Lettres de Lamartine (suite 5)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : E. Plon, 1875, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
» Je vous ai fait envoyer deux articles de moi : un hier sur les blés; un ce matin, terrible contre le mariage espagnol, mais poli. Le roi n'est pas indiqué. Il a tort de me haïr. Nul n'a jamais si bien parlé de lui en attaquant sa politique quel- , quefois. Mais ici je me fâche, comme dit M. de Lacretelle, en pérorant. Dites à M. de Girardin d'insérer ou non, selon son cœur, et de combattre sans pitié. Je répondrai peut-être. Mais cependant il faut écrire les Girondins.
» Mes vendanges sont faites et pauvres. Il faut vivre, et pour vivre écrire.
» Adieu. Aimez-nous, car on vous aime fort et vrai ici. Mille tendres respects. »
Les premières lueurs de l'incendie politique commençaient à rougir l'horizon. Le poëte allait se faire tribun. Le temps des bucoliques et des églogues était passé.
En 1847, M. de Lamartine venait de faire paraître les Girondins. Le livre produisait une émotion indicible. L'admiration des uns allait fusqu'au délire, la critique des autres jusqu'à la jureur. Dans un de ses courriers de Paris1, madame de Girardin s'empressa de saluer l'apparition de cet ouvrage, qui était un événement. Avec un instinct vraiment prophétique, elle en devina tout de suite la portée :
(1) Lettre parisienne, 4 avril 1847. ↩
« Ce livre, écrivit-elle, est une révolution ; c'est un présage, c'est un symptôme, c'est un décret peut-être !... A chaque page du livre, nous rêvons, troublé et charmé... Vivacité, coloris, verve, grâce, violence, fraîcheur, toutes les qualités sont là réunies ! Comme cet homme est bien largement doué et favori! Ah! que c'est beau; mais que d'événements vont naître de ce livre! Je voudrais bien ne pas les voir! Oh ! je voudrais mourir! N'est-ce pas un effet étrange que cette admiration excessive qui vous fait souhaiter la mort? Sans doute la Révolution de 89 est une belle chose ; mais que voulez - vous ! nous n'aimons pas les révolutions. M. de Lamartine semble dire que si la Révolution a été cruelle et imparfaite, c'est que malheureusement elle a été accomplie par les hommes. Eh bien, voyez comme nous sommes inintelligents et sottement bornés : nous ne voudrions même pas non plus d'une révolution qui serait faite par des anges. Il y en a eu une autrefois, elle a produit l'enfer, et rien que cela suffit pour nous donner des préventions invincibles. »
M. de Lamartine s'est repenti de plus d'un passage des Girondins. Il a écrit :
« Le mot d'homme-principe, qui s'applique à Robespierre, est un scandale de mot, une qualification à double interprétation capable de fausser l'esprit de la jeunesse sur ce Marius civil, sur ce proscripteur bourreau de la Révolution. Je m'en repens et je l'efface. - Tout est juste dans mon jugement sur le crime de la République à l'égard de Louis XVI. Une seule phrase m'y blesse (il y eut une puissance sinistre dans cet échafaud), concession menteuse à cette école historique de la Révolution qui a attribué un bon effet à une détestable cause et qui prétend que la Terreur a sauvé la patrie. Honte sur moi pour cette complaisance. J'ai été indigné contre moi-même, en relisant ce matin la dernière page lyrique des Girondins (sur l'ensemble de la Révolution), et je conjure les lecteurs de la déchirer eux-mêmes, comme je la déchire devant Dieu et la postérité. J'ai été téméraire et malheureux dans le regard jeté sur l'intérieur de la jeune reine. Rien n'autorise à lui imputer un tort de conduite dans ses devoirs d'épouse, de mère, d'amie i1.
