Livre premier — La jeunesse et la poésie
Chapitre II. Le Génie du Christianisme (suite 3)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Didier, 1865, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Mais de tous les Arts, c'est encore la Musique qui s'alliait le mieux par sa nature intime et rêveuse à la prière chrétienne. Puissante et vague à la fois, elle éveille, en effet, plus que tous les autres Arts le sentiment de l'infini ; elle vous ravit loin des intérêts terrestres et vulgaires vers le céleste séjour. Or c'est l'Église chrétienne qui a créé l'orgue, pour être comme l'âme du temple, l'orgue qui tantôt semble entr'ouvrir le ciel pour en faire entendre à la foule les divins concerts, tantôt reproduit avec une pathétique harmonie les grandes voix de la nature, tantôt vient prêter sa mélodie aux sentiments confus qui s'agitent au cœur de T'homme, tour à tour soupirant sa tristesse, ou * répondant par ses fanfares éclatantes aux éclats de sa joie.
De plus, tous ces Arts, qui ailleurs languissaient séparés et presque sans but, le Christianisme les a réunis dans ses temples, il les a consacrés à son culte, et, en même temps, il les a rendus populaires. Au lieu d'en faire la jouissance privilégiée de quelques-uns seulement, il convie au spectacle de ses cérémonies les petits, les humbles, les ignorants. L'Art chrétien s'est mis à la portée de la multitude. De sa nature, en effet, il semble destiné, moins à charmer les heureux du monde, qu'à faire descendre comme un rayon divin de l'idéal dans la sombre vie de ceux qui travaillent et qui souffrent.
On peut trouver aujourd'hui ces chapitres sur les Beaux-Arts faibles et superficiels; on ne les jugera pas plus sévèrement que Chateaubriand ne l'a fait plus tard lui-même. « Tout ce que jai dit des Arts dans le Génie du Christianisme, écrivait-il vingt ans après, est étriqué ou souvent faux. Je n'avais vu ni l'Italie, ni la Grèce, ni l'Égypte1.» Seulement, au lieu de lui reprocher son insuffisance, il faut se reporter en esprit aux préjugés de cette époque, et se rappeler combien alors le sentiment de l'Art chrétien était perdu. Ce n'était pas seulement le xvI® siècle qui avait discrédité et relégué dans la barbarie tout ce qui venait de l'Église et du moyen âge. Mais auparavant déjà le xvII°, dans son admiration pour les œuvres artistiques de l'antiquité et de la Renaissance, avait méconnu entièrement la beauté de l'art purement chrétien. Fénelon traitait de barbare l'architecture gothique. Chateaubriand est le premier qui nous en ait rendu le sentiment, et nous ait forcés d'ouvrir les yeux.
1 Mémoires d'outre-tombe, t. 11, p. 268. ↩
Quelques lacunes que nous offre cette Poétique du Christianisme, il faut convenir que c'est encore la partie de l'ouvrage la plus complète, et où Chateaubriand s'est arrêté avec le plus de complaisance. Le reste laisse bien plus à désirer encore. On dirait que l'écrivain, à mesure qu'il rentrait davantage dans son œuvre, s'effrayait de voir tant de vastes perspectives s'ouvrir devant lui. Mille choses à la fois, quand il voulait redire les beautés et les bienfaits de la religion chrétienne, l'attiraient d'abord, le charmaient et se disputaient son imagination et son cœur : ici, les pompes des Fêtes de l'Église et les Cérémonies sacrées, dans lesquelles le Christianisme raconte son histoire ou sanctifie les différentes saisons de l'année et les phases diverses de la vie de l'homme '; là, le doux souvenir des Dévotions populaires, puis les miracles de la cha-I « Les solennités du Christianisme sont coordonnées d'une manière admirable aux scènes de la nature. La fête du Créateur arrive au moment où la terre et le ciel déclarent sa puissance, où les bois et les champs fourmillent de générations nouvelles; tout est uni par les plus doux liens; il n'y a pas une seule plante veuve
rite catholique, les Missions, les Ordres religieux. Sur chacun de ces sujets il avait composé d'excellents morceaux destinés entrer dans le plan de son œuvre. Puis, comme s'il eût désespéré d'achever l'édifice dans les proportions qu'il avait rêvées, il se borna dans une quatrième Partie à recueillir tous ces matériaux, sans essayer même de les relier entre eux. En intitulant cette partie le Culte chrétien, il y a réuni ces fragments divers, dont il a formé une espèce de Musée religieux, qui nous offre des tableaux exquis sans doute, mais assez. disparates.
En admirant tous ces morceaux, on imaginait toutefois ici une plus large et plus générale apologie des œuvres de la Religion catholique. L'Essai sur les Mœurs de Voltaire exigeait une autre réfutation. Quelle glorieuse revanche, si Chateaubriand eût entrepris ici de dans les campagnes. - La chute des feuilles, au contraire, amène la lête des Morts pour l'homme, qui tombe comme la feuille des bois. - Au printemps, l'Église déploie dans nos hameaux une autre pompe. La Fête-Dieu convient aux splendeurs des cours, les Rogations aux naïvetés du village. L'homme rustique sent avec joie son âme s'ouvrir aux influences de la religion, et sa glèbe aux rosées du ciel. » (Génie du Christ., IV° part., liv. I, chap. VII.) retracer à grands traits l'histoire de la Civilisation moderne, laquelle est tout entière l'œuvre du Christianisme ; s'il nous eût montré comment l'Église seule est parvenue à faire sortir de ce chaos du monde barbare un ordre social incomparablement supérieur à tout ce qu'avaient vu la Grèce et Rome! Car, après tout, cette civilisation antique, brillante à la surface, cachait bien des plaies honteuses sous l'élégance de ses mœurs et le luxe de la vie. Elle s'est affaissée elle-même sous sa propre corruption, et l'invasion des barbares n'a été que le juste châtiment de ses vices.
