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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand Chapitre I

Livre deuxième — L'Age mur et la politique

Chapitre I

Chateaubriand · 29 min de lecture · p. 165–196 · chapitre 9 sur 12

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Didier, 1865, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Chateaubriand songe à écrire l'Histoire. - Son Discours de réception à l'Académie. - Son découragement dans les dernières années de l'Empire. -Sa brochure de Buonaparte et des Bourbons. - Réflexions politiques. - La Monarchie selon la Charte.

On sait les adieux que le poëte des Martyrs adressait, dans l'admirable début du dernier Livre, à la Muse, compagne de sa jeunesse : O Muse, disait-il, qui daignas me soutenir dans une carrière aussi longue que périlleuse, retourne maintenant aux célestes demeures ! J'aperçois les bornes de la course ; je vais descendre du char, et, pour chanter l'hymne des morts, je n'ai plus besoin de ton secours... Je ne dirai plus les amours et les songes séduisants des hommes : il faut quitter la lyre avec la jeunesse. Adieu, consolatrice de mes jours, toi qui partageas mes plaisirs, et bien plus souvent mes douleurs ! Puis-je me séparer de toi sans répandre des larmes ?... O Muse, je n'oublierai point tes leçons, je ne laisserai point tomber mon cœur des régions élevées où tu l'as placé. Les talents de l'esprit, que tu dispenses, s'affaiblissent par le cours des ans : la voix perd sa fraîcheur, les doigts se glacent sur le luth; mais les nobles sentiments que tu inspires peuvent rester, quand tes autres dons ont disparu. Fidèle compagne de ma vie, en remontant dans les Cieux, laisse-moi l'indépendance et la vertu. Qu'elles viennent, ces Vierges austères, qu'elles viennent fermer pour moi le livre de la Poésie, et m'ouvrir les pages de l'Histoire. J'ai consacré l'âge des illusions à la riante peinture du mensonge; j'emploierai l'âge des regrets au tableau sévère de la vérité. »

Le dessein du poëte était donc alors, en prenant congé de la Muse, d'employer son âge mûr à écrire l'Histoire. Les événements, il est vrai, ne lui ont pas avant longtemps permis de suivre cette pensée; jamais même il n'a pu s'y consacrer entièrement. La politique bientôt allait s'emparer de lui, pour ne le rendre plus à ses études historiques que par intervalles et aux jours de disgrâce. Mais son œuvre poétique ne s'arrête pas moins ici. Une vie nouvelle s'ouvre devant l'écrivain. Comme lui-même, dans cette voie orageuse, où sa destinée et son ambition vont l'engager, nous tournerons souvent en arrière un œil de regret vers ces régions sereines et souriantes de l'idéal, qu'il abandonne aujourd'hui pour descendre dans l'arène enflammée des passions politiques. Ainsi, aux jours sombres de la vie, on se reporte avec attendrissement aux doux et légers souvenirs des jeunes années.

La fortune des Martyrs aurait été d'ailleurs bien de nature à décourager le poëte. Le Génie du Christianisme avait comme fatigué l'admiration; Chateaubriand pouvait s'attendre à quelque revanche de l'opinion. Mais, outre les justes critiques que pouvait susciter son ouvrage, il se vit encore en butte aux violentes attaques de l'esprit de parti . L'esprit du xVI siècle, l'esprit de Voltaire dominait en-

I Une malignité clairvoyante chercha dans le poëme des allusions hostiles contre l'Empereur. Comme autrefois dans le Télémaque de Fénelon, on y démêla plus d'une intention blessante. L'Empereur lui-même en fut frappé et se plaignit que Chateaubriand eut voulu l'égratigner sur la peau de Dioclétien. Que le poëte ait songé à ce rapprochement, on ne le saurait nier. Le maître irrité ordonna aux journaux de critiquer les Martyrs à outrance. - L'œuvre assurément, pour qui n'en voudrait relever que les défauts, prêtait à bien des attaques. Mais il faut convenir qu'elle ne fut pas épargnée. L'auteur resta d'autant plus déconcerté de cette explosion de critiques ennemies, qu'il avait été jusqu'alors plus gâté par l'opinion. Il douta presque de son œuvre, à laquelle il avait pourtant consacré tant d'efforts et rattaché tant d'espérances. Jamais il n'eut plus besoin que Fontanes, son cher Patrocle, qui de bonne heure l'avait deviné, compris et aimé, relevât sa foi dans l'avenir. C'est en poëte, que ce fidèle, ami de la bonne et de la mauvaise fortune consola le poëte troublé. On connaît les strophes généreuses qu'il lui adressa dans sa disgrâce,

Chateaubriand, le sort du Tasse

Doit l'instruire et te consoler ;

Trop heureux, qui, suivant sa trace,

Au prix de la même disgrâce, Dans l'avenir peut l'égaler !

Contre toi du peuple critique

Que peut l'injuste opinion ?

Tu retrouvas la Muse antique Sous la poussière poétique Et de Solime et d'Ilion.

