III Madame Récamier (suite 5)
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Il avait l'âme romanesque; il était déraisonnable et magnifique.
Et il a écrit, dans Le Congrès de Vérone : « Souvent, on est plus agité d'une faiblesse secrète que du destin d'un empire. L'affaire légère est, au fond de l'âme, l'affaire sérieuse... Un royaume ne pèse ni ne vaut plus qu'un plaisir... » Souvenirs de 1823, souvenirs de Mme de C..., chère dame qu'un instant il préféra au succès de la guerre d'Espagne!... C'était une âme bien ambitieuse et noble, mais à qui n'eût point réussi mieux qu'à l'autre, peut-être, la rencontre de Cléopâtre.
Même, on a posé la question de savoir si l'amoureuse rencontre de Mme de C... ne lui fut pas néfaste. Le 6 juin 1824, Louis XVIII le chassait brusquement du ministère. Pourquoi?... L'affaire est assez mystérieuse pour que la malignité de plusieurs personnes ait trouvé là l'occasion de travailler. Voici, en résumé, ce que racontent le baron de Frénilly et Marmont1. Mme de C... avait, sur le conseil de Chateaubriand, placé une somme assez considérable dans l'emprunt des Cortès d'Espagne. Or, Ferdinand, revenu au pouvoir, refusa de reconnaître cet emprunt révolutionnaire. C'était la ruine de Mme de C..., et par la double faute de Chateaubriand, s'il lui avait conseillé ce placement et si Ferdinand ne fut rétabli que grâce à l'intervention française, laquelle est due d'abord à Chateaubriand. Qu'aurait-il fait, pour épargner à son amie une perte gênante? Frénilly et Marmont nous le montrent qui abuse étrangement de son autorité, qui charge Talaru, notre ambassadeur en Espagne, de « mettre le pied sur la gorge » au roi Ferdinand et d'obtenir de lui par la force qu'il légitime l'emprunt des Cortès. Talaru se serait acquitté de ce soin avec toute la brutalité requise, à tel point que le roi d'Espagne aurait directement écrit au roi de France pour se plaindre de tels procédés. Alors, furieux, Louis XVIII aurait chassé vivement ce ministre qui soumettait à divers intérêts privés la dignité de son gouvernement.
1. Souvenirs du baron de Frénilly, p. 495; MARMONT, Mémoires, tome VII, livre 22. ↩
Mais, notons-le, cette anecdote que racontent Frénilly et Marmont, ils sont seuls à la raconter. Je ne la trouve pas ailleurs; je n'en trouve même pas l'indication vague dans les mémoires de Villèle et de ses amis, lesquels pourtant détestent Chateaubriand : et Villèle a besoin d'expliquer le renvoi de Chateaubriand d'une manière qui soit avantageuse pour lui-même. Frénilly est fort méchant; il y a, dans ses Souvenirs, plus d'une erreur, et tendancieuse : il n'aime pas - et il le prouve plus d'une fois - Chateaubriand, bien qu'il ait eu avec lui des rapports de bonne et, semble-t-il, assez hypocrite amitié. Quant à Marmont, - les témoignages de Marmont ne me suffisent pas. Et, comme d'autre part cette anecdote déplaisante n'est pas du tout nécessaire pour expliquer le renvoi de Chateaubriand, je la tiens pour calomnieuse1.
1. Voir l'Appendice (I.) ↩
Quand, amoureux de Mme de C..., Chateaubriand écrivait à Juliette qu'il l'aimait encore et qu'il l'aimerait toujours, il mentait bien un peu. Mais il ne mentait pas tout à fait. La vérité est, ici-bas, une chose trop variée, multiple et incertaine pour qu'il soit bien facile de mentir tout à fait. En somme, Chateaubriand et Mme Récamier s'aimèrent toute leur vie durant, et avec sécurité depuis le temps que leur amour devint une tendre amitié.
