Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848
Trois amies de Chateaubriand III Madame Récamier

III Madame Récamier

Trois amies de Chateaubriand · 22 min de lecture · p. 109–129 · chapitre 8 sur 20

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris E. Fasquelle, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

On peut imaginer que les souvenirs soient des sortes d'âmes, non immortelles, mais plus ou moins longuement durables; des âmes qui subiraient de nombreuses péripéties, de pénibles tribulations, et qui, au cours inévitable des années, iraient se ranimant parfois, s'exaltant même et puis s'atténuant jusqu'à presque mourir pour renaître soudain et mourir tout à fait. Ces âmes des souvenirs - comme les autres âmes ont besoin des corps - auraient besoin des murs entre lesquels elles sont nées, des maisons qu'elles ont habitées. Celles-ci écroulées, les souvenirs ne seraient plus que des âmes en peine, qui errent quelque temps et, casanières que tue le vagabondage, s'anéantissent... C'est pour cela, probablement, que nous semble si pathétique la destruction des demeures illustres où, jadis, une histoire émouvante et belle fut enclose.

Au commencement de l'automne 1906, de bon matin, les grilles de l'Abbaye-au-Bois, rue de Sèvres, étaient ouvertes. Des voitures de déménagement recevaient lits, matelas, armoires, meubles quelconques, trimbalés sans hâte, avec indifférence, de pauvres meubles de couvent auxquels n'a pas donné d'individualité une possession personnelle. Ensuite, un peu avant huit heures, arrivèrent une à une des dames, vieilles ou jeunes, plusieurs emmitouflées comme des nonnes, dévotes du voisinage; et d'autres, élégantes; quelques hommes vinrent aussi. A huit heures, on devait célébrer, dans la chapelle de l'Abbaye, la dernière messe. Après quoi, ce lieu consacré serait remis aux démolisseurs.

Aventure politique; il paraît que le progrès des lumières exige la prompte démolition des couvents : c'est la joie des républicains et l'aubaine des liquidateurs.

Aussi ont-ils résolument détruit cet édifice mémorable, où l'on avait prié durant plus de trois siècles et où vécut jusqu'aux approches de sa mort Mme Récamier, Juliette encore belle à qui Chateaubriand fait des lectures.

Je vis, pour la dernière fois, les fenêtres du salon, la porte, l'escalier que René monta, d'un pas fidèle et quotidien. Les autres visiteurs n'étaient admis qu'après lui et quand une heure s'était écoulée depuis sa venue. Ces visiteurs : Augustin Thierry, Salvandy, Villemain, David d'Angers, Alexandre de Humboldt, Lamartine, Delacroix, Ampère, Sainte-Beuve et, une fois, Louis Bonaparte; et, très jeune, Hugo qui de Chateaubriand reçoit le nom d' « enfant sublime » du moins, on le raconta, maintenant on le nie car le goût est le même de démolir les vieilles maisons et les légendes ou l'esprit se piaisait.

Une cour encadrée de bâtiments Louis XIII et Louis XJV... Elle manquait d'unité architecturale; mais elle avait mieux, - sa variété, le témoignage d'époques successives et sa visible durée. Les édifices qui sont sortis de terre en une fois marquent un beau moment de volonté esthétique; les autres ont le charme de ce qui vécut longuement et subit des âges divers : ils ont vieilli humainement, ils savent plus de choses et les racontent mieux à loisir.

La chapelle de l'Abbaye-au-Bois, d'une architecture médiocre, était admirable de silence, ce matin d'automne. Ni l'assistance nombreuse, ni l'allée et venue de la quêteuse, ni le murmure du prêtre qui officiait n'altéraient en rien le silence à la fois religieux et mortuaire, silence du lieu saint et silence d'une chambre où un malade va s'éteindre.