(1) LAMARTINE, Critique de l'Histoire des Girondins. Euvres complètes, t. XV. ↩
Si l'auteur a parlé ainsi des grandes fautes de son œuvre, on se figure ce que ses ennemis en durent dire. Madame de Girardin prit sa défense dans les termes suivants :
« Le parti légitimiste vocifère contre les Girondins; pour nourrir sa fureur, il s'attache à quelques expressions, maladroites peut-être en ce qu'elles donnent lieu à diverses interprétations, mais expliquées, pendant tout le reste du récit, de la manière la plus favorable; l'auteur, parlant des calomnies inventées contre la reine, s'arrête et dit ces mots cruels comme toutes les réticences : « L'histoire a sa pudeur. » Ce mot isolé a un sens fatal; mais, dans l'ensemble de l'ouvrage, il reprend sa véritable signification : « l'histoire a sa pudeur » veut dire, l'histoire a sa dignité; elle ne se fait pas l'écho des propos du temps ; elle raconte les faits, elle donne les preuves; mais quand il n'y a ni faits ni preuves, elle doit garder un silence digne. Voilà, il nous semble, ce que signifie ce mot; et comme chaque fois qu'il est question de fautes reprochées à la reine, l'auteur se sert toujours, et avec indignation, du mot de « calomnies », d'« odieuses calomnies », il est certain que son intention n'est point d'outrager la reine, bien au contraire; pour un artiste exercé, qui a l'instinct des grandes compositions historiques, dramatiques ou poétiques, il est évident déjà que c'est la reine qui est la grande figure de l'Histoire des Girondins, la victime bien-aimée de l'auteur, que c'est Marie-Antoinette qui est l'héroïne du роёте1. »
(1) Lettre parisienne, 4 avril 1847- ↩
M. de Lamartine fut charmé de cette défense. Il écrivit immédiatement à madame de Girardin (6 avril 1847) :
« Jamais je n'ai lu un si admirable article. Jamais je n'ai reçu une si courageuse et si éloquente marque d'attachement. Je me lève en sursaut pour vous le dire. Cela est entré jusqu'à la dernière fibre de mon cœur. Je suis le grand criminel du moment, pour qui votre ombre a été un asile. Je m'en souviendrai, non pas tant que j'aurai un orgueil, mais tant que j'aurai une âme. Il y en a tant dans l'acte et tant dans le morceau !
» Madame de Lamartine en a pleuré. Beaucoup d'autres en seront longtemps émus. Soyez-en heureuse dans vos heures tristes! C'est de l'héroïsme dans le talent, dans l'éloquence, dans la grâce, dans l'amitié.
» Je ne connais pas de mot qui répond dans la langue aux sentiments ainsi exprimés; mais je le demanderai à mon cœur jusqu'à ce que je l'aie trouvé.
» Je serai importun aujourd'hui vers quatre heures, ainsi que madame de Lamartine. »
Cependant la révolution de février s'approchait. Madame de Girardin la prédisait avec l'intuition d'une voyante. Elle écrivait dans son Courrier de Paris du 11 juillet 1847 : « Oh ! que c'est ennuyeux ! Encore des révolutions !... » Quant à M. de Lamartine, il passait, en rêvant, ses derniers jours de calme en Bourgogne, d'où il adressait cette lettre à son amie :
« Mâcon, 22 septembre 1847• » Me voilà de retour, et vous aussi, dit-on, vous, des flots verts, et moi des flots bleus de la mer. En êtes-vous revenue mieux portante? J'en reviens, moi, plus souffrant de rhumatismes nerveux que jamais, et madame de Lamartine encore plus que moi. O années de gloriole et de gémissements comme toutes nos années !
» Me voici à Monceaux pour trois mois. Venez-y donc. Nous causerons. C'est une consolation de l'oisiveté où la fortune (un des noms de la Providence) nous garrotte.
iVoici un discours que j'ai improvisé hier en arrivant à une réunion agricole, qui avait groupé à Mâcon un millier de fanatiques des fleurs et des fruits. Tout le monde a pleuré, et je pleure presque moi-même en le lisant ce matin à froid dans ce journal. Voyez si cela peut faire lignes dans une page vide de la Presse. Mais sans que j'y tienne du tout. J'en ai envoyé un plus sérieux à M. de Girardin sur le commerce de Marseille. J'ai été reçu là-bas et partout, comme un être amphibie, entre les dieux d'autrefois et l'homme, un personnage mythologique. La foule s'attache de plus en plus à mes pas, mais je ne fais pas de miracles. Je m'ennuie et la France aussi. Ce pays-ci veut des idoles et ne veut pas d'hommes d'État.
« Voilà encore pour vous ces deux ou trois discours de Marseille.
» Adieu ; je vous quitte pour me jeter au bain et essuyer la poussière des assemblées publiques. Ensuite à cheval dans mes vignes. Je nage dans le vin; j'en ai vendu hier pour quarante mille francs, un tiers seulement è peu près de ma récolte probable.
