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L'Enchanteur 1768—1848
L'Expérience religieuse de Chateaubriand Introduction le chrétien dans Chateaubriand. Piété des premières années

Introduction le chrétien dans Chateaubriand. Piété des premières années

L'Expérience religieuse de Chateaubriand · 28 min de lecture · p. V–XXVIII · chapitre 2 sur 57

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : P. Lethielleux, 1912, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

François-Auguste-René de Chateaubriand naquit à Saint-Malo, le 4 septembre 1768. Après sa naissance, il fut relégué, dit-il, a Plancoët. Sa nourrice, une pauvre chrétienne, le voua à la patronne du village : Notre-Dame de Nazareth. Il porta ainsi des vêtements aux couleurs de la Vierge : le blanc et le bleu, jusqu'à l'âge de sept ans.

Le jour de l'Ascension de 1775, il fut relevé de son vœu. Une fête qui impressionna fort sa conscience d'enfant eut lieu en cette occasion, à l'abbaye de Plancoët : « Jamais, déclara-t-il, quarante ans plus tard, jamais dans le cours de ma vie, je n'ai oublié le relèvement de mon vœu. Il s'est présenté è ma mémoire au milieu des plus grands égarements de ma jeunesse ; je m'y sentais attaché comme à un point fixe autour duquel je tournais, sans pouvoir me déprendre1. » Et certes, on peut croire, ici, l'auteur des Mémoires. Il détaille la cérémonie avec tant de fraîcheur et de précision qu'on le devine : il l'a souvent évoquée.

1. Mémoires, 1, 3g (Garnier, Nouvelle édition). ↩

Rendu à sa famille, René passa son enfance à Saint-Malo. Sa mère, sa sainte mère, qu'il aima tendrement, et la Villeneuve, une vieille servante fort pieuse, lui inspirèrent le respect des choses saintes et l'habituèrent à de nombreux exercices de piété. Son imagination n'était frappée que de tableaux religieux. Tous les jours, on le conduisait à la Cathédrale. Et qui sait si Chateaubriand ne doit pas beaucoup de sa vocation religieuse et artistique à la vieille basilique malouine. Le germe du Génie du Christianisme fut jeté, peut-être, durant ces fêtes de Pâques et de Noël où l'enfant éprouvait « des sentiments extraordinaires de religion. »

René fit sa première communion à treize ans. Il était alors pensionnaire au collège de Dol. Sa ferveur, peu commune, allait jusqu'à préoccuper ses vieux régents bretons, tous prêtres de haute vertu. Nous avons une preuve de sa délicatesse de conscience et de l'ardeur de son imagination, dans la confession laborieuse qui précéda le grand jour, Ce fut tout un drame. Il faut lire la page des Mémoires qui le raconte et aussi la suivante, pour se donner une idée de la Foi de ce premier communiant. « Je sais parfaitement ce que c'est que la Foi : la présence réelle de la Victime dans le saint Sacrement de l'autel m'était aussi sensible que la présence de ma mère à mes côtés1. »

1. Mémoires, 1, 105. ↩

D'autre part, les occupations favorites du jeune collégien révèlent le fond de son âme et annoncent déjà sa destinée. Il lisait assiduement le Livre des Confessions mal faites, recueil de rigides considérations morales, d'inspiration janséniste. Mais il se passionnait, en même temps, pour Lucrèce dont il traduisit, un jour, l'invocation à Vénus avec tellement de feu, que son professeur lui arracha le texte des doigts ; il se passionnait pour les Odes d'Horace, le IV° livre de l'Enéide, pour certains sermons de Massillon. Et ainsi, l'imagination de cet adolescent inexpérimenté passait tour à tour du sacré au profane, des préceptes faciles d'Epicure à la casuistique outrée de Port-Royal, du paradis mythologique à l'enfer chrétien. Il confondait dans une mêlée fiévreuse Didon, les gracieuses nudités des classiques païens, Marie-Madeleine, l'Enfant prodigue et les réprouvés de la théologie janséniste. Tous les génies, tous les amours, toutes les douleurs ! Ainsi commença, dans cette âme, la lutte de l'Evangile et d'Epicure, pour durer...

Le comte de Chateaubriand, peu fortuné, retira son fils du collège de Dol, trois semaines après sa première communion. René revint au château de Combourg, que sa famille habitait depuis quelques années, au moment où l'on donnait une mission à la paroisse. Heureux de cette coïncidence, il devint l'auditeur assidu des prédications. Au jour de la clôture, il raconte qu'on érigea une croix, et qu'il aida à la soutenir tandis qu'on la fixait sur sa base.

