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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand Chapitre II. Le Génie du Christianisme

Livre premier — La jeunesse et la poésie

Chapitre II. Le Génie du Christianisme

Chateaubriand · 23 min de lecture · p. 52–76 · chapitre 4 sur 12

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Didier, 1865, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

L'esprit du siècle et les passions de la jeunesse avaient bien pu obscurcir la foi de Chateaubriand, mais non l'éteindre entièrement ; et, si sa raison était devenue incrédule, son imagination et son cœur étaient restés religieux. Il y a dans l'Essai même des paroles d'une sympathie pieuse pour le Christianisme. Ainsi que son maître Rousseau, la majesté des Écritures l'étonne, la sainteté de l'Évangile parle à son cœur1. Mais c'est le malheur qui le ramènera à la foi de son enfance, et qui le mettra tout ensemble en possession de tout son génie.

1 Il ne croit pas sans doute; mais il demande le respect pour la foi; il gourmande la témérité des philosophes qui détruisent les croyances, sans s'inquiéter de ce qu'ils mettront à la place pour combler dans le cœur des hommes l'abîme que la religion y aura laissé. « Moi, qui suis très-peu versé dans ces matières, dit-il, je répéterai seulement aux incrédules, en ne me servant que de ma « faible raison, ce que je leur ai déjà dit : Vous renversez la religion « de votre pays, vous plongez le peuple dans l'impiété, et vous ne « proposez aucun autre palladium de la morale. Cessez cette cruelle « philosophie; ne ravissez point à l'infortuné sa dernière espérance. « Qu'importe qu'elle soit une illusion, si cette illusion le soulage « d'une partie du fardeau de l'existence; si elle veille dans les longues nuits à son chevet solitaire et trempé de larmes ; si enfin elle « lui rend le dernier service de l'amitié, en fermant elle-même sa « paupière, lorsque, seul et abandonné sur la couche du misérable, « il s'évanouit dans la mort? » (Essai, Ile part., chap. XLVII.) ↩

Au lendemain même de la publication de l'Essai, le jeune émigré apprenait la mort de sa mère, et l'amertume avec laquelle cette femme chrétienne avait dans ses derniers moments ressenti les égarements de son fils. Pour son âme ardente et mobile, ce coup douloureux fut décisif. J'ai pleuré, disait-il, et j'ai cru. Le cœur du fils pieux et du Breton fidèle tressaillit; les souvenirs de son enfance le ressaisirent. Le Christianisme n'est-il pas d'ailleurs la religion des affligés ? Désormais Chateaubriand était chrétien.

C'est en ce moment d'illumination soudaine, qu'il conçut le dessein de réhabiliter cette religion du Sauveur des hommes, si outragée par Voltaire. Le Christianisme apparut au nouveau converti comme un monde nouveau, que la France ne connaissait plus, dans toute la splendeur de son évidence et la grandeur de ses bienfaits. La persécution, du reste, des dernières années, en purifiant l'Église comme l'or dans la fournaise, semblait l'avoir ramenée à la beauté et à la vertu de ses anciens jours. Louis XVI, Mme Elisabeth, les martyrs des Carmes, avaient fait oublier le temps des abbés de cour; les derniers souvenirs de l'Église étaient héroïques. En même temps que Chateaubriand était frappé de cette immortelle vertu de la foi catholique, dans cette religion, que l'on avait si longtemps dénoncée comme hostile au progrès, il découvrait le principe manifeste, l'âme toute-puissante de la civilisation moderne; cette Église tant calomniée avait été l'unique boulevard contre la barbarie, l'instigatrice de toutes les améliorations sociales, en même temps que le foyer de toutes les lumières, et l'inspiration de toutes les sciences et de tous les arts.

