Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848
Trois amies de Chateaubriand III Madame Récamier (suite 3)

III Madame Récamier (suite 3)

Trois amies de Chateaubriand · 22 min de lecture · p. 150–169 · chapitre 10 sur 20

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris E. Fasquelle, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Juliette eut, mieux que M. de Forbin, Chateaubriand. Il vint lire chez elle « sa jolie nouvelle espagnole ».

Il l'avait lue déjà en plusieurs salons; et, notamment, il l'avait lue, un jour, au château de Meréville. C'est lui-même qui le raconte dans ses Mémoires1; et cet épisode a beaucoup d'agrément.

1. Mémoires d'outre-tombe, tome IV, p. 331, ↩

Le château de Méréville était situé en Beauce, et - note-t-il - « non loin du Marais », - non loin de ce château du Marais où jadis Pauline de Beaumont, qui l'accompagnait amoureusement, promenait au serein sa robe de percale et défiait la mort. Le merveilleux château de Méréville, asile de « doctes fées », avait été bâti par le banquier de La Borde, père de Mme de Noailles2 ; et celle-ci était alors la « docte fée » de ce splendide séjour. Eh! bien, « ici, les aventures de Blanca et de Velléda furent lues devant d'élégantes générations, lesquelles, s'échappant les unes des autres comme des fleurs, écoutent aujourd'hui les plaintes de mes années i. C'est-à-dire que l'impétueux Aben-Hamet alla lire à Blanca, au mari de Blanca et à ses amis, les Blanca de ine a pos die stice ta put de

2. Voir l'Appendice (E). ↩

délicieusement, supposons-le, à cette audace voluptueuse.

Et puis, à peu de temps de là, René veut bien recommencer sa lecture. Ce n'est plus, cette fois, pour la belle Nathalie, mais pour la belle Juliette; et Juliette frémit aux aventures de Blanca, sans deviner rien. Le lecteur, lui, sait tout cela, y songe et, si je ne me trompe, goûte l'amusement de ces diversions.

La lecture eut un superbe succès. Il y avait Mme de Staël, laquelle, comme en 1801, voit la rencontre de Juliette et de René; il y avait Bernadotte, Macdonald, Wellington, la duchesse de Luynes, Camille Jordan, Ballanche et « une élite empruntée à toutes les sociétés de l'Europe1 ».

1. EDOUARD HERRIOT, Madame Récamier et ses amis (Paris, Plon, 1905), tome 1, p. 327. ↩

René lut « de la voix la plus touchante et la plus émue », avec « cette foi qu'il a pour tout ce qui émane de lui », dit la méchante et spirituelle comtesse de Boigne. Et il entrait si bien dans l'émouvante réalité de cette anecdote amoureuse que « les larmes tombaient sur le papier ». Les dames partageaient ce vif émoi. Puis, la lecture finie, on apporta le thé... « Monsieur de Chateaubriand, voulez-vous du thé? - Je vous en demanderai... Aussitôt un écho se répandit dans le salon : - Ma chère, il veut du thé. - Il va prendre du thé. -- Donnez-lui du thé. - Il demande du thé... Et dix dames se mirent en mouvement pour servir l'idole2 ».

2. Mémoires de la comtesse de Boigne, publiés par M. CHARLES NICoULLAUD (Paris, Plon, 1909), tome I, p. 296. A Vrai dire, la lecture des Abencerages que raconte Mme de Boigne n'est pas celle que fit Chateaubriand chez Mme Récamier. C'est une autre, et qu'il fit chez Mme de Ségur. Mais il n'y a ni inconvénient ni hardiesse à penser que la scène fut, dans les deux salons, la même à peu près. ↩

Juliette en 1814, les Souvenirs du chevalier de Cussy nous permettent de l'entrevoir. C'est alors qu'il lui fut présenté, par le duc de Guiche, chez le duc de Gramont. Il y avait auprès d'elle Mme de Duras; et, plus tard, quand il rédige ses Souvenirs, Cussy s'amuse de penser qu'étaient ainsi en aimable voisinage « les deux femmes qui devaient avoir le plus d'influence sur M. de Chateaubriand » Il est vrai : les diverses tendresses de René circulent, s'éloignent, se rapprochent les unes des autres et ont, en quelque manière, des conjonctions analogues à celles des astres : on les dirait semblablement réglées et ordonnées selon des lois indifférentes et souveraines qui font de belles et amusantes lignes.

