Introduction axix. La fin d'un Chrétien
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : P. Lethielleux, 1912, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Attaché d'ambassade sous Napoléon l°r, ministre d'Etat sous Louis XVIII, ministre plénipotentiaire en Prusse en 1821, ambassadeur à Londres en 1822, ministre plénipotentiaire délégué au Congrès de Vérone en 1823, ministre des affaires étrangères en France, ambassadeur à Rome en 1827, Chateaubriand rentra pour toujours dans la vie privée, à la révolution de 1830. Retiré l'infirmerie de Marie-Thérèse, que Madame de Chateaubriand avait fondée, rue d'Enfer, il mêla la religion à tous les détails de sa vie. Une petite chapelle était aménagée à côté de son alcôve ; matin et soir, il y allait prier. Il jeûnait aux jours prescrits par l'Eglise, « même à l'âge, dit Victor de Laprade, dans une lettre à M. Biré, où elle nous en dispense. Sa santé se trouvait fort mal de ces austérités ; il les pratiquait néanmoins avec son opiniâtreté bretonne, et il fallait toutes les supplications de sa femme pour le faire fléchir quelquefois. »
On l'accusait cependant d'une inconséquence, qui, hélas ! n'est pas rare. Ce grand catholique ne se confessait pas. Il eut bien un entretien avec le P. de Ravignan, à la fin de la station quadragésimale de 1838, mais on ose dire qu'il soit allé jusqu'au bout. Les Mémoires d'Outre-Tombe, pourtant si riches en détails, gardent le silence sur ce point important.
Mais, un jour, il parla. On l'avait accusé publiquement de n'être point logique ; on semblait douter de sa sincérité. « On me pardonnera, j'espère, répondit-il avec une pointe d'ironie, à cause de mon grand âge, d'avoir un confesseur. C'est M. l'abbé Séguin, prêtre de Saint-Sulpice. Quand on a beaucoup de jours, on doit s'accuser de beaucoup de fautes1. » C'était en 1842, il avait alors soixante-quatorze ans.
1. Au baron de Flotte, mai 1842. ↩
Les huit dernières années de sa vie se passèrent dans la souffrance et la pauvreté. Sans ressources, encore une fois, perclus de goutte, il ne pensait plus qu'à mourir : « La goutte et les années m'ont saisi les mains, fait-il écrire à la fin de 1841, à un de ses amis, M. Clausel de Coussergues, et je puis à peine marcher... je ne m'occupe plus de rien, sinon de mourir bientôt. Le voyage a été très long et je suis las. Quant à la politique, je ne m'en occupe plus. Vous savez que je ne crois plus que dans la religion. Jésus-Christ est désormais mon unique et seul maître. »
Cependant, il mit encore sept ans à descendre dans l'éternité, pour me servir de sa propre expression ; il ne mourut qu'en 1848.
Le 2 juillet, il reçut les derniers sacrements. Le lendemain, il dicta a son neveu une formule de rétractation, concernant ce qu'il y avait de contraire a la Foi dans ses écrits : il se la fit répéter et chercha à la lire, lui-même, de ses yeux presque éteints.
Quelques heures après, il n'était plus.
M. Deguerry, le futur martyr de la Commune, alors curé de Saint-Eustache, raconta ainsi sa mort dans le Journal des Débats, du 4 juillet 1848.
Monsieur
« La France vient de perdre l'un de ses plus nobles « enfants.
« M. de Chateaubriand est mort ce matin à huit « heures un quart. Nous avons recueilli son dernier soupir. Il l'a rendu en pleine connaissance. Une intelligence aussi belle devait dominer la mort et conserver, sous son étreinte, une visible liberté.
« La mort de Madame de Chateaubriand, arrivée l'année dernière 1, frappa si fortement M. de Chateaubriand qu'il nous dit à l'instant même, en portant la main sur sa poitrine : « Je viens de sentir la vie atteinte et tarie dans sa source ; ce n'est plus qu'une question de quelques mois. » La mort de M. Ballanche, qui ne suivit que de trop près, fut le dernier coup pour son illustre et ancien ami. Depuis lors, M. de Chateaubriand ne sembla plus descendre, mais se précipiter au tombeau.