C'est à ce dernier point de vue surtout que Chateaubriand a conçu une apologie du Catholicisme accommodée à l'esprit de son temps. Le livre qu'il médite sur le Génie du Christianisme ne sera point l'œuvre d'un théologien, ni même d'un philosophe : on n'aurait point alors écouté un tel apôtre. Ce sera surtout une œuvre de poëte, dont la raison n'est point tant subjuguée par le dogme chrétien, que son imagination n'est émue et son cœur attendri par les souvenirs du culte catholique, de ses cérémonies, de ses temples, de ses pèlerinages. Les dimanches et les jours de fête, dit-il dans René, j'ai souvent entendu dans le grand bois, à travers les arbres, les sons de la cloche lointaine, qui appelait au temple l'homme des champs. Appuyé contre le tronc d'un ormeau, j'écoutais en silence le pieux murmure. Chaque frémissement de l'airain portait à mon âme naïve l'innocence des a mœurs champêtres, le calme de la solitude, a le charme de la religion et la délectable mélancolie des souvenirs de ma première enfance. Oh ! quel cœur si mal fait n'a tressailli au bruit des cloches de son lieu natal, de ces cloches qui frémirent de joie sur son berceau, qui annoncèrent son avénement à la vie, qui marquèrent le premier battement de son cœur, qui publièrent dans tous les lieux d'alentour la sainte allégresse de son père, les douleurs et les joies encore plus ineffables de sa mère! Tout se trouve dans les rêveries enchantées ou nous plonge le bruit de la cloche natale : religion, famille, patrie, et le berceau et la tombe, et le passé et l'avenir.» Voilà les impressions d'enfance, qui l'ont ramené lui-même au Christianisme, et à l'aide desquelles il s'efforcera de réveiller chez les autres l'instinct religieux '.

I Le poëte n'a pas même dédaigné le souvenir de quelques superstitions populaires si communes surtout dans sa chère Bretagne; et il en a tiré plusieurs sujets de tableaux, délicieux sans doute, mais qui ne semblent pas toujours assez dignes de la gravité d'un livre, où il voulait venger le Christianisme des attaques de Voltaire. Nous nous bornons à citer le passage suivant. « Qui ne connaît Notre-Dame des Bois, cette habitante du tronc de la vieille épine, ou du creux moussu de la fontaine? Elle est célèbre dans le hameau par ses miracles. Maintes matrones vous diront que leurs douleurs dans l'enfantement ont été moins grandes, depuis qu'elles ont invoqué la bonne Marie des Bois. Les filles, qui ont perdu leurs fiancés, ont souvent, au clair de la lune, aperçu les âmes de ces jeunes hommes dans ces lieux solitaires ; elles ont reconnu leur voix dans les soupirs de la fontaine. Les colombes, qui boivent de ses eaux, ont toujours des œufs dans leur nid : et les fleurs, qui croissent sur ses

Mais en même temps il s'attachera à dissiper ces préjugés alors trop répandus, qui faisaient du Christianisme un culte barbare, absurde dans ses dogmes, ridicule dans ses cérémonies, ennemi des arts et des lettres, de la raison et de la beauté; il essayera de montrer, au contraire, « que, de toutes les religions qui ont jamais existé, la religion chrétienne est la plus poétique, la plus humaine, la plus favorable à la liberté, aux arts et aux lettres ; que le monde moderne lui doit tout, depuis l'agriculture jusqu'aux sciences abstraites, depuis les hospices pour les malheureux jusqu'aux temples bâtis par Michel-Ange et décorés par Raphaël;... qu'il n'y a rien de plus divin que sa morale; rien de plus aimable, de plus pompeux que ses dogmes, sa doctrine et son culte; qu'elle favorise le génie, épure le goût, développe les passions vertueuses, donne de la vigueur à la pensée, offre de nobles forbords, toujours des boutons sur leur tige. Il était convenable que la Sainte des forêts fit des miracles doux comme les mousses qu'elle habite, charmants comme les eaux qui la voilent. » (Ie part., liv. V, chap. VI.) Ceci n'est que de la poésie, ce n'est plus le Christianisme.

