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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand Chapitre I. Les Etudes historiques. - Traduction du Paradis Perdu. - Essai

Livre troisième — La retraite et la vieillesse

Chapitre I. Les Etudes historiques. - Traduction du Paradis Perdu. - Essai

Chateaubriand · 23 min de lecture · p. 220–243 · chapitre 11 sur 12

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Didier, 1865, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

sur la Littérature anglaise.

La carrière politique de Chateaubriand s'arrête en 1830. Quelle fut sa douleur, quand il vit emporter par une tempête de trois jours cette monarchie légitime, à laquelle il avait voué tous les efforts et toutes les espérances de sa vie! Quel trouble, en pensant à la part imprudente qu'il avait prise à cette ruine de sa propre cause, et en se voyant, au lendemain de la révolution, porté en triomphe sur les bras de la jeunesse qui l'avait faite! Qu'il expiait cruellement en ce jour sa popularité!

Quelle fut cependant sa conduite en cette circonstance? On le sait. Fidèle à lui-même et à l'honneur de sa vie, il refusa de servir le nouveau gouvernement. Tandis que tout se précipitait vers le parti victorieux, le vieil athlète se retirait sous sa tente, mais pour revenir bientôt à la brèche et attaquer cette monarchie de Juillet, qu'il ne voulait pas reconnaitre. Car il n'accepte pas le fait accompli. En dépit de la fortune, le droit ne reste-t-il pas intact? Son roi est le roi de l'exil '. Aussi, quoique fatigué par l'âge et par le malheur, il ressaisit d'une main fiévreuse, pour combattre le nouveau règne, la plume étincelante et outrageuse avec laquelle, au début de sa vie politique, il écrivait son pamphlet contre Bonaparte. Contre ce gouvernement déteste, il ameute tous les principes, tous les souvenirs, toutes les colères. L'origine illégitime de ce pouvoir en corrompt à ses yeux tous les actes. Il est cruel envers lui, injuste, implacable. Il

« Dévoué aux premières adversités de la monarchie, je me suis consacré à ses dernières infortunes : le malheur me trouvera toujours pour second. » (Mémoires d'outre-tombe, t. VIII, p. 99.) ne lui tient compte ni des circonstances qui l'ont fatalement amené, ni de ses intentions, ni de ses bienfaits réels, ni de ses efforts pour concilier l'ordre et la liberté et pour pratiquer loyalement ce régime constitutionnel, dont il avait lui-même ardemment poursuivi la réalité. Sans partager sa passion, honorons cette indomptable fidélité au malheur. Cela console de tant de scandaleuses défections, dont les révolutions n'offrent que trop souvent l'affligeant exemple. Jusqu'à sa mort, Chateaubriand restera attaché à la royauté déchue, dont il n'a pas partagé les fautes, mais dont il veut partager l'infortune. Quoique pauvre et accablé d'infirmités, on le verra pieusement courir à l'appel de son vieux roi à Prague ', ou

I Ou ne peut relire, sans être remué jusqu'au fond du cœur, ces lignes émues, où le courtisan de la disgrâce nous raconte sa dernière visite à Charles X, qui achevait dans la morne tristesse du château de Buschtirad sa vie si pleine de traverses. « La dernière fois, dit-il, que je vis les proscrits de Rambouillet, ce fut à Buschtirad en Bohême. Charles X était couché ; il avait la fièvre. On me fit entrer de nuit dans sa chambre : une petite lampe brûlait sur la cheminée. Je n'entendais dans le silence des ténèbres que la respiration élevée du trente-cinquième successeur de Hugues Capet. Mon vieux roi ! votre sommeil était pénible : le temps et l'adversité, lourds cauchemars, étaient assis sur votre poitrine. Un jeune homme s'approcherait du lit d'une jeune fille avec moins d'amour accomplir près du jeune Henri établi à Londres le pèlerinage de l'exil.