Du grand peintre de l'Odyssée

Tous les trésors te sont ouverts :

Et dans ta prose cadencée Les soupirs de Cymodocée

Ont la douceur des plus beaux vers.

Aux regrets d'Eudore coupable

Je trouve un charme différent :

Et tu joins dans la même fable

Ce qu'Athène a de plus aimable,

Ce que Sion a de plus grand.

core dans le monde des lettres , et poursuivait de son persiflage le champion de la poésie chrétienne. Mais surtout la presse officielle faisait la guerre à un homme en disgrâce, qui, après avoir donné sa démission lors de la mort du duc d'Enghien, avait osé depuis garder vis-à-vis du Premier Consul devenu Empereur une attitude fière et même hostile. On lui faisait expier son imprudent article du Mercure sur le Voyage en Espagne de M. de Laborde, où certaines saillies trahissaient la révolte de son cœur contre le gouvernement militaire qui s'appesantissait alors sur la France. Les complaisants des journaux outrepassaient, comme il arrive toujours, les rancunes du maître. L'Empereur en effet, malgré ses griefs contre Chateaubriand, estimait son beau génie et son noble caractère. Il s'étonnait que l'auteur du Génie du Christianisme eût été omis par l'Institut dans la distribution des prix décennaux; il exigea même un rapport spécial sur son ouvrage, et voulut, comme réparation de cette injuste omission de l'Académie, que l'auteur fût nommé membre de l'illustre corps.

On put croire un instant que Chateaubriand se laisserait séduire à ce retour de faveur. Mais de son élection même à l'Académie allait sortir un nouvel orage. En succédant à Chénier, il revendiquait le droit de juger librement dans son Discours de réception non-seulement les œuvres littéraires de son prédécesseur, mais encore les sentiments, la conduite politique du tribun, et les événements sinistres auxquels il avait été mêlé. Il ne pouvait consentir à ce qu'on renfermât les lettres dans une critique banale et superficielle, en les isolant au milieu des affaires humaines, et en leur interdisant toute considération morale sur les choses contemporaines '. Que l'écrivain réclamât pour les lettres cette noble indépendance, que l'émigré prétendit en même temps ne rien sacri- 1 « La liberté (disait-il) est nécessaire à l'ami des Muses comme l'air qu'il respire; elle élève son cœur ; elle enflamme son génie. Les arts peuvent jusqu'à un certain point vivre dans la dépendance, parce qu'ils se servent d'une langue à part qui n'est pas entendue de la foule; mais les Lettres, qui parlent une langue universelle, languissent et meurent dans les fers. Comment tracera-t-on des pages dignes de l'avenir, s'il faut s'interdire en écrivant tout sentiment magnanime, toute pensée forte et grande? La Liberté est si naturellement l'amie des Sciences et des Lettres, qu'elle se réfugie auprès d'elles, lorsqu'elle est bannie du milieu des peuples. » fier de ses opinions dans cette occasion solennelle, c'était l'honneur de sa vie. Mais le Souverain issu de la Révolution, et qui s'efforçait de confondre et de réconcilier dans un même silence les hommes de tous les partis, ne pouvait, ne devait même pas souffrir qu'on en réveillât les souvenirs passionnés. Aussi, malgré l'éloge final de César, qui monte au Capitole, et l'apostrophe à la fille des Césars, qui sort de son palais avec son jeune fils dans les bras, le Discours fut-il jugé impossible par la Commission de l'Académie. L'Empereur en fut irrité de son côté. Mais Chateaubriand ne pouvait en faire un autre. Plutôt que de céder sur ce point, il aima mieux renoncer à entrer à l'Académie.

Sa fierté fût-elle excessive, honorons cette résistance généreuse et cette périlleuse fidélité de l'écrivain à ses opinions et à son rôle. C'est à l'homme qui, grâce à ses écrits, partageait alors avec Napoléon l'attention et l'admiration du monde, qu'il appartenait assurément de maintenir en face du pouvoir absolu l'indépendance de la pensée et la dignité des lettres, que Tacite appelle si bien la conscience du genre humain. Qu'on blâme l'orgueil de cet antagonisme, si l'on veut ; cette constance courageuse avec soi-même fait honneur à Chateaubriand, qui y sacrifiait son repos et sa fortune. On est heureux de rencontrer ce front élevé et fier au milieu de toutes les têtes inclinées devant la gloire et la puissance.

Sa démarche ne refermait pas seulement l'avenir devant lui ; elle pouvait attirer encore la foudre sur sa tête. Chateaubriand n'avait pas hésité toutefois. Mais après avoir fait ce qu'il croyait devoir à sa renommée, il tomba dans un amer découragement. -- Que fit-il pendant les années qui suivirent cet éclat ? On le sait à peine. Peut-être commençait-il à esquisser les Mémoires de sa vie; peut-être s'essayait-il à l'Histoire dans quelques-unes de ces Études historiques qu'il a publiées plus tard. - Mais non ; il est plus probable qu'en ces jours assombris, où s'amoncelait déjà autour de la France l'effroyable tempête qui devait balayer l'Empire, nulle étude ne pouvait plus distraire sa pensée absorbée dans les anxiétés du présent. Il suivait d'un ardent regard les désastres immenses de cette fortune impériale, qui avait trouvé au Kremlin les bornes de ses prospérités, et qu'aujourd'hui tous les prodiges d'activité et de génie ne pouvaient plus sauver d'une irrémédiable ruine.