« mes à l'écrivain et des moules parfaits à l'artiste ;... que, loin de rapetisser la pensée, elle se prête merveilleusement aux élans de l'âme, et peut enchanter l'esprit auśsi divinement que les dieux de Virgile et d'Homère,... et qu'il n'y a point de honte à croire avec Newton et Bossuet, Pascal et Racine1. » Ainsi, au lieu de prouver la vérité du Christianisme, il s'appliquera plutôt à en glorifier la beauté. Il pensait qu'alors le plaidoyer le plus éloquent qu'il put faire en faveur de la religion en disgrâce, c'était d'appeler à son secours tous les enchantements de l'imagination et tous les intérêts du cœur.

1 Génie du Christianisme. Introl. ↩

Le succès de son ouvrage allait bientôt montrer qu'il ne s'était pas trompé. On ne pouvait, du reste, choisir pour la publication une heure plus propice. En tout temps le livre de Cha teaubriand eût fait une vive sensation, comme l'œuvre irrégulière, sans doute, mais magnifique, d'un superbe talent : l'à-propos en a fait un monument.

Lorsque Chateaubriand rentra en France en 1800, il y rapportait son Génie du Christianisme déjà à demi imprimé. Mais, éclairé par les conseils de Fontanes et de Joubert, il comprit tout de suite la nécessité de revoir et de refondre tout l'ouvrage, pour mieux l'accommoder au goût public : il reconnut que l'on n'écrit bien que dans sa patrie. Il ajourna donc la publication pendant deux ans. Seulement, pour préparer l'opinion , il détacha de son livre l'épisode d'Atala, que l'on a gracieusement comparé à la colombe de l'arche, mise en liberté pour aller effleurer de ses blanches ailes ce monde récemment sorti aussi d'un déluge, et voir où l'arche pourrait s'arrêter. Nous avons déjà dit si ce retard fut heureux, et quelle mise en scène la fortune préparait à ce livre, en le faisant concourir avec l'œuvre du concordat.

Dans la première partie de son ouvrage, l'apologiste entreprend de traiter des Dogmes du Christianisme, des Mystères, des Sacrements, et surtout de la Chute de l'homme, dont la tradition explique toute la doctrine chrétienne, en même temps qu'elle peut seule dénouer l'énigme de notre destinée. Nous ne nous arrête rons point à cette partie. Sans doute l'auteur a écrit là-dessus des pages d'une admirable éloquence : il y a trouvé les plus beaux sujets de tableaux. Mais en général il demeure ici trop au-dessous de la grandeur du sujet, et risque de compromettre par son insuffisance les sublimes vérités qu'il veut défendre. Sa religion aujourd'hui nous semblera peu exacte, sa science incomplète et légère. Il ne regarde les Mystères, que pour en envelopper les redoutables obscurités de splendides métaphores. Il enchante, il séduit, il éblouit, sans s'inquiéter de convaincre. Mais son temps n'en demandait peut-être pas davantage; on avait assez raisonné dans l'âge précédent, on en était las.