En vêtements blancs, le prêtre dit la messe. Quand il leva l'hostie, la dernière hostie, et quand le répondant agita la grésillante sonnette, une angoisse étreignit quiconque était là. Et puis, le prêtre posa sur le calice la patène et le pale, ferma le livre et, tenant le calice, descendit les marches de l'autel. Alors, quand ce fut fini, à jamais fini tel était l'émoi que les prières, dites à haute voix et vite, soulagèrent les cœurs qui, en cette seconde, voulaient être expansifs.

Le prêtre, peu après, revint. Il ouvrit le tabernacle; il y prit le Saint-Sacrement et l'emporta. Un bedeau éteignit la veilleuse sempiternelle. Cette chapelle n'était plus une chapelle; son âme divine avait émigré.

Bientôt, les ouvriers arrivèrent; ils enlevèrent les flambeaux, détruisirent le tabernacle, plièrent les linges blancs, la nappe de l'autel et la nappe que tout à l'heure haussaient à leur menton les communiantes. Les chanoinesses de Saint-Augustin continuaient, invisibles derrière les grillages de leur clôture, leurs oraisons; et, sur un plateau, continuaient de brûler les cierges, les uns courts, les autres hauts, les uns qui achevaient de se consumer, les autres qui avaient encore beaucoup de lumière à donner et dont se prolongerait la vaine illumination. Le dernier qui s'éteignit et la dernière fumée qui monta de la cire chaude marquèrent la fin d'une agonie.

Avant de quitter ce séjour, j'ai pu voir une religieuse charmante. Sœur Sainte-Clotilde avait, à l'automne de 1906, plus de quatre-vingts ans. Elle était entrée au couvent l'année 1843, très humblement, et, dès lors, elle eut la charge de sœur tourière, qu'elle garda jusqu'à la fin. Son visage était encadré d'un petit bonnet noir que bordait une dentelle tuyautée. Elle avait cette grâce que donne une existence monotone et simple, tout entière écoulée entre les mêmes murs.

Je lui demandai si elle avait connu les hôtes célèbres de l'Abbaye-au-Bois, - car elle était ici depuis six ans lorsque mourut Mme Récamier.

Oui, répondit-elle... M. de Chateaubriand, je n'ai pas eu l'honneur de lui parler. Mais je le voyais entrer tous les jours, au milieu de l'après-midi. Il était très vieux. Son domestique l'amenait; et il s'appuyait sur des bâtons; il ne montait pas l'escalier facilement...

Et Mme Récamier?... Sœur Sainte-Clotilde l'avait-elle connue?...

Oh! Mme Récamier, oui. Je l'ai beaucoup connue... Elle était très aimable avec ses inférieurs. Et ses domestiques faisaient d'elle un grand éloge. Elle venait très souvent rendre visite à la Mère supérieure. Comme elle était aveugle, son domestique l'amenait; et puis il s'en allait, parce qu'on ne savait pas combien de temps Mme Récamier causerait avec la Mère supérieure. Alors, c'était moi qui reconduisais cette femme célèbre et l'aidais à monter son escalier... Elle me remerciait chaque fois.... Elle était très bien conservée...

Juliette, Juliette, que tout cela est loin des jours gracieux où votre vertu était paradoxale!... Mais, plutôt, songeons à Juliette vieillie et qui écrivait : « Je n'ai pas le temps de m'ennuyer; je pleure...»

Sœur Sainte-Clotilde me dit encore :

Mme Récamier n'est pas morte ici... En 1849, il y eut le choléra. Et plusieurs cas tout près d'ici, à l'hospice des Petits-Ménages. Alors, Mme Récamier eut peur et alla s'installer chez son neveu, M. Lenormant, qui était... comment vous dire?... qui était enfin le premier à la Bibliothèque royale, dans la rue de Richelieu... Eh! bien, nous n'avons pas eu ici un seul cas de choléra; et, là-bas, Mme Récamier est morte du choléra.., C'est triste de se dire que, si elle était restée...

Sœur Sainte-Clotilde, après cinquante-sept ans passés, avait conservé de cet événement une mélancolie fidèle,

* Des autres visiteurs de Mme Récami r elle oubliait les noms... Elle ajouta, cependant :

Mais je les vois encore entrer par cette porte que voici, et puis tourner à gauche, par ici... Je me rappelle M. de Chateaubriand et M. Ballanche; c'étaient les deux dont on parlait le plus... Ils venaient pour leur travail, probablement...

