Livre troisième — La retraite et la vieillesse
Chapitre II. Découragement des dernières années de Chateaubriand. - La Vie de Rancé. - Les Mémoires d'outre-tombe. - Conclusion
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Toutes les œuvres de cette époque de la vie de Chateaubriand se ressentent pareillement du découragement de sa triste vieillesse. Depuis que la tempête de Juillet, en emportant la monarchie des Bourbons, l'a rejeté hors de la carrière des affaires, et l'a ainsi rendu au démon solitaire de son cœur, il ne voit plus rien qu'à travers les voiles de la tristesse qui l'obsède, et il aime à s'envelopper dans les ombres de sa tombe. Le scepticisme de sa jeunesse ressaisit ce cœur blessé, à qui l'espérance vient à manquer; et, comme un prophète lamentable, il n'élève plus la voix que pour exhaler l'ennui de ses mécomptes et ses pressentiments funestes '.
Qu'il est douloureux de voir ce génie sans égal, ce roi des talents de notre âge, au lieu de s'élever avec la vie et le malheur dans la sérénité et la lumière, s'affaisser au contraire dans le découragement et porter sur l'avenir un regard si désespéré! L'abaissement des âmes, la décadence des lettres, les bouleversements de l'Europe, une période sans nom, ou l'on ne verrait plus ni grands talents ni
I Ainsi déjà, en terminant son histoire du Congrès de Vérone, Chateaubriand jetait un regard triste et découragé vers cet horizon chargé de sombres nuages, où il épiait en vain l'aube d'un jour nouveau. « Ces temps d'arrêt, dit-il, pendant lesquels les peuples haletants se reposent, ne peuvent être pris pour des pas en arrière que par des esprits superficiels, des désirs aveugles et des positions faites. Royauté et aristocratie sont deux choses qui survivent : elles ne vivent plus : l'idée démocratique creuse, l'égalité croît, le mineur est sous les trônes ; quand la galerie souterraine sera finie, la fougasse chargée, l'étincelle mise à la poudre, les remparts voleront en l'air, et les peuples entreront par les brèches des murs écroulés. On ne se défend point de l'invasion des années avec des souvenirs. Sabinus vainement entassa les statues des ancêtres sur le seuil des portes du Capitole, pour empêcher l'ennemi d'y pénétrer la torche à la main : les aigles mêmes qui soutenaient les voûtes s'embrasèrent, et mirent le feu à l'édifice, leur nid paternel, » Le sinistre prophète, qui vécut assez pour voir la Révolution de Février, et qui s'éteignit au dernier coup de canon des Journées de Juin, put croire alors sa sombre prédiction accomplie.
grands caractères, tel était le thème ordinaire de ses lugubres prophéties.
Sans doute autour de lui l'horizon était sombre. La Révolution, qui semblait s'être arrêtée, reprenait sa marche irrésistible, entraînant la France et avec elle le monde vers des destinées inconnues. On comprend bien qu'alors les pilotes des nations se soient troublés, et n'aient interrogé qu'avec anxiété ce mystérieux avenir, qui tenait suspendus sur nos têtes tant de redoutables problèmes. Plus que jamais alors on ressentait que, le vieil ordre social détruit, le monde était dans l'enfantement pénible d'un ordre social nouveau. - Mais quelle sera cette société nouvelle? Où allons-nous? Qui le sait? Jamais navire n'entreprit sous de plus obscurs auspices navigation plus périlleuse; on a laissé les croyances au rivage; nulle étoile dans le ciel, nul fanal sur les côtes lointaines, mais seulement des lueurs trompeuses, qui ne semblent s'allumer par intervalles que pour jeter le nautonier sur les écueils; nul souffle dans les airs ; le navire sillonne à force de rames une mer lourde et immobile. C'est ainsi que le xIx° siècle s'avance sans boussole et sans foi vers cet avenir dont il pressent avec effroi la grandeur. Comme les Hébreux au désert, il demande à l'industrie de lui faire des dieux qui le guident vers la terre promise ; et l'industrie lui fait des dieux de bois, de fer, de feu, dieux tout-puissants mais aveugles. Les prétendus sages et les faux prophètes cependant, transportant le royaume du ciel sur la terre, cherchent pour l'homme dépossédé de sa destinée divine un bonheur à sa portée dans la satisfaction de ses appétits. On sait les utopies qui pullulèrent parmi nous depuis 1830.
Ah! je conçois que l'homme, qui demande uniquement à la science humaine le secret de cette transformation sociale, sente son esprit se troubler et son cœur défaillir. Mais le chrétien peut-il aussi tomber dans ce découragement? ne sent-il pas auprès de lui, sur son esquif, l'hôte divin qui commande aux tempêtes et qui connaît le port? O René, votre foi s'est-elle donc obscurcie au contact des opinions du siècle? Votre âme mobile s'est-elle donc rouverte, comme aux jours de la jeunesse, au souffle de toutes les doctrines? La fausse sagesse qui, en ces jours critiques, égara Lamennais, vous a déconcerté vous-même. Au lieu de vous affermir dans l'esprit du Christianisme en vieillissant, vous avez, ô poëte, laissé votre pensée se perdre encore en vains désirs, en regrets, en chimères, votre opinion se dissiper en utopies sociales. Oh ! qu'avec une foi simple et fidèle, vous auriez envisagé l'avenir avec plus de sécurité et d'espérance! Vous cherchez en bas le mot de l'énigme : c'est en haut qu'il faut regarder : sursum corda! Le chrétien laisse les faux sages se consumer dans leurs vains arrangements sociaux. Il se borne, lui, à réaliser en lui-même, et, autant qu'il le peut, hors de lui le règne de Dieu et sa justice, sûr qu'après cela tout le reste lui sera donné par surcroît.