Juliette, en 1814, a trente-sept ans; elle va les avoir. Elle est « la personne la plus célèbre de Paris ». Une admirable renommée de beauté l'environne; mais on la trouve plus belle encore que sa renommée. Et l'on raconte qu'elle a toujours été vertueuse. Même, on assure qu'il faudrait l'appeler « mademoiselle »; les méchants affirment que ce n'est pas sa faute et ils chuchotent on ne sait quoi d'anatomique. L'éblouissante vierge est « mangée des yeux » par le duc Mathieu de Montmorency, vertueux, guindé, fort épris. Le duc de Guiche est si enthousiaste qu'il veut « faire partager son culte à tout le monde » Il prend Cussy par le bras et le mène vers son idole; mais Cussy, intimidé, s'esquive : il n'est qu' « un pauvre garde du corps » et il redoute la « reine de Paris », qu'une cour assidue et respectueuse entoure1.

1. Souvenirs du chevalier de Cussy, tome I, p. 50 et 51. ↩

y a bien, de temps en temps, quelques restrictions malignes à un tel hommage universel. Ainsi, la spirituelle Mme de Gérando, « excellente » pourtant, dit de Juliette : « Au physique, c'est une créature idéale; au moral, une brave petite femme d'assez agréable conversation2. N'importe! la royauté de Juliette est maintenant bien établie.

2. la., tome 1, p. 8. ↩

Donc, en 1814, Chateaubriand revit Mme Récamier. Mais il ne sut pas encore qu'il l'aimerait et qu'elle, divinité marmoréenne, serait un jour amoureuse de lui.

Ils devaient, l'un et l'autre, attendre encore trois années cette information gracieuse. Avant cela, ils se rencontrèrent encore une fois, en 1817, l'année même où Blanca fut prise de son délire.

Ils se rencontrèrent, comme en 1801, chez Mme de Staël. Cependant, l'amitié des deux femmes avait, dans l'intervalle, failli se rompre, à cause de Prosper de Barante, lequel, aimé de Mme de Staël, aimait Mme Récamier. Mme de Staël savait bien que sa coquette et pure amie n'aimait point Prosper de Barante; mais elle lui reprochait de ne l'éconduire qu'avec une douce lenteur. Prosper écrivait à Juliette ; il lui recommandait de ne pas montrer ses lettres à Corinne : « elles lui feraient peut-être de la peine...» Sentiment délicat; et puis : « elle y verrait que j'ai désiré ce que je n'ai pu obtenir... » Sentiment masculin. Tout le monde souhaitait que Prosper de Barante épousât Mme de Staël : ainsi, les approches de Mme Récamier se débarrassaient d'un obstacle. Mme de Staël ne demandait pas mieux. Mais Prosper de Barante écrivait à Mme Récamier : « Je ne peux ni ne dois donner ma vie à une personne que je ne rendrais pas heureuse et qui mérite tant de l'être. » Apparemment, il comptait rendre Juliette fort heureuse : ce ne fut pas l'avis de Juliette. Et l'ancienne amitié des deux femmes dont l'une était la reine de la beauté, l'autre la reine de l'esprit, recommença1.