Je ne sais pas quelle idée se faisait sœur Sainte-Clotilde du travail de ces messieurs; je n'osai pas l'interroger davantage. Mais il m'est précieux d'avoir causé - et les mots fussent-ils insignifiants, qu'importe? - avec une bonne sœur qui fut sans doute ici-bas la dernière à s'attrister, comme d'un deuil récent, sur la mort de Mme Récamier... Elle avait vu cette dame si belle réduite par l'âge à la cécité; elle avait vu René, l'enchanteur de naguère, appuyé sur les cannes de la vieillesse; elle avait vu le suprême déclin de ces gloires d'hier et qui s'en allaient... Ainsi périclite le temps !...

Ce jour-là, quand les murailles de l'ancienne de- . meure se sont écroulées et que sœur Sainte-Clotilde est partie, l'âme d'un souvenir est morte, l'âme de l'Abbaye-au-Bois, âme merveilleuse, composée avec harmonie de René, de Juliette et d'une société choisie...

Je ne vais pas raconter l'histoire tout entière de Juliette Bernard, Lyonnaise, qui devint Mme Récamier sans l'être et qui mena jusqu'à la postérité que nous sommes le nom quasi-honoraire d'un bénévole époux. Comment, en quelques dizaines de pages, faire tenir le détail nombreux d'une existence qui dura soixante-douze ans? Si de tels résumés étaient réalisables, on n'aurait plus la pa tience de vivre au jour le jour la somme de ses années.

Et puis, malgré l'effort des érudits, il reste encore beaucoup de mystère dans l'histoire de Juliette.

Elle nous apparaît comme une blanche énigme, qui a son commencement et sa fin dans la tranquillité douce et pieuse de deux couvents, - le couvent de la Déserte où elle fut élevée et l'Abbaye-au Bois où s'écoulèrent ses dernières années. Entre ces deux extrémités, il y a une longue et merveilleuse coquetterie, - mais, si l'on peut dire, une coquet terie en blanc, une coquetterie de chatte blanche, délicate, proprette, et qui a peur de se salir et qui circule à travers les périls, les tentations - les tentations des autres! - les folies - les folies des autres ! - avec une souple et chaste habileté.

Je la comparerais encore à une Pénélope, mais épouse d'un très nonchalant Ulysse et qui a réussi jusqu'à la quarantaine au moins le paradoxe de la virginité conjugale et amoureuse, comme l'autre le paradoxe de la fidélité; une Pénélope immaculée et plus coquette infiniment... Mais, comme l'autre faisait de la tapisserie, elle passait son temps, elle, à faire de fines reprises dans les cœurs qu'elle avait blessés, travail charmant....

Donnons un souvenir de respectueux étonnement à M. Récamier : on néglige trop les maris des femmes célèbres... Le mari de la du Barry était une abjecte canaille, à cause de tant de patience; mais il avait le goût, la passion de la respectabilité : il a dû bien souffrir. Le mari de Juliette semble avoir été un très honnête homme. Mais je ne comprends rien à lui.

Certes, il aimait Juliette. Tout le monde l'aimait, qui l'avait vue. Et lui l'avait même épousée : il serait miraculeux et absurde que le seul homme qui n'eût pas été amoureux d'elle fût précisément lui, qui avait pris les devants. Il l'aima : on en a la preuve, et poignante, dans les supplications qu'il lui adressa pour que, divorçant, elle n'épousât point l'ardent prince de Prusse... Peut-être faut-il supposer que, ne l'ayant pas eue, il ne voulait pas non plus qu'un autre la possédât... Et il y a de la douleur dans cette jalousie obstinée - et blanche...

On a épilogué là-dessus avec des arguments physiologiques... Je n'aime pas cela. Et puis survint René; nous le verrons.