Au xVI siècle, Pascal avait pu comprendre autrement la démonstration de la vérité chrétienne. - Que ce sublime raisonneur, saisissant l'homme soudain dans son ignorance, le retienne en suspens et plein de vertige entre l'abîme de la nature et l'abîme de son propre cœur ; qu'il l'accable des contradictions de son être, et l'étonne tout ensemble de sa grandeur et de sa bassesse; puis, qu'après l'avoir comme enlacé de toutes parts dans le problème de sa destinée, il le force à chercher en gémissant la lumière ; qu'il le traîne ainsi de philosophie en philosophie, de religion en religion, pour fui montrer enfin que nulle doctrine ne saurait éclairer le chaos de son âme, nul remède guérir sa misère en dehors du dogme chrétien ; qu'ainsi vaincu, dompté, il l'amène en détresse à se jeter au pied de la croix, où le divin Rédempteur a réconcilié l'humanité déchue avec son Dieu : voilà la vigoureuse apologie qui convenait à cette époque. C'est un combat à outrance avec l'incrédule, qu'il faut forcer. Mais la sceptique génération formée par le xv® siècle eût refusé le combat. Ces âmes à la fois affaissées et frivoles, qui se reposaient volontiers sur leur incrédulité, et s'en tenaient dans leur légèreté insoucieuse à la religion de Voltaire, n'eussent guère été troublées par l'effroyable dilemme de Pascal. Ce n'était pas encore l'heure pour un apologiste de réclamer la foi des hommes ; on ne pouvait alors demander pour le Christianisme que justice, sympathie, admiration. « Je vous ai donné du lait au lieu de viande, que vous n'étiez pas en étal de supporter, » disait saint Paul aux Corinthiens.

Ainsi fit Chateaubriand. A ceux qui ne pouvaient encore supporter la vérité du Christianisme, il parla de sa beauté 1. C'était le conseil de son ami Joubert, juge compétent, s'il en fut. Après tant de dissertations et d'analyses, il voulait que le poëte se bornât à chanter : « Dites-lui qu'il en fait trop, écrivait-il à Mme de Beaumont, leur amie commune; que le public se souciera fort peu de ses citations, mais beaucoup de ses pensées ! que c'est plus de son génie que de son savoir, que l'on est curieux ; que c'est de la beauté, et non pas de la vérité, qu'on cherchera dans son ouvrage ; et que son esprit seul, et non pas sa doctrine, en pourra faire la fortune.... Qu'il fasse son métier; qu'il nous enchante. Écrivain en prose, M. de Chateaubriand ne ressem-

Virtutem videant, intabescantque relicta,

s'écrie le poëte antique. Devant ces yeux obscurcis par l'erreur, que la vérité resplendisse dans la beauté de sa lumière comme un rayon du soleil.

« ble point aux autres prosateurs ; par la puissance de sa pensée et de ses mots, sa prose est de la musique et des vers. Il rompt trop souvent encore les cercles tracés par sa magie : avec ses citations, il y laisse entrer des voix qui n'ont rien de surhumain, et qui ne sont bonnes qu'à rompre le charme et à mettre en fuite les prestiges... Bossuet citait sans doute ; mais il citait aux persuadés. Ces temps-ci ne sont pas les mêmes. Que notre ami nous raccoutume à regarder avec quelque faveur le Christianisme; à respirer avec quelque plaisir l'encens qu'il offre au ciel; à entendre ses cantiques avec quelque approbation : il aura fait ce qu'on peut faire de meilleur, et sa tâche sera remplie. Le reste sera l'œuvre de la religion. Si la poésie et la philosophie peuvent lui ramener l'homme une fois, elle s'en sera bientôt réemparée, car elle a ses séductions et ses puissances, qui sont grandes. On n'entre point dans ses temples bien préparé, sans en sortir asservi '. »

Laissez-le donc, sur le parvis du temple, › Pensées de Joubert, t. II, p. 284.

parler de la religion à des auditeurs encore si éloignés, en poëte, en artiste, en homme du monde; laissez-le étaler au dehors ses tableaux des Sacrements ou encore des Fétes de l'Église, dans tout ce qu'ils ont de charme attendris. sant. Que la foule, désaccoutumée de ces pieuses cérémonies, en soit émue comme Énée contemplant à Carthage, sur les murs du temple, les peintures qui lui rappellent les diverses scènes du siége de Troie :

Animum pictura pascit inani , Multa gemens, largoque humectât flumine vultum. Voilà dans quel sentiment il faut lire encore aujourd'hui cet ouvrage. Ce n'est point un traité, mais un poëme, où Chateaubriand a mis toute la séduction de son talent. Il pense avec des sentiments; il raisonne avec des images ; et ses idées s'échappent de son âme comme un hymne éclatant.