1. PAUL GAUTIER, Mathieu de Montmorency et Mme de Staël, p. 235. ↩

En 1817, Mme de Staël tomba malade. Au mois de février, pendant un bal chez le duc Decaze, elle fut frappée de paralysie. Elle vécut cinq mois encore, mais désolants. Tout de même, son grand amour de la conversation ne l'abandonnait pas; elle invitait à dîner ses amis : un soir, Chateaubriand fut placé, à table, auprès de Mme Récamier. Seulement, Mme de Staël ne put venir; on ne la vit pas et le dîner dura tristement. René ne regardait pas Juliette ; et Juliette ne regardait pas René. Ils n'échangeaient pas une parole. Cependant, à la fin du repas, Juliette dit à René quelques mots : elle l'interrogeait sur les craintes que donnait la santé de Corinne... « Je tournai un peu la tête et je levai les yeux... » Bref, il la vit ; et, l'émoi qu'il en eut, s'il ne le dit guère précisément, du moins le laisse-t-il deviner : « Je craindrais de profaner aujourd'hui par la bouche de mes années un sentiment qui conserve dans ma mémoire toute sa jeunesse et dont le charme s'accroît à mesure que ma vie se retire. J'écarte mes vieux jours pour découvrir derrière ces jours des apparitions célestes¹... »

Mme de Staël mourut. Bientôt, Chateaubriand alla voir Mme Récamier : n'avaient-ils point à causer d'une amie défunte? n'avaient-ils point à s'apercevoir de leur mutuel amour?... C'est dans la maison de la rue d'Anjou qu'ils s'en aperçurent. En souvenir de cette révélation décisive, Chateaubriand écrit : « Lorsqu'on s'est rejoint à sa destinée, on croit ne l'avoir jamais quittée; la vie, selon l'opinion de Pythagore, n'est qu'une réminiscence2... » Elle fut pour lui, alternativement, réminiscence et oubli. Mais il se rappelle avec joie et, en outre, il est fier de se rappeler les circonstances de cette rencontre, que seize ou dix-sept ans séparaient de la première. Il attendit Juliette dans le jardin. Il y avait là un berceau de tilleuls; et, entre les feuilles, tombait un rayon de lune. C'est à la lueur de ce rayon que Juliette lui revint. Et il est satisfait de se dire qu'il se rappelle ce rayon de lune, tandis qu'il a si bien oublié le soleil qu'il a vu briller sur d'autres fronts3.

2. Id., tome VIII, p. 263. ↩

3. Id., tome VIII, p. 264. ↩

Il arriva près de Juliette en conquérant, sûr de son charme et mal commode. Il voulut qu'il n'y eût que

1: Mémoires d'outre-tombe, tome VIII, p. 262.

lui chez la belle dame. Il fut tout de suite exigeant.

Le pauvre et bon Ballanche s'attrista. Une sorte de jalousie modeste le tourmenta. Et, pour occuper l'esprit de Juliette, qu'il sentait chimérique, il s'efforçait de l'engager dans une traduction de Pétrarque, studieuse collaboration!... Mais Juliette avait vu l'enchanteur.

l'out de suite, elle fut dominée.

Elle avait quarante ans; il en avait cinquante. Ils ne s'aimèrent pas comme des enfants, mais comme des dieux souverains. Ce ne fut pas l'amour de Paul et de Virginie; ce ne fut pas l'amour de Daphnis et de Chloé... René avait l'expérience de la vie et de l'amour; Juliette avait l'expérience des tendresses qui sont l'environnement de l'amour... Mais René, si malin qu'on le suppose et tout renseigné qu'il se crût, René surtout était chimérique et déraisonnable; pour un parfait amant, il ne manquait que de fidélité : vertu inutile, les premiers temps. Et Juliette, si futée, était toute neuve à l'amour véritable. Imaginons sa tardive surprise; imaginons aussi l'attrait que René trouvait à ce mélange de rouerie et de naïveté. Puis l'orgueil, - n'oublions pas l'orgueil de ces deux êtres, l'un qui, par le génie, était roi, l'autre qui, par la beauté, était reine! Et la reine avait attendu le roi... Et le roi n'avait pas attendu la reine, - non, mais il oubliait, dans sa magnifique joie, qu'il ne l'avait pas attendue le mieux du monde,

Ils s'aimèrent.