Le temps gai, le temps voluptueux et immoral du Directoire, Juliette Récamier le passa, plus aimée que nulle autre, et pure, miraculeusement pure. Ni les hommes les plus élégants, ni les vifs militaires, les généraux éloquents, ni les Masséna, ni les Lucien Bonaparte, ni les plus fins aristocrates, ni les gens de lettres subtils, ni les artistes qui adoraient sa beauté, ne l'attendrirent. Idole innocente, elle n'était pas émue. Les autres femmes, à cause d'elle, multipliaient les artifices d'une riche parure. La belle Mme Tallien, qui voyait, à un primidi, entrer cette conquérante, se levait inquiète et, pour rassembler ses admirateurs, n'avait que le temps de laisser choir de ses splendides épaules, de ses bras nus, de sa gorge parfaite, son shawl de cachemire souci foncé1. Cette émulation ne tourmentait pas Juliette; mais elle souriait et, bientôt, dansait, plus joliment que personne.

1. Lettres de CHARLES DE CONSTANT (Nouvelle Revue rétrospective, 1, 1894, pp. 185 et suiv.) ↩

Sûre de sa victorieuse beauté, elle affectait une simplicité rigoureuse. On ne la voyait pas autrement que coiffée d'un fichu de linon, placé toujours de la même manière, Une robe de mousseline légère, avec un nœud de ruban, l'habillait à ravir et permettait qu'on vît qu'elle était de marbre vivant1.

1. Mme DE CHASTENAY, Mémoires, 1771-1815 (Plon, 1895), tome 1, p. 303. ↩

S'il faut le dire, il y a, dans ce roman de Juliette jeune, trop d'amoureux, et des redites autant que d'incertitudes. Arrivons au bel épisode, au jour où se rencontrent ces deux plus grandes coquetteries de tout le siècle, l'une très pure et l'autre non, ces deux coquetteries fieffées, Juliette Récamier la déesse et René de Chateaubriand l'enchanteur.

Ils se virent pour la première fois en 1801 ; et c'est Christian de Lamoignon qui mena Chateaubriand chez Mme Récamier, laquelle demeurait alors rue du Mont-Blanc. Ils se virent... Seulement, René ne vit guère Juliette. René, à cette époque-là, était,assure-t-il, « tout sauvage » encore... « J'osai è peine lever les yeux sur une femme entourée d'adorateurs2... » Cette farouche niaiserie, ensuite, ne lui dura guère. En tout cas, il semble que cette visite ne lui laissa pas un très vif et méticuleux souvenir; il dit dans les Mémoires d'outre-tombe : « Je ne me rappelle plus si ce fut Christian de Lamoignon ou l'auteur de Corinne qui me présenta à Mme Récamier, son amie. »

2. Mémoires d'outre-tombe, tome IV, p. 15; voir aussi, tome VIII, p. 107. ↩

Un mois plus tard, le matin, Chateaubriand se trouvait chez Mme de Staël. Corinne était à sa toilette. Mlle Olive l'habillait. Et Corinne, une petite branche verte aux doigts, causait : c'était son art prestigieux... « Entre tout à coup Mme Récamier, vêtue d'une robe blanche; elle s'assit au milieu d'un sofa de soie bleue... »

Est-ce qu'ici nous ne voyons pas un tableau de Gérard ou de David, un portrait de grâce napoléonienne, aux fraîches et pompéiennes couleurs?... Et les personnages!... Mme de Staël, impératrice de l'esprit, qui le soir enturbanera son front génial; Juliette Récamier, menue et potelée, aux épaules de qui l'on devine une écharpe; et le grand rêveur fat et mélancolique qui porte bien sa belle tête et qui adoucit la fierté de ses yeux; et puis Mlle Olive, active parmi les colifichets du boudoir.