Cependant, tout en gardant jusqu'à la fin son poste d'honneur, si son cœur est toujours fidèle, son ardeur s'évanouit peu à peu avec son espérance. Il comprend que la cause à laquelle il s'est donné est perdue sans retour. Il repasse alors avec amertume la dure leçon que les événements lui ont infligée à lui-même. Du moins il a appris par sa douloureuse expérience à devenir plus tolérant pour l'exagération sincère des opinions et les chimériques ardeurs de la jeunesse, et à respecter les convictions même erronées, pourvu qu'elles soient loyales. Il donne la main à ses adversaires ; il conque je ne me sentis de respect, en marchant d'un pas furtif vers votre couche solitaire. Du moins je n'étais pas un mauvais songe, comme celui qui vous réveilla pour aller voir expirer votre fils ! Je vous adressais intérieurement ces paroles, que je n'aurais pu prononcer tout haut sans fondre en larmes : « Le ciel vous garde de tout mal à venir ! Dormez en paix ces nuits avoisinant votre dernier sommeil! assez longtemps vos vigiles ont été celles de la douleur. Que ce lit de l'exil perde sa dureté en attendant la visite de Dieu ! Lui seul peut rendre légère à vos os la terre étrangère. » (Congrès de Vérone, t. II, p. 440.) L'émotion de ce morceau est sincère assurément : pourquoi faut-il que le pieux visiteur se souvienne encore ici de l'écrivain et de l'artiste, et gâte à plaisir le pathétique d'une telle scène par la recherche de l'effet et des contrastes artificiels? mence à voir Béranger, Carrel, Arago, Lamennais lui-même, objet jusqu'alors de ses plus vives antipathies. Sans acception de partis, il estime tout ce qui est honnête et généreux; et, s'il éprouve encore de la colère, ce n'est plus qu'à l'égard de ces âmes mercenaires, toujours prêtes à trahir leur parti de la veille pour suivre la fortune.

Exclu ainsi de plus en plus de la vie publique, c'est dans les lettres que Chateaubriand va chercher de nouveau un aliment à l'activité de son âme et une consolation à ses mortels ennuis. Il revient alors a ces travaux d'histoire qu'il s'était promis pour la maturité de son âge, et que sa carrière politique avait interrompus.

La brochure des Quatre Stuarts n'avait été qu'un à compte. Mais les Études historiques nous apprirent, dès 1830, à quelles recherches sérieuses et savantes le ministre, l'ambassadeur ou le publiciste aimait à se livrer dans les intervalles des affaires ou de la lutte. A travers les vicissitudes de sa vie publique, Chateaubriand n'avait jamais renoncé au dessein d'écrire une Histoire de France, mais conçue dans les plus larges proportions1!.