Le Père Séguin, qui était alors le confesseur de Chateaubriand, voulut fixer cette âme toujours errante et inquiète, en attirant son imagination sur un des sujets les plus propres à le détacher de la vie présente, pour le ramener aux choses éternelles. Il lui demanda d'écrire la Vie de Rancé, l'héroïque réformateur de la Trappe. C'était l'histoire d'une sorte de René chrétien, qu'il imposait à son pénitent au terme de sa vie, comme une réparation du séduisant et dangereux René de sa jeunesse. Qu'est-ce, en effet, que Rancé, qu'un autre René, mais tel que le comportait le xvIr° siècle, qui, possédé aussi d'une âme ardente, mobile, immodérée, et saisi d'une mélancolie infinie au sein des succès et des plaisirs, au lieu de s'abandonner au doute dévorant et stérile du xixe siècle, embrasse avec transport la croix du Sauveur, où il retrouve son repos et sa force?
Certes le vieux poëte semblait assez préparé à cette œuvre austère par l'âge et par les désenchantements de la vie. Le livre cependant ne répond guère à ce qu'on attendait. On comptait sur une grave histoire de Rancé, et l'on ne trouve qu'une brillante et légère causerie dont Rancé est le sujet ou le prétexte. L'écrivain s'arrête avec complaisance aux jours de la folle jeunesse de son héros, et fait à ce propos passer sous nos yeux toute la chronique galante de la Cour de Louis XIII. Assurément rien n'est plus animé, plus vif, plus éclatant tout ensemble que ce tableau de la Société française au début du grand siècle; rien de plus piquant et même de plus juste que ces jugements jetés en courant sur une foule de choses qu'un mot remet à leur vraie place'. La Vie de Rancé est pour Chateaubriand l'occasion de remuer la poussière de tout un siècle ; et certes le lecteur charmé ne songerait guère à s'en plaindre. Toutefois, à le voir si longtemps retenu aux souvenirs romanesques
I C'est là, par exemple, que, d'un trait prompt et vif, il a si bien caractérisé les Mémoires de Saint-Simon, qui écrit à la diable pour l'immortalité. - Le cardinal de Retz est jugé sévèrement sans doute, mais avec un bon sens si droit, que cet acrobate mitré ne se relèvera plus de cette sentence. - Il est d'autres jugements auxquels nous ne souscrivons pas aussi volontiers, tant ils déconcertent notre estime. Ainsi nous n'aimons pas à démêler des vues d'intérêt dans le pieux dévouement qui attachait Mme de Sévigné à la disgrâce du Cardinal. « Légère d'esprit », dit le moraliste en se jouant de nos admirations, « inimitable de talent, positive de conduite, calculée dans ses affaires, elle ne perdait de vue aucun intérêt, et elle avait été dupe des intentions testamentaires qu'elle supposait au coadjuteur » On en veut parfois à l'écrivain désabusé, qui s'amuse ainsi, chemin faisant, à réduire mainte renommée : et pourtant on le croit, malgré qu'on en ait : car il a l'air d'avoir connu tout ce monde du XVIIe siècle comme un contemporain.
de son sujet, on a lieu de croire que son cœur est resté encore trop engagé à ces choses de la jeunesse et du monde. Il a l'air de s'acheminer malgré lui vers le cloître où son héros va s'ensevelir; la Trappe lui fait peur. Il sait bien que Rancé, implacable dans sa pénitence, dépouillera au seuil du monastère toutes les passions d'autrefois. Il semble regretter que le moine, dans sa vie mortifiée, ait fermé entièrement son cœur aux chères images de sa jeunesse, et qu'il n'aime pas, comme le pénitent Eudore, à s'arrêter encore avec complaisance aux troublants souvenirs de Velléda1.
1 Rancé savait bien au contraire que le récit de nos fautes est un dangereux discours ; s'arrêter au souvenir de ses égarements, c'est encore s'y complaire. « Tout ce que je lisais et entendais du péché « (dit-il lui-même en parlant du temps de ses désordres) ne servait a qu'à me rendre plus coupable. » Le pénitent a donc enseveli le passé dans un silence, sinon dans un oubli absolu. Mais Chateaubriand est comme effrayé de cette discrétion sublime. « Cet empire d'un « « esprit sur lui-même, dit-il, vous fait peur. Rancé ne dira rien ; il « emportera toute sa vie dans son tombeau. Il faut trembler devant a un tel homme, » (Liv. II, p. 62.) On dirait que l'historien, en cherchant les matériaux de cette vie de Rancé, avait espéré y retrouver quelques confessions, avec lesquelles il pût refaire le roman de la tragique passion de Me de Montbazon. Mais non, nul retour vers une jeunesse coupable. Il est tout déconcerté de ce silence obstiné. « Ce qu'il y a d'inexplicable, dit-il, ce qui serait horrible, si ce n'était admirable, c'est la barrière infranchissable, que Rancé a placée entre lui et ses lecteurs. Jamais un aveu, jamais il ne parle de ce qu'il a fait, de ses erreurs, de son repentir. Il arrive devant le public (car il a beaucoup écrit) sans daigner lui apprendre ce qu'il est; la créature ne vaut pas la peine qu'on s'explique devant elle ; il renferme en lui-même son histoire qui lui retombe sur le cœur. » (Liv. III, p. 216.) - Ne semble-t-il pas que le biographe de Rancé lui garde rancune d'avoir anéanti tous les vestiges d'une passion pleine de remords, expiée ensuite par une pénitence exemplaire, mais dont il eût été si intéressant de suivre les vicissitudes orageuses ? Eudore aurait aimé à ajouter ce nouvel épisode à son récit. Obligé d'y renoncer, on croirait que c'est pour s'en dédommager, que Chateaubriand s'est complu à analyser, dans une digression délicieuse mais étrangement placée, la marche ordinaire d'une correspondance d'amour, où la passion d'abord éclate dans toute son ardeur inquiète et heureuse, et où peu à peu ensuite des symptômes de négligence commencent à trahir la satiété et la langueur du déclin. On me saura gré de citer ce morceau charmant, par lequel il se console de la stérilité de son sujet. « D'abord les lettres sont longues, vives, multipliées : le jour n'y « suffit pas : on écrit au coucher du soleil ; on trace quelques mots « au clair de lune, chargeant sa lumière chaste, silencieuse, discrète, « de couvrir de sa pudeur mille désirs. On s'est quitté à l'aube ; à « l'aube