» Dites à M. de Girardin que je suis honnête homme, que je tiendrai, s'il l'exige, parole, comme je le dois, pour les Confidences ; mais que s'il les veut à cette heure, je suis décidé à me retirer de la Chambre, car si je parais comme homme de lettres et homme sensible, je suis perdu sans ressources comme homme politique. Ainsi est faite notre aimable et jalouse patrie. Il faut la prendre comme elle est; ceci est sérieux. Qu'il combine, qu'il arrange, qu'il modifie, j'indemniserai en argent d'abord le journal, en autres natures de publications dans la Presse, en tragédies inédites, en je ne sais quoi. Je viens de rompre mon traité pour l'Assemblée constituante (histoire) et de rentrer dans ma liberté à cet égard. Dites-lui de m'écrire dès qu'il pourra ou de venir avec vous nous voir. Nous sommes tout seuls et tous malades. Adieu encore et mille tendresses invétérées. »
Elle se déchaîna enfin sur la France, cette crise terrible dont M. de Lamartine a dit : « Je n'ai jamais ni désiré, ni tramé la grande révolution qui a éclaté sous nos pas en 1848. » Comme l'écrivait de Madrid sir Henry Bulwer, on eut « une invasion de barbares dirigés par Orphée... Mais les chœurs se payaient bien cher: trente sous par jour » Madame de Girardin ne s'enthousiasma point pour la jeune république. Elle écrivit, pour en attaquer les ridicules, le plus mordant, le plus incisif de tous ses courriers de Paris.
« 13 mai 1848. » Quel dommage!... quel dommage!... Ça va être affreux, et ça pouvait être si beau !... Votre bel espoir, hélas! était une chimère; votre belle république est impossible !... Ceux qui l'ont proclamée ne la comprennent pas ! Et la preuve qu'ils ne la comprennent pas, c'est qu'ils la rendent ridicule, mesquine, vaniteuse, au lieu de la faire puissante, sérieuse et digne. C'est qu'ils en font une parodie monarchique, un envers de la royauté; c'est que, par exemple, ils font tirer le canon chaque fois qu'ils se remuent... Faire tirer le canon des Invalides chaque fois que M. Crémieux se dérange! Allons donc! c'est se moquer d'un pays... Ah! que la république serait belle sans les républicains! »
M. de Lamartine s'inquiétait des coups donnés à son gouvernement par M. et madame de Girardin. Il essayait d'en atténuer la vigueur et faisait, dans cet espoir, des démarches attestées par cette lettre qui porte le timbre de : Présidence du conseil des ministres ;
« J'ai été bien affligé de ce que vous ayez si mal compris et si mal accueilli la démarche toute de tendre intérêt de madame de Lamartine. Vous ne vous doutez, ni vous ni votre mari, de la réalité des choses et des efforts surhumains faits par quelques hommes pour sauver tout et vous-même. Vous êtes injuste et vous le saurez plus tard.
» M. de Girardin ne comprend pas le moment. L'opposition qu'il fait en termes cruels n'est pas à son heure. Le pays est susceptible, parce qu'il est sans force encore, excepté celles de quelques poitrines en avant. Conseillez-lui de se contenir. Dès que le pouvoir de la République sera créé et soutenu régulièrement, l'opposition ne s'effarouchera plus. Mais à présent, au dedans comme au dehors, la colère ne vaut rien. Je vous le dis, non en gouvernant, mais en ami quand même. Bonne volonté de tous pendant dix-sept jours encore et tout sera sauvé. Mais s'il n'aide pas à passer ces dix-sept jours, tant pis pour tout le monde.
iNe croyez pas, du reste, que j'implore une cessation de feu pour le gouvernement. Ce n'est pas ma pensée. Mais je vous parle au nom de la société en péril et de circonstances qui vous sont inconnues, mais qui sont graves. N'y voyez que de l'amitié et point de faiblesse. «
Quand M. de Lamartine avait rêvé je ne sais quelle république humanitaire, quelle cité idéale, quelle Athènes française dont il eût été le Périclès, il se faisait assurément de bien grandes illusions. Constatons toutefois que la révolution du 24 février ne fut pas aussi stérile que l'ont été celles du 4 septembre et du 18 mars. Le grand poëte, dans son court passage au pouvoir, eut du moins le mérite d'abolir la peine de mort en matière politique, le suffrage restreint, l'esclavage, la contrainte par corps, l'exposition publique, les châtiments corporels dans la flotte. Il réalisa son programme, en faisant prévaloir des idées généreuses et civilisatrices. Aussi, madame de Girardin, qui fut si impitoyable pour le général Cavaignac, qui, exaspérée par l'inique détention de son mari, se transforma en Némésis et poussa un tel cri de colère qu'à sa voix les portes de la prison du captif se rouvrirent, madame de Girardin conserva pour le rôle de M. de Lamartine un véritable respect.
