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L'Enchanteur 1768—1848
Madame de Girardin Lettres de Rachel. (suite 3)

Lettres de Rachel. (suite 3)

Madame de Girardin · 13 min de lecture · p. 227–241 · chapitre 13 sur 14

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : E. Plon, 1875, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Au milieu de cette frayeur contagieuse, de cette panique où les riches supprimaient le luxe qui fait vivre les pauvres, mademoiselle Rachel, loin de diminuer son train de maison, l'augmenta. Jamais les livrées de ses domestiques n'avaient été plus brillantes ; jamais ses équipages n'avaient été mieux tenus.

A son répertoire, elle ajouta le chant de la Marseillaise. L'effet qu'elle produisit fut indicible. Dans sa bouche inspirée, la Marseillaise, purifiée, agrandie, élevée à la hauteur d'un cantique national, se dégageait de tout ce que le crime lui a prêté de sinistre. Ce n'était plus le cri de fureur des saturnales révolutionnaires ; c'était le chant du patriotisme, tel que l'avait conçu l'âme généreuse de Rouget de Lisle. Quand la sublime Française, à genoux, s'enveloppant dans les plis du drapeau tricolore, disait, de sa voix incomparable :

Amour sacré de la patrie, Conduis, soutiens nos bras vengeurs.

Liberté! liberté chérie!

Combats avec tes défenseurs !

c'était plus qu'un hymne, c'était une prière!

Les funestes journées de juin vinrent troubler toutes les choses de l'art. La voix des artistes fut couverte par le bruit du canon et de la fusillade. Peu de jours après, quand M. de Girardin fut jeté en prison par un gouvernement qui voulait le punir de son courage, mademoiselle Rachel, profondément émue, adressa la lettre suivante à la femme du fameux publiciste :

« Dijon, 12 juillet 1848.

Chère madame

» J'espère que vous ne doutez pas de la part que j'ai prise aux chagrins de toute sorte par lesquels vous venez de passer. Pendant que votre noble et pauvre mari était prisonnier, je n'osais vous écrire, dans la crainte que ma lettre ne fût décachetée à la poste peu discrète de Paris; mais j'avais de vos nouvelles par ma sœur Sarah et par quelques-uns de nos amis dévoués. Aujourd'hui que M. de Girardin vous est rendu, je veux vous assurer combien j'en suis heureuse, et je vous prie, Madame, en voulant bien me rappeler à son souvenir, de lui dire que s'il a fait des ingrats dans la grande cité, la France entière que je parcours en ce moment sait lui rendre justice, et qu'il y a encore de bien nobles cœurs qui battent comme le sien pour la digne, grande et sainte cause. Que Dieu le garde; le chaos a besoin de plus d'une étoile ! »

En 1849, la grande tragédienne eut, avec la Comédie-Française, et surtout avec le ministère de l'intérieur dont relevait ce théâtre, des démêlés qui la rendirent très-malheureuse et agitèrent beaucoup son esprit si impressionnable. Elle crut devoir, pour des raisons de dignité, donner sa démission, qu'elle retira au bout de quelques jours, et c'est ainsi qu'elle rendait compte à madame de Girardin d'une résolution si grave, si douloureuse pour'un cœur d'artiste :

« Paris, le 14 octobre 1849.

I madame

» Avant de quitter la Comédie-Française, j'aurais voulu passer en revue tous les rôles de mon répertoire. J'aurais été heureuse d'acquitter ainsi ma dette de reconnaissance envers les auteurs à qui j'ai dû mes succès. Le temps m'a manqué pour exécuter mon projet. Forcée de faire un choix, j'avais demandé, entre autres reprises, celle de Cléopâtre. L'indisposition de M. Beauvallet ne m'a pas permis de jouer la pièce. Vous le voyez, Madame, dans cette circonstance encore j'ai été malheureuse et non pas ingrate. Je tiens à ce que vous le sachiez, afin que nulle interprétation fâcheuse ne vienne tenter de m'enlever une part de cette bienveillance que vous m'avez toujours témoignée et dont je suis fière. Que ne puis-je aussi facilement prévenir toutes les suppositions malveillantes auxquelles le bruit de ma démission donne lieu ! Que ne m'est-il permis surtout de parler au public comme je vous parle et de le faire juge de ma conduite. Je me sentirais forte alors, car ce public qui m'a prise par la main à mon début, qui m'a faite ce que je suis, ce public à qui je suis tout se convaincrait que je n'ai pas cessé de mériter ses encouragements, son estime, et il me couvrirait encore de sa toute-puissante protection dès que devant lui j'aurais fait justice des calomnies dont je suis l'objet.

