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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand Chapitre II. Chateaubriand au pouvoir. - Le Congrès de Vérone. - Sa disgrâce. - Son opposition à la tribune et dans la presse. - Les Quatre Stuarts

Livre deuxième — L'Age mur et la politique

Chapitre II. Chateaubriand au pouvoir. - Le Congrès de Vérone. - Sa disgrâce. - Son opposition à la tribune et dans la presse. - Les Quatre Stuarts

Chateaubriand · 21 min de lecture · p. 197–219 · chapitre 10 sur 12

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Didier, 1865, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Une circonstance allait bientôt se présenter, qui devait enflammer encore l'ambition du poëte devenu homme d'État. L'Espagne est en feu; une révolution vient d'y éclater, qui menace l'Europe à peine rassise; c'est un foyer de l'incendie mal éteint qui se rallume, et que la Sainte-Alliance veut étouffer. A ce sujet toutes les Puissances sont invitées à envoyer leurs représentants au Congrès de Vérone.

Quel théâtre pour les talents d'un diplomate ! Le duc de Montmorency avait été d'abord chargé d'y représenter la France. Placé auprès de lui pour l'aider de ses conseils, Chateaubriand n'avait pas tardé à prendre le premier rôle. Le voilà donc enfin arrivé à la situation qu'il avait si longtemps rêvée. Il faut accepter cette domination du talent ; Chateaubriand est l'âme du Congrès, le maître de la politique de la France. On sait qu'il réclamait avec ardeur pour son pays la délicate mission d'aller détruire par les armes la constitution espagnole. Aussi, de quelque façon qu'on juge la part que prit la France au Congrès de Vérone et l'expédition de notre armée dans la Péninsule, c'est à Chateaubriand que revient la plus grande responsabilité de l'événement, et le souvenir de son nom restera désormais lié à cette guerre. Car, après avoir fait prévaloir la France dans le Congrès, appelé à son retour au ministère des affaires étrangères, il eut dans ce poste élevé à diriger et à poursuivre presque jusqu'au bout l'entreprise à laquelle il avait si ardemment poussé.

Lui-même du reste, il regardera toujours cette mesure comme le plus grand service qu'il ait pu rendre à la monarchie, et il en réclamera la gloire. Lorsque, dix ans plus tard, les orages politiques l'auront rejeté comme un naufragé au rivage, c'est à l'histoire de ce Congrès de Vérone qu'il consacrera ses premiers loisirs, pour y exposer ses motifs et y raconter son triomphe. C'est ainsi que Cicéron, rejeté par les événements dans la retraite, aimait à se recueillir dans le souvenir de son glorieux consulat.

Je veux, en anticipant sur l'ordre des temps, demander à son livre les raisons de sa conduite politique en cette circonstance. Certes l'entreprise avait besoin d'être justifiée ; car la France libérale pouvait justement s'indigner de se voir ainsi chargée par la Sainte-Alliance de l'exécution de ses sentences contre la liberté des peuples. Qu'allait-elle faire en effet en Espagne, sinon prêter l'appui de ses armes à une Cour aveugle et fanatique, pour écraser le parti constitutionnel? Qu'allait-elle faire, que désavouer là-bas les principes de la Révolution française, et étouffer, pour ainsi dire, la Charte dans la Péninsule? On conçoit donc les défiances et les colères, que dut exciter en France une telle aventure.

Mais Chateaubriand voyait tout autrement la chose. Pour lui c'était, tout au contraire, une éclatante occasion de dégager désormais la France libérale de toute complicité avec la Révolution; c'était la faire rentrer d'une façon digne d'elle dans le concert de l'Europe, et lui restituer son ascendant perdu, en même temps que donner à la monarchie de la Restauration ce prestige de la gloire militaire, qui pouvait seule consacrer en France le rétablissement des petits-fils du Béarnais. Du même coup il se flattait de détourner l'activité des esprits vers les glorieuses aventures. « Sous la Restauration....., disait-il, la légitimité constitutionnelle ne paraissait à aucun esprit ému le dernier mot de la république ou de la monarchie. On sentait sous ses pieds remuer dans la terre des armées ou des révolutions, qui venaient s'offrir pour des destinées extraordinaires. M. de Villèle était éclairé sur ce mouvement ; il voyait croître les ailes, qui, poussant à la nation, l'allaient rendre à son élément, à l'air, à l'espace, immense et légère qu'elle est. M. de Villèle voulait retenir cette nation sur le sol, l'attacher en bas. Nous doutons qu'il en eût la force. Nous voulions, nous, occuper les Français à la gloire; essayer de les mener à la réalité par des songes; c'est ce qu'ils aiment1. »

