie, immobile aux « rayons du soleil, et l'autre à se faire traîner dans un char, en « poussant des cris de joie : la nuit il se jette sur les marches d'un « temple, et dort sans souci de l'avenir, aux pieds des statues de ses « dieux. » (Les Martyrs, liv. V.) ↩