Les Mémoires nous disent qu'il était alors très dévot envers Notre-Dame. La première chose que Chateaubriand ait su par cœur est un cantique de matelot à la Vierge. Ilen répétait, dans sa vieillesse, les « méchantes rimes », avec autant de plaisir que les vers d'Homère. Il aurait voulu vivre, dans ces temps où l'on disait à Marie: « Doulce Dame du Ciel et de la terre, mère de pitié, fontaine de tous biens, qui portâtes Jésus-Christ en vos pretieulx flancz, belle, très douce dame, je vous mercye et vous prye. »

La Foi trempa de vigueur l'âme de René ; elle lui inspira un courage qui eut raison de son extraordinaire impressionnabilité. Ainsi, c'est la pensée de Dieu qui l'armait le plus efficacement contre les terreurs de la nuit, alors qu'il couchait, seul, dans une tour isolée du triste château : « Lorsque mon père me disait avec un sourire ironique : « Monsieur le Chevalier aurait-il peur » il m'eut fait coucher avec un mort. Lorsque mon excellente mère me disait : « Mon enfant, tout n'arrive que par la permission de Dieu; vous n'avez rien à craindre des mauvais esprits, tant que vous serez bon chrétien, » j'étais mieux rassuré que par tous les arguments de la philosophie1. »

1. Mémoires, I, 138. ↩

Naufrage de la Foi.

La foi de René diminua sensiblement, si elle ne disparut pas tout à fait, vers sa quinzième année.

C'est un cas assez commun, classique, pourrait-on dire, que le rejet des croyances religieuses et l'abandon des pratiques, à l'age où s'éveillent les passions. Placé entre le plaisir et la vertu, maint jeune homme choisit le plaisir. Ensuite, cherchant à justifier son choix, il rejette la doctrine qui commande la vertu et s'éloigne du culte qui la soutient.

La solitude et l'oisiveté, toujours nuisibles aux jeunes gens, furent mortelles à Chateaubriand qu'une imagination impétueuse et une sensibilité presque maladive prédisposaient aux plus violentes tentations. La crise fut terrible.

Comment passer sous silence l'affection passionnée (certains osent dire plus1) d'une de ses sœurs, Lucile ? Il est avéré que cette jeune fille romanesque, l'unique compagne de sa vie au triste château paternel, exerça une influence troublante sur son frère. Il me semble qu'on ne peut bien saisir l'âme de Chateaubriand si on n'attache une importance décisive à l'épreuve étrange à laquelle elle fut soumise, à Combourg. La clef de sa vie est là, pensent certains critiques. Ses Mémoires d'Outre-tombe nous racontent une tentative de suicide, une maladie de langueur, un départ pour Brest suivi d'un inexplicable retour, quelque séjour à Dinan pour des études ecclésiastiques, coupé de multiples voyages à Combourg, sous le moindre prétexte, etc. Que se passa-t-il au juste, dans cette nature extraordinaire ? On est réduit à des conjectures. Ce qui est sûr, c'est que, durant ces sombres années, René ne priait plus. « La terre et le Ciel ne m'étaient plus rien ; j'oubliais surtout le dernier ; mais si je ne lui adressais plus mes vœux, il écoutait la voix de ma secrète misère : car je souffrais, et les souffrances prient2. »

1. Le mal d'écrire et le roman contemporain, Antoine Albalat. ↩

2. Mémoires, 1, 154. ↩

Et dire qu'à cette même époque, sa mère, si profondément chrétienne pourtant, insistait pour qu'il entrât dans les Ordres ! Mais, lui refusa. Il se sentait trop faible pour acquérir les vertus sacerdotales et trop franc pour se contenter de cacher ses vices. Il ne reçut que la tonsure, et encore sans aucun dessein de s'engager dans l'état ecclésiastique, en vue simplement de s'agréger à l'Ordre de Malte et d'obtenir par là, ainsi qu'il l'avoue, une espèce de bénéfice militaire.

Ses dix-huit ans atteints, comme René parlait d'aller en Amérique, son père, le terrible comte, fatigué de ces indécisions, lui remit avec une épée, un brevet de sous-lieutenant au régiment de Navarre, alors en garnison à Cambrai. Quelques mois plus tard, le jeune sous-lieutenant obtenait un brevet de capitaine de cavalerie et séjournait à Paris. Son frère aîné, comte de Chateaubriand, et sa sœur Madame de Farcy, le présentèrent à la cour et l'introduisirent dans le monde. Lui, tenant plus à inscrire son nom parmi les collaborateurs de l'Almanach des Muses que parmi les invités de Versailles, rechercha plutôt la société des gens de lettres. Il se lia avec Ginguené, Lebrun, Chamfort, La Harpe, Parny, Delisle de Sales « qui faisait en Allemagne ses remontes d'idées » et surtout avec Flins, le fameux Carbon Flins des Oliviers !

Ces lettrés à la mode étaient des esprits forts. Imbus de la philosophie du siècle, ils s'acharnaient à détruire la superstition (lisez le Catholicisme). Leurs mœurs étaient déplorables. Ils n'en conduisaient pas moins l'orchestre de la société. Aussi, partout, dans les salons luxueux comme au club des Feuillants ou des Jacobins, sous les ombrages du jardin des Tuileries comme à l'Opéra, on attaquait ouvertement la Religion. Elle faisait les frais des conversations spirituelles, comme elle fournissait un inépuisable fonds aux périodes des révolutionnaires. Quant à la défendre, presque personne n'y songeait : On ne l'osait ; on eut paru gothique : « Le prêtre, lui-même, évitait en chaire le nom de Jésus-Christ et ne parlait que du législateur des Chrétiens 1. »

I. Mémoires d'Outre-Tombe, 232.

Un tel milieu n'était pas pour raviver la foi éteinte dans l'âme du jeune provincial. Je doute, néanmoins, que, si ce n'eut été chose faite depuis la sombre crise de Combourg, Chateaubriand y eut perdu la sienne. Son caractère était trop personnel pour se laisser influencer sur l'importante question religieuse, par des hommes qui ne l'éblouissaient qu'à moitié et qu'il commençait à juger sainement. Non, les Parisiens sceptiques n'auraient pu vaincre ce Breton, s'il eut été croyant.

