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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand Chapitre II. Le Génie du Christianisme (suite 2)

Livre premier — La jeunesse et la poésie

Chapitre II. Le Génie du Christianisme (suite 2)

Chateaubriand · 22 min de lecture · p. 77–96 · chapitre 5 sur 12

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Didier, 1865, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Peut-être cependant, en voyant combien fut tardive l'efflorescence de cette branche poétique, qui n'a guère porté ses premiers fruits qu'en plein xvm® siècle, peut-être aurait-il dû reconnaître que d'autres éléments avaient bien pu contribuer avec l'inspiration chrétienne à amener sa maturité. Peut-être, en effet, un souffle venu de la Germanie, où il semble que la poésie de la nature soit indigène, a-t-il été nécessaire pour faire éclore chez nous cette fleur d'arrière-saison. Quant à moi, je suis frappé de voir, en outre, que ce genre de poésie ne fleurisse jamais qu'aux époques de maturité excessive, alors que l'homme, fatigué d'une civilisation raffinée jusqu'à en être malade, a besoin, pour se rafraîchir, de se détourner de la vue de soi-même vers le spectacle du monde extérieur. Car l'homme qui goûte le mieux la vie des champs est celui qui a beaucoup vécu de la vie des idées, et qui cherche dans le commerce de la nature l'oubli des maux de la société : il trouve dans cette contemplation, qui le distrait de ses souffrances intimes, une saveur que l'homme inculte ne connaît pas. En quoi consiste, en effet, pour la plus grande partie cette poésie de la nature, si ce n'est en mille souvenirs, en regrets, en rêves, en espérances de cœur, que son spectacle réveille par mille sympathies mystérieuses? Cette voix de la nature n'est éloquente que pour les âmes très-cultivées; pour qui n'a point pensé et surtout n'a pas souffert, la nature demeure muette '.

I Cette pensée a été admirablement exprimée par notre cher et regretté Hippolyte Rigault dans un charmant feuilleton sur le Sentiment de la nature, où les hommes reviennent plus volontiers, ce semble, après avoir essuyé davantage les peines de la vie sociale. L'amour de la campagne, dit-il, n'est jamais plus profond et ne trouve jamais pour s'exprimer d'accents plus émus, que dans les temps de crise, d'alarmes publiques, de déchirements, de guerre. Ce qui donne aux beaux vers de Lucrèce sur la paix et la majesté riante de la nature une incomparable beauté, c'est la mélancolie de ce génie sublime, en face du contraste de l'univers physique réglé par des lois immuables, et de la société humaine troublée par d'éternelles révolutions. Ce sont les bruits lointains de la guerre civile qui retentissent dans son cœur, et qui lui font trouver un charme plus profond dans le calme de la mer et la sérénité des cieux.

« De même, plus près de nous, jamais les douces peintures de la grâce des champs, des moissons et des fleurs, n'ont été plus touchantes que dans ces poésies d'un témoin, d'une victime des discordes civiles, dont la voix tour"à tour suave, plaintive, venge-

La poésie cependant ne borne pas son domaine à la terre ; mais, altérée de l'idéal, elle s'élance encore vers le monde invisible sur les ailes de l'imagination ou de la foi. Elle révèle aux enfants de la terre les mystères d'en haut; elle leur raconte dans un divin langage l'intervention des êtres surnaturels dans les événements du monde, et explique par le resse, chante le printemps vermeil, pleure sur la patrie, et châtie d'un iambe immortel les bourreaux, barbouilleurs de lois. C'est en fuyant la France et le spectacle de ses convulsions, que Chateaubriand a trouvé dans les savanes d'Amérique ces images, ces couleurs, qui ont rajeuni l'art et la littérature..... Devant un tel passé, si fécond en orages, et devant l'avenir si rempli de mystère, bien des âmes vigoureuses, meurtries aux contre-coups de toutes ces grandes chutes, se sentent lasses et vaincues : la vue des choses humaines les agite et les froisse; elles éprouvent le besoin de se pacifier. Et où trouver la paix, où trouver la vie pure de la réflexion et la calme retraite dans la sphère des idées, sinon loin de la ville, centre des intérêts, théâtre de l'action? La rosée, qui se répand le soir sur les plantes fatiguées de la chaleur du jour, n'est pas plus salutaire que cette paix intérieure versée par la nature sur les âmes qu'a blessées le contact des choses..... L'homme, qui aime la nature d'un amour achevé, c'est le sage d'un âge mûr, qui a beaucoup vécu de la vie des idées, qui a vu succomber celles qu'il aimait le plus, et qui demande au silence d'une campagne solitaire l'oubli des maux amers de la société. C'est Cicéron, à Tusculum, plaignant Rome asservie, et comparant son déclin orageux au soleil, qu'il voit à l'horizon se coucher lentement dans un lit de nuages. En nos temps, écrivait ce grand homme, les hommes nous ont appris à leur préférer les choses et la rature. Mot triste, mais bien vrai, (Conversations littéraires et morales, p. 190.) Merveilleux le cours inexplicable des choses.