Cela, cette transformation délicate, ce fut l'œuvre avisée et charmante de Juliette Récamier : elle avait jusqu'au génie l'art du sentiment. Elle avait aussi la fine expérience de ces détours, elle qui de tous ses plus chauds adorateurs sut faire de parfaits amis. Mais, cette fois, cette Pénélope industrieuse n'eut pas a rapetasser seulement le cœur d'autrui : c'est à son cœur, à son doux cœur de femme qu'elle dut elle-même faire la reprise, la reprise perdue. Elle y eut probablement plus de peine et souffrit davantage.
A la fin de mai de l'année 1825, Juliette revint à Paris. René était à Reims, pour le sacre de Charles X. Il y était avec amertume, avec orgueil, avec la colère d'une ambition mal satisfaite. Quand il fut de retour, Juliette l'appela : elle était rentrée dans sa « cellule » de l'Abbaye-au-Bois; et elle l'attendait. Ils se revirent. Laissons à Mme Lenormant le soin de raconter ce recommencement d'une tendresse que maintes douleurs ont menée à sa perfection : « Il accourut le jour même, à son heure accoutumée, comme s'il fût venu la veille. Pas un mot d'explication ou de reproches ne fut échangé; mais, en voyant avec quelle joie profonde il reprenait les habitudes interrompues, quelle respectueuse tendresse, quelle parfaite confiance il lui témoignait, Mme Récamier comprit que le ciel avait béni le sacrifice qu'elle s'était imposé, et elle eut la douce certitude que désormais l'amitié de M. de Chateaubriand, exempte d'orages, serait ce qu'elle avait voulu qu'elle fût, inaltérable, parce qu'elle était calme comme la bonne conscience et pure comme la vertu1 »
1. Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier, tome II, p. 181. ↩
Ces quelques lignes sont charmantes; et elles ont exactement le son de la vérité. Il vaut mieux que Mme Lenormant ne collabore pas avec Guizot et qu'avec la finesse d'une femme elle dise modestement ce qu'elle a vu, ce qu'on lui a dit, ce qu'elle a eu le tact ingénieux de comprendre à demi-mot. C'est bien ainsi qu'ils se revirent, Juliette et René qui s'étaient aimés d'ardent amour. Après une séparation de dix-huit mois, après un grand effort de volonté que fit Juliette et après un terrible accès de frivolité auquel René céda l'on sait comment, ils se revirent avec moins d'embarras qu'on ne l'imaginerait. Peut-être même s'étonnèrent-ils de l'angoisse qu'ils avaient éprouvée tous les deux et admirèrent-ils la facilité de leur retrouvaille. Le temps avait passé entre eux, le temps qui use le contour des objets et organise leur voisinage, le temps qui assemble en douce harmonie les couleurs rudes, le temps qui est le prince de l'habitude, le roi du silence et de la paix, le maître de ce sentiment que les hommes appellent indifférence et les dieux sagesse, ou bien je me trompe. Les dieux ont raison et les hommes ont tort. Il n'y avait pas, entre Juliette et René, d'indifférence; mais leurs âmes mutuelles étaient chaudes d'une ferveur qui ne lance pas de flammes. Le temps est créateur de repos : mieux, il laisse le repos s'installer parmi les folies de l'activité humaine. Et, comme le repos parfait réside dans la mort, le temps ajoute un peu de mort aux violences de la vie : plutôt, il permet à la vie de se disposer selon les calmes rites de la durée qui est l'image de la mort.
René arriva. Il crut qu'il était arrivé la veille pareillement, et il aima toutes les journées ultérieures où il arriverait ainsi, heureux sans alarme. Et Juliette souffrit davantage : mais on ne le vit pas et elle-même refusa d'en avoir une conscience nette. Ils causèrent; ils eurent, à causer ensemble, un plaisir analogue à celui de jadis. Ils agirent avec prudence; ils n'osèrent pas remuer les étincelles dans la cendre où continuerait de brûler le feu de leur tendresse. Ils sourirent, et ne rirent pas; ils furent mélancoliques, et ne pleurèrent pas. Ils se regardèrent; ils s'aperçurent qu'ils n'avaient pas changé. Ils aimèrent cette minute qui se rattachait aux anciennes minutes; ils remarquèrent que la cicatrice était heureusement faite et ils partirent pour la série nouvelle des minutes ininterrompues.