1 On comprend chez l'auteur des Martyrs cette ambition. Dans les recherches qu'il avait entreprises pour son poëme, il avait entrevu le premier une histoire nouvelle du passé. Un monde inconnu s'était comme révélé à ses yeux, et il avait été saisi de tout ce qu'il y avait à la fois d'original et de dramatique dans le spectacle des premiers temps de la monarchie, dont jusqu'alors une histoire inintelligente nous dissimulait la rudesse sous le vernis d'une fade et menteuse élégance. Dans la préface de ses Études, Chateaubriand signale avec un indulgent sourire ce travestissement des temps barbares et l'insuffisance de nos historiens. « Quant aux deux premières races, dit-il, « Il le taut avouer, Velly est quelquefois ridicule : mais il peignait à « la manière de son temps. Khlovigh, dans nos annales anté-révolu- . tionnaires, ressemble à Louis XIV, et Louis XIV à Hugues Capet. « On avait dans la tête le type d'une grave monarchie, toujours la « même, marchant carrément avec trois ordres et un parlement en « robe longue : de là cette monotonie de récits, cette uniformité de « mœurs, qui rend la lecture de notre histoire générale insipide. - Mais si nous apercevons les faits sous un autre jour, ne nous figurons pas que cela tienne à la seule force de notre intelligence. Nous « venons après la monarchie tombée ; nous toisons à terre le colosse « brisé : nous lui trouvons des proportions différentes de celles qu'il « paraissait avoir lorsqu'il était debout. Placés à un autre point de « la perspective, nous prenons pour un progrès de l'esprit humain le « simple résultat des événements, le dérangement ou la disparition « des objets. Le voyageur, qui foule aux pieds les ruines de Thèbes, « est-il l'Egyptien qui demeurait sous une des cent portes de Pharaon?» Il est certain, en effet, que la Révolution survenue avait, à travers les ruines, ouvert sur le passé des perspectives nouvelles et en éclairait de sa propre lumière les transformations sociales. L'histoire de France était donc à refaire sur un plan nouveau. Car si l'histoire donne des leçons, elle en reçoit à son tour : son maître est l'expérience, qui lui apprend d'époque en époque à mieux voir et à mieux juger. En même temps que Chateaubriand contemplait en historien et en moraliste tout ce passé de la France ainsi renouvelé, il s'éprenait en poëte de tout ce qu'il trouvait de mouvement, de couleur et de vie dans les récits des vieux chroniqueurs depuis Grégoire de Tours jusqu'à Froissart, et il voulait faire revivre dans un tableau pittoresque et fidèle ces mœurs d'autrefois. - S'il n'a laissé qu'une ébauche, il a du moins donné à d'autres l'idée de l'œuvre. Il nous a inspiré le goût de nos origines : en éveillant nos souvenirs et en excitant notre curiosité par la séduction de son coloris, il nous a appris à remonter le courant des âges : il a suscité des historiens. Il précède dans la carrière les Augustin-Thierry, les Guizot, les Barante, les Michelet, les H. Martin, dont il semble avoir provoqué la vocation. C'est lui qui a ouvert les voies et donné le branle à toutes ces études historiques, qui formeront peut-être encore la part la plus glorieuse de la littérature de notre siècle. Tu duca, tu signore, e tu maestro. ↩

L'Introduction qu'il a mise en tète de ses Études historiques nous déploie le vaste plan du monument qu'il avait rêvé. En faisant de la France comme la tête et le cœur de la civilisation chrétienne, il s'était complu à l'idée de rattacher à cette histoire un large tableau de la révolution immense que le Christianisme avait opérée dans le monde. Il prenait la foi nouvelle à son berceau sur le Calvaire, pour en suivre les progrès, la longue lutte contre la société antique, et le triomphe éclatant; puis, déchaînant sur l'empire romain l'inondation des peuples barbares, qui engloutit presque tous les restes de la civilisation païenne, il nous montrait l'Église surnageant au-dessus de l'abîme, comme une arche de salut qui porte en ses flancs les germes immortels de la civilisation nouvelle. Entre tous les peuples modernes qui doivent sortir de ce chaos fécond, la France apparaît bientôt comme une nation prédestinée. C'est autour d'elle que l'écrivain se plaît à faire graviter le monde barbare et à grouper toute l'histoire du Moyen Age, du moins jusqu'à l'époque de l'avénement des Valois. Car, à partir de ce moment, l'historien resserre son cadre, semblable à un fleuve, qui, après s'être égaré dans la plaine, comme pour recueillir ses affluents, semble ensuite se creuser un lit plus profond, mesure que son cours devient plus puissant. En se bornant désormais à la France, il en voulait ainsi poursuivre l'histoire jusqu'à la Révolution.

