Deuxième partie — Bungày
Chapitre IV. L'authenticité du roman d'amour de Chateaubriand et de Miss (suite 2)
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C'est sous le coup d'un arrêt de mort, et, pour ainsi dire, entre la sentence et l'exécution, que j'ai écrit l'Essai historique5.
5. Ibid., t. 1, préface de 1826, p. xII. ↩
Il était, en un mot, dans l'état d'esprit de Chactas, prisonnier des Siminoles et n'attendant plus que d'être brûlé au grand village. Comme le Natché pour Atala, il salua en Charlotte Ives la vierge des dernières amours, venue pour enchanter ses heures suprêmes. Et, laissant à la mort le soin de dénouer l'aventure, il se livra tout entier au divin enchantement1.
1. « ... Car enfin j'avais mis de la complaisance à m'abandonner à une inclination dont je connaissais l'insurmontable illégitimité » (Mém, d'O-T., t. II, p. 139). ↩
Le hasard se fait le complice de Chateaubriand. - Une bienheureuse chute de cheval, - L'émigré est retenu toute une saison sous le toit des Ives. - Fréquentes occasions qu'il a de rester seul avec Charlotte, - Le Chactas et l'Atala de Bungay. - Les promenades à St Margaret Ilketshall, - Le «village de la mission » et les « bocages de la mort ». - Le secret de Chactas, - L'heure fatale. - Dramatique dénouement de l'idylle.
Il aima la fille de ses hôtes, et, « sans se rendre compte de cette blâmable conduite1», il succomba fâcheusement à la tentation de s'en faire aimer. Est-il besoin d' « ajouter qu'il y eut bientôt réussi? Naissance, génie, fierté chevaleresque, infortune éclatante et imméritée, il avait toutes les auréoles que pouvait souhaiter à l'élu de ses rêves une jeune personne enthousiaste, nourrie dans le culte des chefs-d'œuvre, éprise d'art, de poésie et de beauté.
1. Mém. đ'O.-T., t. II, p. 139. ↩
Il faut dire aussi qu'il rencontra dans le hasard un auxiliaire ou, si l'on veut, un complice. Une chute de cheval qu'il fit à Bungay l'obligea - contrainte bénie! - de s'emprisonner « quelque temps » dans son logis de Bridge Street2. Si nous ne connaissions que par les Mémoires d'Outre-Tombe cette chute de cheval si opportune, nous aurions peut-être quelque velléité d'en sourire, comme d'un incident romanesque trop prévu. Mais, après ce que nous a conté Wilton Rix1 d'une des mésaventures équestres de Chateaubriand, il ne saurait subsister aucun doute. Je me demande même si la mésaventure en question, dont Wilton Rix tenait le récit d'un « vieux gentleman », qui lui-même le tenait, disait-il, de M. Brightley, ne serait pas arrivée à Bungay plutôt qu'à Beccles, et si ce ne fut pas précisément celle qui valut au familier des Ives plusieurs semaines de repos forcé sous leur toit.
2. Ibid., t. II, p. 135. ↩
1. Cf. ci-dessus, p. 81-82. ↩
On devine de quels soins il fut entouré dans cette maison de « mœurs patriarcales2». Le pasteur, sa femme, Charlotte elle-même se relayaient pour le distraire. Tous les matins, la jeune fille lui apportait des fleurs, bien que l'on fût encore en hiver, mais un hiver sans doute déjà tiédi de printemps3. Les parents, - souvenons-nous que nous sommes en Angleterre, - loin de trouver le moindre inconvénient à ces visites de leur enfant auprès du malade, n'apercevaient là rien que de légitime et de tout naturel4. En sorte que les occasions se multiplièrent pour René de demeurer seul à seule avec celle qu'il aimait5. Il ne nous dit point dans les Mémoires comment il les mit à profit. Mais c'est qu'il s'en était précédemment ouvert ailleurs. Nous avons, en effet, pour nous renseigner à cet égard, comme à beaucoup d'autres, le précieux fragment autobiographique, essentiellement consacré aux amours de Bungay, qui s'appelle Atala.