Mme de Staël, malgré la survenue de la déesse, continuait d'être éloquente... « Je répondais à peine, dit Chateaubriand, les yeux attachés sur Mme Récamier. Je n'avais jamais inventé rien de pareil, et plus que jamais je fus découragé : mon admiration se changea en humeur contre ma personne. Mme Récamier sortit; et je ne la revis plus que douze ans après. »

C'est tout... C'est tout ce qu'il y eut, ce jour-là. Chateaubriand dit qu'il revît Mme Récamier douze ans plus tard. Je crois pourtant qu'il la revit l'année suivante. Une note de Chênedollé1 décrivant, en 1802, le salon de Mme de Staël, y indique la présence habituelle de Chateaubriand « dans tout l'éclat de sa première gloire » et de Mme Récamier « dans toute la fleur délicate de sa grâce et de sa jeunesse ». Pourquoi Chateaubriand ne le dit-il pas?... Sans doute préféra-t-il isoler, environner de silence et d'oubli la merveilleuse apparition première. Ou bien, faut-il penser qu'en 1802, attentif à la seule Pauline de Beaumont, il ne regarda point les autres femmes qu'il rencontra?... Cette conjecture, on n'ose point s'y arrêter... Toujours est-il que, deux fois en 1801, se rencontrèrent ces deux êtres qui ensuite devaient s'aimer si ardemment et même si longuement : et ils ne se reconnurent pas!... Ils passèrent l'un auprès de l'autre, sans rien deviner; ils furent sur le point de s'approcher; et puis ils se séparèrent. Ainsi vont et viennent les folles destinées. Elles n'ont pas de prescience et leur étourderie gâterait tout, sans les hasards qui veillent.

1. SAINTE-BEUVE, Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'Empire, tome 1, p. 189, note. ↩

Chateaubriand songe à cela; et il s'étonne et il s'attriste... « Quelle puissance ennemie, demande-t-il1, coupe et gaspille ainsi nos jours, les prodigue ironiquement à toutes les indifférences appelées attachements?... »

1. Mémoires d'outre-tombe, l. l. ↩

Ah! il ne devait pas évoquer en ces termes légers et ingrats l'attachement qu'il eut pour une Pauline de Beaumont... Seulement, il était si frivole!... Pour se donner mieux à l'heure présente, il omettait les autres heures. C'est ce qu'on nomme ingratitude. Mais, s'il avait tenu un compte exact de ses prédilections, il n'y aurait pas suffi!... Voyons-le donc qui se consacre à son nouvel amour, à Juliette, et qui, pour elle, oublie d'autres visages.

Je l'aime assez, qui tâche d'arranger les choses et qui voudrait organiser l'unité amicale de son existence en considération de Juliette.

Il serait content de se figurer que leur première rencontre fût annonciatrice de l'avenir; annonciatrice douze ans d'avance. Il s'y applique.

Après qu'ils se furent aperçus, elle et lui, chez Mme de Staël, ils allèrent, ma foi, chacun de son côté. Ils subirent des tribulations diverses, politiques ou autres. Pour ce qui est du cœur, Juliette fut aimée d'une troupe d'adorateurs; et elle aima l'un d'eux. René aima Pauline de Beaumont, puis d'autres dames qui ne valaient pas celle-ci.

Mais Chateaubriand s'efforce de croire que Juliette et lui se cherchaient. Juliette voyagea en Italie. Chateaubriand se demande si son vague souvenir n'apparaissait pas à Juliette quand elle errait, voyageuse indolente, du Tibre à l'Anio. Et Mme Récamier lui a dit - gentiment - qu'en 1814 elle avait pour guide là-bas la lettre qu'en 1804 Chateaubriand avait adressée à Fontanes. Et elle relevait ce passage : « Quiconque n'a plus de lien dans la vie doit venir demeurer à Rome. Là, il trouvera pour société une terre qui nourrira ses réflexions et occupera son cœur.. » Or, la mélancolie , qu'il y a dans ces belles phrases, René, au commencement de 1804, l'éprouvait pour la mort de Pauline de Beaumont. Il en fit donc hommage, plus tard, à Juliette Récamier, comme du reste il lui offrait le cœur où s'était logée, l'espace d'une saison, l'Hirondelle.