Tel est le cœur des hommes et des femmes. Le cœur tumultueux de René cherchait l'émoi, la nouveauté, l'amusement. Mais Juliette, qui avait la beauté des statues, consacra les ressources de son esprit fertile à réaliser le tranquille bonheur de l'amitié continuelle; et ce fut son chef-d'œuvre, de le composer avec cette substance infiniment mobile, plus agitée que les flots de la mer, plus inconsistante que l'air, l âme de Rene.
Je crois que la durée avait été, depuis sa jeunesse irrésolue, la recherche et le désir spontané de toute sa pensée; et je crois qu'elle eut peur de l'amour, à cause de cela. Belle comme on ne l'est pas, elle eut cette ambition paradoxale, de fixer en quelque manière ce remuement qu'était le génie de René. Si elle compta sur l'amour, à cette fin très difficile, ce ne fut que durant l'espace de quelques semaines. Et puis, elle écarta l'amour; ou bien, magicienne, elle le transforma en un sentiment qu'elle inventa, en une sorte d'amour pareil à l'incorruptible, froid et fulgurant diamant.
En 1825, Juliette approchait de la cinquantaine et René avait cinquante-sept ans.
Juliette, ayant perdu sa fortune, s'était réfugiée à l'Abbaye-au-Bois depuis cinq ou six ans. Elle vivait là modestement et à peu de frais. Mais je crois que la raison d'économie ne la décida pas seule à souhaiter cet asile : un couvent lui donnait le silence, la paix charmante et enfin la dignité dont elle était curieuse.
Elle eut d'abord, au troisième étage, un petit appartement « carrelé, incommode », où l'on accédait • par un escalier rude. Deux pièces étaient séparées par un corridor noir; et, dit Chateaubriand1, « je prétendais que ce vestibule était éclairé d'un jour • doux » Dans la chambre, il y avait une bibliothèque, une harpe, un piano, le portrait de Mme de Staël, une vue de Coppet au clair de la lune. Et, sur les rayons de la bibliothèque, on devine les ouvrages de René; mais les rives du lac Léman que la lune éclaire sont le souvenir du prince au cœur de rubis. Sur les fenêtres, des pots de fleurs; et la cime d'un acacia montait jusqu'au niveau des croisées. Les fenêtres donnaient sur les jardins de l'Abbaye. Allaient et venaient, avec simplicité, nonnes et pensionnaires. Le ciel faisait un fond sur lequel se dessinaient et les clochers pointus des alentours et les collines de Sèvres. Des oiseaux avaient leur nid fragile entre les lattes des jalousies.
1. Mémoires d'outre-tombe, tome VIII, p. 277. Cela, et aussi les détails qui suivent. ↩
Chateaubriand arrivait à la fin du jour. Quelquefois, Juliette se mettait au piano; et, à la ritournelle, se mêlait le tintement de l'angélus : Roméo et Juliette, selon la musique élégante et chantante de Steibelt, invoquaient la nuit délicieuse, tandis que la cloche pleurait le jour qui meurt, il giorno pianger che si muore. René aimait cette heure mélancolique; il s'y apaisait en regardant le doux crépuscule musical. Et, tous les deux, Juliette et lui, rêvaient, devant le soir du jour, à leur soir.
Juliette se dévoua complètement, avec une assiduité attentive, à René. Elle veilla sur lui.