2. Mém, d'O.-T., t. II, p. 139. ↩
3. Ibid., t. II, p. 135. ↩
4. Chateaubriand va même jusqu'à parler d' « une absence de soupçon, de précaution » (Mém. d'O.-T., t. II, p. 139). ↩
5. « Cependant la solitude, la présence continuelle de l'objet aimé, nos malheurs mêmes (car le malheur augmente les puissances de l'âme) redoubloient à chaque instant notre amour » (Atala, p. 81). ↩
Chactas est attaché au pied d'un arbre, comme Chateaubriand était cloué au lit ou à la chaise longue. Atala paraît et dit au guerrier qui le veille : « Si tu veux poursuivre le chevreuil, je garderai le prisonnier. » Alors, que se passe-t-il entre « la fille étrangère » et le héros Natché?
Étrange contradiction du cœur de l'homme! Moi qui avois tant désiré de dire les choses du mystère à celle que j'aimois déjà comme le soleil, maintenant interdit et confus, je crois que j'eusse préféré d'être jeté aux crocodiles de la fontaine que de me trouver seul ainsi avec Atala. La gardienne de l'homme du désert étoit aussi troublée que son prisonnier; le silence fermoit notre bouche, les Génies de l'amour avoient dérobé nos paroles. Enfin, la fille du belliqueux Simaghan, faisant un effort, dit ceci : « Guerrier, vous êtes retenu bien foiblement; vous pouvez aisément vous échapper. » - A ces mots, la hardiesse revint sur ma langue, je répondis : « Foiblement retenu, ô femme! » Je ne sus comment achever1,
1. Atala, P. 29. ↩
N'entendez-vous pas, derrière le voile transparent du symbole, Charlotte disant au blessé : « Vous n'avez rien de grave; vous allez bientôt être libre », et le blessé répondant : « Libre! Pourrais-je l'être désormais, quand je suis attaché ici par le plus puissant des liens! » En vain Atala veut délivrer Chactas : il force « ses beaux doigts à se fermer sur sa chaîne »
« Vous êtes un insensé, dit Atala d'une voix émue; malheureux !... Que prétends-tu? Songes-tu bien que je suis la fille d'un redoutable Sachem ? › - a Il fut un temps, répliquai-je avec des larmes, que j'étois aussi porté dans une peau de castor, aux épaules d'une mère. Mon père avoit aussi une belle hutte, et ses chevreuils buvoient les eaux de mille torrents; mais j'erre maintenant sans patrie. Quand je ne serai plus, aucun ami ne mettra un peu d'herbe sur mon corps, pour le garantir des mouches ; le corps d'un étranger malheureux n'intéresse personne. » Ces mots attendrirent Atala. Ses larmes firent le bruit des grandes eaux, en tombant dans la fontaine. - « Ah! repris-je avec vivacité, si votre cœur parloit comme le mien!... Faut-il donc, pour être heureux, tant de choses aux enfants des cabanes? O fille plus belle que le premier songe de l'époux ! ô ma bien-aimée ! ose suivre mes pas dans la solitude1. »
1. Atala, p. 30-32. ↩
Les pleurs de Charlotte s'échappèrent, sans doute, plus silencieusement que ceux d'Atala; mais, comme elle, quoique en d'autres termes, elle dut répondre, à demi vaincue : « Mon jeune ami, vous avez appris le langage des blancs, il est aisé de tromper une Indienne1 ». N'oublions pas qu'elle avait quinze ans, l'âge de Juliette, - que c'était la première fois qu'elle entendait la chanson de Roméo, et de quel Roméo ! Où l'eût-elle rencontré dans son entourage, le jeune homme capable de lui parler avec cette éloquence irrésistible « le langage des blancs » La conclusion de l'entretien fut apparemment la même à Bungay que sur la savane d'Alachua :
1. Atala, p. 32. ↩
« - Quoi ! m'écriai-je, vous m'appelez votre jeune ami! Ah! si un pauvre esclave... « - Eh bien ! dit-elle, en se penchant sur moi, un pauvre esclave... » - Je repris avec ardeur : « Qu'un seul baiser l'assure de ta foi! » - Atala écouta ma prière : comme un faon semble pendre aux fleurs de lianes roses, qu'il saisit de sa langue délicate, dans l'escarpement de la montagne, ainsi je demeurai suspendu aux lèvres de ma bien-aimée2. »
2. Ibid.: p. 32-33. ↩
Dorénavant, pour peupler la solitude de son cœur, Chateaubriand n'était plus dans la nécessité de se créer de chimériques amantes : il était aimé d'un être de chair et d'os. C'est, je pense, ce que signifie la phrase un peu énigmatique des Mémoires3 : « Les songes de ma vie commencèrent à fuir devant la réalité ». René « essaya » de même, en s'attachant à Céluta, « de réaliser ses anciennes chimères4 ». Chez Miss Ives, la jeune fille eut tout à coup des pudeurs, des effarouchements que l'écolière avait ignorés : elle se montra « plus réservée », cessa d'apporter des fleurs, « ne voulut plus chanter1 ».