En face de la crise qui s'avançait, on sait combien les esprits étaient partagés. Tandis que les uns pleuraient sur les malheurs de la patrie et sur les fautes de ce despotisme à outrance, condamné à périr sous ses propres excès ; d'autres, fatigués d'une guerre sans fin où la France épuisait son sang et ses ressources, et irrités de l'insatiable ambition du souverain, qui, à leurs yeux, semblait alors moins travailler pour la France que pour lui-même, en étaient presque venus à hâter de leurs vœux la chute de ce régime désespéré, et se consolaient de nos désastres par l'espérance d'une délivrance prochaine. Vœux impies, il faut le dire, que des Français ne pouvaient faire, quelles que fussent leurs rancunes, sans tristesse et sans remords! Lorsque surtout le sol de la France était envahi par l'étranger, le devoir du citoyen devenait clair ; le péril devait grouper tous les cœurs, tous les bras autour du défenseur de la patrie. Toutefois, en jugeant cette époque douloureuse, soyons indulgents pour les hommes; ne calomnions pas la génération qui a précédé la nôtre, et n'attribuons pas seulement à des motifs honteux et à la défaillance du patriotisme les sentiments qui éclatèrent alors. Il y a des temps pleins de confusion, où le bon citoyen ne distingue plus nettement où est la patrie, et si Rome est avec Pompée ou avec César1. Depuis quelques années déjà la France s'habituait à séparer sa destinée de celle de son souverain ; et l'Europe, bien plus altérée elle-même de repos que de succès, semblait n'être entrée sur notre territoire, que pour conquérir une paix non moins nécessaire aux peuples coalisés qu'à la France.

1 Il est juste, pour juger ici la conduite de Chateaubriand et de ceux qui ont été mêlés comme lui à ces événements déplorables, d'user de la modération, avec laquelle il avait voulu lui-même, dans son Discours de réception à l'Académie, apprécier les orages civils où J. Chénier avait été entraîné et le rôle qu'il y avait pris. « Nous tous « (dit-il) qui vécûmes dans les troubles et les agitations, nous n'échapperons pas aux regards de l'histoire. Qui peut se flatter d'être « trouvé sans tache dans ce temps de délire, où personne n'a l'usage « entier de sa raison ? Soyons donc pleins d'indulgence les uns pour « les autres ; excusons ce que nous ne pouvons approuver. Telle est « la faiblesse humaine, que le talent, le génie, la vertu même peuvent « quelquefois franchir les bornes du devoir. » (Mémoires d'outre-tombe, t. II, p. 564.) ↩

Avec une clairvoyance passionnée, Chateaubriand pressentait ce dénoûment fatal; pendant deux ans, suspendu aux nouvelles de chaque jour, il calculait la marche de la catastrophe imminente. Il préparait pour le jour suprême l'implacable pamphlet, où il déchargerait tous les ressentiments qu'il avait amassés dans son cœur contre le régime impérial.

Ce régime l'étouffait. Sa brochure célèbre : De Buonaparte et des Bourbons, fut comme l'explosion de la joie sauvage avec laquelle il en saluait la chute. Pamphlet cruel et odieux ! Plus tard, Chateaubriand a désavoué en partie la violence de cet anathème jeté à un ennemi vaincu. - Condamnons avec lui ces excès des révolutions et ces haines fanatiques qu'inspire l'esprit de parti. Mais dans les entraînements de la lutte et les fureurs de l'assaut, songe-t-on à mesurer ses coups? La passion vous aveugle; le combat vous enivre, il faut vaincre. L'Empereur, il est vrai, était tombé : mais une grande partie de la France était avec lui, encore debout ; mais l'armée, humiliée et affligée par le malheur de son chef, lui restait fidèle au fond du cœur; mais tous les intérêts de la société nouvelle née de 89, et dont l'Empereur, fils lui-même de la Révolution, s'était fait le représentant, s'inquiétaient de l'avenir. Napoléon accablé par les armes de l'étranger, Chateaubriand voulait achever moralement sa défaite. En dressant alors un acte d'accusation contre ses fautes et ses malheurs, il se proposait de désabuser ceux qui en France y restaient encore attachés , il voulait prévenir ainsi les divisions stériles, dissiper des préjugés, et rallier les esprits au seul principe qui pût alors sauver la patrie. - C'est sous les auspices de la paix et de là liberté, qu'il montrait l'antique famille des Bourbons s'acheminant vers la France, pour réconcilier le passé et l'avenir, et consacrer par la Charte cette alliance de la vieille monarchie avec la société nouvelle. D'un côté, il y avait des préventions à effacer à l'égard de ces princes exilés, dans lesquels le pays voyait avec défiance les représentants de l'ancien régime; de l'autre côté, il fallait, vis-à-vis de ce Souverain étranger à la France nouvelle, assurer les intérêts et les droits fondés par la Révolution ; en un mot, Chateaubriand a pensé bien mériter alors de son pays, en appuyant la restauration de la Royauté légitime sur la Charte constitutionnelle. Et, en vérité, tout en regrettant dans son pamphlet tant d'expressions de colère qui affligent les cœurs français, on ne peut qu'être frappé du sincère patriotisme qui l'inspire. Aussi l'influence de cette brochure fut-elle aussi puissante que rapide. Louis XVIII disait que, pour sa cause, l'écrit de Chateaubriand avait mieux valu qu'une armée.