J'ai quelque scrupule à entrer dans ce récit. Mes contemporains fouillent aisément les vieux tiroirs où sont ensevelis les billets d'amour du temps passé... Plutôt, ne devrait-on pas laisser dormir cela, comme une cendre qui fut chaude et qui s'est refroidie?... Billets d'amour du temps passé, qui ont l'odeur des fleurs fanées, l'odeur du bois de rose ou de cyprès qui les enclôt; pauvres billets d'amour qu'on déplie avec le grand soin de ne pas déchirer leur papier sec, cassant comme les feuilles mortes. Est-ce que les lignes qu'y raniment des yeux nouveaux et imprévus n'y brûlent pas comme ces franges de feu qui, dans les cheminées presque éteintes, parcourent encore les bûches calcinées?...J'ai pitié de ces lettres d'amour.

Mais enfin, les amours royales n'ont pas l'intime secret des autres tendresses. Et, en outre, je n'ai pas l'extrême vanité de me refuser à la perversité de mon époque.

Donc, je reprends cette histoire d'amour. Et il faut que je la distingue d'une pure et simple histoire d'amitié. A lire les Mémoires d'outre-tombe, on ne sait pas trop. Louons Chateaubriand, s'il n'a pas tout dit : la courtoisie l'engageait à garder cette réserve. A peine a-t-il l'air un peu de laisser voir qu'il ne dit pas tout et de prendre quelque plaisir à cette cachotterie démonstrative; mais ce n'est pas si évident qu'on veuille le lui reprocher. Plutôt, il raconte une amitié, si fervente - qu'en général une amitié si fervente correspond à ce que, d'habitude, on appelle amour et qui est de l'amour en effet. Ces pressentiments, ces affinités, ces exigeantes gentillesses, cette correspondance ininterrompue, enfin tout cela, n'est-ce pas le manège ordinaire de l'amour?... Il est vrai qu'on ne sait pas et que les sentiments du pauvre cœur humain sont nuancés comme le cou de la colombe; et Juliette fut une si étonnante femme !…..

Seulement, il y a les lettres de Juliette et de René, — pas mal de lettres. Et quelques lettres de René sont bien des lettres d'amour, il me semble... Ou alors ?..

Mme Charles Lenormant, la nièce de Mme Récamier, a publié plusieurs de ces lettres1!. Elle les a choisies, de manière à flatter la mémoire de sa tante et sans la compromettre. Elle les a choisies et elle les a d'abord débarrassées des phrases un peu vives qu'elle y trouvait. C'est d'une bonne nièce. Mais, à présent, on a retrouvé les originaux2; et il est amusant de les comparer aux copies de la nièce qui avait soin de la renommée de sa tante. Alors, les petites phrases qu'a supprimées Mme Lenormant prennent tout leur relief; et l'on se dit qu'elles étaient donc assez inquiétantes, puisque la nièce nous les voulait dissimuler.

1. Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier, tome I, pp. 392 et suiv. ↩

2. EDOUARD HERRIOT, Madame Récamier et ses amis, tome II Pp. 110 et suiv. ↩

Parcourons ces lettres. Elles sont de 1821 ou 22, un peu postérieures au premier amour... Que dis-je, un peu?... Quatre ans. C'est peu, au regard de l'éternité; c'est beaucoup, au regard d'un René de Chateaubriand qui, en amour, n'était pas entêté. A cette époque-là, notre héros était ambassadeur à Londres et il allait partir pour le congrès de Vérone.

Donc, il écrit : « Ne nous désolons pas d'avance. Si la chose a lieu... » Cela veut dire : Si je pars pour Vérone... « nous achèterons par quelques mois un long et plus sûr avenir... Bonsoir, ange. A demain matin et puis à demain au soir à huit heures. Je vous aime... » Mme Lenormant n'a point publié cette lettre-là.