Le poëte se retrouvera sur son vrai terrain, lorsque, dans cette première partie, il s'attachera à prouver l'Existence de Dieu par les merveilles de la nature. Puisque en effet le xvm° siècle, dans une orgie suprême d'impiété, avait tenté de chasser Dieu de la nature et du cœur de l'homme, il fallait bien tout ensemble faire éclater la voix de Dieu au fond de notre âme, et montrer sa main partout présente dans l'univers.

Déjà sans doute, dans le siècle précédent, Fénelon, et après lui Bernardin de Saint-Pierre, s'étaient complu à étaler les magnificences de la création, pour prouver le divin architecte par le spectacle de l'édifice, et ramener la Providence dans ce monde si bien ordonné, où chaque chose raconte la fin pour laquelle elle est créée '. Mais combien le voyageur d'Amérique renouvelle la démonstration par l'éclat original et la fraîcheur de ses descriptions, où il invite la nature entière à pro-

· Parmi ces hommes, qui, en un siècle d'incrédulité, ont cherché le Créateur dans le spectacle de sa création, aucun ne m'émeut plus encore que le pieux Linné, qui, en étudiant les mystères des plantes, confondu d'admiration, s'incline et adore. « J'ai vu Dieu en passant et par derrière comme Moïse, s'écrie-t-il; je l'ai vu, et je suis demeuré ravi dans une muette extase. J'ai su reconnaître la trace de ses pas dans les œuvres de sa création. Dans ces œuvres, en effet, même les plus petites, quelle force! quelle sagesse! quelle a inexplicable perfection !

clamer avec lui la sagesse et la gloire de son auteur? Il n'a qu'à puiser à pleines mains dans les cartons de ses Voyages et ses souvenirs du désert ; soit qu'il nous peigne les mœurs des oiseaux, et leur industrie merveilleuse, et les mélancoliques instincts qui les conduisent vers les plages lointaines, ou les ramènent au nid qui les a vus naître ; soit que, nous entraînant avec lui au fond des forêts américaines, il en écoute les voix secrètes, et nous apprenne à pénétrer les mystères du génie de la solitude et les divines harmonies de la nature avec notre âme; soit enfin qu'il nous montre sur l'Océan solennel, entre le soleil qui descend dans les flots et la lune qui monte lentement avec la nuit à l'Orient, le pauvre matelot agenouillé sur son esquif, et invoquant le Dieu qui commande aux tempêtes et la Vierge qu'il salue du nom d'Étoile de la mer.

Mais le charme particulier de ses peintures, c'est que partout, au spectacle de ce nouveau monde, qui a l'air dans sa solitude de sortir des mains du Créateur, le rêveur sait mêler les souvenirs du vieux monde, qu'ila vu s'abîmer sous ses yeux. De cette antithèse éloquente sort une poésie toute neuve, qui répondait bien aux sentiments de cette époque de ruine et de rénovation sociale, toute pleine elle-même d'une vague et flottante poésie de douleurs, de regrets et d'espérances1. En même temps que l'écrivain ramenait les âmes désenchantées par l'expérience et fatiguées par les crimes des hommes vers les pompes sereines et l'impassible majesté de la nature, il les invitait, après . tant d'illusions déçues, à revenir aux vérités inébranlables et à ces promesses immortelles avec lesquelles la religion chrétienne nous conduit du berceau à la tombe.

