Lettres de Chateaubriand
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penchant vers la maîtresse de la maison, lui dit à l'oreille : « Demandez à Delphine de réciter quelque chose d'elle. » Delphine n'avait que dix-huit ans, et personne ne soupçonnait encore son talent poétique. Un sentiment de curiosité se répandit dans l'auditoire. On pria, on supplia mademoiselle Gay de vaincre sa timidité. Elle finit par obéir à de si aimables prières, et dit, de la voix virginale la plus suave, la plus pénétrante, son petit poëme intitulé : le Dévouement des Sœurs de Sainte-Camille. La nymphe était une muse. L'enthousiasme fut général. Delphine Gay s'embellissait, en récitant ses vers, comme ces grandes cantatrices qui s'idéalisent en chantant. Quelque temps après, le secrétaire perpétuel de l'Académie française disait dans son rapport sur le concours de poésie et d'éloquence de l'année 1822 :
« Si l'auteur du n° 103, en ne traitant qu'une partie du sujet, n'avait donné pour excuse et son sexe et son âge, l'Académie, à la perfection et au charme des vers, aurait pu considérer l'œuvre comme émanée d'un talent exercé dans les secrets du style et de la poésie; mais la simplicité touchante de divers tableaux, la délicatesse, je dirai même la retenue des pensées et des expressions, auraient permis d'attribuer l'ouvrage à une personne de ce sexe, qui sait si bien exprimer tout ce qui tient à la grâce et au sentiment. En se restreignant à l'éloge des Sœurs de Sainte-Camille,. l'auteur se plaçait en quelque sorte hors du concours, et, dès lors, l'Académie, qui a jugé l'ouvrage digne d'une mention honorable, a cru juste de lui assigner un rang distinct et séparé de celui des autres mentions. »
Mademoiselle Delphine Gay envoya sa pièce de vers à M. de Chateaubriand. Il l'en remercia par la lettre suivante :
» Madame Récamier m'a appris, à mon grand étonnement, Mademoiselle, que vous n'avez pas reçu la lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire de Londres. Le Dévouement des Sœurs de Sainte-Camille m'a enchanté. Je sais maintenant pourquoi vous dites si bien les vers : vous parlez votre langue. Mais je crains, Mademoiselle, que vous ne soyez réduite un jour à demander à Dieu pardon de votre gloire. Moi qui suis plus faible que vous, je vous remercie de m'avoir associé à votre futur repentir, en répandant sur une ligne de ma prose le charme et l'éclat de votre poésie1. J'ai à peine le temps d'écrire, Mademoiselle, pardonnez à ce griffonnage. Agréez mes obéissances et offrez, je vous prie, à madame Gay, tous mes hommages. »
(1) Mademoiselle Delphine Gay, dans sa pièce de vers, avait reproduit une pensée du Génie du Christianisme. ↩
M. de Chateaubriand le savait bien, qu'un jour ces beaux yeux d'azur se voileraient de larmes, que ce rire éclatant s'éteindrait, que toute velléité de bonheur s'expie.
La seconde lettre est une réponse à une quête pour les pauvres :
« 8 mars 1823.
» Je vous dois une réponse depuis bien long-temps, Mademoiselle, mais il n'y a rien qui soit plus indulgent que les talents, la beauté et la jeunesse. Vous m'avez donc, j'espère, pardonné mon silence bien involontaire. Je suis désolé de vous offrir si peu de chose pour les Petits Savoyards. Quand je ferai des vers comme vous, je ferai fortune, et alors je mettrai toute cette fortune à vos pieds. Agréez, je vous prie, Mademoiselle, mes obéissances et mes hommages. »
En 1824, mademoiselle Delphine Gay, qui avait à peine vingt ans, venait de publier ses Essais poétiques. Elle les adressa à M. de Chateaubriand, qui lui répondit en ces termes :
« Paris, le 7 mars 1824.
» J'ai voulu, Mademoiselle, lire vos Essais poétiques avant d'avoir l'honneur de vous répondre. J'ai retrouvé partout votre talent perfectionné. Vous avez le bonheur d'être belle, et vous n'avez point à vous repentir comme Magdeleine1. Vous avez raison de dire de vous :
(1) Mademoiselle Gay avait composé un poëme sur Magdeleine. ↩
Pour calmer bien des maux, je sens qu'on ma choisie. Je suis un de ces malades que vous guérissez par vos chants. Offrez, je vous prie, Mademoiselle, mes hommages à madame Gay, et recevez. avec mes félicitations les plus sincères, mes remercîments les plus empressés. »
La pièce de vers dont parle M. de Chateaubriand dans cette lettre est peut-être la plus remarquable de toutes celles qui figurent dans les Essais poétiques. La voici :
Quel bonheur d'être belle, alors qu'on est aimée ! Autrefois de mes yeux je n'étais pas charmée; Je les croyais sans feu, sans douceur, sans regard; Je me trouvais jolie un moment, par hasard.