Mais, Rousseau, dont il lisait l'œuvre, nuit et jour, s'empara alors de son âme. Tant d'affinités intimes, tant de liaisons mystérieuses préparaient leur rapprochement : l'amour de la solitude et de la rêverie, le culte et l'admiration de la nature, la sensibilité de l'imagination. Et puis, quelle séduction dut exercer Jean-Jacques sur ce jeune homme de vingt ans par sa peinture chaleureuse des passions, son style éloquent, rythmé, plein de coloris. Chateaubriand fut conquis ; il voua un culte fanatique au maître : « Si j'eusse vécu du temps de Jean-Jacques, j'aurais voulu devenir son disciple. » Il l'appelle le Grand Rousseau, il le compare à Héraclite d'Ephèse, il le cite à tout propos. Il est son captif. Il l'est tellement que, même après sa conversion, à maint égard, il le demeurera encore. Il ne serait pas impossible de retrouver plus d'une inconsciente réminiscence des leçons du philosophe Genevois dans l'œuvre de l'apologiste chrétien.

Les Muses sont filles de Mnémosyne.

Cependant, les excès des novateurs l'écœuraient. Stimulé par M. de Malesherbes, il résolut de quitter la France et de gagner l'Amérique, donnant comme prétexte à la réalisation de ce voyage, si longtemps rêvé, la recherche du passage par le pôle Nord.

Il s'embarqua à Saint-Malo, le 8 avril 1791.

Un épisode de voyage nous révèle son état d'âme vaguement déiste et ennemi de l'Eglise, anticlérical, dirions-nous. A bord du vaisseau qui le portait, se trouvait un jeune officier anglais, Francis Tulloch, récemment converti au catholicisme. Tulloch passait au Canada, avec un groupe de Sulpiciens, pour devenir missionnaire. C'était un amant de la nature, un admirateur enthousiaste de Rousseau. En voilà assez pour qu'une intimité s'établisse entre lui et Chateaubriand. « Nous passions les nuits entières à causer sur le pont, dit l'auteur des Mémoires. » Leurs conversations roulaient sur des passages de l'Emile, sur les spectacles qu'ils avaient sous les yeux et aussi sur leurs croyances respectives. Le futur défenseur de la Religion poussa son ami non seulement à sortir des rangs du clergé, mais peut-être aussi à abandonner le catholicisme. . Cette manœuvre, on la déchiffre, sans être trop grand clerc, dans un passage de l'Essai. « De chrétien zélé que j'avais été, explique le coupable, j'étais devenu un esprit fort1. »

1. Mémoires, 1, 311. ↩

L'aube de Dieu.

Cœli enarrant gloriam Dei : Les cieux racontent la gloire du Seigneur à l'homme qui entend leur harmonieux langage. Chateaubriand, plus apte que d'autres à le saisir, écouta avidement ce cantique des étoiles, partout si expressif, mais plus expressif encore, semble-t-il, dans les nuits des tropiques.

Loin des sophistes, dans le calme des déserts, le sentiment religieux enveloppe son âme ; il entrevoit à chaque instant le Dieu Créateur. Lisez ses notes de voyage : elles débordent de lyrisme et de religion.

Sur mer, lorsque les marins, ôtant leurs chapeaux goudronnés, vinrent entonner d'une voix rauque leurs couplets à N.-D. du Bon-Secours, il se troubla : des larmes coulèrent, malgré lui, de ses paupières.

Dans les solitudes de la Floride, où son cœur s'enivre de la liberté dont il est épris, il se rit de ceux qui doutent de l'existence de Dieu. Pour lui, il ne reconnaît de souverain que « celui qui alluma la flamme des soleils, et qui d'un seul coup de sa main fit rouler tous les mondes ». Et à travers les immenses forêts de l'Amérique, c'est l'idée de l'Infini qui se présente à son esprit.

Mais ce ne sont là que sentiments de poète, rêveries de semi-philosophe.

Un spectacle d'une autre nature rapprocha le voyageur du Dieu plus précis de son enfance. Chateaubriand vit, en Amérique, de nouvelles chrétientés très florissantes. Le bien opéré par les missionnaires au milieu des peuplades sauvages le frappa : quelques-uns de ses préjugés contre l'Eglise disparurent. Eloigné de ses amis de Paris et des abus qui s'étaient glissés dans le clergé de l'ancien régime, il vit combien est féconde l'action du christianisme, quand les entraves politiques ne la contrarient point.