Par cette démarche, le poëte venait d'entrer dans la politique. Il s'y jetait, comme on voit, l'épée à la main, et en prenant Némésis pour sa Muse. C'était là un de ces actes solennels qui décident de toute une carrière. Incertain jusqu'alors dans sa foi politique, et ramené vers les Bourbons par les événements plutôt que par ses convictions, il embrassait aujourd'hui la Restauration de toute sa haine contre le régime qui tombait. Par le rôle qu'il avait pris à l'heure de la crise en même temps que par son immense renommée, il devenait le personnage consulaire du parti royaliste, désigné pour entrer tôt ou tard dans les Conseils du nouveau pouvoir; et lui-même, rassasié de la gloire de l'homme de lettres, il ambitionnait désormais la gloire de l'homme d'État.

Sans partager entièrement les préventions de Louis XVIII contre les poëtes, je ne puis m'empêcher de regretter ici cette ambition, qui entraînait désormais le noble fils des Muses dans la carrière orageuse des affaires. Quoique son rôle politique sous la Restauration n'ait pas été sans grandeur, j'aurais volontiers rêvé pour lui une plus paisible et peut-être plus glorieuse destinée. J'aime à me le figurer, quant à moi, présidant presque comme un dieu à cette Renaissance poétique, qu'il avait inaugurée avec tant d'éclat aux premiers jours du siècle, dirigeant avec une autorité suprême cette jeunesse généreuse qui s'élançait avec ardeur dans toutes les voies ouvertes par lui, et jouissant ainsi de son œuvre.

Car, tant que l'Empire avait duré, Chateaubriand avait plus étonné les esprits par la nouveauté de ses créations, qu'il n'avait exercé sur eux d'influence féconde. Lui et Mme de Staël apparaissent alors comme deux génies précurseurs, mais longtemps solitaires. L'un et l'autre débordaient trop leur temps par l'étendue et l'originalité de leur pensée, pour en être tout d'abord compris. Ils devançaient l'a venir, tandis que la génération contemporaine, fille du xvII° siècle, continuait à vivre sur les idées du passé. Dans les lettres du moins et dans la philosophie, l'esprit du siècle dernier régnait toujours. Aussi regardait-on avec défiance et même avec un sourire moqueur ces explorateurs téméraires, qui signalaient des continents nouveaux.

Mais en outre, à cette époque, l'esprit de la France était ailleurs qu'aux lettres. Il se faisait alors des choses si prodigieuses au dehors, qu'il était difficile que l'attention publique ne fût pas absorbée dans la grandeur d'un tel spectacle. C'était Napoléon qui écrivait à la pointe de l'épée son épopée merveilleuse. Pendant que cet étrange poëte en préparait les chants divers à Marengo, à Austerlitz, à léna, à Wagram, tout se taisait attentif, étonné autour de lui. On n'écoutait alors que la pensée de cet homme, qui remplissait le monde de son activité ; on n'entendait que sa parole. Lui-même, pour commander seul, il voulait être seul à parler, et il forçait au silence tous ceux qui n'acceptaient pas de lui le mot d'ordre.

Aussi n'est-ce qu'après la chute de l'Empereur, qu'on vit les maîtres de la pensée prendre enfin possession de toute leur influence et de toute leur gloire, et la littérature nouvelle, qu'ils avaient annoncée, produire sa brillante moisson. On peut dire en vérité que ce furent Chateaubriand et Mme de Staël, qui succédèrent à Napoléon. Me de Staël cependant ne devait guère survivre au début du nouveau règne, qu'elle avait appelé de tous ses vœux et salué avec tant d'espérance. Mais Chateaubriand allait exercer sur les esprits un empire incomparable. A cette royauté du grand écrivain sur l'opinion, on ne saurait comparer que celle du roi Voltaire.