on épie la première clarté pour écrire ce que l'on croit avoir « oublié de dire. Mille serments couvrent le papier, où se reflètent « les roses de l'aurore ; mille baisers sont déposés sur les mots qui « semblent naître du premier regard du soleil : pas une idée, une « image, une rêverie, un accident, une inquiétude, qui n'ait sa lettre. « Voici qu'un matin quelque chose de presque insensible se glisse « sur la beauté de cette passion, comme une première ride sur le « front d'une femme adorée. Le souffle et le parfum de l'amour expirent dans ces pages de la jeunesse, comme une brise du soir s'endort sur les fleurs. On s'en aperçoit, et l'on ne veut pas se l'avouer. « Les lettres s'abrégent, diminuent en nombre, se remplissent de « nouvelles, de descriptions, de choses étrangères. Quelques-unes « ont retardé : mais on en est moins inquiet ; sûr d'aimer et « d'être aimé, on est devenu raisonnable, on ne gronde plus; on se « soumet à l'absence. - Les serments vont toujours leur train : ce « sont toujours les mêmes mots ; mais ils sont morts, l'âme y manque; je vous aime n'est plus là qu'une expression d'habitude, un « protocole obligé, le j'ai l'honneur d'être de toute lettre d'amour. « Peu à peu le style se glace; on s'irrite ; le jour de poste n'est plus « impatiemment attendu; il est redouté : écrire devient une fatigue. « On rougit en pensée des folies que l'on a confiées au papier ; on « voudrait pouvoir retirer ses lettres et les jeter au feu. - Qu'est-il « donc survenu? Est-ce un nouvel attachement qui commence, ou un « vieil attachement qui finit? n'importe, c'est l'amour qui meurt avant « l'objet aimé. - On est obligé de reconnaître que les sentiments « de l'homme sont exposés à l'effet d'un travail caché ; fièvre du « temps, qui produit la lassitude, dissipe l'illusion, mine nos passions et change nos cœurs, comme elle change nos cheveux et « nos années. » (Liv. III, p. 220.) - Étrange dissertation en vérité, qu'on ne rencontre pas sans en être surpris à la fin de la vie de Rancé. L'écrivain se retrace avec complaisance ce qu'il eût aimé à suivre dans les lettres d'amour du grand pénitent, s'il eût pu en ressaisir quelqu'une. Ou plutôt il oublie que Rancé, au lieu de se détacher par l'effet de la satiété, a bien plutôt été comme foudroyé dans sa passion criminelle par la mort soudaine et terrible de Mme de Montbazon. Mais le vieillard aime à se redire encore à soi-même son propre roman bien des fois répété, et à charmer ses heures languissantes en repassant encore en esprit sur les aimables aventures de ses jeunes années. ↩
Il était trop poëte et trop ensorcelé par les charmes de la jeunesse, pour arriver jamais lui-même à cette complète immolation de son cœur, et pour goûter avec sympathie le plus rigide des pénitents dans la grandeur de son sacrifice. Il admire son héros, mais il ne peut l'aimer. L'exemple est trop fort pour lui. Cette vie ne satisfait pas, dit-il, il y manque le printemps. Quant à lui, relaps à la jeunesse jusqu'à la fin, il la poursuit des regrets de son incurable mélancolie. Les années ne sauraient le détacher des enchantements du monde. Dans son livre, il a beau dire d'une façon admirable : La vieillesse est une voyageuse de nuit ; la terre lui est cachée ; elle ne découvre plus que le ciel; sa pensée revient sans cesse a la terre. En entrant dans le cloître de Rancé, il a laissé son cœur dehors. Il n'en a pas ressenti la sainte contagion ; la grâce d'en haut n'est pas descendue dans son âme désolée. Aussi l'ouvrage vous laisse-t-il une étrange impression de tristesse; c'est la tristesse sans larmes, l'amer désenchantement du René d'autrefois, qui, ne trouvant sur la terre ni consolation ni espérance, ne sait pas les chercher ailleurs.
Heureux celui dont la vie est tombée en fleurs! s'écrie-t-il en jetant à la jeunesse un inconsolable regard. C'était le propos de l'épicurien Ménandre : Il est aimé des dieux celui qui meurt jeune. Insoumis à l'âge, il envie le sort de ceux que la mort a surpris au milieu des beaux jours, et qui n'ont pas connu le déclin.
O poëte, avez-vous donc tant vécu, pour si mal comprendre le sens de la vie? Ne sentirez-vous pas le prix de ces années de disgrâce, que Dieu parfois nous donne pour nous aider à nous reconnaître nous-mêmes, à nous déprendre des vaines attaches, et à tourner notre âme vers les choses éternelles? Aujourd'hui que votre carrière brisée, votre ambition déçue, la jeunesse évanouie, vous montrent le néant de tout ce qui avait tant charmé votre âme, chrétien, n'oserez-vous donc jamais envisager ce terme? La vie a été pour vous une coupe si enivrante, que vous ne sauriez en détacher vos lèvres. Et aujourd'hui que l'heure des graves pensées est venue, vous ne songez encore qu'à évoquer les images voltigeantes de la jeunesse, et à la revivre, s'il est possible, en esprit une seconde fois. La dernière occupation de la vieillesse de Chateaubriand fut de remettre en ordre et de compléter les Mémoires de sa vie, qu'il réservait pour une publication posthume.
Nous ne voulons pas insister sur ces Mémoires d'outre-tombe, dont nous avons regretté la publication dans l'intérêt de la gloire même de Chateaubriand. Qu'avait-il besoin, l'homme illustre, de recommencer l'histoire de sa vie, que le monde connaissait? N'appartenait-il pas à la gloire?
Ne reprenait-il pas d'ailleurs une œuvre épuisée d'avance par lui-même? Ne s'était-il pas mis déjà partout dans ses ouvrages ? René ne nous avait-il pas conté sa jeunesse dans une transparente fiction? Son Itinéraire n'était-il pas le récit d'une année de sa vie? Sa carrière politique n'appartenait-elle pas à l'histoire de notre pays? Le Congrès de Vérone n'avait-il pas mis en lumière les vues et les efforts de l'homme d'État? Ses luttes à la tribune ou dans le journal n'avaient-elles pas eu la France entière pour spectatrice? - Mais ces enfants gâtés de la popularité ne sauraient consentir à se laisser oublier! Il faut que le monde continue à s'occuper d'eux. Ils se réservent de renouveler au lendemain de leur mort le bruit de leur nom.