3. Mém. d'O. T., t. II, p. 135. ↩
4. Les Natchez, t. 1, p. 303. ↩
1. Mém. d'O.-T., t. II, p. 135. ↩
Cependant, le french teacher entrait en convalescence. Le moment approchait où il serait en état de reprendre ses fonctions à Beccles. Il n'en était nullement pressé, ni non plus les Ives. Ils s'étaient accoutumés à l'avoir près d'eux, à le considérer comme un des leurs. Quant à lui, c'est avec un déchirement de toute l'âme qu'il devait envisager la perspective de la séparation. N'était-ce pas le temps où il écrivait dans l'Essai2? :
2. T. II, p. 126. - Plus loin (p. 28+, note 2), il revient sur la même idée : « On ne me persuadera jamais que le repos n'est pas la partie essentielle du bonheur » ↩
Une vie heureuse n'est ni un torrent rapide, ni une eau léthargique, mais un ruisseau qui passe lentement et en silence, répétant dans son onde limpide les fleurs et la verdure de ses rivages !
Cet idéal de félicité, dont il semble avoir emprunté l'image au cours paisible de la Waveney, il lui avait été donné de l'entrevoir durant ces quelques semaines de claustration, comme dans une éclaircie entre deux bourrasques. Et voici que la radieuse trêve était sur sa fin ! Ne nous étonnons pas s'il la prolongea le plus qu'il put, avant de se replonger dans l'horreur de l'isolement, de la tempête et de la nuit :
L'homme, avide de bonheur, et souvent infortuné, lutte sans cesse contre les maux qui le submergent. Comme le matelot qui se noie, il tâche de saisir son voisin heureux, pour se sauver avec lui1.
1. Essai, t. I, p. 211. ↩
Les Ives furent sans doute les premiers à lui conseiller d'attendre, pour quitter Bungay, que la saison fût devenue plus clémente et qu'il eût achevé de rétablir ses forces par quelques promenades au grand air. Et, de ces promenades, plus d'une fut concertée avec Charlotte, croyons-en le fidèle témoignage d'Atala.
J'entraînai la fille de Simaghan au pied des coteaux qui formoient des golfes de verdure, en avançant leurs promontoires dans la savane. Tout étoit calme, superbe, solitaire et mélancolique au désert... Notre promenade fut presque muette ; je marchois aux côtes d'Atala. Quelquefois nous versions des pleurs ; quelquefois nous cherchions un sourire. Un regard tantôt levé vers le ciel, tantôt attaché à la terre; une oreille attentive au chant de l'oiseau, un geste vers le soleil couchant; une main tendrement serrée, un sein tour à tour palpitant, tour à tour tranquille; les noms de Chactas et d'Atala doucement répétés par intervalles... Oh ! première promenade de l'amour faite avec Atala dans le désert! il faut que votre souvenir soit bien puissant, puisque après tant d'années d'infortune vous remuez encore le cœur du vieux Chactas2!