Mais, comme on le voit d'après son esquisse, c'était toute l'histoire du Christianisme et du Moyen Age qu'il voulait refaire, pour l'opposer ' l'Essai sur les Mœurs de Voltaire. On ne peut assez regretter qu'il n'ait pu élever ce monument à la gloire de la civilisation chrétienne et de son pays. Mais une telle œuvre eût exigé qu'il y consacrât sans réserve toute la maturité de sa vie. Comme il sentait le temps et les forces lui manquer pour l'accomplir, il voulut du moins en faire connaître l'idée générale et montrer ce qu'il avait recueilli de matériaux. « Sur la route où le temps m'arrête, dit-il dans sa préface, je montre de la main aux jeunes voyageurs les pierres que j'avais entassées, le sol et le site où je voulais bâtir a mon édifice. »

Il n'y faut chercher, en effet, qu'un plan et des débris. Ce n'est qu'un recueil assez indigeste de morceaux souvent inachevés, et dont quelques-uns même doivent dater de bien loin. L'écrivain y a vidé ses cartons; on croit reconnaître en maints fragments les études avec lesquelles il préparait autrefois son Essai sur les Révolutions ou son épopée des Martyrs. Mais, en recueillant ces travaux de sa jeunesse, il n'a pas pris la peine de les assortir. On y rencontre ça et la des morceaux splendides, mais perdus au milieu de pages négligées et surchargées d'une érudition ingrate; on dirait des ruines d'un palais inachevé, parmi lesquelles s'élèvent quelques fûts élégants de colonnes, quelques pilastres aux chapiteaux magnifiquement sculptés, mais qui attendent en vain leur entablement1. Rien, si ce n'est le style, n'a reçu la dernière main de l'artiste. On s'aperçoit trop qu'en reprenant cette œuvre longtemps interrompue à une heure de découragement, l'historien s'acquittait d'une tâche ingrate et tardive. L'esprit qui devait animer l'ouvrage n'y est plus. Sa pensée est ailleurs. J'écrivais, dit-il lui-même, l'histoire ancienne, et l'histoire moderne frappait à ma porte. En vain je lui criais : Attendez, je vais à vous. Elle passait au bruit du canon, en emportant trois générations de rois... Quand une société se compose et se décompose, quand il y va de l'existence de chacun et de tous, quand on n'est pas sûr de l'avenir d'une heure, qui se soucie de ce que dit et pense son voisin ? Il s'agit bien de Néron, de Constantin, de Julien, des apôtres, des martyrs, des Pères de l'Église, des Goths, des Huns, des Vandales, des Francks, de Clovis, de Charlemagne, des Hugues Capet et de Henri IV ! Il s'agit bien du naufrage de l'ancien monde, lorsque nous nous trouvons engagés dans le naufrage du monde moderne! » Ainsi l'étude du passé ne saurait plus le distraire des spectacles du présent. Après s'être mêlé aux intérêts et aux passions du siècle, comme il l'a fait, Chateaubriand ne saurait plus retrouver dans le sanctuaire des Muses un refuge serein pour son âme fatiguée. Son talent même le trahit désormais; il ne le retrouvera plus qu'une seule fois dans toute sa plénitude, ce sera pour écrire l'histoire de son ministère dans ce Congrès de Vérone, dont nous avons déjà parlé.