Et puis : « Ne vous désolez pas, mon bel ange. Je vous aime, je vous aimerai toujours. Je ne changerai jamais. Je vous écrirai; je reviendrai vite et quand vous l'ordonnerez. Tout cela sera de courte durée. Et puis, je serai à vous à jamais !... » Mme Lenormant n'a point publié cette lettre-là.

Et puis : « Vous trouverez ce mot à votre réveil, comme de coutume. Vous verrez que rien ne changera dans notre vie si vous ne changez pas. Je monte en voiture à l'instant. Il est cinq heures et demie. A bientôt, j'écrirai de Calais. J'aime mon bel ange pour la vie.» Mme Lenormant a publié cette lettre-la, mais non pas tout entière. Elle en a supprimé onze mots exactement; pas un de plus. Mais, à vrai dire, elle les a bien choisis. Elle a supprimé dans notre vie; et la phrase n'est plus la même. Elle a trouvé dans notre vie un peu plus intime qu'il ne le fallait; c'est. assez intime, en effet, et Chateaubriand l'a écrit. Et elle a supprimé la dernière phrase, où le « bel ange » est « aimé pour la vie ».

Mon ange, mon bel ange... Évidemment, oui, les anges sont des êtres immatériels. Je le sais bien... Tout de même, l'illogisme charmant du langage amical veut qu'on appelle mon ange, mon bel ange, d'habitude, des dames avec qui l'on a, au moins, des souvenirs. Et puis, je vous aime, je vous aimerai, je serai à vous à jamais, - il me semble que ce ne sont pas là des mots qu'on dise à une dame pour qui l'on a de la sympathie seulement.

A la fin d'une autre lettre, qui est datée de Londres, 23 avril 1822, on lit ces mots : « N'oubliez pas la forêt de Chantilly. »

Tiens!... Pourquoi?... Et qu'est-ce que la forêt de Chantilly vient faire ici?... Mme Lenormant, qui a publié tout le reste de la lettre, a supprimé cette petite ligne mystérieuse.

Le 25 avril, nouvelle lettre. Elle se termine par ces mots qu'a supprimés Mme Lenormant : « Et la forêt? Y venez-vous?...i

Il y tenait, à sa forêt de Chantilly!...

Le 14 mai, encore une lettre, et dont voici la fin : « Songez à Chantilly et écrivez-moi de manière à me consoler. » Mme Lenormant a laissé : Écrivez-moi de manière à me consoler. Mais elle a supprimé Chantilly : car elle y tenait, elle aussi !...

Qu'était-ce donc que Chantilly, pour eux?... Un souvenir, probablement. Mais pourquoi ne le dit-il pas en termes moins obscurs? Eh! bien, il était ambassadeur; et il veillait à sa correspondance, avec une juste précaution. Un jour, il l'avoue. Juliette avait trouvé ses lettres un peu froides. sans doute; et il se défend : « Mon petit billet est glacé, mais le vôtre est-il plus aimable? Oubliez-vous la contrainte où je suis en vous écrivant? et voulez-vcu; que je vous rende responsable de la même contrainte? Aussitôt que je trouverai l'occasion de vous écrire autrement, vous ne vous plaindrez plus... » Tout ce passage-là, qui indique assez nettement une querelle d'amour, Mme Lenormant l'a supprimé.

Il faut penser que l'ambassadeur ne trouva point l'occasion d'écrire plus gentiment : car Juliette se plaignit. Elle était amoureuse et, de grand cœur, jalouse. Elle accusa René - d'oublier Chantilly !...