Le village de la Mission est décrit avec tant de complaisance, dans René et Atala, le P. Aubry y apparaît si attachant et tellement zélé que l'émotion personnelle de l'écrivain se devine. Ses tableaux ne sont pas entièrement dus à son imagination d'artiste ; on y sent la part du cœur.

J'irai même plus loin : je suis porté à croire, non pas que Chateaubriand se soit confessé en Amérique, au sens théologique du mot, mais qu'il se confia quelque missionnaire, qu'il lui découvrit ses blessures secrètes. Il y a dans le discours du vieux Souël à René, cette rondeur et cette énergie que l'on remarque chez les ecclésiastiques des missions étrangères. Dans l'exercice prolongé de l'apostolat parmi les peuples simples, les prêtres désapprennent ces hésitations (pour ne pas dire plus) que leur imposent dans nos régions le scepticisme des masses et leur raffinement. En serrant de près le texte de René, quand on connaît les missionnaires, on voit là du vécu et non pas seulement une fiction de littérature.

Quelque apôtre de l'Evangile sermonna donc, à cette époque, Chateaubriand. Et le bon grain semé lève tôt ou tard.

Aussi, je ne doute pas de la sincérité de l'auteur des Mémoires, quand il raconte qu'à son retour en France, il se joignit aux matelots, pour prier, au plus fort de la tempête, Marie Etoile des Mers - Marie qu'il avait tant aimée, durant son enfance ! Il lui chanta « avec émotion », dit-il, le vieux cantique populaire, appris autrefois, à Plancoët :

Je mets ma confiance,

Vierge, en votre secours ;

Servez moi de défense

Prenez soin de mes jours ;

Et quand ma dernière heure ;

Viendra fixer mon sort,

Obtenez que je meure

De la plus sainte mort.

Par la Souffrance.

C'est la nouvelle de la fuite de Varennes et de l'arrestation de Louis XVI qui décida notre voyageur à retourner en Europe. « Le fracas des armes, le tumulte du monde retentit a mon oreille sous le chaume d'un moulin caché dans des bois inconnus. J'interrompis brusquement ma course, et je me dis : « Retourne en France1. »

1. Mémoires d'Outre-Tombe, I, 425. ↩

Chateaubriand débarqua au Havre, dans les premiers jours de juin 1792. Puis, comme il s'apprêtait à gagner le boulevard de l'émigration, la Belgique, il se laissa marier, au passage, peut-on dire, avec Mademoiselle de Lavigne, jeune fille que l'on croyait riche et qui ne tint dans la vie du grand homme qu'une place fort discrète. Au lendemain de ce rapide mariage, nous le voyons dans l'armée de Condé. Il y demeura peu de temps, une grave blessure au siège de Thionville et un accès de vérole l'ayant fait licencier. Abandonné de l'armée, malade, sans argent, il eut toutes les peines du monde à revenir à Bruxelles et à gagner Jersey, puis l'Angleterre. On est empoigné, quand on lit dans les Mémoires d'Outre Tombe, le récit de cette lamentable odyssée. Un soir, il s'étendit pour mourir sur le bord du chemin, les yeux attachés sur le soleil qui se couchait: « Je saluai de toute la douceur de ma pensée l'astre qui avait éclairé ma jeunesse dans mes landes paternelles : nous nous couchions ensemble, lui pour se lever plus glorieux, moi, selon toutes les vraisemblances, pour ne me réveiller jamais. Je m'évanouis dans un sentiment de religion 1. »

Ainsi, le grain de foi nouvelle, semé en Amérique, fit sentir une poussée. Il fallait, pour qu'il levât ostensiblement et s'épanouît en toute vigueur, que ce sol trop longtemps négligé fut encore travaillé.

* C'est par la souffrance que Dieu ramène les siens; c'est par les larmes qu'il prépare leurs yeux à sa douce vision. Rien ne dispose la structure intime de l'âme humaine en vue de la Foi, comme les épreuves.

Ces ouvrières du Ciel revinrent à Chateaubriand tandis qu'il vivait à Londres. Ses plus douloureuses années, il les passa dans cette ville, devenue le rendez-vous des émigrés. Il subsistait des modiques rétributions que lui valaient des traductions et de vagues travaux littéraires. A un moment, la misère affreuse, la faim aiguë le visitèrent : « Quand je passais devant les boutiques des boulangers, mon tourment était horrible. Par une rude soirée d'hiver, je restai deux heures planté devant un magasin de fruits secs et de viandes fumées, avalant des yeux tout ce que je voyais ; j'aurais mangé, non seulement les comestibles, mais leurs boîtes, paniers et corbeilles2 ».

Un jour, l'exilé reçut quelque argent de France. C'était l'envoi suprême de sa famille, ruinée par la Révolution. C'était aussi le salut. Ce viatique permit à Chateaubriand de composer et de faire imprimer son premier ouvrage, l'Essai sur les Révolutions.

Ce livre est un chaos, comme le confessera plus tard son auteur. Il a été écrit sous la triple influence de la philosophie du xvm® siècle, d'un profond pessimisme

I. Mémoires, II, 92.

2. Mémoires, I|, 130. ↩

causé par la souffrance et d'un reste ou renouveau de sentiments chrétiens. Quoi d'étonnant qu'il fourmille de contradictions.