Homère, le père de la poésie antique, avait abaissé aux regards des hommes les hauteurs de l'Olympe, et mêlé les dieux non-seulement à tous les grands accidents du combat, maisencore aux moindres actions de ses héros. Depuis Homère, le Merveilleux est resté l'un des éléments essentiels de la poésie. On sait que l'esprit des hommes fut tellement saisi d'admiration pour ce merveilleux homérique et la beauté de ces dieux de la Grèce, que la mythologie demeura comme la religion de la poésie et des beaux-arts bien des siècles encore après que l'on n'y croyait plus. A la Renaissance, ce culte poétique des dieux d'Homère et de Virgile sembla même ressusciter entouré d'une ferveur nouvelle, comme si, en dehors de ces fables puériles et charmantes, toute poésie fût impossible; et Boileau professait, au xvI siècle, que les poëtes modernes n'avaient rien à faire encore de mieux que d'y revenir. C'était un anachronisme étrange, quand, depuis plus de deux mille ans, cette gracieuse mythologie n'était plus pour la Grèce et pour Rome qu'un conte de fées qui avait amusé leur enfance.

Lorsque le Christianisme, se levant sur le monde, avait achevé de faire évanouir à sa lumière, comme les songes de la nuit, toutes ces déités dont Homère avait rempli le ciel et la terre, est-ce à dire qu'il ait pour cela banni le Merveilleux de la nature et du cœur de l'homme? Non pas. Le Merveilleux ne cesse jamais de nous envelopper, tout en se transformant selon nos croyances. Quels que soient, en effet, les progrès de la raison et de la science humaine, il y aura toujours une limite où commencera pour l'homme la région du mystère. Au-delà de ce que notre raison comprend s'ouvre et s'étend un vaste espace où notre vue se perd, mais où notre instinct nous révèle la présence d'un monde invisible, qui est en commerce mystérieux avec les événements de la terre, avec la nature et avec notre âme1. A toutes les époques, ce sentiment du surnaturel a toujours tellement obsédé l'esprit de l'homme, que, lorsque les lumières de la foi véritable lui ont manqué pour l'éclairer ' ce sujet, plutôt que de laisser cet espace vide, son imagination l'a peuplé de chimères. Encore aujourd'hui les esprits les plus incrédules, quand ils veulent expliquer le cours et l'enchaînement des événements, sont toujours réduits à confesser qu'il reste certaines choses dont la marche nous échappe, et qu'ils attribuent au hasard, c'est-à-dire à je ne sais quelle puissance plus ou moins surnaturelle. On peut même remarquer que ceux qui ont fait les plus grandes choses parmi les hommes semblent avoir été les plus superstitieux. Enfin, l'homme s'agite, et Dieu le mène : voilà encore le dernier mot de la philosophie de l'histoire.