1 Congrès de Vérone, t. II, p. 415. Le Ministre de la Restauration se souvient qu'il succède à Napoléon, et qu'il gouverne un pays trop accoutumé à remplir le monde du bruit de son nom pour s'accommoder aisément d'un bien-être modeste ; il pense que, pour y populariser la dynastie des Bourbons, il faut la retremper dans la gloire des armes. Les gens d'affaires lui opposent les frais considérables qu'a entraînés la guerre d'Espagne et le peu de profit que la France en a retiré. Mais lui, il portait ses regards plus haut : il savait qu'il faut satisfaire aussi à l'imagination d'un peuple et offrir à son activité de nobles aventures. « En supposant, dit-il, que nous n'eussions pas « cherché dans la guerre d'Espagne nos intérêts matériels (et le contraire est abondamment prouvé), dans le cas, où nous n'aurions « poursuivi que les intérêts moraux de la légitimité, nous dirions « encore, qu'une des plus dangereuses erreurs serait de vouloir tout « ramener au positif; résoudre les problèmes de l'ordre social par « des chiffres, c'est se proposer un autre problème insoluble; les « chiffres ne produisent que des chiffres. Avec des nombres, vous « n'élèveriez aucun monument ; vous banniriez les arts et les lettres « comme des superfluités dispendieuses ; vous ne demanderiez jamais a si une entreprise est juste et honorable, mais si elle rapportera « quelque chose, ou si elle ne coûtera pas trop cher. Un peuple accoutumé à voir seulement le cours de la rente et l'aune de drap « vendue se trouve-t-il exposé à une commotion ; il ne sera capable « ni de l'énergie de la résistance, ni de la générosité du sacrifice : « repos engendre couardise : au milieu des quenouilles on s'épouvante « des épées. - Les sentiments généreux naissent du péril affronté : « une foule de vertus tient aux armes. Il n'est pas bon de dorloter « son âme, de s'apoltronir dans les habitudes timides du foyer, dans « l'exercice casanier des professions. Quand on n'a jamais à chanter, « amais à défendre la patrie; quand on n'est plus ni poëte, ni soldat, « les idées d'honneur se perdent, les caractères s'abâtardissent. La « liberté, acoquinée à la gloire ou enthousiasmée du pot-au-feu, se « corrompt de deux manières différentes : par la guerre, elle prend le génie d'un tyran; par la paix, le cœur d'un esclave; s (Congrès de Vérone, 1. II, ch. VII.) ↩

« Si M. de Chateaubriand approche jamais « des affaires publiques, disait de lui Napoléon « à Sainte-Hélène, il pourra s'égarer; mais de lui-même il est fait pour tout ce qui est grand et national. » On partage la pensée de l'Empereur, en lisant le livre du Congrès de Vérone; et l'on est presque séduit par les raisons généreuses et vraiment françaises, qui ont poussé le ministre de la Restauration à poursuivre une entreprise alors si hautement désapprouvée par l'opinion. On admire tout ce qu'un tel conseiller, outre le prestige de son nom et de son talent, pouvait apporter au gouvernement de vues élevées et saines, de grandes et fières inspirations, et même d'habileté dans les négociations. - Chateaubriand même s'est flatté un jour (en se confiant trop à son génie et à son cœur) que, s'il eût été ministre principal sous la Restauration, il en eût changé la destinée. Certes, dans les éloquentes dépêches qu'il écrivait au sujet de cette guerre de 1823, il a montré non-seulement avec quelle souplesse il savait accommoder son talent aux affaires, mais surtout quelle généreuse pensée inspirait sa politique. Au dedans, marier les traditions de la monarchie légitime avec les institutions libérales; au dehors, rendre à la France son ascendant dans les conseils du monde et le prestige de son épée, tel était le double objet qu'il avait en vue. Mais, pour l'atteindre, peut-être le poëte croyait-il trop à la vertu des idées, et n'était-il pas assez disposé à compter ni avec les passions des hommes ni avec les difficultés des choses.