Ce rôle pacifique, qui eût suffi à sa gloire, ne saurait toutefois suffire à l'ardeur inquiète qui dévore René. Il veut être un conducteur des nations. Est-ce que Dieu a prodigué les dons du génie au poëte seulement pour l'amusement des hommes ? Le poëte, au contraire, ne doit-il pas user de l'ascendant qu'il a pris sur les âmes par son talent, pour éclairer les esprits, maîtriser les volontés et diriger les destinées de son pays? - Les événements d'ailleurs ne semblent-ils pas eux-mêmes convier le grand écrivain à la politique? A la place de l'homme d'épée, c'est aux hommes de la parole et de la plume que paraît appartenir dorénavant le gouvernement du monde. La France allait reporter maintenant dans le domaine de la pensée cette remuante ardeur et cette passion de conquêtes, par lesquelles depuis vingt ans elle étonnait et troublait l'Europe; et les idées, que le dictateur, tant qu'il régna, avait retenues au second plan et dans l'ombre, dès qu'il disparut de la scène, passaient au premier. Obligé en effet d'octroyer à la France la liberté pour la consoler de la gloire perdue, Louis XVIII lui apportait, avec la Charte de 1814, des institutions qui assuraient aux idées la puissance souveraine. La tribune se relevait et devait bientôt, par l'éclat de ses débats, attirer l'attention du monde; la presse, sous ses auspices, s'essayait à son tour à la liberté et à l'empire des idées et des passions. Tel fut bientôt le mouvement de la vie publique, que tous les écrivains y furent entraînés. Comme au xvi siècle, l'opinion leur déférait le gouvernement des esprits. Si ces guides éclatants ne furent pas toujours les plus sûrs, certes ils étaient du moins selon l'esprit et le cœur de la France.

Louis XVIII toutefois goûtait peu de tels auxiliaires. « Gardez-vous, disait-il souvent, d'admettre jamais un poëte dans les affaires. Ces gens-là ne sont bons à rien I» . Chateaubriand surtout l'offusquait. Le vieux Roi ne subit jamais que malgré lui ce conseiller, que lui imposait l'éclat des services rendus. Il le jugeait trop chimérique et trop aventureux, pour servir de pilote dans la navigation si péx Mémoires d'outre-tombe, t. VI, p. 332.

rilleuse où il était engagé. Royaliste fougueux de la veille, Chateaubriand tout d'abord menaçait d'apporter à l'œuvre de la Restauration une ardeur passionnée, dont ne s'accommodait guère la prudence du prince. Aussi Louis XVIII, après avoir pris un instant Chateaubriand pour ministre pendant sa fuite des Cent-jours, s'était-il hâté de l'écarter aussitôt qu'il revint à Paris1.

1 Si ce ministère de Chateaubriand dans l'exil de Gand fut court et presque illusoire, il en est resté du moins un monument glorieux et durable. C'est un éloquent Rapport au Roi, destiné à être répandu en France et communiqué aux Cours étrangères, dans lequel le grand publiciste proteste à la face de la patrie et du monde contre la révolution, qui a ramené au pouvoir le captif de l'île d'Elbe, et maintient contre cette agression les droits impérissables de la Monarchie légitime. Dans ce manifeste, les plus indifférents ne durent pas lire sans émotion ces belles paroles : « Dieu a ses voies impénétrables. Il « a voulu suspendre un moment le cours des bénédictions que Votre « Majesté répandait sur ses sujets. De ces Bourbons, qui avaient ramené le bonheur dans notre patrie désolée, il ne reste plus en « France que les cendres de Louis XVI! Elles règnent, Sire, en votre « absence ; elles vous rendront votre trône, comme vous leur avez « rendu un tombeau. » (OEuvres complètes, t. XXIV, p. 301.) ↩

Chateaubriand, du reste, avec son imagination chevaleresque et ses animosités, ne pouvait guère se prêter aux ménagements de cette situation délicate. Bien qu'il fût bien supérieur assurément par ses lumières et ses études aux préjugés de la plupart des Royalistes, il n'en partageait que trop les passions contre les idées et les hommes de la Révolution. On dirait que l'esprit de parti, qui a inspiré la violente brochure de Buonaparte et des Bourbons, trouble encore le tribun. - Sa rancune éclate avec vivacité dans la série des Réflexions politiques, qu'il publiait en 1814. Sans doute il y veut sincèrement concilier ensemble la vieille Monarchie et la liberté nouvelle ; il est trop de son temps, pour regretter l'ancien régime et rêver un retour impossible vers le passé ; il sent bien que la France désormais ne peut reprendre la tradition monarchique que sous un régime de droit et de liberté régulière; et il a pu voir d'assez près le jeu de la Constitution anglaise, pour espérer que son pays pourra à son tour sous un semblable gouvernement retrouver enfin, comme l'Angleterre, son repos et sa puissance1. Mais, en dépit des vues si saines de son esprit, son cœur est comme offusqué de ses préventions d'émigré. Dans son impatience des obstacles qui retardent l'accomplissement de son noble rêve, il s'irrite des ménagements que l'on garde avec les préjugés contraires; et au lieu de travailler avec les plus sages à réconcilier les partis, et d'appeler à lui le concours de tous les libéraux, quelle que fût leur origine, il garde une aversion violente contre les hommes de la Révolution ; le fantôme de l'esprit révolutionnaire l'obsède ; partout il le voit, il le sent, irréconciliable, continuant à rêver dans l'ombre une république impossible, subissant le présent, mais sans abdiquer ses espérances, et poursuivant dans les complots son œuvre souterraine.