Je concevrais encore qu'un vieillard, reportant en arrière sur les choses de sa vie un regard calme et serein, s'attachât à les juger d'un jugement suprême dans toute l'impartialité de son expérience, et en les considérant au point de vue de la mort prochaine, qui change bien les perspectives. Je voudrais qu'à l'heure où les passions sont apaisées, les illusions dissipées, il s'appliquât à redresser ses erreurs, à réparer les injustices de l'opinion dont il a été complice, à léguer enfin à son pays sa tardive sagesse. - On devait l'espérer d'après le titre même que l'écrivain avait donné à ses Mémoires d'outre-tombe. Ce sont comme les dernières révélations, qu'il semble adresser de l'autre côté de la mort à ses contemporains. On s'attend à y trouver je ne sais quelle sérénité divine, et comme un reflet de cette lumière qui pénétrera nos cœurs devant le souverain juge et dissipera les fantômes de nos passions et de notre orgueil. Aussi éprouve-t-on quelque mécompte, en voyant que Chateaubriand, lorsqu'il repasse ainsi sur toutes les traces de sa vie, en retrouve tous les enchantements sans doute, mais en reprend trop aussi toutes les passions.
Bien des parties de ces Mémoires, à la vérité, étaient composées depuis longtemps. De bonne heure, en effet, Chateaubriand y avait travaillé, et il y était revenu à diverses époques de sa carrière. La première partie surtout doit dater de loin. C'est assurément celle qui a le plus de charme, et partout on y reconnaît une plume plus légère et plus pure. Toutefois, jusque dans ces portions plus anciennes et meilleures, on surprend les retouches et la bigarrure d'un remaniement postérieur ; et l'on voit bien que l'œuvre entière a été raturée en ces années ingrates du déclin, qui projettent sur toutes choses leur ombre mélancolique. En racontant les gestes d'un jeune homme, l'écrivain y mêle des réflexions séniles. Désabusé de tout, il fait trop refluer jusque sur ses jeunes années son scepticisme amer1. Et réciproquement le vieillard, en revenant ainsi sur le passé de sa vie, se laisse volontiers ressaisir aux émotions d'autrefois. Il ne peut se reporter aux heures de sa jeunesse, sans en subir encore le charme, ni redire ses jours d'ambition et de luttes, sans se renflammer des passions d'alors. Quand il repasse les notes où il consignait ses impressions journalières, ses ennuis, ses dépits d'amour-propre, son dédain pour ses adversaires, il s'en émeut encore, il tressaille. Le temps ne l'a pas calmé. Et dans sa rédaction nouvelle, au lieu de l'adoucir, il force encore son expression déjà irritée. Aussi ces Mémoires respirent-ils par intervalles le pamphlet; et après tant d'années, on sent qu'on marche sur un sol toujours brûlant.
1 C'est avec l'imagination de la jeunesse que les choses de la jeunesse doivent être racontées. En revenant sur son premier récit, il l'a maintes fois gâté. La triste sagesse de la vie, acquise depuis au milieu des passions et des orages, désenchante en s'y mêlant ces jeunes souvenirs. Nul art, après l'expérience, ne saurait retrouver cette grâce des premières impressions. En lisant ces pages disparates, on se rappelle la réflexion de Chactas sur l'état si différent où l'âme se trouve, avant d'avoir connu la passion, ou après l'avoir épuisée. « Je ne puis » (dit le jeune sauvage chez Ninon, où l'auteur des Natchez a eu la bizarre idée de le conduire), « je ne puis trouver le calme « dont on jouit après l'orage semblable à celui qui a précédé cet « orage ; le voyageur, qui n'est pas parti, n'est pas le voyageur revenu ; « le bûcher, qui n'a point encore été allumé, n'est pas le bûcher éteint. « L'innocence et la raison sont deux arbres plantés aux extrémités « de la vie; à leurs pieds, il est vrai, on trouve également le repos; « mais l'arbre de l'innocence est chargé de parfums, de boutons de « fleurs, de jeune verdure; l'arbre de la raison n'est qu'un vieux « chêne séché sur sa tige, dépouillé de son ombrage par la foudre et « les vents du ciel. » (Les Natchez, liv. VI, p. 219.) ↩
Ceux qui avaient approché davantage de Chateaubriand dans les dernières années de sa vie ont souffert plus vivement du tort qu'il se faisait par ses Mémoires. Ils savaient combien l'homme valait mieux dans l'intimité qu'il ne voulait le paraître en public.