Généralement sympathique au christianisme, respectueux, attendri même, quand il parle de la personne de Jésus-Christ, l'Essai attaque l'Eglise, étalant avec insistance ses prétendus abus. Tantôt, il dénigre le clergé, l'accuse de fanatisme et de despotisme ; tantôt il parle de ces prêtres que l'écrivain a connus en France, « qui semblaient moins des hommes que des esprits bienfaisants, descendus sur la terre pour soulager les maux de l'Humanité. » ci, on lit une profession de foi en la Providence, là un passage où l'athéisme se déguise à peine. Presque toujours c'est la glorification de l'Esprit nouveau, mais l'exécution implacable de ses apôtres : Voltaire, Diderot, tous sont malmenés avec vigueur, tous, excepté l'idole, Rousseau.

Chateaubriand professait deja un scepticisme radical à l'égard des hommes. Jean-Jacques et quelques prêtres bretons, mis à part, il ne croit en personne : « Qu'est-ce que le monde ? Un immense marché où s'agite de toute part une hypocrisie mercantile. »

L'Essai n'était donc pas l'œuvre d'un incroyant. On pourrait extraire de ses pages un bon recueil tout à l'honneur de Jésus-Christ et de la Religion. Aussi les critiques peuvent-ils soutenir que le Génie du christianisme est en germe dans cet ouvrage d'anticléricalisme autant par les idées que par la manière littéraire. Mais reflétant les contradictions intimes de son auteur, l'Essai fut « un livre de doute et de douleur ».

La Conversion.

Une nappe d'eau longtemps comprimée n'attend parfois qu'un coup de sonde pour jaillir avec abondance. Il en était ainsi du sentiment religieux dans le cœur de Chateaubriand : « Dieu qui voyait ce cœur a bien su trouver l'endroit et le moment où il fallait le frapper », écrit-il lui-même à son ami Fontanes1.

1. Lettre du 27 oct. 1799. ↩

Le rer juillet 1798, une lettre de sa sœur, Madame de Farcy, annonçait à l'exilé de Londres, la mort de sa mère, en ajoutant : «Si tu savais combien de pleurs tes erreurs ont fait répandre à notre respectable mère, combien elles paraissent déplorables è tout ce qui pense et fait profession non seulement de piété, mais de raison ; si tu le savais, peut-être cela contribuerait-il à t'ouvrir les yeux, à te faire renoncer à écrire »; d'autre part, quand cette lettre arriva, Madame de Farcy elle-même n'existait plus ; elle était morte des suites de son emprisonnement : « Ces deux voix sorties du tombeau, cette mort qui servait d'interprète à la mort m'ont frappé, dit Chateaubriand, je suis devenu chrétien. Je n'ai point cédé, j'en conviens, à de grandes lumières surnaturelles ; ma conviction est sortie du cœur ; j'ai pleuré, et j'ai cru2. »

2. Mémoires, II, 180. ↩

Il se repentit alors d'avoir écrit l'Essai. Mais, s'il ouvrit les yeux, il ne renonça pas à écrire. Il forma au contraire le dessein de réparer sa faute par la plume. Il résolut de contribuer à la réédification du temple catholique en France, par une œuvre sortie de ses mains : « Obscur Israélite, j'apporte aujourd'hui mon grain de sable. Je n'ose me flatter que, du séjour immortel qu'elle habite, ma mère ait encouragé mes efforts; puisse-t-elle du moins avoir accepté mon expiation1 ! » La pensée de son Génie du Christianisme naquit donc du fond de sa douleur et du besoin d'expiation : « De même que l'on ne comprendrait rien à la genèse du livre, dit M. Brunetières, si l'on mettait en doute la sincérité de la conversion de Chateaubriand, c'est au livre lui-même que l'on n'entendrait rien, si l'on ne voyait pas que la valeur apologétique en est faite presque uniquement de la force des raisons qui ont converti Chateaubriand lui-même. Comme tous les grands livres de la même nature, le Génie du Christianisme n'est que la généralisation d'une « expérience » personnelle de l'auteur. » « Et, ajoute encore le pénétrant critique, il faut bien croire que cette expérience personnelle de la vérité de la religion, il n'était pas le seul de son temps à l'avoir faite, puisqu'il y a dans l'histoire de notre littérature peu de succès que l'on puisse comparer à celui de ce livre célèbre. L'effet en fut soudain ; et si la publication d'Atala, qui n'en était d'abord qu'un épisode, avait appris à la France, du jour au lendemain, le nom ignoré de Chateaubriand, la publication du génie du Christianisme, en 1802, le fit entrer du coup dans la gloire2. »

1. Génie du Christianisme, Préface. ↩

2. Brunetière, Chateaubriand, VIII-IX, Hachette. ↩

Le « Credo » de Chateaubriand.