Maintenant, ma beauté me paraît admirable.
Je m'aime de lui plaire, et je me crois aimable... Il le dit si souvent ! Je l'aime, et quand je voi Ses yeux avec plaisir se reposer sur moi, Au sentiment d'orgueil je ne suis point rebelle, Je bénis mes parents de m'avoir fait si belle, Et je rends grâce à Dieu, dont l'insigne bonté Me fit le cœur aimant pour sentir ma beauté!
Mais... pourquoi, dans mon cœur, ces subites alarmes: Si notre amour, tous deux, nous trompait sur mes charmes ; Si j'étais laide, enfin? Non... il s'y connaît mieux! D'ailleurs, pour m'admirer, je ne veux que ses yeux! Ainsi, de mon bonheur, jouissant sans mélange, Oui, je veux lui paraître aussi belle qu'un ange. Apprêtons mes bijoux, ma guirlande de fleurs, Mes gazes, mes rubans, et, parmi ces couleurs, Choisissons avec art celle dont la nuance Doit avec plus de goût, avec plus d'élégance, Rehausser de mon front l'éclatante blancheur, Sans pourtant de mon teint balancer la fraîcheur.
Mais je ne trouve plus la fleur qu'il m'a donnée :
La voici : hâtons-nous, l'heure est déjà sonnée!
Bientôt il va venir! bientôt il va me voir !
Comme, en me regardant, il sera beau ce soir!
Le voilà ! je l'entends, c'est sa voix amoureuse!
Quel bonheur d'être belle ! Ah ! que je suis heureuse!1 Dix ans plus tard, M. de Chateaubriand écrivait à mademoiselle Delphine Gay, devenue madame de Girardin, pour la féliciter de son poëme de Napoline :
(1) Mademoiselle Delphine Gay n'avait que dix-huit ans lorsqu'elle composa cette élégie. ↩
« Paris, rer juillet 1834.
» Je viens de recevoir, Madame, un gracieux numéro des Causeries que je dois à vos bontés ou à celles de madame votre mère. J'ai été transporté d'aise quand j'ai lu que l'amie de Napoline aimait René; mais, hélas! j'ai vite trouvé qu'un amour de roman change avec le livre. Ces personnes qui se disent rieuses et point méchantes sont pourtant de grandes traîtresses. René est bien fâché, Madame, de n'avoir plus que la perruque du maître d'écriture, et d'être le plus vieux de vos adorateurs et admirateurs. « Quelques commentaires sont indispensables pour comprendre cette lettre. Le poëme de Napoline commence ainsi :
Elle était mon amie, - et j'aimais à la voir, Le matin exaltée et moqueuse le soir ; Puis tour à tour coquette, impérieuse et tendre, Du grand homme et du sot sachant se faire entendre, Sachant dire à chacun ce qui doit le ravir, Des vanités de tous sachant bien se servir ; Naïve en sa gaîté, rieuse et point méchante; Sublime en son courage, en sa douleur touchante; Ayant un peu d'orgueil peut-être pour défaut, Mais femme de génie et femme comme il faut.
L'amie de Napoline, c'est madame de Girardin elle-même.
Je me souviens encor d'avoir été jalouse De l'amour exclusif qu'elle eut pour Charles douze. Elle aimait Charles douze et moi j'aimais René. Mais quand elle eut passé l'âge où le cœur s'enivre D'un amour de roman qui change avec le livre, Quand elle se lassa de ces héros parfaits Auxquels on ne peut plaire et qui n'aiment jamais, Et qu'un beau soir, rêveuse au doux son de la harpe, Alfred nous apparut pâle, un bras en écharpe, Et paré d'une croix reçue en combattant, Je vis que son malheur était juré...
Quant à la phrase de M. de Chateaubriand sur « la perruque du maître d'écriture », elle s'explique par le passage suivant :
Combien avons-nous ri quand nous étions petites !
De ce rire bien fou, de ces gaîtés subites Que rien n'a pu causer, que rien ne peut calmer, Riant pour rire, ainsi qu'on aime pour aimer.
Je plains l'être sensé qui cherche à tout sa cause, Qui veut aimer quelqu'un, rire de quelque chose.