Et lui, s'était-il souvenu de la si belle dame qu'il avait vue, un matin, de blanc vêtue, sur un sofa de soie bleue?... Songeant à ces choses, plus tard, beaucoup plus tard, il se rappelle qu'en 1814, tandis que Mme Récamier était à Naples, il était lui à la Vallée-aux-Loups... Et il met tout son zèle à se demander si, quand il décrivait dans Les Martyrs les séductions délicieuses de Naples et de son golfe de volupté, il ne pensait pas obscurément à Juliette...

Cet effort d'une tendancieuse mémoire est joli. Je l'approuve. C'est le fait d'un cœur bien épris, de vouloir imaginer qu'il a aimé toujours et même avant de s'en apercevoir. Chateaubriand qui rebâtit sa rêverie et la consacre à son nouvel amour me plaît. J'apprécie le soin délicat avec lequel il cherche, dans ses confus souvenirs, Juliette. Si l'aventure n'est pas l'exactitude même, pour lui, du moins le regrette-t-il. Et c'est l'authentique histoire d'autres amours, qu'il désire là.

Le Consulat fut, pour Juliette, une époque brilfante. Elle fit, pendant le printemps de 1802, un triomphal voyage en Angleterre. Le prince de Galles, qui devint le roi Georges IV, se montra fort assidu auprès d'elle ; et sa beauté se transforma en une sorte de légende vraie.

De retour à Paris, elle mena la vie la plus opulente et notoire. Elle était célèbre assez pour exciter la verve des vaudevillistes. A l'automne, le théâtre Louvois répéta une petite comédie intitulée Les Eaux de Spa. On devait y voir un certain M. Constant, lequel figurait M. Récamier. Des étrangers lui demandaient bien poliment des nouvelles de sa femme : est-elle à Paris? ou voyage-t-elle?... « Je n'en sais rien, répondait-il; qu'on m'apporte les journaux!... » Cette comédie ne fut pas jouée; mais on sut pourquoi elle ne l'était pas, et l'on en parla1.

1. Relations secrètes des agents de Louis XVII1 à Paris sous le Consulat, publiées par le comte REMACLE (Paris, 1899), p. 174; lettre du 14 novembre 1802. ↩

Les choses les plus aimables, nous les savons par un certain Reichardt, ancien maître de chapelle de Frédéric II, qui passa l'hiver de 1802 à Paris et dont on a recueilli les nombreuses lettres2. Ce Prussien fut un bon admirateur; en outre, il n'avait pas de talent et, ce qu'il voyait, il le consigna, de sorte que ses récits ont tout l'agrément de la vérité.

2. Un hiver à Paris sous le Consulat, publié par A. LAQUIANTE (Paris, 1896). ↩

Le 22 novembre, soirée chez le marquis Lucchesini... « Il me fut donné, dit le Prussien, d'admirer Mme Récamier, la beauté en renom; elle est aussi séduisante que belle...» Sa toilette? Blanc et or. Et, comme presque toute la société portait le deuil du duc Ferdinand de Parme, Juliette, blanc et or, semblait une déesse radieuse.

Quelques jours plus tard, le galant Reichardt se mit en devoir de présenter ses hommages à la déesse... « Il ne fait pas encore jour chez madame », répondit le portier. Reichardt ajoute : « C'est l'expression courante pour donner à entendre qu'on se présente trop tôt ou que personne n'est reçu1 ». Probablement!...

1. Un hiver à Paris, p. 89 (Lettre VII, 29 novembre 1802). ↩

La semaine suivante, bal chez Mme Récamier. Reichardt y est. « De minuit à trois heures, dit-il, j'ai joui là de tous les raffinements du luxe élégant. » Et il raconte son plaisir.

L'hôtel du banquier n'est pas très grand; mais il a bon air, au fond d'une cour que de belles constructions encadrent. Il est bien éclairé, garni « d'une forêt d'arbustes rares et de fleurs à profusion ». Aux dames qui arrivent, Juliette, empressée et gamine, demande :

Voulez-vous voir ma chambre?...