2. Atala, p. 35-36. - René n'en use pas différemment avec sa jeune épouse indienne ; seulement, dans l'intervalle, Chateaubriand s'est fait une autre conception de son héros-type : « Quelle femme étoit plus belle que Céluta! Il l'emmena au fond des forêts et promena son indépendance de solitude en solitude; mais quand il avoit pressé sa jeune épouse contre son sein, au milieu des précipices; quand il l'avoit égarée dans la région des nuages, il ne rencontroit point les délices qu'il avoit rêvées. Le vide qui s'étoit formé au fond de son âme ne pouvoit plus être comblé ». (Les Natchez, t. 1, p. 303- 304). ↩
Il n'est pas jusqu'à la description du « désert » qui ne reproduise, dirait-on, la campagne de Bungay, bien reconnaissable à ces « golfes de verdure » que les « promontoires » des collines découpent dans l'étendue des prairies.
Le dimanche, le jeune couple se rendait avec le « vieux ministre » à S' Margaret Ilketshall, ou,
milieu d'une savane semée de fleurs1 ». Le lac n'est plus aujourd'hui - et n'a peut-être jamais été - qu'une mare profonde, à l'orée du cimetière, voilée de ronces, d'osiers et de plantes aquatiques, mais la « savane » n'a guère changé d'aspect. « On y arrivoit par une avenue de magnolias et de chênes verds, qui bordoient une de ces anciennes routes, que l'on trouve dans la solitude2 », - la solitude européenne, naturellement, car cela ne serait plus vrai pour l'Amérique. - Et l'on a vu que c'est, en effet, la même route qui nous a conduits à S' Margaret, hormis que les magnolias en étaient absents et que les chênes en étaient tout simplement des chênes. On se rappelle les
1. Atala, p. 115. ↩
2. 1oid., p. 115. ↩
démonstrations fort peu indiennes par lesquelles les sauvages accueillent « leur vieux pasteur1 ». Ils abandonnent leurs travaux, ils accourent au-devant de lui. Les uns baisent respectueusement sa robe, les autres aident ses pas chancelants; les mères élèvent leurs petits enfants dans leurs bras, pour leur faire voir l'homme de Jésus-Christ.
1. Atala, p. 115. ↩
•Il s'informoit en marchant de ce qui se passoit au village : il donnoit un conseil à celui-ci, réprimandoit doucement celui-là; il parloit des moissons à recueillir, des enfants à instruire, des peines à consoler, et, il
mêloit Dieu tous ses discours2.
2. Ibid., p. 115-116. ↩
Les dimanches d'llketshall ne ressemblèrent évidemment pas de tous points à ce tableau embelli, poétisé, catholicisé; il n'en ont pas moins fourni la première idée, et il y a quelque chose d'assez piquant à constater que c'est l'ex-missionnaire protestant John Ives, le « vieux pasteur » anglican de S' Margaret, qui a servi de prototype au personnage du Père Aubry. Pendant qu'il vaquait à son ministère, baptisait les nouveau-nés, bénissait les unions, récitait les prières pour les morts qui avaient été enterrés sans lui dans la semaine, les jeunes amoureux avaient tout loisir d'errer ensemble sous les grands vieux arbres du cimetière ou dans le jardin du vicariat. Tout y favorisait leurs confidences, leurs tendresses, « et le secret des bois, et l'absence des hommes, et la fidélité des ombres1». C'était la « solitude enchantée » dont parle Chactas2. Elle devait se fixer dans le souvenir de Chateaubriand comme le décor suprême de la seule passion vraie et profonde qu'il eût jamais ressentie. Feuilletez les dernières pages d'Atala. Voici « le cimetière des Indiens de la mission, ou les bocages de la mort »:
1. Atala, p. 45. ↩
2. Ibid., p. 44. ↩
Un ruisseau serpentoit sans bruit au milieu de ces bocages, et on l'appeloit le ruisseau de la paix. Ce riant asyle des âmes étoit fermé à l'orient par le pont
sous lequel nous avions passé... Il ne s'ouvroit qu'à l'occident, où s'élevoit un grand bois de sapins, dont les colonnes rouges, marbrées de vert, formoient un magnifique péristile à ce temple de la mort3.