Au moment où, vaincu et meurtri, il subissait ces changements de popularité et de fortune si fréquents dans notre pays, elle lui consacrait, comme un pieux hommage, la plus grande partie de la dernière de ses Lettres parisiennes, cette lettre éloquente entre toutes, datée du 3 septemtembre 1848, où elle disait :
« Il y a deux partis qui se disputent la France en ce moment ; aucun des deux ne nous attire : le parti de ceux qui veulent tout garder, le parti de ceux qui veulent tout prendre; le parti des égoïstes, le parti des envieux. Les uns ont un mot charmant qu'ils affectionnent, qui résume toute leur pensée : « Fusiller! fusiller! » Les autres ont aussi leur mot favori, également affectueux, qui dévoile tout leur système : « Guillotiner! guillotiner ! »
Dans cette lettre, où l'éloquence allait jusqu'au lyrisme, madame de Girardin se faisait l'avocate de l'ami que trahissait la fortune.
« Dieu, s'écriait-elle, n'a pas mis sur une même tête une triple couronne de poëte, d'orateur, d'historien, pour la frapper tout à coup de démence. Dieu n'a pas pris plaisir à familiariser ainsi un homme de génie avec toutes les royautés, pour permettre qu'une royauté de plus l'étonne et l'enivre comme un Masaniello éperdu !... Le pauvre pêcheur du rivage peut devenir fou en atteignant si vite au trône populaire; l'habitant des vallées a le vertige, transporté tout à coup sur les pics sublimes; mais le poëte?... c'est l'habitant naturel des hauteurs, son œil est exercé au piége des profondeurs terribles; il est accoutumé à regarder le monde à ses pieds, à mesurer l'espace, à interroger l'abîme. Pourquoi donc aurait-il le vertige du trône? Pour y parvenir, il ne monte pas, il descend. »
M. de Lamartine, le jour même où parut ce courrier de Paris, chant du cygne du vicomte de Launay, écrivit la lettre de remerciements suivante :
« 3 septembre 1848. « J'ai lu comme tout le monde le courrier, mais j'y ai reconnu plus que tout le monde un signe de plume qui veut dire tendre et ancienne amitié. La mienne y répond d'un signe aussi d'attachement et de reconnaissance bien arriérés. Il m'en coûte beaucoup de ne pas aller vous répondre de vive voix. Mais la République est si jalouse qu'elle croirait que je la trahis pour une femme auprès de laquelle on a trop récemment médit, non de la République, mais des républicains. A d'autres jours donc, et j'espère qu'ils se lèveront bientôt. La République une fois tranquille, j'espère qu'elle ne mettra plus sa main entre les cœurs.
» En attendant, mille tendresses jamais une minute altérées. »
Sans nuire à l'amitié de M. de Lamartine et de madame de Girardin, les dissentiments rendirent leurs relations un peu moins fréquentes que par le passé. Le grand poëte avait eu l'illusion que, malgré sa chute, il conservait des chances pour le fauteuil de président de la République. Peut-être fut-il un peu froissé que son admiratrice, au lieu d'appuyer cette candidature, partageât l'ardeur de M. de Girardin pour celle du prince Louis-Napoléon. Cependant M. de Lamartine comptait encore parmi les familiers du petit hôtel de la rue de Chaillot, qui fut la dernière des résidences de son amie1. Cette maison, bâtie sur le modèle de l'Erechteum, avec ses cariatides, sa pelouse, sa fontaine, ses marronniers touffus voilant à demi la façade du côté des Champs-Élysées, convenait bien à la femme qu'on avait justement appelée la dixième Muse.