« Peu d'instants avant sa mort, M. de Chateaubriand, qui avait été administré dimanche dernier, embrassait encore la croix avec l'émotion d'une foi vive et d'une ferme confiance. Une des paroles qu'il répétait fréquemment dans ces dernières années, c'est que les problèmes sociaux, qui tourmentent les nations aujourd'hui, ne sauraient être résolus sans l'Evangile, sans l'âme du Christ dont les doctrines et les exemples ont maudit l'égoïsme, ce ver rongeur de toute concorde. Aussi M. de Chateaubriand saluait-il le Christ comme le Sauveur du monde au point de vue social, et il se plaisait à le nommer son roi en même temps que son Dieu.
« Un prêtre, une sœur de charité étaient agenouillés aux pieds du lit de M. de Chateaubriand au moment où il expirait. C'est au milieu des prières et des larmes de cette nature que l'auteur du Génie du Christia-
I. Le g février 1847.
« nisme devait remettre son âme entre les mains de « Dieu.
« J'ai l'honneur d'être, etc.
Deguerry
« Curé de Saint-Eustache. »
Les funérailles de Chateaubriand prirent le caractère d'un hommage national. Voici le récit qu'en a fait un de ses plus fidèles admirateurs, M. Edmond Biré qui nous a donné de si intéressantes éditions des Mémoires d'Outre-Tombe :
« Le samedi › juillet, un service funèbre fut célébré dans l'église des Missions-Etrangères, située rue du Bac, tout près de la maison mortuaire ; le corps fut ensuite descendu dans les caveaux de la chapelle, pour être de là, transporté à Saint-Malo. Le 18 juillet, dans cette dernière ville, eurent lieu les obsèques solennelles. La messe fut célébrée par le curé de Combourg. A l'élévation, par une inspiration touchante, la musique fit entendre la mélodie sur laquelle Chateaubriand a composé ces paroles si connues :
Combien j'ai douce souvenance
Du joli lieu de ma naissance !
«Après la messe, le cortège s'achemina entre les remparts et la mer vers l'ilot du Grand-Bé. Deux longues files de prêtres en surplis serpentaient sur la grève. Les bannières des gardes nationales venues des diverses villes de la Bretagne flottaient aux vents ; les casques resplendissaient au soleil. Le canon tonnait par intervalles. Une foule innombrable couvroit les remparts de Saint-Malo, qui s'élèvent si formidables au-dessus des rochers à pic et de la mer. Tous les récifs, tous les écueils étaient chargés de figures humaines ; des barques pavoisées de deuil étaient encombrées de spectateurs. Au pied du Grand-Bé, le cercueil fut enlevé par des marins et porté au sommet à travers un coup de vent qui ressemblait à une tempête, suprême caresse de l'Océan à celui qui avait tant aimé le bruit des flots et des vents. Puis soudain il se fit un grand calme, et le cercueil fut pieusement déposé dans le roc qui doit le garder à jamais. Les suprêmes prières de l'Église furent récitées par le curé de Saint-Malo et l'eau bénite fut répandue sur la bière...
«La Bretagne et la Religion avaient fait à l'auteur du Génie du Christianisme de magnifiques funérailles. Depuis un demi-siècle, il dort, au bord des vagues, dans son sépulcre de granit, sous une pierre entourée d'une petite grille gothique en fer et surmontée d'une croix. Du reste, point d'inscription, ni nom, ni date. Il l'avait ainsi demandé, dans sa lettre de 1831 au maire de Saint-Malo : « La croix, écrivait-il, dira que l'homme reposant à ses pieds était un chrétien ; cela suffira à ma mémoire. »
Carthage, ce 15 décembre 1911.
Alexandre Pons,
Camérier d'honneur de Sa Sainteté,
Chanoine titulaire de Carthage
(Stalle Chateaubriand).