1 « Malgré moi, » s'écrie Alfred de Musset, altéré de cette soif divine : « Malgré moi l'infini me tourmente, « Je n'y saurais songer sans crainte et sans espoir, « Et quoi qu'on en ait dit, ma raison s'épouvante « De ne pas le comprendre et pourtant de le voir. » (Espoir en Dieu.) ↩

Or qu'est-ce que ce Merveilleux, entendu dans son vrai sens, sinon l'action divine au milieu des événements de ce monde? - Que l'histoire, cependant, en retraçant les actions des peuples ou des hommes, se borne raconter ce que nos yeux voient, à expliquer ce que notre raison comprend, c'est le seul rôle où elle doive prétendre : de sa nature elle demeure attachée à la terre. C'est à la poésie qu'il appartient, pour révéler le secret des choses, de s'élever à la contemplation du monde invisible, de surprendre les causes surnaturelles des événements, de traduire aux regards mortels les mystères du ciel. Le poëte, c'est le Voyant, qui, illuminé par la foi de son temps, a entrevu dans sa vision la main divine et nous en révèle la présence. Lorsque Homère, au lieu de nous retenir dans la plaine de Troie, nous ravit au sommet de l'Olympe ou de l'Ida et nous fait asseoir au conseil des dieux, ou quand, au-dessus des bataillons des hommes combattant sur la terre, il nous montre les bataillons invisibles des immortels se heurtant dans le ciel, il n'est que le naïf interprète des croyances de son âge; il y croit, et tous ceux qui l'écoutent avec lui. Et pareillement, quand le poëte de la Divine Comédie nous transporte dans les régions du monde invisible où le guide une exacte théologie, il n'invente rien ; il chante ce qu'il a entrevu dans les extases de son génie; et nul, en Italie, ne doute de ses révélations. Voilà le Merveilleux. - C'est la mythologie qui, au temps d'Homère, peuplait toute cette région du surnaturel. Mais à ces esprits de mensonge le Christianisme a substitué d'autres esprits : les uns, esprits de lumière et de vérité, qui, du haut du ciel, veillent sur les hommes et le monde; les autres, au contraire, génies déchus et malfaisants, qui, du fond de l'abîme où ils ont été précipités, conspirent sans cesse à la perte du genre humain.

Boileau le janséniste interdisait aux poëtes l'emploi du Merveilleux chrétien comme une profanation; mais d'ailleurs il ne pensait pas que ce Merveilleux sublime mais austère pût jamais lutter de charme et d'intérêt avec les fictions mythologiques d'Homère et de Virgile. Chateaubriand, au contraire, relève le défi. Il ose établir un parallèle poétique entre cette hiérarchie des êtres célestes dont la foi chrétienne nous entoure et la mythologie d'Homère, et il veut encore ici prouver la supériorité du Christianisme sur l'antiquité païenne, pour les ressorts poétiques qu'il offre à l'artiste.

Mais je crains bien qu'ici sa thèse ne l'ait abusé. Que la grandeur et la supériorité morale soient du côté du Merveilleux chrétien, que le Dieu de la Bible soit fort au-dessus du Jupiter d'Homère, cela est incontestable; non-seulement ici, en effet, le merveilleux est sublime, mais il est vrai. Cependant, par cela même aussi, il se laisse moins facilement manier par les poëtes. Par son sublime il échappera souvent aux atteintes de l'art, et par sa vérité il refusera de se prêter aux jeux de l'imagination. Quel poëte, en effet, parmi les modernes, a réussi dans l'emploi d'un tel merveilleux, si ce n'est peut-être Bossuet, lorsque, dans son Discours sur l'histoire universelle, il nous découvre, è travers la succession et les révolutions des empires, les desseins de la politique divine ?

Le Merveilleux chrétien, du reste, pour être plus vrai que le merveilleux d'Homère, en est-il pour cela même plus dramatique? Je crois, quant à moi, que les dieux de l'Iliade et de l'Odyssée m'intéressent davantage. Pourquoi? Parce que sans doute, tout faux qu'ils sont, ils me ressemblent davantage, et que leur Olympe est plus voisin de la terre. L'homme ne s'intéresse qu'à l'homme, qu'à l'image de son propre cœur, de ses passions, de ses combats, de ses faiblesses. Or qu'est-ce que ces dieux d'Homère, que des hommes encore, seulement agrandis, idéalisés, et reproduisant dans une sphère plus brillante et plus haute les scènes de la vie d'ici-bas? - Mais, dit Chateaubriand, les anges et les démons reproduiront dans un poëme chrétien des luttes analogues, et mettront aux prises les sentiments contraires qui se disputent notre pauvre cœur. Oui, mais cet antagonisme cesse d'être dramatique, parce qu'il est prévu, fatal, irrésistible, comme la lutte des éléments dans le monde physique. L'enfer sans doute renferme toutes les passions des hommes; mais ce sont des passions toujours pareilles, dont le jeu ne me touche pas plus que celui des forces de la nature. Cela ne ressemble plus à l'être ondoyant et divers qu'on appelle l'homme1.