Dans cette question même de la guerre d'Espagne, on sent trop, derrière l'homme d'État, le poëte. Il a été séduit par l'éclat d'une chevaleresque aventure. L'on sait du reste si notre armée, par sa valeur et la promptitude de la victoire, a répondu à ses espérances.

Mais lorsque l'homme de guerre a fait sa tache, alors commence l'œuvre souvent plus difficile de la diplomatie. C'est bien coupé, disait Catherine de Médicis à son fils Henri III, mais à présent il faut coudre. Or, les Cortès une fois dissoutes et Ferdinand délivré par nos armes, Chateaubriand a-t-il su, pour le bien de l'Espagne et la gloire de la France, tirer le meilleur parti d'un tel succès? Tout entier à l'ivresse du triomphe, le poëte oublie presque d'en assurer les résultats. Lorsque, après la prise du Trocadéro, le duc d'Angoulème, un genou en terre, a remis son épée au Roi d'Espagne, il semble à l'historien du Congrès de Vérone que le rôle de la France finisse sur ce noble spectacle, qui fait tressaillir son cœur1. Il ne songe plus au lendemain; et c'est alors seulement que les embarras vont commencer.

1 Son patriotique orgueil fait surtout explosion, quand il se rappelle ce moment où l'on vint lui annoncer que le roi d'Espagne était enfin sorti de Cadix. « Cette dépêche (dit-il) et les cent coups de « canon qui annoncèrent la délivrance de Ferdinand, pensèrent nous « faire trouver mal de joie. Non certes que nous attachassions un intérêt personnel à la rescousse d'un monarque haïssable ; non que « nous crussions tout fini. Mais nous fumes dans un véritable transport, à l'idée que la France pouvait renaître puissante et redoutable; que nous avions contribué à la relever de dessous les pieds « de ses ennemis, et à lui remettre l'épée à la main; nous éprouvions « un sentiment d'honneur égal à notre amour pour notre patrie. » (Congrès de Vérone, t. II, ch. II.) Assurément en effet l'entreprise fut glorieuse pour nos armes; et à ce moment l'instigateur de cette guerre put être fier du succès. Mais quoiqu'il ait plus songé à la France qu'à l'Espagne, en poussant de toutes ses forces à l'expédition, le souvenir de la triste reaction qui ne tarda pas à éclater dans la péninsule sous la protection de notre drapeau, devait, quand il retraçait plus tard l'histoire de son ministère, bien humilier l'orgueil du triomphateur. ↩

Que produisit en effet ce triomphe de nos armes, que des réactions sanglantes et honteuses et le rétablissement d'un stupide despotisme? N'y avait-il donc en Espagne nuls éléments sérieux, sur lesquels on pût essayer de fonder un ordre nouveau ? Qu'a-t-on fait pourtant, après avoir relevé le trône, que de livrer les libéraux aux vengeances de la royauté? - Ce n'est pas néanmoins qu'on puisse accuser Chateaubriand d'avoir entièrement manqué de prévoyance. Pour épargner à l'Espagne les rancunes du tyran rétabli, il a tenté sans doute quelques nobles mais inutiles efforts. Sans doute aussi on peut dire avec lui, que la conduite des affaires d'Espagne allait bientôt lui échapper. Renvoyé peu après du ministère, il ne lui fut pas donné d'achever son œuvre; mais il n'avait que trop éprouvé déjà son impuissance à cet égard. Peut-être fut-il heureux pour lui qu'on lui épargnât ainsi en partie la responsabilité de ces résultats désastreux. Aussi, tout en reconnaissant que son livre donne une haute idée de son intelligence des affaires, on est obligé d'avouer que tant de rares qualités ne suffisent pas pour constituer le véritable génie politique. Ce n'est pas là l'instinct supérieur, auquel on reconnaît les hommes faits pour être les pilotes des États, qui saisissent par une sorte d'intuition de génie les problèmes sans cesse renouvelés par les événements ; ce n'est pas cette puissance décisive d'action, avec laquelle ces maîtres des affaires humaines dominent les circonstances et les volontés, et impriment au cours des choses leur impulsion souveraine1.