- Elle l'entourait de la société qui pouvait le mieux lui plaire et qui aussi devait être le plus utile à sa renommée. Il fallait le distraire de son violent ennui, adoucir les violences de sa facile colère, calmer ses rancunes, le consoler, entretenir sa vanité, dorloter son orgueil. A cette tâche compliquée et incessante, elle dépensa délicatement tout ce qu'elle avait de tendresse et d'adresse, avec une grâce divine1.
1. Mémoires de la comtesse de Boigne, tome 1, p. 239. ↩
Il la trompa; mais il l'aima sans discontinuer, avec une gratitude qui avait les exigences et les gentillesses de l'amour.
Ils vieillirent ainsi; et leur amitié prit un charme nouveau, la monotonie, qui est un symbole de l'éternité.
Je raconterai quelques-unes de leurs journées, les plus remarquables sans doute, celles qu'un incident signale. Mais leurs vraies journées furent le tête-à-tête émouvant de leurs souvenirs, leur double silence, interrompu de paroles aimables, enfin l'accord d'un dévouement perpétuel et d'un égoïsme qui tout de même prenait ses précautions. Une solennité gracieuse les entourait.
En 1828, Chateaubriand partit pour Rome : il était ambassadeur de Charles X. Là-bas, il s'ennuya tant qu'il voulut se divertir : il y réussit extrêmement et l'on verra bientôt cette jeune Hortense qui l'amusa.
Cependant, un jour qu'il se promenait avec M. de Marcellus, ils allèrent jusqu'au couvent de Saint-Onuphre, demeure dernière de Torquato Tasso1. Comme il était mélancolique et subissait avec facilité l'influence des lieux et l'attrait des légendes, il dit : « Et moi aussi, j'ai du penchant pour le cloître; et je voudrais mourir ici... » La retraite et la méditation le tentaient, ce jour-là. Et il disait encore : « Saint Grégoire de Nazianze a souhaité comme moi le désert... » Mais il souhaitait, lui, bien d'autres choses, auxquelles saint Grégoire de Nazianze n'a jamais songé. Ainsi, Hortense fut l'objet de sa curiosité.
1. Comte DE MARCELLUS, Chateaubriand et son temps (Paris, Michel Lévy, 1859), p. 370. ↩
Il écrivait à Juliette; et la matière admirable de ses lettres lui était fournie par les grands événements d'alors, la mort du pape, le conclave, les cérémonies des funérailles et l'intrigue des royaumes. Ses lettres sont si belles qu'il les a introduites dans les Mémoires d'outre-tombe2. Il les adressait tout ensemble à Juliette et à la postérité. La tendresse et l'histoire étaient alors ses graves muses.
2. Mémoires d'outre-tombe, tome VIII, pp. 383 et suivantes. ↩
Le 15 avril 1828, mercredi de la semaine sainte, à ténèbres, on chanta le Miserere dans la chapelle Sixtine. L'ambassadeur y fut. Il se souvint que Juliette, jadis, lui avait parlé de cette cérémonie : « J'en étais, dit-il, à cause de cela cent fois plus touché... » De retour à l'ambassade, il écrivit à son amie... « Le jour s'affaiblissait; les ombres envahissaient lentement les fresques de la chapelle et l'on n'apercevait plus que quelques grands traits du pinceau de Michel-Ange. Les cierges, tour à tour éteints, laissaient échapper de leur lumière étouffée une légère fumée blanche, image assez naturelle de la vie que l'Ecriture compare à une petite vapeur. Les cardinaux étaient à genoux, le nouveau pape prosterné au même autel où, quelques jours avant, j'avais vu son prédécesseur; l'admirable prière de pénitence et de miséricorde, qui avait succédé aux lamentations du prophète, s'élevait par intervalle dans la nuit et le silence... »
Pour écrire ces lignes d'une sonorité si noble, Chateaubriand s'était enfermé, tout en haut du palais de l'ambassade, dans un cabinet petit et reculé. Il fut content de ses phrases et il appela M. de Marcellus pour lui lire la lettre qu'ainsi Juliette ne connaîtrait pas la première. Il lut : «....une petite vapeur ». Là, il s'interrompit et il observa : « Il y a aussi quelque chose de pareil dans le livre de la Sagesse. Vous en souvenez-vous? Umbrae enim transitus est tempus nostrum... »
Puis, il continua : a... dans la nuit et le silence . Il s'arrêta et dit : « Cette phrase a trop de désinences féminines; il faut, pour l'harmonie, la finir par un son masculin et lire le silence et la nuit ».