(1) M. et madame de Girardin s'installèrent en 1844 dans l'hôtel de la rue de Chaillot. ↩
« Que de fois, a dit Théophile Gautier, que de fois nous sommes revenus à deux ou trois heures du matin, avec Victor Hugo, Cabarrus et ce pauvre Théodore Chasseriau, au clair de lune ou à la pluie, de ce temple grec qu'habitait une Apolline non moins belle que l'Apollon antique ! Libres soirées, intimités délicieuses, conversations étincelantes, dialogues du génie et de la beauté, banquet de Platon, dont les propos eussent dû être recueillis par une plume d'or !... »
Et Alexandre Dumas s'est écrié :
« Là nous avons passé de bien bons, de bien doux, de bien joyeux moments, que nous ne comptions pas, qui s'envolaient sans nous toucher, si bien que minuit, une heure, deux heures du matin étaient venus, que nous parlions encore de faire notre prière de l'Angélus. Charmant esprit qui planez au-dessus de nous, qui faisait ces heures si rapides et si légères?-Vous, la raillerie douce; vous, le récit animé; vous, la grâce adorable; vous, la repartie fine; vous, la bonté sainte; vous, la femme; vous, la sœur; vous, l'amie. - Enfin nous nous quittions, nous revenions presque toujours, Méry, mon fils et moi, Cabarrus souvent, Victor Hugo quelquefois, nous revenions par les longues allées désertes, en disant de vous, soyez-en sûre, amie, ce que jamais courtisans n'ont dit d'aucune reine. i
Madame de Girardin, dans les dernières années de sa vie, s'occupa beaucoup d'œuvres théâtrales. Les obstacles qu'elle avait rencontrés sur sa route, les jalousies de métier, les mesquines et vulgaires intrigues des coulisses, rien ne la décourageait. Elle apportait dans sa vocation nouvelle l'esprit de suite, la vigueur d'initiative, l'énergie presque masculine qui la caractérisaient. Alexandre Dumas a ainsi raconté combien il en était frappé :
« Quand nous nous trouvions nous deux seuls par hasard, et que vous me demandiez avec la naïveté du génie : - Dites-moi donc comme on fait du théâtre? - Que vous me disiez vos luttes sans cesse renaissantes, presque toujours invincibles de l'art ; que vous me désespériez, que vous preniez votre belle tête entre vos mains, et que vous vous écriiez : - Je vous jure que, pour une femme, c'est à en devenir folle, - en vérité, ma sœur, rien n'était plus grand que votre doute, plus sublime que votre impuissance. Puis arrivait le succès qui vous donnait tort sans vous convaincre, qui vous étonnait sans vous enorgueillir. »
Madame de Girardin avait débuté, comme auteur dramatique, par une comédie en cinq actes et en vers, l'École des Journalistes, qui fut reçue à l'unanimité par le comité du Théâtre-Français, le 21 octobre 1839. Pleine de verve et de talent, cette pièce était variée comme le journaliste moderne, où il y a un peu de tout : du vaudeville, de la comédie, de la tragédie, du mélodrame. La censure, sous prétexte des allusions qu'elle croyait y voir, en défendit la représentation. M. de Lamartine écrivit alors à l'auteur :
« Pas de compliments. Heureusement il n'y en a pas à faire. C'est ce que vous avez écrit de plus partait, et ce qu'on a écrit de mieux en satire et en comédie réelle depuis Gresset. Nous avons passé la soirée à lire porte fermée et même à relire. Ce matin, j'ai vu plusieurs personnes du même sentiment.
« Vos amis jouissent donc pleinement. Qu'importe le théâtre? Vous avez le monde; c'est plus grand.
» Tout à vous de cœur. ›
Le 18 avril 1843, madame de Girardin fit représenter au Théâtre-Français une tragédie biblique en trois actes, Judith, qui fut la première création de mademoiselle Rachel. Cette œuvre, remarquable comme idée et comme exécution, n'eut qu'un succès d'estime. Elle contenait pourtant de bien beaux vers.
Le 13 novembre 1847, eut lieu, aux Français, la première représentation de Cléopâtre, tragédie en cinq actes, qui fut un double triomphe pour madame de Girardin et pour mademoiselle Rachel, son admirable interprète. La grande tragédienne était sublime dans ce beau tableau du second acte, où, entourée d'une cour de devins et de mages, elle se plaignait de l'implacable azur du ciel, et dans la magnifique apostrophe au soleil, où elle s'écriait :
O soleil africain! dieu du jour! dieu du feu!
Des plus chastes efforts toi qui te fais un jeu, Et, sans pitié, riant de nos promesses vaines,
Fais courir tes ardeurs dans le sang de nos veines, Sois maudit! Pour m'avoir attiré cet affront, Tu m'as souillé le cœur, tu m'as noirci le front!