1 Qu'on en juge par ce morceau, jeté après quelques notes confuses sur les Mœurs des barbares, qui venaient camper au milieu des ruines de l'empire romain. Tout à coup l'historien s'élève à l'éloquence de Bossuet, pour nous faire sentir la vocation mystérieuse qui entraînait vers Rome ces hordes sauvages, instruments aveugles et irrésistibles des desseins et des vengeances de la Providence divine. « Les conducteurs des nations barbares, dit-il, avaient quelque chose « d'extraordinaire comme elles. Au milieu de l'ébranlement social, « Attila semblait né pour l'effroi du monde. Il s'attachait à sa destinée je ne sais quelle terreur : et le vulgaire se faisait de lui une « opinion formidable..... Sa capitale était un camp ou grande bergerie de bois, dans les pacages du Danube : les rois qu'il avait « soumis veillaient tour à tour à la porte de sa baraque : ses femmes « habitaient d'autres loges autour de lui. Couvrant sa table de « plats de bois et de mets grossiers, il laissait les vases d'or et d'argent, trophées de la victoire et chefs-d'œuvre des artș de la Grèce, « aux mains de ses compagnons. C'est là qu'assis sur une escabelle, « le Tartare recevait les ambassadeurs de Rome et de Constantinople... « Peuples et chefs remplissaient une mission, qu'ils ne pouvaient eux-mêmes expliquer : ils abordaient de tous côtés aux rivages de la « désolation, les uns à pied, les autres à cheval ou en chariots ; les « autres traînés par des cerfs ou des rennes; ceux-ci portés sur des « chameaux, ceux-là flottant sur des boucliers ou des barques de cuir « ou d'écorce. Navigateurs intrépides parmi les glaces du nord ou les « tempêtes du midi, ils semblaient avoir vu le fond de l'Océan à découvert. Les Vandales, qui passèrent en Afrique, avouaient céder « moins à leur volonté qu'à une impulsion irrésistible. - Ces conscrits du Dieu des armées n'étaient que les aveugles exécuteurs d'un « dessein éternel : de là cette fureur de détruire, cette soif de sang, « qu'ils ne pouvaient éteindre ; de là cette combinaison de toutes « choses pour leur succès, bassesse des hommes, absence de courage, « de vertu, de talent, de génie. Genséric était un prince sombre, « sujet aux accès d'une noire mélancolie ; au milieu du bouleversement du monde il paraissait grand, parce qu'il était monté sur ses « débris. Dans une de ses expéditions maritimes, tout était prêt, lui-même embarqué : où allait-il? il ne le savait pas. « Maître, lui dit « le pilote, à quels peuples veux•tu porter la guerre? - A ceux-là, « répond le vieux Vandale, contre qui Dieu est irrité. » - Alaric « marchait vers Rome ; un ermite barre le chemin au conquérant ; a il l'avertit que le ciel venge les malheurs de la terre. a Je ne puis « m'arrêter, dit Alaric, quelqu'un me presse et me pousse à saccager « Rome. » Trois fois il assiége la ville éternelle avant de s'en emparer; « Jean et Brazilius, qu'on lui députe, lors du premier siége, pour « l'engager à se retirer, lui représentent que, s'il persiste dans son « entreprise, il lui faudra combattre une multitude au désespoir. « L'herbe serrée, repart l'abatteur d'hommes, se fauche mieux. « Néanmoins il se laisse fléchir et se contente d'exiger des suppliants tout l'or, tout l'argent, tous les ameublements de prix, tous i les esclaves d'origine barbare. Roi, s'écrient les envoyés du Sénat, que « restera-t-il donc aux Romains? - Lavie. (Etude VI, II° part.) ↩

Je croirais volontiers que c'est encore en grande partie des cartons de sa jeunesse que Chateaubriand a tiré, pour la publier alors, sa traduction de Milton, et peut-être aussi quelque chose de son Essai sur la Littérature anglaise, dont il a fait comme une introduction du Paradis perdu. Car je me figure que le poëte des Martyrs avait entrepris cette lutte laborieuse avec Milton, dans le dessein de pénétrer plus intimement dans le génie de l'Homère anglais, de hanter de plus près ses visions sublimes, mais surtout de rompre son style aux tours de cette langue si originale et si forte, et de lui dérober quelques-unes de ses images si neuves et si hardies.