Pourquoi faut-il en effet, que dans ces Mémoires, trop préoccupé de sa gloire, il ne songe qu'à paraître grand pour la postérité, et sacrifie à son personnage tant de qualités aimables et modestes, que ses amis auront seuls connues? Pourquoi, lui aussi, s'est-il laissé gagner à la contagion vaniteuse des écrivains de notre siècle, qui ne veulent laisser à personne le soin de leur renommée après leur mort ? Que ne restait-il dans son naturel ? Mais non, ce roi du présent voulait encore s'emparer de l'avenir ! Or, quand on a été élevé comme lui par l'admiration publique sur une sorte de piédestal, et qu'on est en spectacle au monde, il est bien difficile de rester entièrement vrai, et de ne point arranger quelque peu sa draperie pour l'effet. A cette recherche cependant Chateaubriand perd plus qu'il ne gagne. En lisant ses Mémoires, sans cesser de l'admirer, on s'afflige de moins l'aimer. Bossuet aurait bien pu dire de la grandeur humaine, comme il le dit de l'humaine sagesse, qu'elle est toujours courte par quelque endroit, et qu'elle se diminue souvent par les efforts mêmes qu'elle fait pour se grandir. Lui, dont le cœur en tout temps a été ouvert à l'amitié et à la charité, et qui a cherché encore à goûter, dans la pratique de la bonté, les dernières douceurs de la vie, lui qui s'est montré si généreusement fidèle jusqu'au bout à la cause qu'il avait embrassée et servie, il affecte pour les hommes et les opinions une sorte de dédain suprême; il veut paraître supérieur à tout : il prétend à n'avoir jamais été dupe de rien. « Moi, s'écrie-t-il, qui n'ai jamais cru au temps où je vivais; moi, sans foi dans les rois, comme sans convictions à l'égard des peuples; moi, qui ne me soucie de rien, excepté de mes songes, à condition encore qu'ils ne durent qu'une nuit1 ! » Quand il affecte ainsi de n'avoir jamais varié dans son scepticisme universel, ne le croyez pas. Par orgueil, il se calomnie lui-même ; il a été, Dieu merci ! plus homme qu'il ne le voudrait laisser croire ; mais surtout il a été meilleur. « Quand Dieu, dit Bossuet, forma le cœur et les entrailles de l'homme, il y mit premièrement la bonté comme le propre caractère de la nature divine, et pour être comme la marque a de cette main bienfaisante dont nous sortons.» Par quelle étrange prétention d'amour-propre, Chateaubriand tient-il donc à dépouiller devant le public cette bonhomie du cœur, et à se retirer dans un égoïsme hautain, quand on sait combien jusqu'à la veille de sa mort il est resté compatissant à toute misère1?
1 Mémoires d'outre-tombe, t. VII, p. 242. ↩
1 On lit dans un fragment de lettre cité par M. Sainte-Beuve (Chateaubriand et son groupe littéraire, t. II, p. 399) ce témoignage sur la bonté que l'illustre vieillard laissait éclater dans l'intimité. « On « m'a dit souvent que l'homme devenait meilleur en vieillissant. Il « était bon et bienveillant. Mais le caractère de son génie, c'était « surtout l'élévation ; il avait cette élévation dans la vie habituelle.» Cette élévation du moins était sans faste. Rien de plus simple que sa vie intérieure. Il portait sa pauvreté avec aisance et noblesse, et son cœur généreux était toujours prêt à donner au-delà de ses ressources. « Ah ! laissez, mon cher ami, répondait-il un jour à M. de « Givré, qui l'invitait à y mettre plus de prudence, c'est la plus facile manière d'être chrétien : l'aumône est plus aisée que la pénitence. » - « Je ne suis pas tendre, disait-il une autre fois, mais je ne « puis refuser un malheureux. Il me semble même que, si je manque i un peu de sympathie, comme on dit aujourd'hui, si je m'ennuie « parfois de mes semblables, je dois au moins, pour acquitter ma t dette, les aider et leur faire du bien. s › Vinet. Études sur la Littérature française au XIX° siècle, t. 1, p. 442. ↩
Mais ce dédaigneux scepticisme était pour Chateaubriand un moyen d'accorder, dans une sorte d'unité morale, les disparates inévitables d'une vie si traversée. Ame mobile, et qui se laissait entraîner aux mouvements d'une imagination généreuse bien plus qu'elle ne se gouvernait par des principes, il s'était plus souvent contredit, qu'il ne voulait se l'avouer à lui-même. L'honneur, qui fut le mobile constant et dominant de sa vie, ne sauve pas toujours de ces contradictions. C'est un noble et généreux instinct assurément, que cette fierté chevaleresque et cette dignité du caractère; mais ce n'est pas toujours un guide bien sûr de la conduite: on ne fera point de bassesse en suivant ses inspirations, mais l'on pourra fréquemment s'égarer. C'est une boussole, en effet, mais dont l'aiguille, selon la spirituelle expression de Vinet, tourne avec le vaisseau même et montre le pôle partout2. La morale de l'honneur varie avec le temps, les mœurs, les circonstances; il n'y a que la conscience qui soit infaillible. Après avoir mille fois reconnu, en qualité d'historien et de politique, combien un tel guide de la conduite est souvent imposteur, pourquoi Chateaubriand, dans ce testament de sa vie, n'en a-t-il pas confessé la vanité et l'impuissance? Pourquoi ne pas avouer ses variations, quand du reste il n'y avait personne qui n'y eût été exposé, au milieu des étranges vicissitudes où s'était mêlée sa vie ≥? Mais, artiste jusqu'au bout, il se préoccupe, en vue de la postérité, de composer sa vie comme un poëme. En prenant l'amour de la gloire pour mobile de toutes ses actions, et en affectant pour tout le reste une indifférence hautaine, il parvient ainsi à établir artificiellement l'harmonie de toute sa carrière.
2 Je lis dans les notes ajoutées par M. Sainte-Beuve à son Étude sur Chateaubriand (t. II, p. 394) un fragment de lettre, où est signalé spirituellement cet inévitable danger que court un homme public, de se trouver en désaccord avec lui-même, pour peu que sa carrière se prolonge. « Chateaubriand a été inconséquent, il s'est « beaucoup contredit, je le sais bien. Qui de nous, en nos temps disparates, ne s'est contredit autant que lui ? Et comment voulez-vous que l'on écrive et que l'on imprime durant trente années sans « se contredire? L'unité de la vie ne se rencontre que dans la brièveté des jours. Les plus belles destinées n'ont eu qu'un éclair ! La i mission de Jeanne d'Arc n'a été que de dix-huit mois, et elle avait « déjà trop duré. » ↩
Quelque défiance cependant qu'on doive garder de ces impressions remaniées des Mémoires d'outre-tombe, ce n'est pas assurément sans un vif intérêt qu'on reprend avec Chateaubriand cette histoire de sa vie écoulée. Car c'est là encore, quoi que fasse l'écrivain, que l'on peut mieux se flatter de ressaisir, malgré les disparates, les traits essentiels de son génie et de son caractère, et d'analyser cette espèce de métal de Corinthe, dont les éléments, mystérieusement combinés par l'incendie, constituent sa puissante individualité : Confusio divinitus ordinata.