1 On ne saurait assez rappeler dans tous les temps les paroles sensées, par lesquelles, dans ses Réflexions politiques, Chateaubriand s'était efforcé, dès le début de la Restauration, de ramener à un sentiment plus juste des nécessités présentes ces Royalistes aveugles, qui ne pouvaient consentir à pactiser avec l'ordre nouveau, et traitaient la Charte avec dérision comme une transaction éphémère, dont la Royauté avait amusé le peuple un instant. « Non (leur disait-il), la « Charte n'est point une plante exotique, un accident fortuit du « moment : c'est le résultat de nos mœurs présentes ; c'est un traité « de paix signé entre les deux partis qui ont divisé la France ; traité, « où chacun des deux abandonne quelque chose de ses prétentions « pour concourir à la gloire de la patrie. L'ancienne constitution de « la Monarchie était excellente pour le temps : mais il faut, dans la « vie, partir du point où l'on est arrivé; un fait est un fait. Que le « gouvernement détruit fût excellent ou mauvais, il est détruit ; que « l'on ait avancé, que l'on ait reculé, il est certain que les hommes « ne se trouvent plus dans la place où ils se trouvaient il y a cent « ans, bien moins encore où ils se trouvaient il y a trois siècles. Il faut « les prendre tels qu'ils sont, et ne pas toujours les voir tels qu'ils « ne sont pas et tels qu'ils ne peuvent plus être. - Quand nous voudrions tous que les choses fussent arrangées autrement qu'elles le « sont, elles ne pourraient l'être. Déplorons à jamais la chute de « l'ancien gouvernement, de cet admirable système, dont la durée « seule fait l'éloge. Mais enfin notre admiration, nos pleurs, nos regrets ne nous rendraient pas Duguesclin, Lahire et Dunois. La vieille « monarchie ne vit plus pour nous que dans l'histoire. » Déjà dans son Discours de réception à l'Académie, arborant l'esprit de l'âge moderne, l'orateur s'écriait : « Chénier adora la liberté : « peut-on lui en faire un crime? Les chevaliers eux-mêmes, s'ils sortaient aujourd'hui de leurs tombeaux, suivraient la lumière de « notre siècle. » Et complétant en poëte l'expression de sa pensée : « On verrait (continuait-il) se former cette illustre alliance entre « l'honneur et la liberté, comme sous le règne des Valois les créneaux « gothiques couronnaient avec une grâce infinie dans nos monuments « les ordres empruntés de la Grèce. » (Mémoires d'outre-tombe, t. II, p. 565.) ↩

L'avenir a montré si cette défiance était sans fondement. - Toutefois la France de 1815 n'avait pas besoin qu'on attisât encore le feu de ses ressentiments. Assez de préjugés, d'intérêts, de passions ennemies la divisaient, lorsqu'à la chute de l'Empire, dans lequel la Révolution s'était comme incarnée, la vieille France, qui rentrait de l'exil avec ses Rois, mais aussi avec ses regrets du passé, se trouva soudain replacée par la fortune en face de la société nouvelle - sortie de la fournaise de 89 et de 93. - La crise des Cent-jours n'avait fait qu'exaspérer encore davantage les défiances et partager plus profondément la patrie en deux camps ennemis. Irrité de cette tentative désastreuse de réaction, le pays, avec sa mobilité passionnée, n'était que trop entraîné déjà à désavouer les principes et les hommes qu'il avait suivis depuis vingt-cinq ans; et la Chambre, qu'il envoyait à l'appel de l'auteur de la Charte, inquiétait le Roi lui-même par la ferveur de son royalisme. On eût dit. qu'elle était chargée par la colère publique de venger la nation du régime précédent. Ces fanatiques ne croyaient pas que la réconciliation fût possible entre la Révolution et la Monarchie restaurée ; et leur rancune obstinée apprenait ainsi aux libéraux à ne rien attendre à leur tour de cette Restauration. - Certes il eût été digne du grand esprit de Chateaubriand de travailler à dissiper ces mutuels ombrages. Sa raison lui montre ce beau rôle ; mais la passion trouble sa raison et aveugle son patriotisme. Il ne veut nul pacte avec les hommes engagés dans les intérêts ou les doctrines de la Révolution; et il a le tort d'envelopper dans sa prévention contre ces implacables adversaires toute la France libérale d'alors, qui ne demandait qu'à se rallier autour de la monarchie constitutionnelle ; il ne craint pas de blesser ainsi par l'intolérance de ses opinions des dissidents, avec lesquels une sage politique commandait de transiger.

