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L'Enchanteur 1768—1848
L'Expérience religieuse de Chateaubriand La procession de la fête-Dieu a Lyon en 1802. Mélanges littéraires

La procession de la fête-Dieu a Lyon en 1802. Mélanges littéraires

L'Expérience religieuse de Chateaubriand · 4 min de lecture · p. 190–193 · chapitre 42 sur 57

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : P. Lethielleux, 1912, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

N'en doutons point, ce culte insensé, cette folie de la croix, dont une superbe sagesse nous annonçait la chute prochaine, va renaître avec une nouvelle force ; la palme de la religion croît toujours à l'égal des pleurs que répandent les chrétiens, comme l'herbe des champs reverdit dans une terre nouvellement arrosée. C'était une insigne erreur de croire que l'Évangile était détruit, parce qu'il n'était plus défendu par les heureux du monde. La puissance du christianisme est dans la cabane du pauvre, et sa base est aussi durable que la misère de l'homme sur laquelle elle est appuyée. « L'Église, » dit Bossuet (dans un passage qu'on croirait échappé à la tendresse de Fénelon, s'il n'avait un tour plus original et plus élevé), « l'Église est fille du Tout-Puissant ; mais son père, qui la soutient au dedans, l'abandonne souvent aux persécuteurs, et, à l'exemple de Jésus-Christ, elle est obligée de crier, dans son agonie : Mon Dieu ! Mon Dieu ! pourquoi m'avez-vous délaissée ? Son Époux est le plus puissant, comme le plus beau et le plus parfait de tous les enfants des hommes ; mais elle n'a entendu sa voix agréable, elle joui de sa douce et désirable présence qu'un moment. Tout d'un coup il a pris la fuite avec une course rapide : et plus vite qu'un faon de biche, il s'est élevé qu-dessus des plus hautes montagnes. Semblable à une épouse désolée, l'Église ne fait que gémir ; et le chant de la tourterelle délaissée est dans sa bouche. Enfin, elle est étrangère et comme errante sur la terre, où elle vient recueillir les enfants de Dieu sous ses ailes ; et le monde, qui s'efforce de les lui ravir, ne cesse de traverser son pèlerinage. »

Il peut le traverser, ce pèlerinage, mais non pas l'empêcher de s'accomplir. Si l'auteur de cet article n'en eût pas été persuadé d'avance, il en seroit maintenant convaincu par la scène qui se passe sous ses yeux. Quelle est cette puissance extraordinaire qui promène ces cent mille chrétiens sur ces ruines ? Par quel prodigue la croix reparaît-il en triomphe dans cette même cité où naguère une dérision horrible la traînait dans la fange ou le sang ? D'où renaît cette solennité proscrite ? Quel chant de miséricorde a remplacé si soudainement le bruit du canon et les cris des chrétiens foudroyés ? Sont-ce les pères, les mères, les frères, les sœurs, les enfants de ces victimes qui prient pour les ennemis de la foi, et que vous voyez à genoux de toutes parts, aux fenêtres de ces maisons délabrées et sur les monceaux de pierres où le sang des martyrs fume encore? Les collines chargées de monastères, non moins religieux, parce qu'ils sont déserts ; ces deux fleuves où la cendre des confesseurs de Jésus-Christ a si souvent été jetée, tous les lieux consacrés par les premiers pas du christianisme dans les Gaules ; cette grotte de saint Pothin, les catacombes d'Irénée, n'ont point vu de plus grands miracles que celui qui s'opère aujourd'hui. Si en 1793, au moment des mitraillades de Lyon, lorsque l'on démolissait les temples et que l'on massacrait les prêtres ; lorsqu'on promenait dans les rues un âne chargé des ornements sacrés, et que le bourreau, armé de sa hache, accompagnait cette digne pompe de la Raison, si un homme eût dit alors : « Avant que dix ans se soient écoulés, un prince de l'Église, un archevêque de Lyon, portera publiquement le Saint-Sacrement dans les mêmes lieux ; il sera accompagné d'un nombreux clergé ; de jeunes filles vêtues de blanc, des hommes de tout âge et de toute profession, suivront, précéderont la pompe, avec des fleurs et des flambeaux ; ces soldats trompés que l'on a armés contre la religion paraîtront dans cette fête pour la protéger » ; si un homme, disons-nous, eût tenu un pareil langage, il eût passé pour un visionnaire ; et pourtant cet homme n'eût pas dit encore toute la vérité. La veille même de cette pompe, plus de dix mille chrétiens ont voulu recevoir le sceau de la foi : le digne prélat de cette grande commune a paru, comme saint Paul, au milieu d'une foule immense, qui lui demandait un sacrement si précieux dans les temps d'épreuve, puisqu'il donne la force de confesser l'Évangile. Et ce n'est pas tout encore : des diacres ont été ordonnés, des prêtres ont été sacrés. Dira-t-on que les nouveaux pasteurs cherchent la gloire et la fortune ? Où sont les bénéfices qui les attendent, les honneurs qui peuvent les dédommager des travaux qu'exige leur ministère ? Une chétive pension alimentaire, quelque presbytère à moitié ruiné, ou un réduit obscur, fruit de la charité des fidèles : voilà tout ce qui leur est promis. Il faut encore qu'ils comptent sur les calomnies, sur les dénonciations, sur les dégoûts de toutes espèces: disons plus, si un homme tout-puissant retirait sa main aujourd'hui, demain le philosophisme ferait tomber les prêtres sous le glaive de la tolérance. ou rouvrirait pour eux les philanthropiques déserts de la Guyane. Ah ! lorsque ces enfants d'Aaron sont tombés la face contre terre ; lorsque l'archevêque, debout devant l'autel, étendant les mains sur les lévites prosternés, a prononcé ces paroles : Accipe jugum Domini, la force de ces mots a pénétré tous les cœurs et remplit tous les yeux de larmes ; ils l'ont accepté, le joug du Seigneur, ils le trouveront d'autant plus léger, onus ejus levé, que les hommes cherchent à l'appesantir. Ainsi, malgré les prédictions des oracles du siècle, malgré les progrès de l'esprit humain, l'Église croît et se perpétue, selon l'oracle bien plus certain de celui qui l'a fondée : et quels que soient les orages qui peuvent encore l'assiéger, elle triomphera des lumières des sophistes, comme elle a triomphé des ténèbres des barbares.

Mélanges littéraires.