Quand la lecture fut terminée, M, de Marcellus en ressentit une impression « si triste et si profonde» qu'il « oublia d'applaudir1». Et Chateaubriand ne lui en voulut pas.
1. Comte DE MARCELLUS, Chateaubriand et son temps, p. 361. ↩
Juliette lut le silence et la nuit; c'est aussi ce que trouvent, dans les Mémoires d'outre-tombe, les universels lecteurs conviés par Chateaubriand à ne point ignorer ce qu'il écrivait à Juliette. Ils savent aussi que désormais la littérature se mêlait à cette amitié; quelle littérature magnifique!... Mais, ambassadeur à Londres en 1822, Chateaubriand se plaignait de la contrainte qui l'empêchait d'écrire selon le vif émoi de son cœur : cette contrainte ne gêne plus l'ambassadeur qui, en 1828, représente le roi de France auprès du souverain Pontife. Ou, si elle le gêne, c'est à propos de dames qui ne sont pas Juliette.
Et elle, cependant, écrit; des lettres beaucoup plus simples, avec peu de ponctuation, quelques virgules de place en place, et voilà tout. Les idées se suivent ainsi, très vite, comme si, avec une modestie charmante, Juliette savait bien que ce n'est pas la peine de s'arrêter à aucune de ces idées-là. D'ailleurs, les phrases sont gentiment tournées; et l'on devine que Juliette devait parler avec aisance, avec une sorte de timidité qui se dépêche et qui n'est pas gauche du tout.
Chateaubriand revint à Paris, le 27 mai 1829. Tout de suite, et malgré d'autres divertissements, il reprit ses visites régulières à l'Abbaye-au-Bois. La société, certains jours, était nombreuse et illustre : Victor Cousin, qui avait des triomphes en Sorbonne, avec le libéralisme éloquent qu'il joignait à sa petite philosophie; Villemain, qui pressentait et ne détespas la révolution prochaine; le méchant et intelligent Hyacinthe de Latouche, Saint-Marc Girardin, le vieux Gérard, le duc de Doudeauville, le duc de Broglie, le comte de Sainte-Aulaire, Prosper de Baante, le baron Pasquier, Mmes Appony, de Fontanes, Gay, la comtesse de Boigne, etc.1
1. ÉDOUARD HERRIOT, Mme Récamier et ses amis, tome II, p. 248. Même référence pour la lecture du Moïse. ↩
Au mois de juin, Juliette organisa une lecture de Moïse, tragédie en vers qu'avait écrite Chateaubriand vers la fin de l'Empire et que les directeurs de théâtres n'approuvaient pas. Lamartine était là; et le grand homme l'appelait un « grand dadais ». Il a raconté cet après-midi2, qui ne l'amusa guère. La compagnie : « toute la gloire et tout le charme de la France » Quant au salon, il avait, aux yeux du jeune poète, « la froideur d'une académie qui tiendrait séance dans un monastère » Les meubles, simples et usés; sur les guéridons, des livres épars; sur les consoles, des bustes de l'Empire. Chateaubriand, grave, attendait, saluait avec cérémonie les arrivants. On avait chargé l'acteur Lafond de la lecture; et le gaillard, qui ne croyait peut-être pas devoir à l'auteur plus de prévenance, s'y était mal préparé : de sorte qu'il lut les premiers actes avec une hésitation fâcheuse. Chateaubriand lui prit les feuillets de son œuvre et lut lui-même... « On se retira, dit Lamartine, avec une émotion factice, mais avec un respect réel. » En fait de théâtre, il n'y a rien de plus mauvais que ce respect-là : Chateaubriand le sentit, avec amertume.