On regrette plus encore de sentir le souffle de ces passions contemporaines dans l'importante brochure qu'il publia en 1816 sur la Monarchie selon la Charte, et où il expose d'ailleurs avec une grande autorité l'esprit et les principes du Gouvernement Constitutionnel, dont il fallait alors enseigner la pratique à la France. On voit parfaitement en effet dans cette espèce de Manuel politique tout le mécanisme de ce gouvernement, avec le jeu de tous ses rouages et de tous ses leviers. Au sommet, le Roi, limité dans ses droits sans doute, mais inviolable ; entre le Souverain et la Nation, des Ministres responsables ; et enfin la Nation elle-même représentée tout ensemble dans sa tradition et dans la mobilité de ses intérêts par ses deux Chambres, où le vote des majorités parlementaires fait prévaloir l'expression libre et légale des besoins et des vœux du pays. Qu'il survienne entre le Pouvoir et le Parlement quelque dissentiment, le Roi cède à l'opinion en changeant ses Ministres, ou bien il dissout la Chambre élective pour en appeler au pays lui-même. Autour de ce système, le publiciste groupe ensuite un ensemble d'institutions destinées à le compléter et à en assurer la sincérité; il veut une administration intègre et modérée, qui respecte la liberté des opinions et veille à la satisfaction de tous les intérêts publics, mais surtout une presse libre, qui fasse circuler la vie politique dans la nation et jette la lumière dans l'administration de ses affaires. - Qu'était ce que toute cette théorie politique, que le commentaire éloquent de la Charte, que Louis XVIII avait donnée à la France? Aussi, malgré certaines défiances, où se trahit encore l'intolérance de l'esprit de parti, ce livre de Chateaubriand, qui résume avec tant de netteté et d'éclat la pratique du gouvernement constitutionnel, demeurera comme l'Évangile des publicistes pendant toute cette période de la Restauration. Cet ouvrage dominera même par son ascendant le mouvement des idées : les grands principes de liberté légale, que l'écrivain y a proclamés avec éloquence, pénétreront dans les esprits et dans les mœurs ; et la Restauration sera elle-même comme entraînée par le courant de l'opinion à la pratique plus complète de la Charte et du Gouvernement Constitutionnel.

Sous un air de théorie cependant, cette Monarchie selon la Charte n'avait été, en ces années de polémique ardente, qu'une machine de guerre dirigée contre le ministère. Chateaubriand débutait dans son rôle d'opposition. Il dut payer de son titre de Ministre d'État la publication de sa brochure. Mais, plus libre désormais, il va poursuivre dans le Conservateur sa prédication libérale.

Nul écrivain assurément n'a plus contribué que lui, par les articles éloquents qu'il publia dans ce journal, à donner à la presse périodique la puissance et l'éclat incomparables qu'elle acquit sous la Restauration. Le journal rivalisait alors d'éloquence avec la tribune : un article du Conservateur ou du Journal des Débats était un événement. Le talent des écrivains allait faire de la presse, comme on l'a dit, un quatrième pouvoir dans l'État. Mais alors aussi on connut les dangers de cette puissance nouvelle, qui fait honneur sans doute au pays où elle règne, quand elle en est comme la conscience, et devient la gardienne scrupuleuse des libertés politiques et des droits de tous, mais qui aussi a toujours eu besoin, en France surtout, d'être protégée elle-même par la loi contre ses propres excès. — Magna eloquent, a dit Tacite, sicut flamma, materia alitur, et motibus excitatur, et urendo clarescit.... Et il ajoute : Quæ in bene constitutis civitatibus nunquam oritur1, « L'éloquence est une flamme qui brille, mais qui dévore. « Quand on se rejette par la pensée au cœur de cette mêlée orageuse de toutes les doctrines, des passions, des espérances, des regrets, qui éclataient alors dans les Journaux et faisaient fermenter la France, on en ressent encore sans doute l'exaltation généreuse. Mais l'on comprend aussi combien ces luttes passionnées, en surexcitant les esprits, durent embarrasser et compromettre l'œuvre de la restauration politique et sociale. La France d'alors rappelle à quelques égards Athènes au temps de Périclés. Le démagogue de génie, en détruisant avec une noble imprudence les dernières barrières qui s'opposaient au débordement de la démocratie, afin de donner plus libre carrière à l'activité du peuple le mieux doué de la terre, procura sans doute à sa patrie un moment incomparable de puissance et de splendeur, mais suivi bientôt de terribles désastres. En France aussi, on usa jusqu'à l'excès de cette liberté de la parole récemment reconquise. A cette époque si chargée encore de tempêtes, la plume aux mains de tant de partis rivaux et passionnés devint souvent une arme de guerre civile; souvent l'ardeur de la polémique entraîna les écrivains même les plus dévoués à des violences factieuses. Il aurait fallu que la presse alors fit avec mesure et progressivement l'éducation politique de la France, qu'elle observât la plus grande prudence pour y acclimater peu à peu, avec la pratique tempérée des institutions parlementaires, les mœurs de la vraie liberté, c'est-à-dire cette modération, cette patience, ce respect du droit partout où il se trouve ; fruits tardifs de l'expérience, que les partis alors ne connaissaient guère. Les amis de la monarchie surtout ne devaient-ils pas éviter de laisser voir que la Royauté, qui était la base de l'édifice constitutionnel, pouvait être forcée dans sa prérogative? Mais ils croyaient déjà pouvoir, à l'image de l'Angleterre, user impunément du droit absolu des majorités parlementaires. Par une fatalité de la fausse situation qu'il avait prise au début, ce fut pourtant le parti catholique et monarchique, qui, mené à l'assaut par Chateaubriand, renversa le sage et habile ministère de M. Decazes, le seul peut-être, qui par ses prudentes transactions ait eu quelques chances d'accorder la France libérale avec la vieille dynastie, et d'asseoir enfin chez nous un gouvernement de liberté tempérée.