« Je n'ai point cédé, j'en conviens, à de grandes lumières surnaturelles. Ma conviction est sortie du cœur. » De nombreux critiques ont abusé de ces paroles et de quelques autres colportées par Sismondi. On en a conclu que la croyance religieuse de Chateaubriand ne se fondait que sur des émotions de poète et d'artiste. « Il n'a pas besoin de raisons pour croire, dit M. Lanson, il lui suffit que la religion soit un beau, un doux rêve ; elle participera au privilège que tous ses rêves possèdent, d'être à ses yeux des réalités1. » Voilà une manière de juger le grand écrivain, assez légère et malheureusement trop commune. Brunetières, me suis-je laissé dire, s'il eut vécu, aurait travaillé a la réformer.

1. Lanson, Histoire de la Littérature, 870. ↩

Evidemment Chateaubriand n'avait pas la tournure d'esprit d'un théologien scholastique. Mais de ce qu'il n'a pas argumenté en forme sur chacun des articles du Credo, avant d'y adhérer personnellement ou de le chanter dans ses poèmes, il ne s'ensuit pas qu'il ne professât qu'une religion de sentiment, demeurant étranger, pour ne pas dire sceptique, en face des raisons probantes de la doctrine. Oui, sa volonté ne plia que sous la pression de la douleur, mais son intelligence connaissait depuis longtemps, mieux qu'on ne les connaît aujourd'hui, les meilleurs plaidoyers qu'on ait prononcés en faveur du christianisme : ceux des Pères. Lorsqu'il entreprit le Génie, ses matériaux étaient dégrossis et rassemblés de longue date par ses précédentes études : « Je connaissais les ouvrages des Pères, dit-il, mieux qu'on ne les connaît de nos jours ; je les avais étudiés même pour les combattre, et entré dans cette route à mauvaise intention, au lieu d'en être sorti vainqueur, j'en étais sorti vaincu1. »

1. Mémoires, II, 180. ↩

Quant au contenu de ce Credo, l'abbé Bertrin qui a défendu consciencieusement la sincérité religieuse de l'illustre converti, le résume ainsi : « Il acceptait simplement, en chrétien docile, tous les renseignements de l'Eglise, non pas seulement ceux qui font partie du dogme, mais ceux mêmes qui touchent à des points secondaires. Les simples dévotions, en usage parmi les fidèles, avaient son respect ; il leur était sympathique. Entendant un jour, dans un village allemand, la cloche de l'église appeler les habitants et lui-même, étranger, à la prière commune, il songeait, par contraste, aux systèmes des philosophes, impuissants et contradictoires, qui divisent au lieu de rapprocher. et il concluait : « Le chapelet du curé est plus sûr ; je m'y tiens2. »

2. Bertrin, La Sincérité religieuse de Chateaubriand, p. 260. ↩

Les sentiments professés à l'égard du Souverain Pontife constituent une pierre de touche pour la foi catholique. Or, Chateaubriand - après sa conversion, ceci va de soi - ne parla et n'écrivit des Papes qu'avec déférence et soumission. Et cette manière est d'autant plus significative, que maintes fois, le côté humain de l'Eglise lui apparut en plein jour. Secrétaire d'ambassade près le Saint-Siège, avec la cardinal Fesch, pour maître, sous Napoléon Ir; ambassadeur, lui-même, en 1829, il eût à défendre les intérêts politiques de son gouvernement en cour de Rome. Après la mort de Léon XII, il assista au Conclave, en ce sens qu'il s'arrangea pour avoir la communication de ce qu'il s'y faisait et disait, heure par heure. Les détaits qu'il fournit dans les Mémoires d'Outre-Tombe sur l'auguste assemblée ne manquent pas de pittoresque. Et certains portraits de cardinaux papabili nous déconcerteraient, si on ne les savait écrits ab irato. Sans prendre ses jugements privés pour d'irrévocables acquisitions de l'Histoire, on en peut conclure que sa foi puisa de la vigueur là même où les Pharisiens de son temps voulaient trouver des prétextes de relâchement. Quels que soient d'ailleurs ses dires sur tel et tel cardinal, il ne parle de Léon XII et de Pie VIII qu'avec vénération ; il professa même pour le premier une religieuse tendresse.

L'auteur du Génie du Christianisme ne pouvait aimer les Protestants. Il y avait incompatibilité d'humeur entre cet artiste si enthousiaste et les froids calvinistes : « Ces pédants secs, dit-il, qui pensaient refaire un christianisme primitif dans un vieux christianisme, créateur de la société depuis quinze siècles, n'ont pu élever un seul monument1 » Cette stérilité artistique est à ses yeux un grave reproche à faire aux Réformés. Lui, le leur adresse quand il visite certaines cathédrales bâties et ornées par les Catholiques et que les Protestants ont dénudées avant de les occuper. A Ulm, à Bâle, à Lausanne, à Genève, il éprouve réellement de la mauvaise humeur. Le soir, il la déverse dans ses notes de voyage.