Certes!... Elle prend le bras de son amie, l'emmène; et les hommes suivent.

Voici la chambre de Juliette, voici le sanctuaire. Une pièce très haute, tout ornée de glaces, de tableaux et de bronzes. En face des fenêtres, une g'ace tient tout le panneau; et ici, sur une estrade où l'on accède par deux marches, il y a, « nuage de mousseline, blanche vapeur » le lit, de style antique, paré de bronze. A droite et à gauche, deux vases de forme antique, deux candélabres à huit branches. Du ciel de lit descendent les rideaux; ils encadrent seulement la tête de la dormeuse et, au fond, laissent voir une tenture en damas de soie violet; le lambrequin est de damas vieil or.

De la chambre, on passe dans la salle de bains. Sur les murs alternent les grandes glaces et les tentures de gros de Tours vert; dans une niche de glaces, la baignoire est dissimulée par un sofa en maroquin rouge.

Le boudoir est charmant, avec son plafond égayé de vives peintures, avec ses lampes d'Argand qui sont encore une attrayante nouveauté.

Mais allons aux salons. La foule des invités s'y presse et bientôt devient compacte. Il y a, dans le salon principal, un cercle de fauteuils où les dames sont assises. Les hommes, derrière ces fauteuils, vont et viennent, causent avec les dames.

Dans l'espace qu'entoure le cercle des dames, on danse. Une seule « française » à la fois. Le plus beau danseur est le jeune sculpteur Dupaty.

Un brouhaha... C'est « le grand Vestris » qui daigne paraître et qui va danser. Il est bizarre; il a gardé la coiffure frisée et poudrée de naguère : cela couronne étrangement son front « qui n'en finit pas ». Une cravate démesurée lui cache le menton. Reichardt le trouve ridicule et démodé; il n'apprécie pas non plus ses cabrioles extravagantes.

Les reines du bal, ce sont Mme Regnault de Saint-Jean-d'Angely et Juliette.

Juliette dit qu'elle ne dansera pas... On insiste... Elle refuse : ne voit-on pas sa robe à longue traîne? comment ainsi danserait-elle?...

Et alors, dans un groupe, on raconte ceci. Tout récemment, au bal de la légation de... Reichardt ne se rappelle plus la légation; mais qu'importe?... Juliette arriva en robe à traîne, déclara qu'elle ne danserait pas; on la supplia : en un tournemain, elle se débarrassa de sa lourde toilette de soie et apparut en fin costume de crêpe, prête à être légère et à bondir joliment.

Juliette, chez elle, ne recommence pas cette métamorphose : elle accomplit à merveille le chef-d'œuvre de danser en longue robe.

Elle est délicieuse, La mode n'est plus de se farder. Aussi les autres femmes semblent-elles trop pâles. Mais elle, non : « son teint transparent laisse voir le sang qui circule sous l'épiderme » Sa robe est blanche, satin et mousseline, très échancrée dans le dos, de sorte qu'on voie « sa nuque d'Aphrodite et ses charmantes épaules ». Elle garde volontiers une immobilité de statue, ses limpides yeux levés, ses lèvres entr'ouvertes sur les dents si jolies, sa physionomie candide; elle ne bouge pas, afin qu'on puisse l'admirer longtemps dans la pose qu'elle a choisie avec étude. Ses cheveux, dont les boucles sont disposées savamment, se relèvent assez haut, tenus par un large ruban de velours noir qui, d'un côté du front, s'abaisse jusqu'à rejoindre presque le sourcil.

Du reste, l'orchestre répand une agréable musique. il est conduit par un violoniste mulâtre. Parmi l'assemblée, on remarque le chanteur Garât, le ban-- quier Tourton, le peintre Gérard, « bel et aimable homme », le général Normand, « beau cavalier », Camille Jordan, « affable et doucereux », de jeunes généraux, Junot, commandant en chef de Paris, en simple frac bleu, culotte et gilet bruns.