1 Fontanes, son ami, l'avait bien jugé d'avance : « Je l'attends au « ministère, disait-il, sans le lui souhaiter pour lui-même. Il y fera « quelque chose de mémorable ; et puis il tombera. » ↩

Cet acte mémorable de la vie publique de Chateaubriand nous a valu du moins une belle œuvre d'histoire diplomatique. Le Congrès de Vérone fait le plus grand honneur au talent de l'écrivain, dont le style semble ici arrivé à sa perfection. C'est une manière nouvelle, qui ne rappelle plus que de loin l'auteur d'Atala et des Martyrs. A côté de dépêches éloquentes, dont le ton sobre et simple pourrait servir de modèle du style diplomatique, on rencontre des scènes pleines de vie, des portraits tracés de main de maître et des peintures de mœurs du plus piquant intérêt. Sans doute l'écrivain se laisse-t-il parfois encore enchanter par son imagination; il aime à briller, il a trop d'étincelles. Le grand artiste de style ne saurait plus revenir à la candeur des maîtres du xvi® siècle. Nulle part du moins il ne s'en est rapproché davantage. Plus soutenu par la pensée et plus animé par la passion que dans ses autres ouvrages, il est tout ensemble plus sincère, plus solide et plus souple; et sa phrase semble à la fois plus précise et plus dégagée, sans rien perdre pour cela de sa suavité et de ses magnificences. On admire tout ce que l'écrivain a gagné à traverser les affaires.

On sait quelle brusque disgrâce vint bruta-Jement frapper Chateaubriand presque dans l'ivresse de son triomphe et au moment où il se croyait T'homme indispensable. On sait aussi quelle rancune il en garda. M. de Villèle put regretter bientôt d'avoir rejeté dans l'opposition ce collègue qui lui faisait ombrage.

Nous devons regretter nous-même pour la Restauration, qu'elle n'ait pu employer au succès de son œuvre difficile un homme qui, outre le prestige de son talent et de sa gloire, lui apportait tant de lumières et le dévouement de son cœur loyal. Mais Louis XVIII, nous le savons, préférait les hommes d'affaires à ce paladin trop avide de gloire et d'aventures. En politique vieilli dans la disgrâce, il se défiait de ce génie chevaleresque et téméraire, en quête de belles entreprises, mais trop peu soucieux des difficultés du lendemain, et qui, s'il échoue, se console volontiers, pourvu qu'il puisse s'écrier, en tombant noblement : Tout est perdu fors l'honneur1 ! — Sans croire avec le vieux Roi qu'il faille reléguer à jamais les gens de lettres dans le monde idéal, et que les poëtes n'aient pas eu parfois, plus que les politiques de profession, l'instinct de ce qui s'agitait au cœur de ce chevaleresque pays de France, il faut convenir toutefois avec Louis XVIII que Chateaubriand, s'il avait les grandes qualités de l'homme d'État, était trop dépourvu des petites, qui ne sont pas moins nécessaires au succès. Car, pour être un conducteur des peuples, l'instinct des grandes choses ne suffit pas. Il faut savoir avec patience et dextérité se plier aux événements en attendant le moment favorable, tourner les difficultés, ménager les opinions et les passions contraires, s'astreindre à une suite obscure de petites choses qui sont souvent la condition des grandes, et, avec une ambition positive et opiniâtre, viser plutôt au succès durable qu'aux satisfactions de la vanité. Avec votre nature impétueuse et passionnée, votre fierté chevaleresque, votre romanesque imagination, votre soif de gloire et d'éclat, qu'alliez-vous faire, ô René, auprès de M. de Villèle, dont la médiocrité supérieure vous étonne • et vous irrite? J'admire votre grand cœur et vos nobles pensées : mais, pour sauver la Restauration, il fallait plus de prudence et de ménagements que vous n'en apportiez dans les affaires. Avec le tempérament de votre esprit, je crois que la disgrâce, en vous rejetant dans l'opposition, vous a remis à votre vraie place. Là, en effet, il suffit d'être éloquent pour régner; la parole y a toute sa vertu. Et puisque la nature vous a rendu plus propre à manier les idées que les hommes, et à émouvoir les esprits qu'à les conduire, vous jouirez dans ce rôle de toute la puissance et de toute la popularité de votre talent.