Mais il n'y a là qu'antipathie d'artiste, raison de sentiment. L'Eglise fait un grief autrement sérieux à la Réforme, c'est d'avoir rompu avec l'autorité, d'avoir déchiré la robe sans couture du Christ. Dans ses Etudes Historiques, qui ne méritent pas l'oubli, Chateaubriand parle comme l'Eglise : « Rebelle à l'autorité des traditions, à l'expérience des âges, à l'antique sagesse des vieillards, le protestantisme se détacha du passé pour planter une société sans racines. Avouant pour père un moine allemand du xvi° siècle, la Réforme renonça à la magnifique généalogie qui fait remonter le Catholique, par une suite de saints et de grands hommes, jusqu'à Jésus-Christ, de là jusqu'aux patriarches et au berceau de l'univers1. »

1. Mémoires, V, 548. ↩

1. Etudes historiques, 8. ↩

Quant à ce que pense le célèbre écrivain du rôle social de l'Eglise dans le passé, chacun le sait. Les pages du Génie du Christianisme qui chantent les services rendus par les papes et les moines aux peuples de l'Europe, à la France en particulier, sont populaires. Mais ce que l'on connaît moins ce sont les vues de Chateaubriand sur l'avenir des nations et la fortune probable de l'Evangile. A ses yeux, la Religion seule sauvera la société future, dont il prévoyait d'ailleurs avec netteté les changements politiques. Il faut lire les pages pleines de prophéties qu'il écrit à la fin des Mémoires et le splendide article du 15 avril 1834, dans la Revue des Deux-Mondes. On verra combien l'opinion commune demeure imparfaitement informée sur la valeur apologétique de son œuvre. M. Brunetières a dit : « Comte ou vicomte autant qu'on le voudra, pair de France, ambassadeur et ministre de la Restauration, aristocrate par tous ses goûts et toutes ses habitudes, Chateaubriand n'en est pas moins l'un des hommes de son temps qui ont le mieux compris la démocratie du xIx° siècle. et sa solidarité naturelle avec le progrès de l'idée chrétienne... Ses convictions de « chrétien » et ses aspirations de « républicain » ou de « démocrate » se sont comme développées, précisées, élargies, fortifiées ensemble, et démontrés à lui-même les unes par les autres. S'il y a un « christianisme social » et un « socialisme chrétien », - deux expressions que nous n'aimons guère et dont on ne peut se servir qu'après avoir fait cette utile réserve - nul en son temps ne l'a mieux vu que l'auteur des Mémoires d'Outre-Tombe, ni n'a fondé sur l'alliance du christianisme et de la démocratie de plus généreuses, de plus lointaines, de plus hardies espérances1. »

1. Brunetière, Chateaubriand, XV. ↩

Telle fut la Foi de Chateaubriand. Raconter comment il la manifesta déborderait le cadre que nous avons adopté. Du reste, l'ordre chronologique, dans lequel sont distribués les morceaux du présent recueil, nous permet de la suivre dans les diverses étapes de sa carrière politique et littéraire.

Mais, une remarque s'impose, quand on parle de la Foi de ce grand chrétien. S'il croit pleinement la Religion, il est radicalement sceptique sur toute autre chose: « Ma conviction religieuse, écrit-il, en grandissant, a dévoré mes autres convictions : il n'est ici-bas chrétien plus croyant ni homme plus incrédule que moi. » Et ailleurs : « Je ne m'intéresse è quoi que ce soit de ce qui intéresse les autres. Hors en religion, je n'ai aucune croyance. Pasteur ou roi, qu'aurais-je fait de mon sceptre ou de ma houlette ? Je me serais également fatigué de la gloire et du génie, du travail et du loisir, de la prospérité et de l'infortune. Tout me lasse : je remorque mon ennui avec mes jours et je vais partout baillant ma vie. »

« C'est le désenchantement universel, dit M. Bertrin ; sa nature l'y portait, autant que l'expérience qu'il avait faite de tout ce qui charme les hommes et les séduit. Dans ce naufrage de ses rêves, au milieu de cette morne solitude où l'avaient laissé toutes ses espérances évanouies, la religion seule était restée debout dans son âme - pour parler son langage - comme une colonne, dans les sables du désert, guide et salut des caravanes à qui elle indique par quel chemin elles retrouveront ce que leurs vœux appellent : l'aspect riant des plaines fertiles, l'animation des cités, le mouvement, la gaîté et la vie1 »

Les contemporains de Chateaubriand, amis ou parents, pensent de lui, sur ce point, comme lui.

M. de Marcellus qui fut son secrétaire d'ambassade à Londres, voulant expliquer pourquoi son maître ne faisait jamais une véritable confidence, ne trouve que cette raison : il ne croyait à rien, excepté en religion.