Mes grands bonheurs, à moi, n'eurent point de sujets; Mes plus vives amours se passèrent d'objets.
La perruque de mon vieux maître d'écriture, Pendant plus de deux ans, a servi de pâture A ma gaîté....
Les lettres de M. de Chateaubriand ne contiennent que quelques lignes. Et cependant elles laissent deviner son caractère. L'auteur de René était une de ces natures absolues, dominatrices, qui, habituées au succès, ayant la conscience de leur prestige, ne se résignent qu'avec amertume à vieillir, c'est-à-dire à renoncer à la chose séduisante entre toutes : à l'amour. Un aveugle ne doit entendre parler qu'avec peine des fleurs brillantes, des horizons radieux.
M. de Chateaubriand était un de ces favoris de la fortune, qui cependant s'indignent contre elle, et qui, non contents d'être admirés, voudraient être aimés et adorés. A ces hommes qui ambitionneraient toutes les joies, comme toutes les gloires, la vue d'une belle et poétique jeune fille, c'est une cause de regrets et presque de colère.
Évidemment, l'auteur des Martyrs avait été impressionné par Napoline. Dans ce poëme qui, au dire de Sainte-Beuve, « n'a pas été assez compris ni goûté », madame de Girardin suppose une jeune fille, une amie intime, qui se croit fille naturelle de Napoléon, et qui l'est, en effet. C'est pour cela qu'on l'appelle Napoline. Belle, ardente, inspirée, elle aime de toutes les forces de son âme un jeune homme qu'elle croit digne d'un si profond amour. Mais elle se trompe : son préféré est un fat qui court après les femmes à la mode, un homme cupide qui recherche la main d'une riche héritière ridicule. C'est dans un bal que Napoline découvre la vérité. Quelle peinture saisissante que celle de cette fête lugubre où tout son beau rêve s'évanouit! Hélas! une jeune fille est souvent dans le monde plus obligée à la dissimulation qu'une jeune femme. A ces visages d'une fraîcheur éblouissante la moindre trace d'inquiétude ou de tristesse est défendue. Ces fronts si purs ne peuvent avoir un pli. Et pourtant combien de fois n'y a-t-il point déjà d'angoisses cruelles, de déceptions amères dans ces cœurs qui, on se l'imagine, ne battent pas encore ! Combien de jeunes filles sont blasées de la vie avant de l'avoir connue! Combien ont des pressentiments aussi sombres que l'expérience! Combien ont deviné dans les hommes qui ambitionnent ou qui repoussent leur main toutes les roueries, toutes les bassesses, tous les calculs, tous les mensonges de la triste nature humaine!... Les valses retentissent comme des chants funèbres. On dirait que les fleurs exhalent comme un parfum mortel, que les lustres sont des catafalques. Ah! que de femmes brillantes paraissent être des idoles, et ne sont que des martyres !... Le cœur de Napoline est déjà comme une tombe : sous la dalle de marbre les vers du sépulcre ; en haut, des lilas, des roses blanches. Elle vient d'apprendre le fatal secret. Et il faut qu'elle fasse bonne contenance, qu'elle soit aimable, qu'elle ait le sourire sur les lèvres. Alors madame de Girardin s'écrie :
Oh ! que le désespoir est affreux dans le monde!
Qu'il est lourd d'y traîner une douleur profonde !
La contrainte est un poids qui double le malheur.
Le visage est glacé sous sa feinte couleur.
Vous qui n'avez point mis de chaîne à votre vie, Femmes du peuple, ô Dieu, comme je vous envie!
Votre franche douleur vous soulage, du moins.
L'orgueil ne vous dit pas : « Souffre, mais sans témoins. » Vous n'avez point placé la honte dans les larmes ; Votre rage a des cris, votre haine des armes.
Vous ne vous piquez point de courageux efforts; En mots injurieux s'exhalent vos transports.
Vous courez, vous frappez la rivale imprudente Qui gêne vos amours. - Votre âme indépendante A de fausses douceurs ne sait point s'abaisser; Car vous ne savez point haïr... et caresser, Et dire à l'ennemi, au démon de votre âme, Avec candeur : « Comment vous portez-vous, Madame ?»