1 Milton, auquel Chateaubriand emprunte ses exemples de préférence, l'avait bien compris. Si, en redisant les premiers jours du monde, il décrit les combats des anges rebelles contre le ciel, il se plaît à redescendre le plus qu'il peut vers cet Eden, qu'Adam et Eve remplissent de leur présence. Mais en outre il a su composer le caractère de Satan, son chef-d'œuvre, avec une vérité et un art admirables. Ce grand maudit, dans sa déchéance, conserve en son cœur, comme un coin lumineux, un profond souvenir et un regret amer du ciel : il y a place encore dans cette âme condamnée à la haine pour le remords et la pitié ; il est malfaisant par ambition ou par ressentiment, plutôt que par pure méchanceté; il est sensible encore à ce qui est bon et beau. En approchant d'Eden, il s'émeut de compassion pour cette innocence qu'il va empoisonner ; il éprouve presque un sentiment d'amour pour Ève, et voit avec jalousie les caresses des deux époux. Il se trouble, il a l'air d'hésiter; il se justifie par la fatalité de sa perdition éternelle. On sent encore en lui les luttes du genre humain. - Avec moins de génie, mais un vif sentiment de ce qui fait l'intérêt dramatique, Klopstock a placé au milieu des Esprits de l'abîme un démon repentant, Abbadonah, qui pleure sa déchéance et voudrait conjurer les noirs desseins de l'Enfer contre le Christ et contre les hommes : et l'on sait avec quelle sympathie l'Allemagne entière accueillit cette création du poëte. Voilà comme l'intérêt s'éveille, dès qu'un de ces êtres merveilleux se rapproche un peu de l'humanité. Cet Abbadonah est du reste, dans l'œuvre de Klopstock, le seul de ces Esprits de lumière ou de ténèbres qui ait une physionomie et un caractère. Tous les autres ne sont que des êtres indécis, visions brillantes sans doute, les unes aimables, les autres terribles, mais toujours semblables, et qui ne se distinguent que par leurs noms : voix mystérieuses que la terre renvoie au ciel ou le ciel à la terre; échos sublimes ou terribles, mais monotones, du concert éternel ou des fureurs de l'abîme. ↩

Aussi, dans les poëmes modernes, l'emploi de ce Merveilleux chrétien a-t-il toujours quelque chose de froid et de factice. Dès qu'on l'y mêle, l'action languit. Chateaubriand lui-mème y a mal réussi dans ses Martyrs. On a hâte de quitter son paradis et même son enfer, pour revenir sur la terre parmi les hommes. On souffre de l'impuissance du poëte à soutenir ce sublime prolongé, en même temps qu'on en éprouve de l'éblouissement; et on lui crierait volontiers, comme les Hébreux au pied du Sinaï : « O Moïse, parle-nous toi-même, et nous t'écouterons ; mais que le Seigneur ne nous parle pas, de peur que nous ne mourions. » Aussi, en dépit de tous les chefs-d'œuvre, et même de celui de Milton, et même de l'épopée des Martyrs, faut-il encore en revenir à la sentence de Boileau :

De la foi d'un chrétien les mystères terribles

D'ornements égayés ne sont point susceptibles.

Tout en admirant donc des pages de critique littéraire aussi neuves que charmantes, que l'apologiste a écrites sur ce sujet, on désapprouve au fond ce parallèle qu'il établit entre la fiction d'Homère et le Merveilleux chrétien, dont la beauté tout intime et morale est en grande partie intraduisible; et l'on regrette qu'il se soit ainsi laissé entraîner par son système à chercher dans les mystères de la foi chrétienne l'équivalent de la mythologie. Cette comparaison téméraire a pu scandaliser des esprits religieux. Comme on l'a dit alors, « la doctrine chrétienne n'est pas descendue du ciel pleine de majesté et de pureté, pour entrer en lice avec les imaginations brillantes mais mensongères, par lesquelles la poésie charmait l'enfance de la Grèce1. »