2. Cours familier de littérature, tome IX, p. 34. ↩
Vinrent les jours de la révolution.
Le 26 juillet 1830, Chateaubriand partit pour Dieppe, où Mme Récamier s'était établie. Il arriva le 27, à midi. D'abord, il se rendit à l'hôtel, s'habilla, se fit beau, puis alla faire visite à son amie. Les fenêtres de l'appartement que Mme Récamier occupait donnaient sur la mer. Il passa quelques heures « à causer et à regarder les flots1! ». Puis arrivèrent Hyacinthe Pilorge avec des nouvelles, et Ballanche avec des journaux : « J'ouvris le Moniteur et je lus, sans en croire mes yeux, les pièces officielles. Encore un gouvernement qui, de propos délibéré, se jetait du haut des tours Notre-Dame! Je dis à Hyacinthe de demander des chevaux, afin de repartir pour Paris. »
1. Mémoires d'outre-tombe, tome IX, p. 182. ↩
Sur la manière dont il accueillit les ordonnances, nous avons un autre témoignage. C'est un passage du discours que prononça Jean-Jacques Ampere aux funérailles de Chateaubriand : « J'étais auprès de lui... J'entends encore l'accent indigné de ses paroles foudroyantes; je le vois, sublime de colère, en face de cette mer qui nous écoute, tandis qu'un magnifique soleil couchant qu'il' ne pouvait, même dans ce moment, s'empêcher de contempler en poète, illuminait sa noble figure et resplendissait comme une auréole autour de son front irrité». Admirons-le, ainsi auréolé du nimbe que lui fait le déclin du jour. Il devine et il prophétise la fin de la monarchie française; et, occupé de ces pensées formidables, urgentes, terribles, il regarde, en artiste, le beau soleil couchant!... Je ne sais s'il n'y cherche pas des allégories, des images. En outre, ne songe-t-il pas à ses responsabilités? La rude campagne qu'il a menée contre les ministres de Louis X VIII est pour quelque chose dans les embarras qu'a éprouvés la monarchie des Bourbons. Je crois qu'il pense à tout cela et qu'il s'interroge aussi sur la situation que fait à sa fortune politique le coup d'État des ordonnances... Mais il regarde la nature, qui prend les splendides couleurs du soir.
Il partit pour Paris. Il y venait avec le projet de défendre les « libertés publiques ». Mais il y trouva la révolution; et alors, ce qu'il eut à défendre, c'est la monarchie légitime. Ce tournant de sa vie politique est beau : l'on vit un homme qui sacrifiait à l'honneur son intérêt et jusqu'à ces préférences d'idées que d'autres appellent convictions.
Juliette aussi quitta Dieppe et vint se réinstaller à l'Abbaye. Un soir, après le dîner, Mme de Boigne prit un fiacre afin d'aller causer avec Juliette. Elle apprit que le grand homme était furieux contre Charles A, furieux contre les pairs, furieux contre le lieutenant-général; et il était « censé malade ». Mme de Boigne ajoute, méchamment: « C'est sa ressource ordinaire lorsque son ambition reçoit un échec considérable; et peut-être au fond l'impression est-elle assez violente pour que le physique s'en ressente1!. »
1. Mémoires de la comtesse de Boigne, tome III, p. 428. ↩
Mme Récamier presse Mme de Boigne d'aller avec elle trouver Chateaubriand. Il s'agit de le calmer.
Elles arrivent à la petite maison de la rue d'Enfer. On les introduit. Elles frappent à la porte du cabinet de travail et entrent.