Napoline ne peut résister à son désespoir. Elle se tue. Avant d'allumer le réchaud, elle adresse à son amie Delphine une lettre finale en prose qui est comme sa confession, son testament. C'est un des morceaux les plus pathétiques que jamais une femme ait écrits : « O mon Dieu ! quelle soirée!... Lui que j'avais toujours vu si bon, si affectueux, si noble!... tout à coup froid, sec, léger, moqueur, fat, ridicule et méchant!... Et moi, qui venais à lui heureuse et dévouée! Je m'étais parée pour lui plaire... il ne m'a pas regardée. Je venais lui offrir ma vie... il m'a reniée! » Quoi de plus navrant, hélas! et de plus vrai que cet anathème lancé contre le monde par la jeune fille qui va mourir : « Le monde!... le monde!... il nous rend comme lui-même; il nous poursuit sans cesse de son ironie; il nous atteint au cœur; son incrédulité nous enveloppe, sa frivolité nous dessèche; il jette son regard froid sur notre enthousiasme et il l'éteint; il pompe nos illusions une à une, et il les disperse; il nous dépouille, - et quand il nous voit misérables comme lui, faits à son image, désenchantés, flétris, sans cœur, sans vertus, sans croyance, sans passions, et glacés comme lui, alors il nous lance parmi ses élus, et nous dit avec orgueil : « Vous êtes des nôtres, allez! » Il fallut renoncer aux joies du monde pour entrer dans la solitude d'un cloître..... De même, il faut dire adieu aux joies du cœur pour entrer dignement dans le monde!... Et ceux pour qui ce sacrifice est impossible, dont l'esprit est désabusé, mais qu'une âme ardente tourmente encore; ceux que le monde a désenchantés, mais qu'il n'a point flétris, ceux-là font comme moi, ils meurent pour rester encore dignes au moins de la mission d'héroïsme qu'ils n'ont pas eu le courage d'accomplir. i
Quelle chose pourrait encore intéresser Napoline? Est-ce la politique? Assurément non. « Ah! s'écrie-t-elle, si je pouvais encore me dévouer pour une noble cause; si j'avais foi dans mon pays; si je pouvais, comme toi, m'écrier avec enthousiasme : « France! France! patrie! » Je voudrais vivre pour elle, pour assister à son avenir... Mais je ne crois même plus à ce sentiment qui m'aurait fait vivre; je l'ai vue si ingrate, cette patrie, et je la trouve maintenant si bourgeoise, si matérielle! Quand je pense que tous ces soldats que l'empereur a sortis du néant ont renié son fils, j'éprouve un découragement, un dégoût qui me fait douter de notre grandeur »
La lettre finit ainsi :
« Encore adieu; je t'embrasse, Delphine, et te somme de tenir ta promesse : - Si tu as jamais la moindre aventure romanesque, me disais-tu, je la mets en vers; prends-y garde. Chante donc ma mort, puisque c'est la seule aventure dont j'aie été capable. En écrivant ce poëme, tu penseras a moi ; c'est un souvenir, du moins, sur lequel je puis compter. Allons, poëte, à l'ouvrage!... Il y aura de morales réflexions à faire sur cette âme désenchantée qui s'exhale sans espérance, après avoir vécu sans religion. Il y a une terrible satire à composer contre l'éducation mondaine, éducation sans principes et cependant si pleine de préjugés ! Courage, Delphine! je te laisse une belle tâche en partant... Mais pardon de cette plaisanterie cruelle; je t'afflige, pardon... Je te dirai comme ton vieux ami, M. C...: « Excusez mon griffonnage... » C'est le dernier... Je t'embrasse; adieu ! mille fois adieu !... Demain à cette heure.. où serai-je?...
Napoline de r..... ›
Ainsi que l'auteur le dit dans le dernier chant de son poëme, Napoline est un symbole. Ce n'est pas seulement le résumé dans un seul cœur des tortures qui peuvent déchirer une jeune fille en apparence heureuse. Ce n'est pas seulement le type du désenchantement à l'aurore, l'aurore quelquefois aussi triste que la nuit. C'est plus encore, c'est l'image de la lutte de l'idéal contre le réel :
Napoline mourante est le Génie, - éteint, Enervé par le monde, en ses élans contraint.
Ce beau poëme, « dernier cri et dernière protestation du poëte, comme Sainte-Beuve l'a si bien qualifié, il faut le relire dans un temps où le dégoût de la vie, tædium vitæ, conduit tant d'infortunés au suicide. Mais dans les hautes classes on se tue par vanité, par lâcheté, par crainte de la justice, on ne se tue plus par amour. On laisse cela aux prolétaires. Depuis le triomphe de l'École réaliste, qui se permettrait, dans la bonne compagnie, d'avoir une peine de cœur? Il y a encore des convoitises, il n'y a plus de passion. Un homme du monde qui serait assez imprudent pour laisser voir qu'il est amoureux, passerait vite pour un fou. Dans la seconde moitié de notre triste dix-neuvième siècle, quel rêveur, quel poëte aurait la naïveté de croire encore à cette chose démodée, vieillie, ridiculisée, qui s'appelait autrefois l'amour?