1 Gonthier, dans la Voix de la religion au XIX° siècle. Lausanne, 1802. ↩

Chateaubriand, dans sa Poétique, voulait réhabiliter l'Art chrétien aux dépens de l'Art antique. Mais, quelque talent qu'il ait déployé à soutenir sa gageure, le succès de sa cause reste souvent incertain. Et lui-même, qui a un sentiment si vif et si vrai de la beauté antique2, paraît plus d'une fois embarrassé de sa thèse. Sa gageure le force à insister d'un côté, et son instinct d'artiste l'incline de l'autre '. C'est que, si les œuvres inspirées par le Génie du Christianisme ont l'avantage par leur beauté morale sur les œuvres de l'antiquité païenne, celle-ci, par la perfection de la composition et du style, conservent le plus souvent leur supériorité. Au point de vue de l'art, en effet, les Grecs restent toujours nos maîtres. La Muse les avait doués entre tous les autres peuples d'une nature particulièrement heureuse; ou (comme l'a dit spirituellement Joubert), Dieu, ne pouvant pas départir la vérité aux Grecs, leur a donné la poésie.

2 « Les modernes, dit-il, sont en général plus savants, plus délicats, plus déliés, souvent même plus intéressants dans leurs compositions, que les anciens. Mais ceux-ci sont plus simples, plus augustes, plus tragiques, plus abondants, et surtout plus vrais que les « modernes. Ils ont un goût plus sûr, une imagination plus noble; ils « ne savent travailler que l'ensemble et négligent les ornements : un « berger qui se plaint, un vieillard qui raconte, un héros qui combat, voilà pour eux tout un poëme; et l'on ne sait comment il « arrive que ce poëme, où il n'y a rien, est cependant mieux rempli « que nos romans chargés d'incidents et de personnages. L'art « d'écrire semble avoir suivi l'art de la peinture ; la palette du poëte « moderne se couvre d'une variété infinie de teintes et de nuances : « le poëte antique compose ses tableaux avec les trois couleurs de « Polygnote. Les Latins, placés entre la Grèce et nous, tiennent à « la fois des deux manières : à la Grèce par la simplicité des fonds, « à nous par l'art des détails. C'est peut-être cette heureuse harmonie des deux goûts qui fait la perfection de Virgile. » (Génie du Christ., le part., liv. II, chap. II.) Et plus haut : « Les ouvrages des anciens se font reconnaître, nous « dirions presque, à leur sang. C'est moins chez eux, ainsi que « parmi nous, quelques pensées éclatantes au milieu de beaucoup de « choses communes, qu'une belle troupe de pensées qui se conviennent, et qui ont toutes comme un air de parenté : c'est le groupe « des enfants de Niobé, nus, simples, pudiques, rougissants, se tenant « par la main avec un doux sourire, et portant pour seul ornement « dans leurs cheveux une couronne de fleurs. » (Ibid., liv. 1, - chap. II.) x Dans le parallèle entre Virgile et Racine, par exemple, on sent bien que la prédilection de son cœur l'entraîne encore de préférence, malgré qu'il en ait, vers le poëte antique, qui unit à une connaissance si mélancolique de l'âme humaine un sentiment si profond de "la nature. « Virgile, dit-il, est l'ami du solitaire, le compagnon des « heures secrètes de la vie. Racine est peut-être au-dessus du poëte , « latin parce qu'il a fait Athalie; mais le dernier a quelque chose qui « remue plus doucement le cœur. On admire plus l'un ; on aime plus « l'autre; le premier a des douleurs trop royales ; le second parle davantage à tous les rangs de la société. En parcourant les tableaux « des vicissitudes humaines tracés par Racine, on croit errer dans les « parcs abandonnés de Versailles : ils sont vastes et tristes ; mais, à « travers leur solitude, on distingue la main régulière des arts et les « vestiges des grandeurs : « Je ne vois que des tours, que la cendre a couvertes, « Un fleuve teint de sang, des campagnes désertes. « Les tableaux de Virgile, sans être moins nobles, ne sont pas bornés « à de certaines perspectives de la vie ; ils représentent toute la nature; ce sont les profondeurs des forêts, l'aspect des montagnes, les « rivages de la mer, où des femmes exilées regardent en pleurant « l'immensité des flots : « Cunctaeque profundum « Pontum adspectabant fentes, » Dans mainte autre comparaison, on reconnaîtrait pareillement que le parti pris de l'auteur ne l'a pas empêché d'avouer que les anciens restent à plus d'un égard supérieurs aux modernes. Assurément, classique le plus dévot à l'antiquité n'eût pu louer plus dignement ni élever plus haut Virgile, Sophocle et Homère. ↩