Cependant, au plus fort même de la crise où le monde ancien s'est abîmé, ne voyez-vous pas déjà l'Église travaillant au salut de la société? En même temps qu'elle s'applique à purger la terre des restes du paganisme, l'Église se jette au-devant de l'invasion pour en conjurer les ravages, pour apprivoiser aux vertus chrétiennes l'humeur farouche des hordes venues du Nord. Sans doute, pour régénérer le monde après une pareille ruine, il faudra bien longtemps. Une nuit de dix siècles se répand sur la terre. L'humanité a l'air de rétrograder. Mais non; dans l'ombre et sous les ruines germe le monde nouveau, dont l'Évangile a jeté la semence en terre, et qui apparaîtra au jour marqué dans toute sa sève. Sans relâche, même aux temps les plus sombres, le Christianisme travaillait à faire pénétrer dans les institutions et dans les mœurs des peuples ces principes de justice, de liberté, d'égalité, d'humanité, de fraternité, que notre siècle arbore avec orgueil, et qui seront désormais la loi du progrès social.
Écoutons à ce sujet un grand historien, que Chateaubriand semble avoir suscité, M. Guizot: Parmi les causes, dit-il, de notre civilisation, il en est une qui est présente à tous les esprits, je veux dire l'Église chrétienne. Aux âges même les plus obscurs de la barbarie, il y avait dans le clergé chrétien des hommes qui avaient pensé à tout, à toutes les questions morales et politiques ; qui avaient sur toutes choses des opinions arrêtées, des sentiments énergiques, et un vif désir de les propager. Jamais société n'a fait, pour agir autour d'elle et s'assimiler le monde, de tels efforts que l'Église chrétienne, du v° au x° siècle. Elle a, pour ainsi dire, attaqué la barbarie par tous les bouts, pour la civiliser en la dominant1. »
1 Histoire de la Civilisation en Europe, p. S0. ↩
De quelque côté qu'on se tourne en effet, partout où l'on aperçoit dans l'histoire une institution généreuse, une loi plus humaine, on reconnaît l'inspiration chrétienne, on y retrouve la main de l'Église. Et encore aujourd'hui, en nous montrant justement fiers de notre état social, rendons grâces au Christianisme, qui nous a faits ce que nous sommes, et qui, après nous avoir guidés jusqu'ici dans la voie de toutes les améliorations sociales, est encore en avant de tous nos progrès. Car, quoi que nous fassions, les œuvres du Christianisme dépassent toujours nos meilleures institutions et en font l'avant-garde. La France elle-même ne marche-t-elle pas à la tête de la civilisation du monde, parce qu'elle est la nation chrétienne par excellence? Au xvI® siècle, sans doute, elle avait eu l'aveugle présomption de rompre avec le Christianisme, pour chercher le progrès dans d'autres voies. Mais elle ne tarda guère de s'apercevoir qu'elle marchait à l'abîme. On put croire un instant qu'avec le Christianisme la société tout entière allait sombrer dans l'orage. Mais le Christianisme ne saurait périr. Comme la barque du lac de Génésareth, il porte avec lui l'hôte divin qui commande aux vents et aux tempêtes. La civilisation chrétienne a reparu, vomie par le gouffre. Si cependant la tempête gronde parfois encore autour du navire sacré qui porte en ses flancs, comme une arche, les destinées du genre humain, rassurons-nous ; et, confiants dans le présent, pleins d'espérance dans l'avenir, disons avec la foi de Pascal : Il est bon d'être ainsi battu par l'orage dans un vaisseau qu'on sait ne pas pouvoir périr.
C'est ainsi qu'en relisant aujourd'hui le Génie du Christianisme, on l'achève par la pensée, en s'aidant pour cela de tous les ouvrages qu'il a provoqués1. On peut y signaler bien des lacunes actuelles ; mais il faut reconnaître que ce livre, tel qu'il est, s'accommodait à merveille aux dispositions des contemporains.
1 Chateaubriand lui-même a senti plus tard combien son livre laissait à désirer, et en quelques pages éloquentes il a esquissé le plan nouveau qu'il adopterait, si l'ouvrage était à refaire. Voyez à ce sujet ses Mémoires d'outre-tombe, t. II, p. 211. ↩
L'éclatant succès qui l'accueillit en est la preuve. L'influence de ce livre sur la renaissance du sentiment religieux fut immense. Ce n'est pas, sans doute, l'ouvrage d'un docteur, qui ait fait éclater en une plus vive lumière la vérité du Christianisme; c'est l'œuvre d'un peintre bien plutôt, qui, en illustrant le livre sacré, y a ramené nos yeux. S'il n'a pas relevé le temple, Chateaubriand du moins, par la pompe des cérémonies, a inspiré à la foule la curiosité de revenir aux vestibules déserts. Il fallait convertir les imaginations avant de convertir les âmes. Pour ramener la France au Christianisme, sa Muse précédait comme la colombe qui conduit Énée au rameau d'or. Chateaubriand préparait les esprits, en attendant les Bonald, les de Maistre, les Beausset, les Frayssinous, les Lamennais, qui devaient continuer cette œuvre de notre régénération catholique.