1 Il y eut des occasions pourtant, où l'inspiration généreuse du poëte put être, même en politique, l'instinct le plus sûr de la sagesse et du devoir. Dans sa défiance pour Chateaubriand, Louis XVIII ne sut pas assez reconnaître le bon sens suprême de quelques-uns de ses conseils. Lorsqu'au début de la Restauration, Chateaubriand conjurait avec des larmes le Roi de ne pas se laisser imposer Fouché dans son premier ministère, et que le Roi repoussait sa prière en invoquant la nécessité, le sentiment d'honneur révolté par un tel scandale conseillait mieux que la politique. - Et plus tard, quand l'Europe victorieuse signifia à Louis XVIII l'ultimatum du traité de Vienne, si le Roi, plutôt que de subir cette loi des vainqueurs, n'écoutant au contraire que son désespoir et l'indignation du poëte, eût remis à ces alliés exigeants le trône qu'on lui faisait acheter à ce prix, sa démarche hardie n'eût-elle pas été en même temps la plus habile? L'Europe embarrassée et la France émue auraient assuré bientôt de meilleures conditions au malheureux Prince. ↩

Repoussé ainsi dans l'opposition par une destitution imprévue, Chateaubriand se réfugie dans les Journaux, pour y faire au Ministère qui l'avait rejeté une implacable guerre; car il gardait de sa disgrâce une rancune de poëte : Genus irritabile vatum. Ces hommes éclatants du reste, sur lesquels le monde a les yeux, ont rarement la suprême grandeur de s'oublier. Aveuglés par l'amour-propre, ils lient trop volontiers l'intérêt public à leur fortune. En cédant à son ressentiment, Chateaubriand croyait encore servir son Roi et son pays ; et désormais il ne cessa plus de harceler le gouvernement, sans songer qu'en même temps il ébranlait la royauté. Avec l'éclat de son talent et de sa gloire, il devint bientôt à la tribune et dans la presse le chef de cette croisade libérale, qui, en voulant sauver la Restauration de ses propres excès, en accéléra la chute.

C'est la plume à la main surtout, que le tribun exerçait toute sa puissance. Sans doute il a prononcé à la Chambre des pairs de mémorables discours. Jamais on n'oubliera ses plaidoyers chaleureux en faveur de la Grèce, dont il avait vu de ses yeux la misère, et dont la lutte héroïque enflammait son noble cœur. Mais ce n'est pas à la tribune encore, que Chateaubriand est plus grand orateur. Car il n'improvise pas; la parole soudaine l'embarrasse; il n'est en possession de tout son génie qu'en écrivant ; il a besoin de méditer à l'avance les effets de son discours ; il en ordonne les parties, il en colore le style à loisir. Ses meilleures harangues ne sont que d'éloquentes brochures qu'il lisait. Aussi, avec sa parole étudiée, obtenait-il plutôt le succès du lendemain, que celui de l'instant même. Le grand artiste semblait parler pour la Chambre et la postérité, κτῆμα. εἰσαεί. Ce n'est pas là toutefois l'éloquence qui agite et domine les Assemblées. Aussi la Restauration a-t-elle compté maints orateurs plus puissants que Chateaubriand; mais en revanche elle n'a pas eu de plus grand Journaliste. Il faut revoir dans le Journal des Débats, avec quel éclat et quelle passion il parlait à la France du haut de cette autre tribune qu'il s'y était faite1. Jamais encore la presse n'avait manifesté son pouvoir d'une façon si brillante. Chaque article de Chateaubriand faisait tressaillir la France entière. Mais aussi rien n'égale, en vérité, l'éloquence de ce style tout frémissant de l'émotion du moment, et où semble respirer encore après tant d'années l'âme passionnée de l'orateur. Quel effet devait produire sur les contemporains cette parole tour à tour grave, acérée, dédaigneuse, véhémente, splendide, ironique, palpitante, enflammée, ici trouvant des accents d'une solennité pathétique, là s'emportant en mouvements oratoires irrésistibles ou éclatant en formidables cris de colère ! Le tribun d'ailleurs fait appel à tous les sentiments, à toutes les passions généreuses de la France, à ses vieux souvenirs en même temps qu'à ses jeunes espérances ; il mêle ensemble les traditions chevaleresques et les aspirations démocratiques ; il réunit et confond sur sa bannière avec l'image de la fidèle Vendée celle de la liberté moderne, fille de 89; et il donne l'assaut au pouvoir, en poussant du fond du cœur le vieux cri de Vive le Roi, qui couvre pour ses oreilles le bruit montant d'une révolution. - Mais la liberté, dans ses articles, apparaît si belle, qu'on n'en saurait plus désormais redouter les excès.