En résumé, il n'y a pas moins de mélancolie amère dans Napoline que dans René, et l'on comprend l'attrait que madame de Girardin inspirait à M. de Chateaubriand. Elle avait d'ailleurs pour l'auteur du Génie du Christianisme un véritable culte. Elle en faisait un éloge enthousiaste; elle à qui l'on ne pouvait certainement pas appliquer cette parole de Vauvenargues : « C'est un grand signe de médiocrité, de toujours louer modérément. »
Dans une de ses Lettres parisiennes1 elle célébrait ainsi une lecture faite par M. de Chateaubriand dans le salon de madame Récamier, à l'Abbaye-aux-Bois : « L'auditoire se composait d'illustres savants, de duchesses d'esprit qui sont aussi de jolies femmes, élégantes, coquettes et flatteuses comme des personnes qui se connaissent en flatteries, et qui veulent généreusement dépenser en une heure l'encens qui leur est offert chaque jour. M. de Chateaubriand a lu plusieurs fragments de ses Mémoires : c'est le récit de la mort du duc d'Enghien; c'est un retour à Paris après un voyage en Angleterre; c'est l'histoire du manuscrit d'Atala, que l'auteur, découragé par une critique de M. de Fontanes, voulait jeter au teu, et que des tourterelles ont sauvé. Vous dire comment et pourquoi ces colombes bavardes étaient enfermées dans une malle, vous donner une idée de ce récit merveilleux des choses les plus grandes et les plus petites, de ce style puissant et simple, spirituel et sublime, noble et nait, cela ne nous est pas possible. Les Confessions de Rousseau peuvent seules vous faire comprendre le parti qu'un écrivain de génie sait tirer des aventures les plus vulgaires de la vie privée, avec la différence cependant qui doit exister entre les Mémoires d'un Ruy-Blas et ceux d'un ambassadeur. »
(1) Lettre parisienne, 7 décembre 1838. ↩
La dernière lettre de M. de Chateaubriand à madame de Girardin est du Ier janvier 1841. Elle avait écrit la veille, dans son Courrier de Paris, en rendant compte de la réception de M. Molé à l'Académie française :
« A côté du récipiendaire était M. de Chateaubriand, dont l'apparition a excité une vive émotion dans l'assemblée. Dès qu'il est entré, tout le monde s'est levé; les femmes étaient dans une agitation incroyable; elles voulaient voir à tout prix l'illustre auteur d'Atala; elle s'avançaient, elles se penchaient de son côté, sans égard pour leurs voisines, qui, elles-mêmes, étaient sans pitié pour leurs voisins. Dans cet empressement passionné, plus d'un chapeau neuf a souffert; une charmante capote bleue, entre autres, a dû sa fin précoce à cette flatteuse curiosité1. »
(1) Lettre parisienne, 31 décembre 1840. ↩
M. de Chateaubriand, aussitôt après avoir lu la Presse, adressait à madame de Girardin le billet suivant, écrit d'une main tremblée :
« Ier janvier 1841.
» Il n'est pas bien, monsieur le vicomte2, de rire à propos des femmes d'un de vos plus fidèles serviteurs. Votre moquerie est démontrée par la difficulté même que j'éprouve à vous écrire de ma propre main, pour vous offrir le tribut accoutumé de mon admiration et de mes hommages. »
(2) Le vicomte de Launay, pseudonyme de madame de Girardin. ↩
On le voit, même dans cette courte lettre, qui est un remercîment, il y a encore quelque chose d'amer. Le grand homme si admiré souffre de ne plus pouvoir être aimé. L'enthousiaste curiosité de ces femmes, qui se lèvent toutes pour l'apercevoir et saluer son entrée sous la coupole de l'Institut lui semble une ironie du sort. C'est un supplice qu'une âme de jeune homme dans un corps de vieillard. Morose, désabusé, l'auteur de tant de chefs-d'œuvre assiste, comme Charles-Quint, à ses propres funérailles, et qu'importe qu'elles soient pompeuses? A quoi bon le luxe du cercueil? Ce qui est remarquable dans toutes les périodes de la vie de M. de Chateaubriand, comme de M. de Lamartine, ces deux génies sublimes, si privilégiés par le sort, si caressés par la fortune, si adulés par le succès, c'est leur tristesse, tristesse profonde, perpétuelle, incurable, tristesse qui ne trouve quelque adoucissement que dans le travail, parce que le travail c'est l'oubli de soi-même