Madame de Chateaubriand, écrivant à une de ses amies, la comtesse Caffarelli, donne la même note :

« 4 août 1846. Je suis charmée que les incendies vous aient quittés ; mais je vois avec peu de plaisir qu'ils nous arrivent ; en voilà déjà une demi-douzaine dans les environs de Paris ; nous sommes heureusement garantis par beaucoup de jardins, où, s'ils nous arrivaient, nous jetterions notre mobilier, qui ne vaut pas grand'chose, et nos personnes, qui ne « valent pas mieux. M. de Chateaubriand nie le feu, « comme vous savez qu'il nie tout, hors l'Evangile1. »

1. Bertrin, Sincérité religieuse de Chateaubriand, 256. ↩

1. Marcellus, Chateaubriand et son temps. ↩

Madame de Saman, une libre-penseuse, foncièrement anticatholique, d'origine protestante d'ailleurs, qui se vanta - peut-être trop - d'avoir attaché le grand homme à son char d'adorateurs, dit qu'il avait un esprit assez large pour qu'on pût « toujours s'entendre avec lui, excepté sur la religion catholique. »

Aussi, lorsque son illustre et malheureux compatriote, Lamennais, qu'il recevait volontiers, cherchait à entamer la question religieuse, il l'arrêtait brusquement : « Ah ! de grâce, mon cher ami, lui dit-il dans une visite que rapporte M. de Marcellus, de grâce n'engageons pas de discussion théologique. Je m'en tiens à mon Credo et j'y trouve ma consolation2. »

2. Marcellus, Chateaubriand et son temps, 110. ↩

Le Croyant dans le Pécheur.

Quelques esprits superficiels ont douté de la sincérité religieuse de Chateaubriand à cause des défaillances de sa vie privée. M. Bertrin consacre quelques pages de son livre à cette délicate question. Dans un chapitre intitulé « Chateaubriand et les femmes », il défend la réputation de l'illustre converti. Son plaidoyer serré, éloquent, d'une générosité visible, ne laisse pas de convaincre, sauf peut-être sur certaine particularité du voyage à Jérusalem. Et, encore une fois, peut-être...

Que nous importe, du reste ! Profitons plutôt de la leçon de réserve que Joubert nous donne, quand il écrit à Molé, son ami et celui de Chateaubriand : « Vous et moi, et nous tous, avons le droit de condamner en lui beaucoup de choses. Notre morale et l'amitié nous en donnent le droit ; faudra-t-il aussi l'accorder à d'autres hommes, qui certainement ne le valent pas ? »

Nous devons surtout profiter des leçons que nous donne l'accusé lui-même par l'humilité de ses aveux et les témoignages répétés de son repentir.

L'âme lâche et déloyale tire souvent ses objections contre la religion de ses propres péchés. Tel qui nie la doctrine n'a d'autre motif réel de nier que la défense de pécher que renferme cette doctrine. Tout autre est la conduite du chrétien loyal qui, par faiblesse, surprise ou malice, tombe dans le mal. De l'abîme où il gît, il n'élève pas vers le Ciel un regard frondeur, mais il baisse la tête, il frappe sa poitrine, reconnaît sa misère, s'humilie, tremble à la pensée d'un châtiment, se désole d'avoir offensé un Dieu de bonté et de miséricorde, en qui il ose espérer encore. Il se joue parfois dans l'âme repentante des drames d'une poignante grandeur. Lé croyant dans le pécheur et le pécheur dans l'incroyant sont deux états d'essence différente.

Chateaubriand a les sentiments qui conviennent au chrétien coupable, Il avoue humblement sa misère. Ecoutez la fin de cette lettre, écrite en 1804, a Madame de Custine qu'il vient de gronder parce qu'elle a précipité la première communion de son fils : « Voilà ce que vous avez gagné à raconter cela à un Père de l'Eglise, très indigne sans doute, mais toujours de bonne foi, faisant d'énormes fautes, mais sachant qu'il fait mal et se repentant éternellement. »

A Madame Recamier, il avoue qu'il a peur de l'Enfer. Les fresques de la Sixtine ont la vertu de le faire trembler : « Pauvre et humble chrétien, écrit-il de Rome, le 18 décembre 1828, je tremble devant le jugement dernier de Michel-Ange1. »

1. Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier, t. II, 186. ↩

Néanmoins, il espère en la miséricorde divine : il compte sur les prières des siens, et en particulier de son cousin, Christian de Chateaubriand, jeune religieux de la Compagnie de Jésus, qu'il a retrouvé à Rome : « Je le regarde comme un saint, écrit-il dans les Mémoires ; je l'invoquerais volontiers. Je suis persuadé que ses bonnes œuvres, unies à celles de ma mère et de ma sœur Julie, m'obtiendront grâce auprès du Souverain juge".

Ce Souverain juge, ce dieu de miséricorde, son livre l'a fait connaître. Mais « un livre suffit-il à Dieu ? N'est-ce pas ma vie que je devrais lui présenter ? Or cette vie est-elle conforme au génie du christianisme ? Qu'importe que j'aie tracé des images plus ou moins brillantes de la Religon, si mes passions jettent une ombre sur ma foi ! Je n'ai pas été jusqu'au bout ; je n'ai pas endossé le cilice : cette tunique de mon viatique aurait bu et séché mes sueurs. » Que le lecteur de son œuvre ait donc pitié de lui et lui rende quelque chose du bien qu'il a pu lui faire : « Chrétien réconcilié, ne m'oublie pas dans tes prières, quand je serai parti ; mes fautes m'arrêteront peut-être à ces portes où ma charité avait crié pour toi : « Ouvrez-vous, portes éternels ! Elevamini, porta æternales3 ! »

3. Mémoires, II, 292. ↩

3. Mémoires, V, 224.