3. 1bid., p. 114. ↩
Il n'y a pas un détail de cette topographie si précise qui ne se puisse rapporter directement à l'enclos de S' Margaret. Rien n'y manque, ni le bouquet de pins où règne « sans cesse un bruit solennel comme le mugissement de l'orgue » ni les eaux silencieuses du « ruisseau de la paix », ni même le pont rustique que l'on franchit pour gagner la cure, - encore que le poète l'ait américanisé, en le donnant pour une de ces arches naturelles dont John Ives peut-être lui avait signalé l'existence dans les montagnes de la Virginie. - C'est, on s'en souvient, sous la voûte de cette arche qu'il fait creuser à Chactas la sépulture d'Atala1. Il ne faut donc pas chercher sur l'autre rive de l'Atlantique la tombe de la « fille du désert » : elle doit reposer en un coin de cimetière anglais, aux mêmes lieux où le cœur de Chateaubriand coucha le fantôme de sa première, de sa plus pure inclination, non « dans une pièce de lin d'Europe2 », mais dans le linceul de pourpre des amours défuntes.
1. Atala., p. 179. ↩
2. Ibid., p. 173. ↩
L'heure vint, en effet, où force lui fut de confesser le secret, le « fatal secret » qu'il a mis, dans le roman, à la charge de la douloureuse Atala, et qui, dans la réalité, pesait sur sa propre vie. L'Atala de Bungay avait la conscience tranquille : aucune arrière-pensée coupable, aucune crainte d'offenser le ciel en rompant le vœu d'une mère ne se mêlait chez elle au trouble de l'amour naissant. Du jour qne les discours passionnés de Chactas eurent eu raison de ses premiers émois, elle fut prête, comme il l'en conjurait, i a suivre ses pas dans la solitude3 », c'est-à-dire, en style européen, à devenir sa femme : car cette « solitude « où il la conviait à s'engager avec lui ne pouvait être, dans les idées de la jeune Anglaise, que le mariage. Et elle attendait, non sans impatience, j'imagine, qu'il se déclarât ouvertement, qu'il s'enhardît à prononcer la parole définitive : « Nous nous aimons, épousons-nous »
3. Ibid., p. 32. ↩
Chactas s'étonne, quelque part, des complexités qu'il remarque dans le caractère d'Atala :
L'abandon de sa tendresse et la chasteté de ses mœurs, la fierté de son caractère et sa profonde sensibilité, l'élévation de son âme dans les grandes choses, sa susceptibilité dans les petites; tout en faisoit pour moi un être incompréhensible1.
1. Atala, p. 75-76. ↩
Incompréhensible, en quoi donc?
Des deux amants de Bungay, s'il y en avait un qui devait sembler incompréhensible à l'autre, ce n'était assurément pas Atala, mais Chactas. C'était lui qui, « avec les perpétuelles contradictions » auxquelles il se trouvait en proie, était fait pour déconcerter la « jeune Indienne » d'Angleterre, et c'était celle-ci qui aurait été en droit de dire de son étrange adorateur :
Ce qui m'effrayoit surtout étoit je ne sais quel secret, je ne sais quelle pensée cachée au fond de son âme, que j'entrevoyois dans ses yeux. Toujours m'attirant et me repoussant, ranimant et détruisant mes espérances, quand je croyois avoir fait un peu de chemin dans son cœur, je me retrouvois au même but2.