Chateaubriand écrivait, à l'angle d'une table. Il était en robe de chambre et pantoufles, un madras sur la tête... Ce n'est pas l'aspect qu'il a désiré de laisser après lui : ce madras empêche les boucles romantiques de ses cheveux de flotter au vent qui vient des océans.
Sur la grande table où il travaillait, il y avait des livres, des papiers, des « restes de mangeaille » et, dit Mme de Boigne, des « préparatifs de toilette peu élégante ». Il reçut très bien les deux dames; toutefois, le madras, un mouchoir rouge et vert, le gênait visiblement.
Il préparait son discours pour la Chambre. Mme Récamier obtint qu'il le lût à ses visiteuses. Un discours terrible. On y voyait le duc d'Orléans s'avancer vers le trône deux têtes à la main, Mme de Boigne demanda au violent orateur si ce discours était, à son avis, l'œuvre d'un bon citoyen... « Je n'ai pas la prétention d'être un bon citoyen! » répliqua-t-il. Elle lui demanda s'il croyait que ce discours fût le moyen de faire rentrer Charles X aux Tuileries. Il s'écria : « Dieu nous en garde! Je serais bien fâché de l'y revoir!...i Alors, ne valait-il pas mieux se rallier à ce qui, présentement, pouvait encore entraver l'anarchie?... Mme Récamier intervint, raconta que Mme de Boigne était allée au Palais-Royal le matin même, qu'on y faisait grand cas de Chateaubriand et qu'on lui donnerait l'ambassade de Rome volontiers. « Jamais!... » cria Chateaubriand. Il se leva et il se mit à déambuler de long en large, à l'extrémité du cabinet.
Les deux dames causèrent ensemble, de manière à être entendues : elles énuméraient les services que rendrait à la religion l'auteur du Génie du Christianisme... Il ralentit sa marche, s'arrêta devant une planche de livres, croisa les bras, dit : « Et ces trente volumes qui me regardent en face, que leur répon- ‹drais-je? Non, non, ils me condamnent à attacher mon sort à celui de ces misérables! Qui les connaît, qui les méprise, qui les hait plus que moi?... »
Il se lança dans une longue diatribe contre les princes et la cour. Telle fut sa véhémence que Mme de Boigne en frissonnait. Le jour tombait, un jour tardif d'été. Seule restait bien éclairée la tête que coiffait le madras rouge et vert. Mme de Boigne la trouva satanique.
Il se calma un peu et il dit : « Quel Français n'a pas éprouvé l'enthousiasme des admirables journées qui viennent de s'écouler? Et sans doute ce n'est pas l'homme qui a tant contribué à les amener qui a pu rester froid devant elles !... » En parlant ainsi, avec la sincérité de la confiance et de la colère, Chateaubriand se rendait justice. Il a certainement eu beaucoup d'influence, bonne ou mauvaise, sur les idées libérales de cette époque. Les journées de Juillet réalisaient, sous une forme rude, sa haine de l'au-tocratisme; et la rancune qu'il avait contre les Bourbons coïncidait, en 1830, avec une question de principes. Il pouvait sans forfaiture, après les ordonnances, abandonner les Bourbons. Que d'autres l'ont fait, qui n'avaient pas là-dessus la même liberté que lui!... Il ne le fit pas. Tel fut son orgueil, son bel orgueil qui, dans les bonnes occasions, primait sur sa vanité.
Avant de s'en aller, Mme de Boigne lui demanda si décidément il n'avait rien à répondre au Palais-Royal. Il dit que non, que «sa place était fixée par ses précédents » Juliette se retira, triste, inquiète et enchantée.
Ensuite, il donna toutes ses démissions, se réduisit, par coquetterie superbe, à l'indigence. Il avait soixante-deux ans; il se mit à noircir du papier pour les libraires et, afin de pouvoir quitter la France où les choses s'arrangeaient à l'exclusion de lui, beau bohème, il chargea les commisșaires-priseurs de lui vendre son mobilier, ses dorures de pair et tout cela.