1 Voyez surtout les articles polémiques, dont il a accablé le ministère Villèle, et qu'il a recueillis dans le tome XXVI de ses OEuvres complètes. ↩

Cependant, en s'exaltant de plus en plus par l'ardeur de la lutte et en s'enivrant des applaudissements de la France, Chateaubriand ne s'aperçoit pas qu'il est déjà dans le camp de ses adversaires, et qu'Étienne et Benjamin Constant se félicitent de servir dans son armée. Il combattait en effet à côté d'eux dans la lutte si vive engagée en 1827 entre la presse et la censure. Mais il est convaincu que la fortune de la France et celle de la royauté dépendent du loyal maintien de la Charte. Il s'inquiète des tendances de l'étroite et illibérale politique de Charles X ; il voudrait retenir sur la pente, où il s'engage de plus en plus, ce gouvernement aveugle et téméraire, qui conspire contre les libertés publiques et cherche son salut dans la contre-révolution. Il attaque avec vivacité cette politique inintelligente. Mais, jusque dans les entraînements de son opposition, il pense toujours être fidèle; il veut sauver son roi, en lui dénonçant la faute d'un ministère qui doit le perdre.

Certes alors le royaliste libéral n'a pas épargné les conseils sous toutes les formes. Qu'est-ce encore en effet que l'Histoire des Stuarts, publiée vers cette époque, qu'un avertissement indirect qu'il empruntait au passé, pour signaler aux ultra-royalistes les dangers de leur impopulaire réaction ? Le publiciste voyait bien que la France commençait à rêver un 1688. Bien qu'il écarte avec soin bien des analogies menaçantes entre la restauration des Bourbons et celle des Stuarts, il ne peut s'empêcher de signaler la dangereuse chimère de ceux qui pensent pouvoir défaire l'œuvre de la Révolution. « Les Stuarts (dit-il, après avoir exposé les fautes de Jacques II) auraient-ils pu régner après la restauration? Très-facilement, en faisant ce que fit Guillaume en Angleterre, ce qu'a fait Louis XVIII en France, en donnant une charte, en acceptant de la Révolution ce qu'elle avait de bon, d'invincible, ce qui était accompli dans les esprits et dans le siècle, ce qui était terminé dans les mœurs, ce qu'on ne pouvait essayer de détruire sans remonter violemment les ages, sans bouleverser de nouveau la nation. Les révolutions qui arrivent chez les peuples dans le sens naturel, c'est-à-dire dans le sens de la marche progressive du temps, peuvent être terribles, mais elles sont durables ; celles que l'on tente en sens contraire, c'est-à-dire en rebroussant le cours des choses, ne sont pas moins sanglantes ; mais, fléau d'un moment, elles ne fondent, elles ne créent rien ; tout au plus elles peuvent exterminer. Les Stuarts ont passé, les Bourbons resteront, parce qu'en nous rapportant leur gloire, ils ont adopté les libertés récentes, douloureusement enfantées par nos malheurs. Charles II débarque à Douvres les mains vides ; il n'avait dans ses bagages que des vengeances et le pouvoir absolu ; Louis XVIII s'est présenté à Calais, tenant d'une main l'ancienne loi, de l'autre la loi nouvelle avec l'oubli des injures et le pouvoir constitutionnel ; il était à la fois Charles II et Guillaume III ; la légitimité deshéritait l'usurpation. Le loyal! Charles X, imitant son auguste frère, n'a voulu ni changer le culte national, ni détruire ce qu'il avait juré de maintenir. » - Et nunc, Reges, intelligite.