Tes bienfaits sont menteurs, tes rayons sont des armes; Tu fécondes la terre en dévorant ses larmes !
Sois maudit!... Puisse un jour ta fatale clarté Disparaître... et manquer au monde épouvanté!
Je voudrais assister à ta dernière aurore, Voir sombrer dans les flots ton sanglant météore, Et seule, au bord des mers, loin du monde et du bruit, Respirer la fraîcheur de l'éternelle nuit!
M. de Lamartine écrivit à madame de Girardin cette lettre de félicitations :
« Monceaux, 18 novembre 1847. » Nous attendions, comme dans la coulisse, le succès de Cléopâtre. Vous savez que je n'en doutais plus depuis Saint-Point. Il dépasse tout ce qui s'est vu. La France, même jalouse, paraît unanime. Un cœur se mêle à toutes ces voix, c'est le mien, ou plutôt c'est le nôtre; car tout Mâcon est enthousiasmé. On sait que cet enthousiasme a son écho à Saint-Point. Soyez sinon heureuse, au moins glorieuse. Jamais aucune femme n'avait eu ce triomphe tout viril depuis Vittoria Colonna, à qui vous ressemblez de traits, de génie et, je crois, aussi d'héroïsme.
» Nous avons eu hier ici trente personnes à dîner et à coucher d'Italie, d'Angleterre, de Paris, de partout : les Marcellus, Ronchaud, Granet, Ponsard, etc. Ce n'était qu'un cri.
» Adieu. Reposez-vous et jouissez pendant que nous battons des mains.
i Moi j'écris dans la nuit un petit livre intitulé Raphaël, ou Pages d'amour. Je vous le lirai.
» Toute la famille est à vous. »
Le 1e mai 1851, elle faisait jouer, aux Français, un joli proverbe en un acte et en vers : C'est la faute du mari, où il y avait des vers si touchants sur l'amour conjugal :
Oui, déjà tout enfant, j'adorais mon mari.
Le brillant avenir qui me montait la tête, C'était l'amour permis et le roman honnête; C'était de vivre seuls, ensemble, au coin du feu; C'était d'aimer beaucoup et d'être aimée... un peu. Je ne demandais point une passion folle, Mais cet accent du cœur dans la moindre parole, Ce sourire attendri, ce regard fier et doux, Qu'un amour protecteur laisse tomber sur vous; Cette précaution inquiète, empressée, Ce transparent souci d'une ardente pensée Qui vous révèle tout en ne vous disant rien...
Le 10 février 1853, nouveau succès.
On applaudissait une comédie en cinq actes et en prose, Lady Tartuffe, où mademoiselle Rachel se surpassait, et où il y avait des caractères tracés de main de maître : le maréchal d'Estigny, Virginie de Blossac et Jeanne de Clairmont. Le quatrième acte était un chef-d'œuvre de grâce et de délicatesse. La même année, madame de Girardin avait publié un roman exquis, Marguerite, ou Deux Amours, et l'une de ses meilleures nouvelles : Il ne faut pas jouer avec la douleur.
Marguerite est, selon nous, l'œuvre la plus pénétrante de madame de Girardin; son talent grandissait sans cesse. Autant Cléopâtre était supérieure à Judith, autant Marguerite l'emportait sur le Marquis de Pontanges. Ce qui était factice avait disparu. L'émotion était de plus en plus sincère, de plus en plus communicative. A première vue, l'idée du roman de Marguerite semble paradoxale, presque absurde. Une femme qui a simultanément deux amours, deux amours vrais, deux amours profonds, cela paraît d'abord insensé. Et pourtant, en étudiant bien cette œuvre féminine entre toutes, on se dit : cela a dû être. Y eut-il jamais une analyse plus fine, une connaissance plus merveilleuse de cet abîme insondable : le cœur d'une femme à la mode? Qui a mieux exprimé tout ce qu'il peut y avoir d'angoisses intimes, de tourments secrets dans l'imagination, dans l'esprit, dans la conscience de ces reines de la mode, si enviées, si adulées, si heureuses à la surface, et souvent si à plaindre dans les profondeurs de leur âme? Qui a mieux saisi les contradictions, les inconséquences, les combats de ces beautés fatales aux autres, comme à elles-mêmes, qui, dans leurs agitations douloureuses, ne savent plus même où placer leur espérance et leur désir? Je ne connais pas de morceau plus achevé que l'introduction de Marguerite. Nulle part on n'a mieux décrit cette conspiration acharnée de la destinée et du monde contre deux êtres qui s'aiment.