Pourquoi cependant, au déclin de sa carrière, reprend-il cette œuvre laborieuse et sans gloire? Rejeté, ainsi que Milton, de la vie publique par la tempête, peut-être espérait-il, dans le commerce de son œuvre sublime, apprendre comme lui à retirer son âme du monde, et à oublier les disgrâces de la vie dans la contemplation des choses immortelles. Quoi qu'il en soit, on est saisi tout d'abord du pieux scrupule, avec lequel le traducteur s'est efforcé de conserver à son modèle dans notre langue toute l'originalité de sa physionomie. Dans sa superstition d'exactitude, il va souvent même jusqu'à violenter le génie, les allures, le goût de notre langue, qu'il livre en proie à Milton. - On ne peut approuver ce système bizarre et forcé de traduction trop littérale. Ces contorsions de style, ces phrases disloquées, ces tons heurtés, étonnent et embarrassent le lecteur. Sans doute sous cette forme abrupte on rencontre parfois des fiertés de style du plus grand effet; à travers ce langage hérissé de barbarismes, il semble qu'on ait eu vraiment commerce avec le génie de Milton ; on a senti sa présence, sa flamme; c'est lui-même qu'on a vu, non pas à travers le voile d'une traduction, mais rayonnant par intervalles dans un air pur et lumineux. Toutefois cette fidélité à outrance n'en est pas moins une erreur de goût chez le grand écrivain. - Mais, pour moi, dans ce labeur ingrat, je ne veux admirer ici que la dévotion du génie au génie; je ne veux voir que l'édifiant exemple de travail et d'abnégation que nous a laissé le grand artiste, en s'abdiquant lui-même si complétement en présence du maître, et en se condamnant à une telle servitude, s'il peut à ce prix dérober quelques-uns des secrets de son art.

Dans l'Essai sur la Littérature anglaise, dont Chateaubriand a fait précéder sa traduction de Milton, ne cherchons ni une histoire complète ni un examen systématique des lettres en Angleterre. Car ce n'est en vérité qu'un recueil, magnifique sans doute par endroits, mais inégal, de morceaux d'une date plus ou moins ancienne, que le grand critique a voulu relier ensemble, mais non sans y laisser d'étranges et regrettables lacunes. On y retrouve maintes pages splendides, qu'on a lues déjà dans les Quatre Stuarts, dans les Études historiques, ou même dans le Moniteur de 1802, et que l'auteur reproduit ici, en les recousant négligemment à son œuvre nouvelle.

Si notre attente cependant est déçue d'un côté, combien n'est-elle pas dépassée de l'autre! Si le critique a négligé bien des parties, en revanche avec quelle supériorité d'esprit et quelle éloquence n'a-t-il pas apprécié les écrivains anglais qui ont été l'objet de sa prédilection ! Quelle grande manière de sentir Shakspeare, Milton surtout, et de nous initier à tout leur génie ! On peut dire que ces deux maîtres ont reçu là d'un de leurs pairs leur plus glorieuse couronne. Mais, tout en admirant le talent, partout où il le rencontre, avec une impartialité supérieure et sympathique, Chateaubriand sait voir cependant et marquer dans ces grandes œuvres les faiblesses et les bizarreries que le goût condamne, mais qu'un fanatisme aveugle adore à l'égal des beautés les plus hardies. Dans ces productions si fortes, mais si mêlées parfois de la poésie anglaise, il sépare l'or des scories avec un bon sens suprême, en homme désabusé des prestiges de l'art, mais qui conserve pour les beautés véritables la ferveur du premier amour. C'est pour lui l'occasion de relever, en face de ces œuvres étrangères admirées par des énergumènes jusque dans leurs incorrections, la perfection vraiment divine de nos maîtres classiques alors si blasphémés1 I.

1 « Pleine et entière justice étant rendue à des suavités de pinceau « et d'harmonie, je dois dire que les ouvrages de l'école romantique « gagnent beaucoup à être cités par extraits : quelques pages fécondes sont précédées de beaucoup de feuillets arides. Lire Shakspeare jusqu'au bout sans passer une ligne, c'est remplir un pieux, « mais pénible devoir envers la gloire et la mort : des chants entiers « de Dante sont une chronique rimée dont la diction ne rachète pas « toujours l'ennui. - Le mérite des monuments des siècles classiques « est d'une nature contraire : il consiste dans la perfection de l'ensemble et la juste proportion des parties. » (Essai, tome 1°, p. 285.) ↩