Tout chez eux d'ailleurs semblait concourir à l'harmonieux équilibre des facultés poétiques. Si la beauté suprême d'une œuvre d'art consiste à atteindre pleinement l'idéal, cet idéal des Grecs, si voisin du réel, cet Olympe si rapproché de la terre offrait au poëte plus de facilité à l'égaler par l'expression dans toute sa plénitude. - Pour le poëte chrétien, au contraire, l'idéal semble avoir reculé dans l'infini du ciel. Quoi que fasse l'artiste pour rendre sensibles aux autres les ineffables merveilles qu'il a entrevues dans les élévations de son âme, son expression languit en présence d'un tel idéal; rien n'arrive au niveau de sa pensée; ni le ciseau, ni le pinceau, ni les pierres élevées jusqu'au ciel, ni la langue même de la poésie dans tout ce qu'elle a d'illusion et d'harmonie, ne sauraient satisfaire aux exigences de son imagination, ni parler comme il convient des choses éternelles. De là, dans la plupart des œuvres du génie chrétien, je ne sais quoi d'incomplet, d'inachevé, de mélancolique, qui trahit l'impuissance de l'art humain à égaler cet idéal qui recule toujours, et qui ne permet pas qu'on s'y repose avec ce sentiment de satisfaction sereine, que l'on éprouve d'ordinaire dans la contemplation des œuvres de l'art grec.

Si Chateaubriand toutefois n'a pas entièrement réussi à faire prévaloir la poésie chrétienne sur la poésie des anciens, il a fait mieux. Il les a remises à la fois l'une et l'autre en honneur. Il nous a ramenés tout ensemble aux deux sources antiques, alors presque également abandonnées, à celle qui coule de la grotte des Muses sur l'Hélicon, comme à celle qui descend des hauteurs divines du Sinaï'. Le xvI® siècle s'était abreuvé à ces deux sources à la fois ; c'est en réunissant les inspirations du génie chrétien au culte de l'art antique, que les grands écrivains de cet âge créèrent leurs œuvres immortelles. Mais le xvII® siècle avait déserté les deux antiquités. Ce n'est pourtant

' « Les lecteurs (dit-il au début de sa comparaison entre l'antiquité sacrée et l'antiquité profane), aimeront peut-être à s'égarer sur Oreb et Sinaï, sur les sommets de l'Ida et du Taygète, parmi les fils de Jacob et de Priam, au milieu des dieux et des bergers. Une voix poétique s'élève des ruines qui couvrent la Grèce et l'Idumée, et crie de loin au voyageur : Il n'est que deux belles sortes de noms et de souvenirs dans l'histoire, ceux des Israélites et des Pélasges. » (Génie du Christ., II° part., liv. 1, chap. 1.) qu'en revenant à ce double culte, que l'esprit français pouvait retrouver sa tradition et le secret des ouvrages qui ne meurent point.

Après les Lettres, le critique fait des Beaux-Arts une semblable revue, et il examine successivement ce que chacun d'eux a dû à l'influence de la religion chrétienne. Ici il lui est plus facile encore de répondre aux détracteurs du Christianisme; il peut leur montrer l'Église, non-seulement sauvant les débris des Arts antiques de la barbarie, mais encore les conviant tous de bonne heure son culte, Architecture, Statuaire, Peinture, Musique, et leur ouvrant ainsi une carrière aussi neuve que belle.