1 Parfois aussi c'est un retour mélancolique sur sa propre destinée. Ainsi, parlant des Migrations des oiseaux, il songe aux proscrits que les révolutions jettent loin de leur pays sur la terre étrangère, et il en parle en homme qui a connu les misères de l'exil. « L'oiseau « n'est banni un moment que pour son bonheur; il part avec ses « voisins, avec son père et sa mère, avec ses sœurs et ses frères; il ne « laisse rien après lui : il emporte tout son cœur. La solitude lui a « préparé le vivre et le couvert; les bois ne sont point armés contre « lui; il retourne enfin mourir aux bords qui l'ont vu naître; il y « retrouve le fleuve, l'arbre, le nid, le soleil paternel. Mais le mortel, chassé de ses foyers, y rentre-t-il jamais? - Hélas! l'homme ne « peut dire, en naissant, quel coin de l'univers gardera ses cendres, « ni de quel côté le souffle de l'adversité les portera. Encore, si on « le laissait mourir tranquille! Mais aussitôt qu'il est malheureux, « tout le persécute; l'injustice particulière dont il est l'objet devient « une injustice générale. Il ne trouve pas, ainsi que l'oiseau, l'hospitalité sur la route; il frappe, et l'on n'ouvre pas; il n'a, pour « appuyer ses os fatigués, que la colonne du chemin public, ou la « borne de quelque héritage. Souvent même on lui dispute ce lieu « de repos, qui, placé entre deux champs, semblait n'appartenir à « personne; on le force à continuer sa route vers de nouveaux déserts; le ban, qui l'a mis hors de son pays, semble l'avoir mis hors « du monde. Il meurt, et il n'a personne pour l'ensevelir. Son corps « gît délaissé sur un grabat, d'où le juge est obligé de le faire enlever, non comme le corps d'un homme, mais comme une immondice dangereuse aux vivants. Ah ! plus heureux, lorsqu'il expire « dans quelque fossé au bord d'une grande route, et que la charité « du Samaritain jette en passant un peu de terre étrangère sur ce « cadavre! - N'espérons donc que dans le ciel, et nous ne craindrons plus l'exil; il y a dans la religion toute une patrie. » (Génie du Christ., liv. V, chap. VII.) Avec quelle amère tristesse ne semble-t-il pas repasser ici dans son souvenir les années de son émigration à Londres? On dirait qu'il regrette qu'on ne l'ait pas laissé plutôt mourir sur le bord de la route, où, malade, il avait été abandonné dans la retraite de l'armée des princes, après la levée du siége de Thionville. ↩

Le xvII® siècle reprocha surtout au Christianisme d'avoir éteint la civilisation antique dans la barbarie. Il était facile de venger l'Eglise de cette calomnie. Non-seulement Chateaubriand montre l'Église sauvant du naufrage de la société grecque et romaine tout ce qui pouvait et devait en être conservé; mais il entreprend de démontrer encore que son génie a suscité à son tour des œuvres d'art, qui ne craignent point la comparaison avec les chefs-d'œuvre antiques; et surtout que cet esprit toujours vivant ouvre aux artistes modernes, qui voudront s'en inspirer, des sources bien autrement fécondes que celles où s'était abreuvée la poésie païenne. Cette Poétique du Christianisme, qui tient la plus grande place dans l'ouvrage, en est aussi en réalité le vrai sujet et la partie la plus exquise et la plus durable.

Dans sa démonstration, Chateaubriand parcourra le domaine tout entier de l'Art. C'est l'Homme d'abord, qui s'offre à la contemplation du penseur, et de l'artiste, avec les événements si divers de sa destinée, les variations de son caractère, et les orages de ses passions ; puis c'est la Nature, considérée dans la richesse de ses créations et les mystérieux rapports qu'elle semble avoir avec nous; enfin c'est le Monde invisible et divin, dont nous sentons l'action surnaturelle dans les choses de la terre. L'humanité, la nature et Dieu, voilà les trois sources où l'esprit poétique puise et s'enivre; voilà les trois mondes ouverts à l'imagination. - Or, combien chacun de ces mondes ne s'est-il pas agrandi, lorsque la lumière du Christianisme en a éclairé les ténèbres, et a dissipé les fantômes dont l'imagination païenne les avait peuplés?