Car ce qui ajoute au mérite de ce livre, où Chateaubriand, à propos des grandes œuvres de la littérature anglaise, proclamait les principes éternels du goût, c'est son opportunité. L'ouvrage paraissait au moment des plus grandes extravagances de l'école romantique. On sait comment, en effet, cette impulsion généreuse et féconde que Chateaubriand lui-même avait imprimée dès le début du siècle aux lettres françaises, après avoir excité d'abord les plus magnifiques et les plus justes espérances, avait fini par se perdre dans les excès de quelques esprits violents. La révolution romantique, à l'exemple de notre révolution politique, dont elle transportait dans le monde de la littérature l'esprit de liberté et de progrès, après avoir eu son 89, avait abouti à l'anarchie de 93. Les fanatiques, en poussant à outrance les principes de la réaction littéraire, en compromettent le succès. La révolution de Juillet ajoute encore à l'effervescence des esprits. Plus d'autorité dans les choses de goût, plus de principes, plus de traditions, plus de règles : l'art est livré aux caprices de chacun. Plus d'idéal : l'imitation exacte de la nature, même dans ce qu'elle a de chétif et de défectueux, est désormais la perfection unique à laquelle le poëte doit tendre.

Au milieu de cette anarchie, c'est au patriarche de la poésie romantique, c'est à celui-là même qui, au début du siècle, avait brisé le cercle étroit où notre poésie classique était enfermée et nous avait signalé avec tant d'éclat les sources nouvelles, c'est à lui, dis-je, qu'il appartenait surtout d'élever sa voix si autorisée, pour protester contre ces brutales théories au nom de la nature et du bon sens. Quelle poétique excellente ne pourrait-on pas tirer de son ouvrage?

« Persuadons-nous qu'écrire est un art ; que cet art a des genres; que chaque genre a des règles. Les genres et les règles ne sont point arbitraires; ils sont nés de la nature même; l'art a seulement séparé ce que la nature a confondu ; il a choisi les plus beaux traits, sans s'écarter de la ressemblance du modèle. La perfection ne détruit point la vérité. Racine, dans toute l'excellence de son art, est plus naturel que Shakspeare, comme l'Apollon, dans toute sa divinité, a plus les formes humaines qu'un colosse égyptien ".

« Soutenir qu'il n'y a pas d'art, qu'il n'y a point d'idéal, qu'il ne faut pas choisir, qu'il faut tout peindre ; que le laid est aussi beau que le beau ; c'est tout simplement un jeu d'esprit dans ceux-ci, une dépravation de goût dans ceux-là, un sophisme de la paresse dans les uns, de l'impuissance dans les autres 2.

« Le génie enfante, le goût conserve. Le « goût est le bon sens du génie..... Ce toucher « sur, par qui la lyre ne rend que le son qu'elle doit rendre, est encore plus rare que la faculté qui crée, L'esprit et le génie, diversement répartis, enfouis, latents, inconnus, passent souvent parmi nous sans déballer, comme dit Montesquieu ; ils existent en même proportion dans tous les âges; mais dans le cours de ces âges il n'y a que certaines nations, chez ces nations qu'un certain moment ou le goût se montre dans sa pureté; avant ce moment, après ce moment, tout pèche par défaut ou par excès. Voilà pourquoi les ouvrages accomplis sont si rares ; car il faut qu'ils soient produits aux heureux jours de l'union du goût et du génie. Or cette grande rencontre, comme celle de quelques astres, semble n'arriver qu'après la révolution de plusieurs siècles, et ne durer qu'un instant '. »

' Tome Ier, page 266. ≥ Tome II, page 253.