Alors, René se fâche. Il a tort; mais il a raison : ‹ Oublier Chantilly? Ne vous en ai-je pas plusieurs fois parlé; mais vous étiez dans vos grandes injustices. Oui, j'irai; mais tiendrez-vous vos promesses? Si vous me trompiez alors, ce serait la dernière fois de votre vie. Ainsi, c'est à vous à prononcer. Fixez le mois, le jour, l'heure; je serai au rendez-vous... »

Il n'est pas indispensable de citer davantage pour indiquer le caractère de cette amitié qui fut, bel et bien, de l'amour... L'orgueilleuse froideur de Juliette, qui était apparue à Chateaubriand baignée des chastes rayons de la lune, fondit au flamboiement de ce soleil qu'était le cœur de René. Ces deux majestés, l'une du génie et l'autre de la beauté, usèrent d'une indulgence réciproque. Et il me plaît de savoir que ce royal amour eut pour cachette cette royale résidence, Chantilly, avec son château, sa forêt magnifique à l'automne, son faste et son histoire l...

Si, pour démontrer que Juliette et René furent des amoureux, de vrais amoureux, les billets de René ne suffisaient pas, - ces billets, et puis divers témoignages, et puis encore les simples vraisemblances, - voici des preuves, ou peu s'en faut, des preuves qu'il n'est pas facile de démentir ou de négliger.

La source n'en est pas bien élégante : ce sont des documents de police, des travaux de cabinet noir, des manigances mal recommandables1!. Mais, blâmons-les, ne les omettons pas.

1. Ces documents ont été trouvés et publiés par M. Ernest Intres et le ? port de 23 de la lice et chafetir and. 1816-1820 ฿ ↩

Après la dissolution de la Chambre introuvable Chateaubriand n'était pas bien en cour. Et l'on sait aussi comme le roi Louis XVIII aimait les potins. Bref, l'administration des postes envoyait au directeur général de la police, pour le roi, copie des lettres intéressantes qu'elle avait trouvées. Elle en trouvait d'admirables et, afin de ne rien manquer d'attrayant, elle sut même se concilier le concours d'un valet de chambre de Chateaubriand. Il y a, dans ce dossier, des lettres de Mme de Lévis, des lettres de Mme de Duras, et bien d'autres ; il y a ceci.

D'abord, un billet du 7 janvier 1819 : « Mme Récamier est obligée de sortir demain matin. Elle prie M. de Chateaubriand de lui faire l'honneur de passer demain matin, entre huit et dix heures. » C'est tout : et l'on épiloguerait sur le contraste que font tant de cérémonie et l'heure si matinale d'une convocation si impérieuse. Le policier dut épiloguer en effet; au billet, il a joint ce commentaire : « Depuis environ trois semaines, Mme Récamier envoie 'presque tous les jours un billet soigneusement cacheté à M. de Chateaubriand. Le vicomte cache ensuite si bien ces billets que l'observateur n'avait pu encore en voir un seul. Très souvent, M. Mathieu de Montmorency vient prendre M. de Chateaubriand et tous deux vont ensemble chez Mme Récamier. On ignore la nature et le but de cette liaison. » Bientôt, le policier se tranquillise; il écrit : « La correspondance de Mme Récamier avec M. de Chateaubriand va toujours son train, mais ce n'est vraisemblablement que de la galanterie. »

Simplement, ô Juliette blanche comme une hermine? ...

Sans doute, dépité de ne pas attraper grand'chose, le policier se tirait-il d'affaire en affirmant que la politique n'avait rien à voir en tout cela : n'était-ce pas le principal?...

Le 20 mars de cette même année 1819, il est plus heureux; il tient et communique cette petite lettre : « Vous aimer moins? Vous ne le croyez pas, cher ami. A huit heures. Ne croyez pas à ce que vous appelez des projets contre vous. Il ne dépend plus de moi, ni de vous, ni de personne de m'empêcher de vous aimer; mon amour, ma vie, mon cœur, tout est à vous. 20 mars 1819, à trois heures après-midi. » En marge, et de la main de « l'observateur », ces mots : « Lettre de Mme Récamier ».