1 Dialogue de Causis corrupta eloquentia, XXXVI. ↩

La conduite politique de Chateaubriand sous la Restauration nous offre bien des contradictions de ce genre. Comment donc lui, qui voulait faire refleurir le Lis antique sur cette terre de France si profondément renouvelée par la Révolution, s'élève-t-il avec tant de passion contre ceux qui s'efforcent d'obtenir des partis des sacrifices réciproques pour la pacification de la patrie? Dévoué comme il l'est à la royauté des Bourbons, comment se laisse-t-il entraîner jusque dans les rangs de ceux qui l'attaquent avec le plus d'acharnement?

Il faut le dire, avec tant de grandes qualités, on regrette de ne pas rencontrer dans Chateaubriand un plus ferme caractère et une raison plus haute. Son cœur est sollicité par tout ce qui est bon et national, mais sans pouvoir toujours accorder tous ces nobles mouvements qui l'entraînent ; son intelligence est ouverte à toutes les grandes pensées, mais elle reste parfois comme éblouie elle-même de ses contradictions brillantes, sans parvenir à les concilier dans une vérité plus élevée. Il aime à la fois la monarchie et la liberté, la raison et la foi, les souvenirs de la vieille France et les espérances de la nouvelle. Toutes les grandes choses de la patrie, tous les éléments de la société moderne s'agitent confusément dans son âme, mais sans y trouver l'idée souveraine, qui parvienne à les coordonner. Aussi flotte-t-il souvent, disputé par des sentiments contraires, mais assurément toujours généreux et désintéressés; et s'il ne peut arriver jamais à concilier avec équité tous les droits, il sera du moins l'avocat dévoué de toutes les nobles causes. - La nature d'un tel esprit le jetait donc dans l'opposition. Sa vraie place est dans le Journal et à la Tribune de la Chambre des pairs.

Cependant il ambitionna toujours une part plus active aux affaires, et il s'irritait de la défiance que Louis XVIII gardait à son égard. Mais au moment même où, après avoir renversé le ministère Decazes, Chateaubriand, à la tête de son parti, rentrait par la brèche au pouvoir, et croyait qu'il allait prendre un rôle considérable dans la nouvelle administration, il se vit encore relégué dans l'ambassade de Berlin et ensuite dans celle de Londres. Louis XVIII, qui ne supportait ce brillant dominateur qu'avec impatience, l'aimait mieux ainsi dans une glorieuse et lointaine ambassade. Chateaubriand dut se résigner à cet exil ; mais de là il épiait d'un œil inquiet les événements, espérant bien que la fortune ne tarderait pas à lui offrir l'occasion de prendre enfin dans le gouvernement de son pays la place à laquelle il se croyait appelé par son talent et son patriotisme '.

› En maints passages de ses écrits, mais surtout dans son histoire du Congrès de Vérone, le poëte blessé exhale sa colère et son dédain contre le préjugé vulgaire, qui exile des affaires l'homme de génie, comme si ses grandes facultés ne le rendaient propre qu'à poursuivre des chimères. « Les sots en France (dit-il), espèce particulière et toute nationale, ne feront point de concessions d'habileté aux Oxenstiern, aux Grotius, aux Frédéric, aux Bacon, aux Thomas Morus, aux Spencer, aux Falkland, aux Clarendon, aux Bolingbroke, aux Burke, et aux Canning de France. Notre vanité ne reconnaîtra point à un homme, même de génie, deux aptitudes, et la faculté de faire, aussi bien qu'un esprit commun, des choses communes. Si vous dépassez d'une ligne les conceptions vulgaires, mille imbéciles s'écrient : Vous vous perdez dans les nuées! ravis qu'ils se sentent d'habiter en bas, où ils taillent leur plume d'un air important et s'entêtent à penser. Ces pauvres diables, en raison de leur secrète misère, se rebiffent contre le mérite. Dans leur désespérance de monter plus haut, ils renvoient avec compassion Racine et Virgile à leurs vers. Mais, superbes sires, à quoi faut-il vous renvoyer ? à l'oubli : il vous attend à vingt pas de votre logis, tandis que vingt vers de ces poëtes les porteront à la dernière postérité. » (Congrès de Vérone, t. II, ch. II.)