Or, dans ce brillant amalgame, il y a plus d'unité encore que ne l'imaginait l'écrivain lui-même. A travers tant de vicissitudes de la pensée et de la conduite, partout, toujours vous retrouvez René, tel qu'il vous est apparu au début, avec sa nature ardente, indomptable, sauvage même, dont jamais ni la fréquentation des hommes, ni la fortune, ni les revers de la vie n'ont pu entièrement tempérer la sève originale. Le voilà bien avec sa mobilité maladive, âpre au désir, facile au dégoût, prompt à se lasser du réel, à épuiser le néant de toutes choses, puis soudain, quand on le croit abattu, sur les ailes d'une imagination radieuse reprenant son essor vers les rêves magnifiques ou se rejetant avec passion dans les choses de la vie. Que la politique même un jour ouvre à son activité le champ le plus vaste, elle ne saurait assouvir cette ardeur inconstante. Sans doute alors il ne fit guère que traverser le ministère '; mais, quoi qu'il en dise, il semble encore qu'en l'en précipitant, la fortune l'ait servi selon le tempérament de son âme inquiète et belliqueuse. Car il faudra recommencer à conquérir le pouvoir; et dans ce pouvoir ambitionné, ce que Chateaubriand aime le mieux, ce semble, c'est la lutte pour
• En entrant à ce qu'il appelle l'hôtellerie des Affaires étrangères, il ne se faisait pas illusion sur la durée de sa fortune. « Je vais, disait-il, coucher ce soir dans ce lit de Ministre, qui n'était pas fait pour moi, où l'on ne dort guère, et où l'on reste peu. »
le conquérir, c'est l'assaut où il déploie toutes ses ressources, toutes ses passions et jouit plus pleinement de lui-même. A peine, en effet, maître de la place et en possession de son désir, René déjà s'ennuie; à la première déception, le voilà dégoûté '. On dirait qu'il regrette les jours de combat : il les appelle; Chateaubriand est l'homme des crises, disait Canning. Il s'est plaint souvent des vicissitudes de sa vie; mais ces vicissitudes lui eussent man- « Mon grand défaut, disait-il lui-même, est de n'être enivré de rien : je serais meilleur, si je pouvais me prendre à quelque chose.» En 1827, au moment même où M. de Villèle, son ennemi, venait enfin d'être forcé à la retraite, et où le parti vainqueur se partageait les dépouilles du pouvoir, Chateaubriand laisse échapper volontiers le ministère, pour accepter avec empressement l'ambassade de Rome. Ce mot de Rome, dit-il dans ses Mémoires, eut sur moi un effet magique. J'éprouvai la tentation, à laquelle les anachorètes étaient exposés dans le désert... Je me sentis saisi du désir de fixer mes jours, de l'envie de disparaître, même par calcul de renommée, dans la ville des funérailles, au moment de mon triomphe politique. » - Ainsi, soit coquetterie de sa gloire, soit que la lutte eût suffi pour assouvir son ambition, il ne songe déjà plus qu'à quitter le théâtre du combat et à s'enfuir loin de l'action dans la contemplation inerte et rêveuse. Ces fantaisies de René le condamnent. Le publiciste d'hier n'a plus le droit de se livrer à sa mélancolie. Après avoir lutté pour le pouvoir jusqu'à ébranler par ses coups la monarchie qu'il voulait affermir, « son devoir (dit justement M. Villemain) était maintenant de rester près de la brèche, de surveiller les suites de la victoire et de les tourner au bien du pays, fût-ce même en sera vaut sa propre ambition, s qué, qu'il les eût fait naître. Comme René, il entre toujours avec ravissement dans le mois des tempêtes1 I ; il en aime l'émotion et l'éclat ; il y est comme dans son élément. Un tel tempérament peut faire un ministre brillant sans doute, mais hasardeux. Avec ce goût d'affronter volontiers les orages, faut-il s'étonner de voir bientôt son esquif rejeté à la côte?
1 Mémoires d'outre-tombe, t. 1, p. 161. ↩
Mais ce qui me frappe le plus, quand je considère ainsi Chateaubriand dans l'ensemble et la suite de sa vie, c'est que partout et toujours le poëte domine en lui, et finit même souvent par absorber tout l'homme. L'imagination chez lui est la faculté souveraine. Jusque dans ses fonctions d'homme d'État, il semble en effet que le poëte, au lieu de vivre au milieu des choses, aime à se repaître de leurs images. Ce qu'il pense, ce qu'il sent, au lieu de mûrir dans le fond de son âme, a hâte d'en sortir, pour aller s'épanouir dans l'atmosphère de l'imagination. Quoi qu'il fasse, et de quelque côté qu'il porte l'admirable facilité de son talent, toutes ses idées, ses sentiments, ses principes même, tout pour lui tourne en poésie, tout aboutit à une belle attitude, à une expression éclatante ; lui-même est ébloui le premier par la splendeur de l'image que revêt sa pensée. Pour de telles natures, la vie, même intérieure, devient comme une fiction1. Aussi tout ce que Chateaubriand a été dans sa carrière, il l'a été en poëte; et l'on peut dire que la plus parfaite et la plus intéressante de ses compositions poétiques, c'est lui-même.
1 « Ces chantres sont de race divine ; ils possèdent le seul talent « incontestable dont le ciel ait fait présent à la terre. Leur vie est à la « fois naïve et sublime; ils célèbrent les Dieux avec une bouche d'or, « et sont les plus simples des hommes ; ils causent comme des immortels ou comme de petits enfants : ils expliquent les lois de l'univers, et ne peuvent comprendre les affaires les plus innocentes « de la vie : ils ont des idées merveilleuses de la mort, et meurent « sans s'en apercevoir comme des nouveaux-nés. » (René.) ↩
Si ces fils de la fantaisie, trop amoureux de l'idéal pour s'accommoder longtemps aux médiocres conditions de la vie réelle, sont peu propres à devenir nos pilotes et à manier les affaires, il ne faut pas pourtant méconnaître leur bienfaisante influence. Leur rôle est d'entretenir chez les nations le feu sacré des nobles pensées et des sentiments généreux. Il y a plus d'une manière de servir son pays. Moïse sur la montagne, pendant que Josué livre bataille dans la plaine, prie pour le succès du combat; Tyrtée réveille au cœur des Spartiates les vieilles vertus nationales. Si le passage de Chateaubriand aux affaires, bien qu'honorable à plus d'un titre, n'a pas assez répondu ni à son ambition, ni aux espérances de son pays, en revanche il n'a été donné à personne en son temps d'exercer un plus merveilleux empire sur l'opinion ; et il n'en a usé, que pour rendre à la France l'émulation de son passé glorieux et la conscience de sa grande destinée.