L'Homme d'abord, qui est l'inépuisable fond de la littérature, n'a connu que depuis l'Évangile toute la dignité et la misère de sa nature morale, et le mystère de sa chute, et la grandeur de sa destinée. En l'affranchissant de la fatalité pour lui restituer toute sa liberté, le Christianisme du même coup a éveillé dans sa conscience la réflexion inquiète, il l'a obligé à se replier sur son propre cœur et à se mieux connaître jusque dans ses plus intimes profondeurs. Il a transformé en même temps les passions et changé les rapports des vertus et des vices 1 ; et, en nous imposant le devoir de lutter contre nous-mêmes, il a multiplié autour de notre conscience ces orages, d'ou le drame devait tirer tant de nouveaux moyens d'intéresser et d'émouvoir.

I « Les bases de la morale ont changé parmi les hommes, du moins parmi les hommes chrétiens, depuis la prédication de l'Évangile. Chez les anciens, par exemple, l'humilité passait pour bassesse, et l'orgueil pour grandeur. Chez les chrétiens, au contraire, l'orgueil est le premier des vices, et l'humilité une des premières vertus. Cette seule transmutation de principes montre la nature humaine sous un jour nouveau ; et nous devons découvrir dans les passions des rapports, que les anciens n'y voyaient pas. » (Génie du Christ., Ile part., liv. III, chap. I.)

Le Christianisme en outre, quand il faisait entrer les femmes dans la vie morale, d'où la société antique les avait à peu près exclues, quand il les appelait à partager la destinée de l'homme, et leur donnait le droit de penser et de sentir, le Christianisme, dis-je, ne doublait-il pas le domaine de l'âme, et n'ouvrait-il pas à la poésie comme un nouveau monde? De l'amour, par exemple, où les anciens n'ont guère vu jamais qu'une ivresse des sens, n'est-ce pas le Christianisme qui a fait cette passion charmante, mélange à la fois délicieux et troublant de pudeur, d'amitié et de volupté, un je ne sais quoi composé d'estime et d'attrait, des sens et de l'âme, qui peut devenir pour nous la source de la plus haute félicité en ce monde, et parfois l'aiguillon des plus nobles vertus ?

Mais poussons plus loin : au-dessus de ces amours de la terre, il est un autre amour, que l'on n'avait jamais soupçonné avant le Christianisme; c'est cet amour divin, qui ravit certaines âmes prédestinées dans la contemplation de la beauté et de la bonté suprêmes, cette passion héroïque qui fait les saints, et dont Corneille nous a montré dans son Polyeucte le pathétique sublime.

Est-ce tout cependant? Non, pas encore. Si le Christianisme, en effet, a créé des passions nouvelles dans les cœurs où il a pénétré, dans ceux-là même d'où il s'est retiré il a laissé à sa place je ne sais quelle vague et dévorante mélancolie, à peu près étrangère à la pensée antique. Car celui qui, au sein de la chrétienté, n'est pourtant plus chrétien, porte en lui désormais un vide que rien ne pourra combler. Il ne saurait plus, comme un ancien, borner ses vœux à la terre : malgré qu'il en ait, un malaise inquiet le ronge comme le vautour de Prométhée. On sait ce que la poésie du xIx° siècle a puisé d'inspiration dans cette sombre passion.

Tel est le point de vue lumineux ou se place Chateaubriand, pour estimer ce que la poésie et les arts modernes doivent au Christianisme en fait de beauté morale. Si les artistes jusqu'alors n'ont point encore su en tirer tous les chefs-d'œuvre qu'il attend, la source n'en est pas moins plus pure et plus large que celle où fréquentaient les anciens. Mais d'ailleurs le critique ne reculera pas devant une comparaison détaillée ; l'Iliade et la Bible, Homère et Milton, Virgile et Racine seront rapprochés dans des parallèles remplis de beautés fines et de nuances exquises. Au lieu d'invoquer des règles de goût arbitraires, l'ingénieux écrivain s'est établi au centre même de l'âme humaine : c'est de là qu'il passe en revue toutes nos affections, pour comparer ensemble les diverses expressions que tour à tour la poésie antique et la poésie moderne nous en ont données, et confronter ainsi de plus près la peinture avec l'éternel modèle. En rattachant de la sorte son étude comparée à ce qu'il y a de plus profond et de plus intime dans le cœur humain, il a créé une Esthétique nouvelle, et fondé la grande critique littéraire de notre siècle,