C'est la seule lettre d'amour, de vrai amour, que nous ayons de Juliette. Elle a suivi, avant d'arriver jusqu'à nous, un triste chemin : - et Chateaubriand ne l'a peut-être pas reçue!... Il en a reçu d'autres; et ne le plaignons pas. Mais celle-ci, lettre d'amour que le bien-aimé n'a pas lue, a quelque analogie avec la Juliette qu'il y avait jusqu'à la quarantaine, jusqu'aux ferventes cachettes de Chantilly. Et - sauf le respect qu'on doit, je pense, à l'honnête banquier de la Chaussée-d'Antin - l' « observateur », je le compare à M. Récamier, lequel posséda un trésor qui n'était pas fait pour lui, le contempla et n'en profita point.

Cette lettre d'amour, la belle main l'a écrite bien vite; les phrases, courtes, se précipitent. La belle main tremble et aussi la tendre pensée frissonne; les idée, pour se dépêcher mieux, se font toutes petites et courent, avec peu de mots : l'une, pourtant, s'épanouit, c'est le serment d'amour et la solennelle promesse.

Le policier continua d'être attentif. Dans les derniers jours d'octobre, Chateaubriand partit pour un voyage. Et le policier le suivit. Chateaubriand quitta Paris en poste. La nuit à Rouen, tout seul. Le lendemain, dîner chez un député royaliste au Havre. Chateaubriand passe au Havre vingt-quatre heures; puis il s'embarque pour Honfleur, d'où il se rend, aux environs de Lisieux, « chez la marquise de Gastine ». Cette marquise de « Gastine » est, évidemment, Mme de Custine : le château de Fervaques était situé auprès de Lisieux, en effet. Et voici Chateaubriand qui s'embrouille : l'amoureux amant de Juliette ne renonce pas aux cheveux de soie blonde qui parent le front charmant de la reine des roses. Il demeure deux jours en compagnie de cette chevelure. Et puis, le policier le suit jusqu'aux environs d'Alençon, où Chateaubriand fut l'hôte du comte d'Orglande, député; une foule de personnes vint le visiter : « on ne parla que politique », dit négligemment le limier, comme s'il savait maintenant que le roi s'intéressait aux « galanteries » de M. de Chateaubriand plus qu'à son activité politique.

Enfin, le retour. Chateaubriand s'arrête à Versailles. Il renvoie son domestique à Paris, tout seul. Pourquoi cela?... C'est un dimanche. Le lundi, Chateaubriand ne quitta point Versailles : - « tout annonce qu'il a passé cette journée tête à tête avec Mme Récamier. Juliette!... Et Versailles, ville royale, fut comme Chantilly l'asile d'une tendresse glorieuse.

Tel que nous connaissons Chateaubriand, - si voluptueux, et Juliette était si belle! si vaniteux, et Mme Récamier avait éconduit le prince de Prusse! un peu pervers, et cette dame était une jeune fille! - comme il dut être content d'une telle victoire de son agrément!... Et puis il se lassa. Dans les choses du cœur, il ressemblait un peu à ce conquérant d'Annibal, qui savait vaincre, mais qui ne profitait pas longtemps de ses victoires.

La diplomatie le divertissait de l'amour; le congrès de Vérone l'amusait extrêmement; il songeait à la guerre d'Espagne, qui était sa grande idée politique. En outre, diverses dames l'occupèrent. La liste des femmes qu'il aima et qui le lui rendirent sans dureté est aussi longue à peu près que la liste des hommes qui aimèrent Juliette Récamier : seulement, elle, ne le leur rendait pas. A cause de cela, elle aurait voulu que René, son seul amour, lui fût fidèle... Ce n'était pas sa nature.

On peut croire qu'il la trompa bientôt. Le même « observateur » à la vigilance de qui nous devons la seule lettre d'amour de Juliette rédigea, le 5 janvier 1820, une note où, après avoir mentionné les ennuis d'argent du grand homme, il dit : « Malgré tant de causes diverses de mécontentement, M. de Chateaubriand continue ses intrigues de galanterie, non aujourd'hui avec Mme Récamier, mais avec la femme du musicien L. Il lui écrit tous les jours et reçoit d'elle de tendres billets. » Voilà.