Au début du siècle et de sa carrière, alors que la France sortait de la tourmente révolutionnaire meurtrie et découragée, nous le voyons s'appliquer à consoler les douleurs de la patrie et à ranimer son espérance, en l'invitant à reporter ses regards vers le ciel. Il relève la croix abattue, ce gage immortel du salut des peuples, la croix, qui avait été jusqu'alors comme l'étendard de la civilisation moderne, et que la France n'avait pu déserter un instant sans tomber dans les abîmes. Autour de la foi chrétienne, il évoque en même temps, il rallie toutes les nobles traditions du passé, tous les grands souvenirs de la monarchie, et tous ces instincts généreux et chevaleresques qui étaient comme l'héritage de la vieille France et la marque glorieuse de sa vocation parmi les peuples.
Ces antiques vertus françaises n'éclatent pas moins dans ses actions que dans ses écrits ; il a gardé dans le caractère quelque chose des anciens preux ; et chez lui l'éloquence de la parole est toujours soutenue par l'éloquence de la vie. Sous l'Empire, en effet, il est resté presque seul la tête haute en face du Maître tout-puissant et irrité, maintenant par sa fière protestation l'indépendance de la pensée. Pendant la Restauration, en même temps qu'il s'efforce de faire accepter à la France nouvelle l'ancienne dynastie de ses rois (qu'il ramène, pour ainsi dire, par la main, escortés de la majesté des siècles et du malheur), il pousse, il entraîne cette royauté du passé dans les voies de l'avenir par le développement des institutions libérales. Sa défiance pour les hommes de la Révolution ne saurait arrêter longtemps l'essor généreux de sa pensée; emporté par l'instinct de son génie, il devient le plus éloquent champion de la liberté constitutionnelle. S'il n'a pu prévenir la chute de la monarchie à laquelle il avait rattaché tant d'espérances, du moins encore il lui fut fidèle dans la disgrâce. Il y devait survivre dix-huit ans, mais pour rester comme un exemple pour la génération nouvelle de la constance dans les convictions et du dévouement au malheur.
Si, dans la vie de Chateaubriand, il y a quelques faiblesses, que tant de grandes qualités et de nobles services rendus les recouvrent et les excusent. N'abusons pas contre lui de ses propres aveux. Honorons au contraire ceux qui ont su maintenir ainsi leur vie dans sa ligne principale, malgré les défaillances de la misère humaine. Quelle grandeur n'aurait pas à souffrir d'être poursuivie dans les secrets de la vie intime? Parmi les grands hommes, il n'y a que les saints qui gagnent toujours à être vus de plus près. A l'égard des autres, tenons-nous à distance, et acceptons pour vraie l'image que l'opinion publique nous en a laissée.
Chateaubriand vécut assez pour voir tomber ce gouvernement de Juillet, auquel il n'avait jamais pardonné son origine. Mais il n'eut pas lieu de s'en réjouir en voyant ce qui succédait. Ses plus sombres pressentiments étaient dépassés encore par la catastrophe de Février. Il s'éteignit au lendemain des Journées de Juin, où la France, jusque-là si téméraire dans ses destructions, avait pu voir contre quelles passions sauvages elle aurait désormais à se défendre, après avoir laissé emporter par le flot de l'émeute tous les fondements sur lesquels repose l'ordre politique.
Chateaubriand dut accepter plus volontiers la mort en ces jours sinistres. Son âge était fini ; un âge nouveau et redoutable s'ouvrait au milieu des tempêtes. On eût dit que ce noble champion, qui avait consacré son génie et sa vie à concilier la monarchie antique avec la liberté moderne, en disparaissant alors de la scène, emportait avec lui dans la tombe nos traditions, nos souvenirs et nos meilleures espérances.
L'œuvre politique, que Chateaubriand avait poursuivie de ses rêves, a été bientôt submergée par le flot des révolutions ; mais son œuvre littéraire ne périra pas. O sacer et magnus vatum labor! Le grand poëte a laissé dans la littérature de son temps l'empreinte lumineuse et ineffaçable de son génie. - Depuis le jour où il a inauguré avec tant d'éclat la résurrection intellectuelle et morale de la France par son Génie du Christianisme, il demeure comme le poëte-roi de notre âge. Tout ce qui se fera de grand en effet, non-seulement dans le champ de l'imagination et de la poésie, mais encore dans le domaine de la critique et de l'histoire, tout procédera de lui, comme les fleuves, selon la tradition homérique, coulent de l'Océan; et toutes les nouvelles générations d'écrivains viendront se ranger sous sa gloire.
Assurément on ne saurait, sans une véritable originalité, exercer une influence si forte et si variée. Cependant il faut reconnaître que Chateaubriand a été bien plus encore un grand artiste qu'un penseur puissant et profond. Il s'en faut qu'il ait semé autour de lui autant d'idées vraiment neuves et fécondes que Me de Staël, son émule, de ces idées qui ouvrent aux esprits des horizons inconnus, qui éclairent leur marche vers l'avenir, et sur lesquelles vivent longtemps les sociétés humaines. Il n'a point découvert un nouveau monde ; mais il a ramené nos esprits et nos cœurs vers le vieux monde trop oublié. Regardant en arrière comme Mme de Staël en avant, il nous apprend à revenir, par de nouveaux sentiers, aux sources de notre poésie nationale trop désertées depuis la Renaissance ; et tout ensemble il remet en honneur les sources de l'antiquité chrétienne et païenne, non moins négligées depuis le xvI siècle. La Bible et Homère ont retrouvé sous sa plume enchantée la fraîcheur et le charme d'une immortelle beauté. Le Moyen Age, à son tour, jusqu'alors dédaigné comme une époque barbare, a repris, avec sa vérité, sa poésie. Notre vieille histoire, que défigurait une rhétorique menteuse, reparaît avec la physionomie pittoresque, le mouvement dramatique, l'intérêt et la vie de ses mœurs originales. Partout ainsi on retrouve Chateaubriand menant le chœur des écrivains et leur ouvrant les voies ; partout on sent son influence.