« La société tout entière se ligue contre eux. Les femmes, les hommes, en les montrant du doigt, se disent avec rage : - Ils s'aiment! c'est-à-dire : Ils nous méprisent, et nous ne sommes plus rien pour eux! Ils s'aiment! c'est-à-dire : Ils passent devant nous sans nous voir; ces richesses que nous avons acquises avec tant de peine, ils n'en font point de cas ; ces titres pompeux auxquels nous avons sacrifié notre cœur et notre jeunesse, ils ne les désirent point; ils ont un orgueil plus haut que notre orgueil; ils possèdent un trésor plus précieux que nos trésors... ils ont leur amour! Ils ne connaissent rien de nous que nos défauts, et ils en rient ensemble. En effet, cette fidélité est un outrage; ces deux êtres qui se suffisent à eux-mêmes, qui vivent isolés dans la foule, sont des révoltés qu'il faut punir... - Et la société tout entière s'entend pour faire justice de leur insolent bonheur. »
Ah ! comme on respire bien, dans le roman de Marguerite, ce parfum enivrant, mais mortel, ce poison exquis, l'amour! L'amour, que guettent sans cesse le malheur et la mort, divinités jalouses; l'amour qui ne vit que par la souffrance; l'amour qui « cesse avec le bonheur, car l'amour heureux c'est la perfection des plus beaux rêves, et toute chose parfaite ou perfectionnée touche à sa fin » ; l'amour qui se fait jaloux sans motif, de peur de l'être avec justice, qui sent que les tortures sont les garants de sa durée, et qui invente mille peines, afin de vivre plus longtemps; l'amour qui brûle plus qu'il n'éclaire, qui tourmente plus qu'il ne console, et qui, pour quelques pleurs de joie, tait verser tant de pleurs de désespoir !
Quelle figure originale et charmante que celle de cette Marguerite, qui hésite de si bonne foi entre deux hommes, l'un idéal du dévouement, l'autre prodige de la séduction, qui tous deux l'aiment jusqu'à l'idolâtrie! Et tous deux méritent si bien sa tendresse! Ils ont prouvé tous deux par de si nobles actions, de si beaux traits de courage, des sentiments si délicats, qu'ils sont dignes de demander sa main! Ses perplexités sont si explicables, ses luttes si déchirantes ! Pauvre femme! Elle ne s'est pas plutôt prononcée pour l'un de ses deux prétendants que l'autre se tue. Le remords l'accable. Et cependant elle tient sa parole. Brisée de douleur, elle se marie avec l'homme qu'elle a eu le malheur de préférer. De sa chambre de malade on fait une chapelle, et cette chapelle est un lieu d'extase. Une madone de Murillo domine l'autel. Des candélabres dorés l'éclairent. De hauts camélias sortant de vases magnifiques Entourent de leurs rameaux en fleurs. Mais c'est une noce funèbre. Quand l'époux passe au doigt de l'épouse l'anneau nuptial, il sent une main glacée Marguerite reste immobile comme la statue de la prière. Marguerite est morte. Le testament contient le secret de son âme : « J'ai bien combattu, mais je n'ai pu vaincre ces deux puissances rivales. Deux amours de nature différente se sont, malgré moi, partagé mon cœur : à l'un je n'ai pu résister, à l'autre je ne puis survivre.i
La femme qui a écrit un pareil roman n'est pas seulement une femme d'esprit, c'est une femme de génie.
En 1854, madame de Girardin faisait représenter, le 25 février, aux Français, la Joie fait peur, ce sanglot qui se termine par un transport d'allégresse surhumaine; le 16 décembre, au Gymnase, le Chapeau d'un horloger, cet éclat de rire intarissable. En 1855, elle méditait de nouvelles œuvres, quand elle fut arrêtée au milieu de sa course, dans toute la jeunesse de son talent, dans tout l'éclat de son esprit1.
(1) Les Œuvres complètes de madame Émile de Girardin ont été réunies en six beaux volumes publiés chez Plon, sous les auspices de M. de Girardin. Cette édition remarquable est un monument élevé à la gloire de la femme la plus spirituelle du dix-neuvième siècle. ↩