Combien l'Art, en s'épurant à ce foyer sacré, s'y est, pour ainsi dire, entièrement renouvelé, on le sait. Il semble même que l'Art, en devenant chrétien, ait presque changé de nature. Car, tandis que l'Art des anciens mettait toute sa perfection dans la beauté et l'harmonie des formes, l'Art chrétien, comme spiritualisé par la religion, vise surtout à l'expression, c'est-à-dire que, dans son ambition plus haute, il s'efforce bien davantage d'atteindre à travers les formes matérielles la pensée elle-même, de traduire sur la toile ou sur le marbre le sentiment, en un mot de saisir la vérité intime au fond de l'âme pour la faire rayonner au dehors'. Sa beauté, c'est sa transparence. On dirait même,

I Il semble toutefois que, chez les anciens, Socrate, qui avait été lui-même sculpteur avant de chercher dans la contemplation de l'âme humaine les lois de la vie morale, pressentait déjà que la statuaire, et surtout la peinture, tout en reproduisant le corps humain dans sa beauté, devaient essayer en outre de traduire par l'expression les choses de l'âme. Xénophon, en effet, nous rapporte qu'un jour Socrate entra dans l'atelier du peintre Parrhasius : « La peinture, lui dit-il, n'est-elle pas la représentation de ce que l'on voit? Vous imitez avec des couleurs les enfoncements et les saillies, le clair et l'obscur, la mollesse et la dureté, le poli, la rudesse, la fraîcheur et la décrépitude. Mais quoi! ce qu'il y a de plus aimable, ce qui gagne la confiance et ce qui touche le désir, l'imitez-vous, ou bien faut-il le croire inimitable? - Parrhasius. Et comment le représenter, puisqu'il n'a ni proportions, ni couleur, et qu'enfin il n'est pas visible? - Socrate. Mais ne voit-on pas dans les regards tantôt l'amitié, tantôt la haine? - Parrhasius. Je le crois aussi. - Socrate. Donc, il faut imiter ces passions par l'expression des yeux... La fierté, la modestie, la prudence, la vivacité, la bassesse, tous ces sentiments se montrent dans le visage et le geste, dans la pose et le mouvement. » - Que prouvent cependant ces paroles, sinon que Socrate, en soupçonnant un art plus spirituel, reconnaissait l'insuffisance actuelle de l'art grec, qui donnait la vie à la pierre, mais non pas la pensée. Prenez en effet les chefs-d'œuvre de la statuaire antique, vous y admirerez la pureté exquise des formes, le calme héroïque des attitudes, la vérité des mouvements. Mais si l'art grec a une merveilleuse faculté de rendre le fini et le visible, il n'a pas le don de traduire l'invisible et l'infini.

en vérité, que par les arts devenus chrétiens la matière elle-même se soit comme spiritualisée et transfigurée, pour refléter ainsi l'esprit divin à travers la pierre, l'invisible dans le visible ; comme si le Christianisme, en relevant l'homme et en épurant son âme, avait relevé et épuré avec lui toute la nature soumise à son empire ; comme s'il avait créé une nouvelle terre, en révélant de nouveaux cieux.

Chateaubriand, on le peut dire, a retrouvé le premier le sentiment perdu de cette Architecture chrétienne, où je ne sais quelle sève mystique partout circule, où le sens du divin partout éclate et parle à tous nos sens, où il semble que l'artiste ait donné à la pierre même l'impatience de la terre et l'ardeur du ciel. S'il nes'en rend pas compte encore en connaisseur, il la sent du moins en poëte. Il est entré sous ces nefs veuves et en deuil : il s'est agenouillé sur ces dalles usées par la prière ; il a écouté dans son âme la voix éloquente des siècles écoulés et de ces générations saintes, qui, après avoir érigé ces temples dans l'enthousiasme de leur foi, s'y étaient couchées dans l'espérance de leur immortalité, et qui semblaient encore errer autour de lui pour lui rappeler un passé d'une pieuse et ineffable mélancolie.

Si, pour la Statuaire, dont la perfection consiste surtout dans la beauté et l'harmonie des formes et dans l'eurythmie des proportions et des poses, l'art des Grecs n'a pas été égalé; combien, en revanche, dans la Peinture, qui vise plus à l'expression, et surtout dans la Musique, l'art chrétien ne l'emporte-t-il point au contraire par la profondeur de l'idée et par l'expression morale du sentiment? Ce que la Peinture moderne doit de chefs-d'œuvre l'inspiration chrétienne, nos musées l'attestent suffisamment. Leurs plus grandes richesses sont les dépouilles de nos églises. On y reconnaît partout que l'Italie n'a été la terre classique des beaux-arts que parce qu'elle a été la terre classique du catholicisme.