2. Ibid., p. 7¼. - Dans les Natchez, les choses sont mises à leur vraie place. C'est René qui est bien « le noble et incompréhensible René » (t. II, p. 42), et Chateaubriand définit ainsi ses rapports avec Céluta : « René étoit pour elle inexplicable; elle avoit cependant aperçu quelque chose de mystérieux au fond du cœur de l'homme auquel elle étoit unie. Mais cet homme ne lui avoit point révélé ses secrets : il ne les avoit racontés à personne. Après son retour à sa cabane, René sembla devenir plus sombre et moins affectueux : la timide Céluta n'osoit l'interroger; elle ne tarda pas à prendre pour de la lassitude ou de l'inconstance ce qui n'étoit que l'effet du malheur et d'un caractère impénétrable » (t. II, p. 306). ↩
Cette pensée cachée au fond de l'âme du gentilhomme français et qu'elle entrevoyait parfois dans ses yeux, Miss Ives était naturellement mille lieues d'en soupçonner l'interprétation véritable. Pourquoi, chez lui, cette attitude équivoque, ces alternatives d'effusion et d'impénétrabilité, ce « bonheur qui ressemblait à du repentir »1? Qu'avait-il donc à tergiverser de la sorte, et qu'était-il besoin de tant de façons pour confier au Révérend John Ives qu'il aimait sa fille et qu'il en était aimé? Dans la droiture de son cœur, l'innocente Charlotte se figura que les hésitations de l'exilé venaient de sa délicatesse, qu'il n'osait demander la main d'une riche héritière anglaise, parce qu'il était étranger, parce qu'il était malheureux, parce qu'il était pauvre. D'esprit déterminé, comme la plupart de ses compatriotes, habituée, d'ailleurs, à faire ses quatre volontés, elle se résolut à prendre les devants et à brusquer les choses. Car ce fut elle, au dire de Rider Haggard, qui exigea de ses parents qu'ils provoquassent l'explication décisive.
1. Les Natchez, t. 1, p. 303. - « Son bonheur ressembloit à du repentir. René avoit désiré un désert, une femme et la liberté : il possédoit tout cela, et quelque chose gâtoit cette possession. Il auroit béni la main qui, du même coup, l'eût. débarrassé de son malheur passé, et de sa félicité présente, si toutefois c'étoit une félicité » ↩
A quelle occasion? C'est sur quoi Chateaubriand ne nous renseigne qu'en termes assez vagues : Je voyais venir avec consternation le moment où je serais obligé de me retirer »1. Qu'entend-il par se retirer »? Ce ne peut être, il me semble, le fait de rentrer à Beccles, qui n'eût presque rien changé aux choses, puique sa classe l'eût ramené chaque semaine auprès des Ives, comme avant l'accident qui l'avait immobilisé chez eux. Il n'aurait plus vécu, il est vrai, dans leur intimité quotidienne, mais de là à parler de consternation !... Non. J'ai idée qu'il s'agissait bien d'une « retraite », sous la forme d'une absence, par exemple, susceptible de le retenir loin de Bridge Street pendant des mois.
1. Mém. d'O.-T., t. II, p. 136. ↩
Et voici ce qu'il est permis, je crois, de conjecturer.
On n'a pas oublié que, tout absorbé qu'il fût dans sa passion pour Charlotte, Chateaubriand avait continué de travailler à l'Essai. Vers le temps où cette passion, trop visiblement partagée par la jeune fille, allait le mettre en demeure de se prononcer, la première partie de l'ouvrage - la seule qui fût destinée à paraître2, - touchait sans doute à son achèvement. Peut-être était-elle déjà en cours d'impression. Un « PROSPECTUS » lancé en 1796, « annonçoit le premier volume de l'ESSAI pour la fin de cette même année 1796 »3, pour le « mois de décembre »1 au plus tard. L'émigré avait dès lors une excellente raison à faire valoir auprès de ses hôtes, en arguant de la nécessité d'un retour à Londres pour surveiller la publication de son livre, soit qu'il eût lui-même imaginé le prétexte, soit que Deboffe le rappelât, en effet, - Deboffe, son éditeur, avec qui ses « rapports n'avaient jamais été interrompus complètement »2.