A deux heures du matin, la salle à manger s'est ouverte. L'on vit une immense table, garnie d'une profusion de gibier, de poisson, de fruits, de vins, de sucreries. Les convives étaient si nombreux que toutes les dames ne purent s'asseoir; et l'on fit trois services. Reichardt se contenta d'un petit pot de crème et d'un verre de champagne; il s'en contenta aisément, la crème et le champagne lui étant présentés par la belle main de la déesse.

A la fin de décembre de cette même année 1802, il revit Juliette1], Ce fut chez Hubert Robert, Le vieux peintre, qui n'avait plus son adresse d'autrefois, accumulait dans ses tableaux les architectures... Auprès de lui, Juliette dessinait un paysage. Que c'est gentil, de sa part!... Seulement, comme, en dépit de son zèle paysagiste, son œuvre d'art la plus exquise devait être sa parfaite personne, elle avait bien arrangé le cadre de cette merveille-ci. Dans une pièce qui communiquait avec l'atelier d'Hubert Robert, elle avait fait installer une sorte de boudoir; auprès d'un piano-forte, un ravissant lit de repos. Et elle, drapée dans son égyptienne que des fourrures garnissaient, les boucles adorables de ses cheveux rejetés en arrière avec un air attentif de négligence, le regard humide qui allait du dessin à l'admirateur, elle inc. ait sa souple taille vers le carton « que sa main charmante effleurait ».

1. Un hiver à Paris, p. 217 (Lettre XVI, 28 décembre 1802), ↩

Reichardt observa poliment que Gérard devait la peindre en telle attitude. Elle répondit que Gérard n'y avait point manqué. Mais Reichardt, qui ensuite vit le tableau, assure que, cette fois, l'artiste fut inégal au modèle.

Juliette lui rappela son prochain bal. Et Reichardt ne l'oubliait pas. Seulement, ce bal fut moins réussi que le précédent. Il y eut trop de monde, une quantité folle d'étrangers, des Anglais, des Russes, des Autrichiens, des Néerlandais... Un luxe énorme de toilette; seule était simple - et délicieuse - Juliette, en robe blanche. Il y eut tant de monde qu'à peine enfin put-on organiser les danses. Et même, on fut, à cause de l'affluence, un peu vulgaire. Des hommes, pour voir les jolies femmes et les danseurs fameux, tels que M. Trenitz, montèrent sur les cheminées.

Cette foule circula partout, avec désinvolture. Il y avait, dit Reichardt, de jeunes Anglais qui sortaient pour la première fois de leur île et qui étaient un peu « patauds ». Dans la chambre de Juliette, l'un d'eux renversa un guéridon chargé de bibelots, de lampes antiques, de coupes, de cassolettes. Hélas !...

Avant de s'en aller, Reichardt aperçut des livres, sur des étagères. Les lectures de Juliette !... C'étaient, avec les bien lyriques Nuits d'Young, La Décadence de l'Empire Romain, de Gibbon, l'Histoire philosophique des deux Indes, de Raynal... Juliette!...

D'ailleurs, pendant que Juliette donnait de si belles fêtes, avec une prodigalité un peu voyante, la banque Récamier subissait diverses tribulations : elle s'en tirait, sur la fin de 1802, le mieux du monde. Seulement, le péril était manifeste. A ce moment-là justement, plusieurs banques firent banqueroute. Celle des frères Enfantin dépassa les trois millions ; et la maison Cabarrus, bien réputée, abandonna la partie. De mauvais bruits couraient ; sur la liste des prochaines faillites, on mettait, à côté des maisons Seguire et Fould, la banque Récamier. Erreur!... Du moins, pour ce qui est de la banque Récamier, erreur provisoire. Mais les victimes de ces potins étaient d'heureuses victimes, et qui ne se plaignaient pas de la calomnie. Récamier vit, à cause de cela, son papier tomber à bas prix : il le racheta et n'eut point à s'en repentir1.

1. Relations secrètes des agents de Louis XVIII, p. 208 (21 décembre 1802). ↩