Mais, irrité de cette opposition qui lui semblait factieuse, Charles X ne pouvait plus rien entendre. Chateaubriand du reste, dans ses attaques contre le ministère, entraîné par sa passion, allait souvent au-delà de sa pensée. Il croyait (illusion trop commune en France) que l'édifice monarchique était assez enraciné déjà dans le sol, pour pouvoir être ainsi sapé impunément.

Après 1830 cependant, le tribun, étonné de son œuvre, ne dut-il pas se reprocher d'avoir apporté trop de ressentiment dans sa polémique, et de n'avoir pas toujours été assez scrupuleux sur le choix des armes ? Qu'il dut regretter, par exemple, d'avoir si légèrement, pour des dissidences d'opinions, ou même pour des querelles de portefeuille, invoqué contre les ministres les lois violées, le rôle de la France amoindri, les humiliations infligées à l'honneur national! Exagérations ordinaires des partis, mais qui altèrent l'autorité morale de la presse, et qui trop souvent, prises au sérieux par des esprits naïfs, préparent de loin les révolutions. Nous n'avons vu nous-même que trop fréquemment en France les funestes résultats de ce dénigrement quotidien, qui dispose en outre les esprits à la défiance et au mépris des dépositaires du pouvoir.

Toutefois, si le royaliste fidèle a pu songer plus tard avec amertume à la vivacité téméraire de ses attaques en ces jours de fièvre, ce n'est pas à nous qu'il appartient de lui reprocher cette ivresse de ses convictions libérales. Qu'il soit absous des fautes qu'il a pu faire, en considération de ses intentions généreuses, de son dévouement à la race de ses rois, et des services qu'il a rendus à son pays. Car personne n'a plus contribué encore que Chateaubriand, è relever l'esprit public après nos désastres, à réconcilier la nouvelle France avec l'ancienne, à populariser, par la gloire de ses souvenirs, la dynastie revenue de l'exil, et à engager ces rois du passé dans les voies de l'avenir. En même temps qu'il couvrait la monarchie du prestige de son talent, il n'a jamais cessé de défendre avec une foi sincère le gouvernement constitutionnel et la liberté. Mais si la France moderne se félicitait d'avoir ainsi entièrement converti à ses intérêts et à ses idées ce noble champion, la royauté ne sut pas le comprendre et le suivre dans cette carrière hardie et glorieuse où il voulait l'entraîner. La Restauration, plus docile à ses conseils, aurait-elle pu se sauver ? Je n'ose prononcer sur cette question. Il est de fausses situations, que nulle sagesse peut-être ne saurait corriger :

Si Pergama dextra

Defendi possent, etiam hac defensa fuissent1.

1 A la fin de son histoire du Congrès de Vérone, l'écrivain laisse échapper de tristes et éloquentes paroles au sujet de l'aveuglement, dont la longue infatuation du rang suprême semble frapper les derniers héritiers d'une vieille dynastie. A force d'être rois, on dirait qu'ils cessent presque d'être hommes; ils perdent la sagesse vulgaire de la vie, et ne comprennent plus rien aux événements. « Durée de « race, dit-il, si salutaire aux peuples monarchiques, ne serait-elle « pas redoutable aux rois? Le pouvoir permanent les enivre ; ils perdent les notions de la terre; tout ce qui n'est pas à leurs autels, « prières prosternées, humbles vœux, abaissement profond, est impiété. Leur propre malheur ne leur apprend rien : l'adversité n'est « qu'une plébéienne grossière qui leur manque de respect; et les catastrophes ne sont pour eux que des insolences. Ces hommes, par « le laps du temps, deviennent des choses : ils ont cessé d'être des « personnes : ils ne sont plus que des monuments, des pyramides, de « fameux tombeaux. » (I. II, ch. XXVI.) ↩