Les deux amants, les deux amis qui ont, pour leur usage, inventé l'art de vieillir dignement ensemble, retrouvons-les un peu plus tard, au début du printemps de 18341. Juliette a cinquante-sept ans, René en a soixante-six. Juliette, à l'Abbaye-au-Bois, s'est installée plus élégamment; du troisième étage où elle avait d'abord sa cellule, elle est descendue au premier étage. On doit monter un grand escalier puis traverser deux pièces très obscures; et l'on arrive au salon.
1. Voir, là-dessus, SAINTE-BEUVE, Portraits contemporains, tome 1, Pp. 8 et suiv.; EDMOND BIRÉ, préface de son édition des Mémoires d'outre-tombe; et, du même auteur, Les dernières Années de Chateaubriand, p. 206. ↩
Il est bientôt deux heures de l'après-midi. Juliette a, ce jour-là, convoqué une douzaine de personnes pour une circonstance pathétique : lecture sera donnée de plusieurs chapitres des Mémoires d'outre-tombe. C'est l'œuvre à laquelle Chateaubriand travaille depuis une trentaine d'années, l'œuvre de son orgueilleuse prédilection, l'œuvre qu'il a consacrée à lui-même et à sa renommée durable. Mémoires d' « outre-tombe »; mais ce grand voluptueux un peu pervers souhaite un avant-goût de l'immortalité qu'il se promet : avec l'amusement d'une coquetterie inquiète, il va s'enquérir de lui-même et de sa persistance auprès de la postérité qui commence.
Les invités arrivent, entrent dans le salon. Il y a là un beau silence.
A droite de la cheminée est assise Juliette, non plus comme jadis étendue, voluptueuse impératrice de Pompéi, sur la chaise longue où David l'a peinte, non, beaucoup moins jeune, belle encore et d'une beauté sur laquelle la vie a mis sa patine admirable. En face d'elle, de l'autre côté de la cheminée, une place est vide, où personne ne se mettrait : c'est la place du dieu, qui fera vis-à-vis à la déesse. Sur la cheminée, il y a, au lieu d'une pendule, un vase, avec une branche de fraxinelle. Et il n'est pas besoin de pendule : la mesure du temps, on l'a, par l'émouvante perspective des souvenirs; et on l'aura, tout à l'heure, plus encore, jusqu'à l'angoisse, lorsqu'une voix respectueuse lira les mémoires augustes du grand homme, évocateurs de plus d'un demi-siècle.
Sur les consoles, il y a des bustes de l'Empire; les fauteuils ont la tête de sphinx; la causeuse de damas bleu ciel a le col de cygne doré. Contre le mur, dans son cadre d'or, on voit Corinne improvisant au cap Misène. C'est le portrait de Mme de Staël; le baron Gérard l'a fait pour le prince de Prusse, qui l'a donné à Juliette. Et ainsi président l'assemblée le souvenir d'une amitié glorieuse et le témoignage d'un ardent amour. Corinne regarde Juliette, moins jeune et qui n'est plus romanesque.
La compagnie est la plus noble d'alors, par la naissance, par l'esprit ou par le cœur. C'est le prince de Montmorency, le duc de La Rochefoucauld Doudeauville, le duc de Noailles; c'est Edgar Quinet, grand idéologue; c'est Sainte-Beuve, jaloux, envieux, tatillon, méchant, mais sur qui la séduction du lieu prédomine, et qui tourne à l'obséquiosité son visage de bedeau narquois, et qui écoute passionnément; c'est le génial Ampère, brillant, remuant; c'est le doux et le bon Ballanche, l'ami de tous les jours, tristes ou gais, âme de gentillesse attendrie; c'est l'abbé Gerbet, Dubois, Léonce de Lavergne, Charles Lenormant; c'est encore Mme l'Tastu, la poétesse qui nous semble un peu surannée, mais qui était alors à la mode et qui composait des romances pareilles à des rubans gardés comme des reliques d'amour.