La Nature, à son tour, est pleine de poésie pour qui sait la sentir. Outre la beauté et la merveilleuse variété des phénomènes dans lesquels l'homme admire la puissance du Créateur, un instinct secret nous révèle entre la nature et nous mille harmonies intimes et confuses. Dans sa contemplation muette, nous croyons entendre comme une voix amie qui parle à notre âme; il nous semble presque que la nature vit comme nous, que, comme nous, elle sent, elle sourit, elle souffre, elle aime. Si le poëte se plaît à entrer ainsi dans la nature, réciproquement il aime aussi à associer la nature à ses pensées, à ses émotions, à ses souvenirs, à ses regrets. Or ce genre de poésie n'a guère été connu non plus de l'antiquité païenne. La Poésie descriptive est moderne. « Ce n'est pas, dit Chateaubriand, que les anciens n'eussent pas d'yeux pour voir la nature; on trouve parfois dans leurs ouvrages des traits excellents de description. Mais le plus souvent la mythologie leur voilait la nature, et lui ôtait sa vérité en lui ôtant sa solitude. » En animant le paysage d'une vie divine, l'imagination poétique le métamorphosait tout ensemble; et ces gracieuses déités, dont la foi populaire avait peuplé les bois, les troublaient de leurs ébats et en dissipaient la rêverie1. - Mais, avec le Christianisme, le Créateur est rentré en possession de son œuvre et l'a remplie de sa présence solitaire. L'homme a pu en contempler les merveilles dans une méditation recueillie. Aussi est-ce dans la cellule des anachorètes, que Chateaubriand cherche le berceau de la poésie descriptive.

1 « Le spectacle de l'univers ne pouvait faire sentir aux Grecs et « aux Romains les émotions qu'il porte à notre âme. Au lieu de ce « soleil couchant, dont le rayon allongé tantôt illumine une forêt,- tantôt forme une tangente d'or sur l'arc roulant des mers; au lieu « de ces accidents de lumière, qui nous retracent chaque matin le « miracle de la création, les anciens ne voyaient partout qu'une « uniforme machine d'opéra. « Si le poëte s'égarait dans les vallées du Taygète, au bord du « Sperchius, sur le Ménale aimé d'Orphée, ou dans les campagnes « d'Elore, malgré la douceur de ces dénominations, il ne rencontrait que des faunes, il n'entendait que des dryades : Priape était « là sur un tronc d'olivier, et Vertumne avec les Zéphyrs menait « des danses éternelles. Des Sylvains et des Naïades peuvent frapper « agréablement l'imagination, pourvu qu'ils ne soient pas sans cesse « reproduits; nous ne voulons point « Chasser les Tritons de l'empire des eaux, « Oter à Pan sa flûte, aux Parques leurs ciseaux... « Mais enfin, qu'est-ce que tout cela laisse au fond de l'âme? qu'en « résulte-t-il pour le cœur? quel fruit peut en tirer la pensée? Oh! « que le poëte chrétien est plus favorisé dans la solitude, où Dieu se « promène avec lui! Libres de ce troupeau de dieux ridicules qui « les bornaient de toutes parts, les bois se sont remplis d'une divinité immense. Le don de prophétie et de sagesse, le mystère et la « religion semblent résider éternellement dans leurs solitudes sacrées. » (Génie du Christ., II° part., liv. IV, chap. 1er.) ↩