Ce n'est pas que Chateaubriand n'admette que les conditions de l'art puissent dans une certaine mesure changer avec le temps. Ainsi il ne prétend pas enfermer pour toujours la tragédie classique dans le cadre idéal, mais étroit, qui suffisait aux contemporains de Racine. Il sentait bien qu'au lendemain de la Révolution, si féconde en péripéties redoutables et en émouvantes catastrophes, le théâtre, pour égaler les vicissitudes et les douleurs du monde réel, devait, dans sa sphère idéale, compliquer les situations et inventer de plus puissants ressorts, afin d'exciter une horreur ou une pitié plus profonde. Mais, tandis que les dramaturges d'alors ne songeaient qu'à émouvoir les sens et à faire frémir la chair, en étalant sur la scène des échafauds et des crimes sans nom, et en appelant à leur aide tous les prestiges du décorateur et du machiniste, le grand artiste nous rappelle à l'art véritable ; c'est dans l'âme humaine qu'il nous invite à creuser davantage, pour y découvrir de nouvelles sources de larmes. Il veut aussi que l'émotion dramatique élève l'âme, et ne fasse couler que des larmes généreuses.

1 Tome Ier, page 291.

« La liberté qu'on se donne de tout dire et de tout représenter, le fracas de la scène, la multitude des personnages imposent, mais ont au fond peu de valeur; ce sont liberté et jeux d'enfants. Rien de plus facile que de captiver l'attention et d'amuser par un conte; pas de petite fille qui, sur ce point, n'en remontre aux plus habiles. Croyez-vous qu'il n'ait pas été aisé à Racine de réduire en action les choses que son goût lui a fait rejeter en récit?... Il n'a retranché de ses chefs-d'œuvre que ce que des esprits ordinaires y auraient pu mettre. Le plus méchant drame peut faire pleurer mille fois davantage que la plus sublime tragédie. Les vraies larmes sont celles que fait couler une belle poésie, les larmes qui tombent au son de la lyre d'Orphée; il faut qu'il s'y mêle autant d'admiration que de douleur; les Anciens donnaient aux Furies mêmes un beau visage, parce qu'il y a une beauté morale dans le remords ". » Lorsqu'on vient de traverser l'atmosphère malsaine des théories et des œuvres contemporaines, et qu'on a vu l'école romantique s'égarer dans tant d'aberrations non moins fatales au goût qu'à la morale, qu'on est heureux de venir respirer avec Chateaubriand dans ces régions sereines et lumineuses, où le grand art, l'art véritable réapparaît enfin dans sa doctrine immortelle, tel que l'ont consacré par leurs exemples les plus illustres génies de tous les temps, les Homère, les Sophocle, les Milton, pour être à jamais la joie et l'enseignement des hommes! Comme l'esprit fatigué des inventions fantastiques d'une poétique bizarre, qui le troublaient jusqu'au vertige, aime à rentrer ici et à se reposer dans la lumière du vrai !

' Tome Ier, page 266. - Déjà l'écrivain, dans sa Préface d'Atala, annonçant sa poétique, disait : « Les Muses sont des femmes célestes, qui ne défigurent point leurs traits par des grimaces : quand « elles pleurent, c'est avec un secret dessein de s'embellir. »

C'est un noble spectacle, que de voir ainsi notre vieil Homère sortir de sa retraite pour essayer de sauver du naufrage les principes éternels de la morale et du goût, sans lesquels il n'y a plus d'art véritable, comme au début de sa carrière il travaillait déjà à dégager des ruines de la Révolution les fondements de l'ancien ordre social, sur lesquels devait s'élever la société nouvelle. Mais tandis que, dans cette œuvre de sa jeunesse, l'espérance animait et soutenait ses efforts, ici, au contraire, sa voix est triste, son cœur découragé. En considérant ce trouble des esprits, cet art nouveau qui s'intitule réaliste parce qu'il se voue effrontément à glorifier la matière, cette brutale poétique découlant d'immorales théories, il croit les lettres sur la pente d'un irrémédiable déclin, et il en contemple l'avenir avec une sombre mélancolie.