Les lettres de 1822, adressées de Londres à Juliette par l'ambassadeur de Louis XVIII, indiquent un véritable amour. Elles l'indiquent par les mots plus que par le ton. Le véritable amour qu'elles indi- - quent est un amour à son déclin. Déjà!... Il y a, oui, la « contrainte » de l'ambassadeur... Sans doute. Mais il n'est pas de contrainte qui tienne. Un cœur épris encore est beaucoup plus ingénieux. Les mentions tendres de Chantilly sont jetées à la fin des lettres, si vite, si brusquement, et comme si l'on ne pouvait pas faire autrement sans manquer à la politesse. Quand Juliette lui reprochait d'oublier Chantilly, elle avait tort, en fait; mais elle avait raison, selon la vérité de l'âme.

La déesse souffrit comme une autre femme!...

Voici une petite histoire, qui est assez drôle et qui est triste, en somme.

Au mois de septembre 1823, Chateaubriand, qui avait cinquante-cinq ans, était à l'apogée de sa gloire. Ministre des Affaires étrangères, il menait la guerre d'Espagne; il sentait l'efficacité de ses décisions, la valeur de sa suprématie active. C'est alors que le prit l'amour, un nouvel amour, et plus ardemment que jamais.

De qui fut-il amoureux?... Ah! ne soyons pas discrets; ce n'est pas la mode.

Sainte-Beuve, ce curieux, le savait : - « Une fort jolie et très spirituelle dame » dit-il. Enfin, qui?... « Mme de C... », dit le fureteur auquel on doit la trouvaille de cette vive correspondance1.

1. M. XXX, dans les Annales romantiques (juillet, octobre 1907). Puisqu'il appelle l'amie de Chateaubriand « Mme de C... », respectons aussi le chaste anonymat de ces trois X. ↩

Qui était-ce?... Eh! bien, on lit, dans les Souvenirs du baron de Frénilly2, ceci : « Chateaubriand avait joint au portefeuille des Affaires étrangères celui des affaires particulières de Mme Boni de Castellane, dont il était l'admirateur fort peu secret. »

2. A la page 495. ↩

Tout de même, nous appellerons cette dame « Mme de C... », en respectant toutes les autres lettres de son nom, parce que c'est, ainsi, plus commode.

On ne possède pas les lettres de la dame... Mais, sur chaque lettre de Chateaubriand, elle notait la date, le lieu de réception et « quelques autres petits détails ».. Elle ne savait pas, la pauvrette, ce qu'allait bientôt devenir la critique littéraire et la besogne que feraient, après sa mort, les érudits. De la part de Chateaubriand, ni suscriptions ni signatures : une fois, « Ch. », voilà tout. Mais l'écriture, haut dressée, n'est pas douteuse.

Chateaubriand ne désirait donc pas beaucoup de faire connaître le nom de la dame. Seulement, Sainte-Beuve aimait les potins; et le baron de Frénilly rédigeait ses mémoires.

Le ministre des Affaires étrangères écrivait, souvent, plus d'une fois par jour, à Mme de C... Un petit billet du 12 septembre commence ainsi : « Mon ange, ma vie, je ne sais quoi de plus encore, je t'aime... »

On le voit, Chateaubriand appelait volontiers « mon ange » des dames avec lesquelles il n'avait pas eu que des conversations angéliques. Et il appelle Mme de C... son ange, comme il avait appelé Juliette son ange; et Juliette n'était pas la première à recevoir de lui ce nom, et Mme de C.... ne fut pas la dernière... Le vocabulaire du cœur est assez restreint; et le cœur inépuisable de Chateaubriand devait répéter les mêmes mots, avec des intonations nouvelles, sans doute, - et avec un plaisir nouveau, certainement.