2. La seconde partie devait traiter de la révolution française comparée aux révolutions de Rome. Chateaubriand dit qu'il l'avait « en manuscrit » (Mém. d'O.-T., t. II, p. 151). ↩
3. Essai, t. 1, p. XLV, note 1. ↩
1. Essai., t. 1, p. XIVI. ↩
2. Mém, d'O.-T., t. II, p. 116. ↩
• Dans tous les cas, il partait. Et, comme il avait l'air de vouloir partir sans avoir fait la démarche attendue par Charlotte, probablement aussi par le Révérend et Mrs. Ives, ce fut donc à ceux-ci de s'exécuter. Ils s'y prêtèrent en gens de bonne composition, incapables de rien refuser à leur unique enfant. Le gendre, après tout, était des plus sortables : il était jeune, instruit, séduisant; il portait un beau nom ; il avait d'illustres alliances. C'était largement de quoi racheter son manque de fortune et même sa qualité de Français élevé dans le papisme. Et puis, Charlotte l'aimait...
On sait le reste, et par quel coup de théâtre inévitable fut tranchée, comme en sa fleur, l'idylle du presbytère de Bridge Street :
La veille du jour annoncé comme celui de mon départ, le dîner fut morne. A mon grand étonnement, M. Ives se retira au dessert en emmenant sa fille, et je restai seul avec madame Ives : elle était dans un embarras extrême. Je crus qu'elle m'allait faire des reproches d'une inclination qu'elle avait pu découvrir, mais dont jamais je n'avais parlé. Elle me regardait, baissait les yeux, rougissait; elle-même séduisante dans ce trouble, il n'y a point de sentiment qu'elle n'eût pu revendiquer pour elle. Enfin, brisant avec effort l'obstacle qui lui ôtait la parole : « Monsieur, me dit-elle en anglais, vous avez vu ma confusion : je ne sais si Charlotte vous plaît, mais il est impossible de tromper une mère ; ma fille a certainement conçu de l'attachement pour vous. M. Ives et moi nous nous sommes consultés ; vous nous convenez sous tous les rapports; nous croyons que vous rendrez notre fille heureuse. Vous n'avez plus de patrie; vous venez de perdre vos parents1; vos biens sont vendus2; qui pourrait donc vous rappeler en France? En attendant notre héritage, vous vivrez avec nous. »
1. On sait que les seuls parents que Chateaubriand eût perdus à cette date étaient son frère et sa belle-sœur. ↩
2. Si les biens de Chateaubriand étaient déjà vendus à ce moment, la scène serait donc postérieure au 1er août 1796, car ce fut seulement à cette date que fut déclaré valable par l'Administration du département d'Ille-et-Vilaine le procès-verbal d'estimation de la terre de Combourg, fait à la requête de la « Veuve Chateaubriand », représentée par sa fille, « Julie-Marie-Agathe de Chateaubriand, femme Farcy Montavallon,... et ce, notamment, pour parvenir à distraire le cinquième du tiers, faisant le quinzième du tout de ladite terre, revenant suivant lesdites loix (l'« ancienne loy et coutume de Bretagne ») à la République française comme exerçant les droits de François-René Chateaubriand » son « autre fils, soupçonné d'émigration. » (Archives d'Ille-et-Vilaine, Série Q.) ↩
De toutes les peines que j'avais endurées, celle-là me fut la plus sensible et la plus grande. Je me jetai aux genoux de madame Ives ; je couvris ses mains de mes baisers et de mes larmes. Elle croyait que je pleurais de bonheur, et elle se mit à sangloter de joie. Elle étendit le bras pour tirer le cordon de la sonnette ; elle appela son mari et sa fille : « Arrêtez! m'écriai-je ; je suis marié! » Elle tomba évanouie1.
1. Mém d'O.-T., t. II, p. 136-137. ↩
Lui, sans même « rentrer dans sa chambre », il fila sur Beccles, à pied, dans les ténèbres, et, le lendemain ou les jours suivants, écrivit à Mrs. Ives une lettre dont il « regrette », dans les Mémoires2, « de n'avoir pas gardé de copie n. Après quoi, il prit la poste pour Londres.
2. Ibid., t. II, p. 13?. ↩