« Il nous a donné des goûts, dit M. Nisard, qui sont devenus des sciences. Son admiration pour les beautés de l'architecture gothique a suscité l'archéologie chrétienne. Les Francks des Martyrs sont les prédécesseurs des Francks d'Augustin Thierry. La littérature comparée s'était renfermée jusqu'alors dans les trois langues classiques ; il l'étendit aux langues modernes, et par delà ces langues aux idiomes primitifs de l'Orient et du Nord, et fit sortir un idéal nouveau de poésie de toutes les grandes œuvres et de tous les grands noms1. » Sa trace est encore aujourd'hui partout dans l'imagination de notre siècle ; les esprits même les plus libres lui doivent quelque chose. Là où l'on ne reconnaît pas l'empreinte de son génie, on retrouve toujours la marque de sa langue.
1 Hist. de la Littérature française, t. IV, p. 535. ↩
Car c'est comme écrivain surtout, que Chateaubriand était incomparable. Il n'a été donné à personne d'enchanter ainsi les hommes par la beauté et l'harmonie du langage, et de faire ainsi resplendir ses idées par l'éclat de l'expression. La langue appauvrie du xvm® siècle semble renouvelée ; le poëte y a ramené l'imagination ; pour peindre l'opulente nature des rives du Meschacebé, cette langue semble avoir emprunté au spectacle de ces lieux une richesse d'images et de couleurs, d'harmonieux murmures et des parfums qui nous enivrent.
Au fond, c'est la belle langue du xvI siècle, mais dont l'enchanteur a su tirer des effets nouveaux. Il en a gardé la démarche svelte, l'attitude libre et noble, l'exquise propriété d'expression ; mais il n'en a plus la candeur. Nous sommes bien loin de cette ingénuité des écrivains du grand siècle, et, pour ainsi dire, de cette innocence de génie, avec laquelle ils expriment si naturellement, si naïvement même, les plus hautes pensées, sans recherche, sans secousse, restant volontiers en-deçà de leur idée, pour ne pas l'épuiser. L'artiste ici se montre davantage : il connaît ses ressources, il laisse voir son ambition, il jouit de son prestige. C'est qu'aussi ce qu'il fait des mots est merveilleux ; en reprenant les expressions et les tours de la langue du xvI siècle, il les réveille et les vivifie par des acceptions toutes neuves et des combinaisons imprévues, relevant souvent par un trait familier la fierté des images, ou prolongeant l'effet d'un mot par une épithète d'une infinie rêverie. Il a, comme Ducis le disait de lui, le secret des mots puissants.
Mais, en outre, il tire des paroles je ne sais • quoi de lumineux et d'harmonieux tout ensemble, qui ravit à la fois les oreilles et les yeux ; l'impression de la phrase s'achève et se complète par le charme d'une musique mystérieuse, qui ébranle l'âme à l'égal de la plus belle poésie'. Jamais en vérité, avant M. de Lamartine, jamais poëte n'avait versé plus d'enchantement dans la parole humaine. Sans doute le grand artiste a parfois abusé des effets, et trop donné à l'imagination dans le style ; on a vu surtout les dangers d'un tel exemple
I « Le style de Chateaubriand, disait Mme de Beaumont, me fait « éprouver un frémissement d'amour: dans les excès de ses imitateurs. Mais lui, du moins, quand il brille, on sent qu'il a la flamme. Cette prose d'ailleurs pleine d'images et d'harmonie, il l'avait créée pour lui seul et à son usage, en attendant le réveil de la poésie. Depuis que Lamartine, Victor Hugo, Alfred de Vigny, qui sont les vrais disciples de Chateaubriand, ont ressuscité en France cette langue des vers, la prose a pu revenir à elle-même et abdiquer désormais cette vice-royauté poétique, dont les circonstances l'avaient investie.
Tout n'est pas également durable assurément dans les écrits de Chateaubriand. Mais il n'est aucun de ses ouvrages, où il n'ait jeté à profusion de ces pages immortelles, qui sont entrées dans le trésor de l'esprit humain pour y rester toujours et trouver dans tout esprit. cultivé un admirateur de plus. Du reste, pour être juste envers de tels hommes, il ne faut pas seulement considérer les œuvres qu'ils nous ont laissées, mais encore celles qu'ils ont suscitées par l'impulsion qu'ils ont donnée aux esprits. Leurs livres sont des événements publics; leur pensée devient l'âme de toute une génération. Chateaubriand apparaît au seuil du siècle comme un autre Homère; et, à quelque point de vue qu'on se place de l'histoire littéraire de notre temps, on aperçoit toujours sa noble figure qui s'élève et domine au bout de la perspective1.
1 A ce poëte, père de toute la poésie que notre siècle a vu éclore, on peut appliquer aussi bien qu'à Homère les vers de Rousseau : A la source d'Hippocrène Homère, ouvrant ses rameaux, S'élève comme un vieux chêne Entre de jeunes ormeaux. (Odes, liv. III, ode 4.) ↩
Mais, en même temps qu'un de ses plus glorieux écrivains, Chateaubriand restera un grand citoyen pour la France de l'avenir. Oui, dans cette fierté chevaleresque, cet instinct du grand, cet amour de la gloire, cette humeur vaillante et aventureuse, cette passion de l'idéal, ce mélancolique dégoût du médiocre, qui sont comme les traits les plus marqués du caractère de Chateaubriand, la France, tant qu'elle sera la France, aimera à reconnaître son propre génie, et à se mirer pour ainsi dire elle-même, indulgente aussi pour les défauts qu'elle partage. Ce nom se lie si étroitement aux plus nobles traditions et aux vertus les plus généreuses de notre pays, que je craindrais, si j'en voyais l'éclat éclipsé, un abaissement dans notre caractère national.