» On a dit d'abord que l'envoi de ma démission était le résultat d'un caprice, puisque cette démission n'avait pour objet que d'arracher à la Comédie-Française des concessions d'argent. En d'autres termes, on m'a accusée de demander à mes camarades la bourse ou la vie. Un mot tout de suite sur cette honteuse supposition, afin qu'il n'en reste rien. J'ai répondu à des propositions extrêmement brillantes qui m'ont été faites par certains aspirants à la direction du Théâtre-Français que, loin de demander une augmentation de traitement, j'irais jusqu'à faire des sacrifices, si, dans cette nouvelle organisation, les rênes de l'administration étaient confiées à des mains intelligentes et habiles. Est-ce là exploiter ma position? je le demande. Et qui pourrait révoquer en doute la sincérité de mes paroles en cette occasion, lorsqu'après la révolution de février, le lendemain même de l'installation d'un directeur que l'unanimité de nos suffrages avait désigné au choix du ministre, j'ai offert de donner l'exemple du désintéressement et d'abandonner, s'il en était besoin, pour assurer le service des pensions, dix mille francs sur mes appointements et mon congé tout entier de 1849? C'est que mes intérêts sont intimement liés à ceux de la Comédie et que sa prospérité m'importe autant que mes propres succès.

» Voilà pourquoi, dès que le choix du ministre se fut arrêté sur l'homme qui avait à juste titre toutes nos sympathies, je me fis un devoir, un bonheur de contribuer autant qu'il était en moi au succès de la nouvelle administration. Les circonstances étaient difficiles, les salles de spectacle désertes; il fallait des efforts surhumains pour arracher le public aux préoccupations politiques; je jouai trois fois, quatre fois par semaine... Je chantai pour la Comédie. Oui, Madame, vous vous en souvenez? Après Camille, après Hermione, après Phèdre, je chantai, et le public, témoin de mes efforts, ne se méprit pas sur mes intentions. Il m'en tint compte. Les applaudissements me donnèrent la force qui m'eût manqué sans eux. Je partis pour mon congé, heureuse des résultats obtenus, puisque la Comédie avait pu faire face à toutes ses dépenses, fière des témoignages de reconnaissance que me donnèrent mes camarades.

» J'étais loin de prévoir alors au mois de juin que le zèle dont je venais de faire preuve serait trouvé étrange, excessif, trois mois plus tard, et qu'on s'en ferait une arme contre moi. C'est cependant ce qui arriva. Dès la fin de ce mois, le ministre de l'intérieur crut devoir adresser au commissaire du gouvernement des observations d'une nature telle que celui-ci le pria d'accepter sa démission. De ces observations, il ressortait que les intérêts de la Comédie étaient sacrifiés aux miens, et que j'exerçais au Théâtre-Français une influence funeste.

» Je défie qui que ce soit de citer une preuve, un fait, quelque minime qu'il soit, à l'appui de la première allégation. Quant à la seconde, je n'y réponds pas, autant par considération pour l'homme que nous avions l'honneur d'avoir à notre tête que par respect pour moi-même.

» Ainsi mon dévouement aux intérêts de la Comédie était devenu une cause de disgrâce pour celui qui la dirigeait. J'aurais pu me contenter de le déplorer en silence, si sa révocation subite n'était venue me révéler toute l'étendue du mal que lui avait fait mon zèle. En présence d'un fait aussi grave et dont j'étais involontairement cause, je ne crus pas pouvoir rester plus longtemps au Théâtre-Français.

» Voilà le motif de ma démission.

i Est-ce le résultat d'un caprice? Prononcez. Cependant un nouveau ministre arrivait au pouvoir. Je m'empressai de lui soumettre la cause de ma détermination, m'en reposant avec confiance sur ses lumières et son intégrité bien connue du soin de rendre justice à qui de droit et de donner à la Comédie-Française une constitution définitive.

» Les circonstances n'ont pas permis encore sans doute de faire cesser le provisoire qui nous régit. La Comédie reste placée sous le régime social, et aucune solution n'a eu lieu.

» On a souvent calomnié les sociétaires du Théâtre-Français en leur supposant le désir de se gouverner eux-mêmes. Non, depuis longtemps les inconvénients et les vices d'un pareil mode d'administration leur sont connus. Chacun sait qu'il n'est plus possible. Comme mes camarades, je n'ai pas cessé de souhaiter ardemment une organisation qui, en concentrant le pouvoir dans les mains d'un directeur, donnât à l'administration l'unité de vue qui lui manque et garantît à chaque comédien la liberté d'esprit, le repos dont il a si grand besoin dans l'exercice de son art.

» Cette nouvelle organisation, si impatiemment désirée, m'eût peut-être affranchie de toute crainte pour le présent et donné confiance dans l'avenir : je l'ai attendue un an. Me voici arrivée au terme fixé par ma démission même. Je me retire. Ce n'est pas sans une profonde douleur, Madame, que je quitte cette scène qui me rappelle tant d'heureux souvenirs. On a dit que je m'empresserais d'aller chercher des succès loin de la France. On s'est trompé, Madame. Où donc trouverais-je un public comme celui que je quitte? Non, je ne suis pas ingrate envers lui, croyez-le bien. Non, le souvenir de son indulgence pour moi, de sa bienveillance, de sa bonté ne s'effacera pas si facilement et si vite de ma mémoire. Non. Je lui prouverai, en restant à Paris, en attendant encore, tout le prix que j'attache à son suffrage, toute la peine que j'aurais à me séparer de lui.

» Permettez-moi, Madame, de résumer en deux mots cette lettre beaucoup trop longue. Ma démission a été le résultat d'un sentiment honorable. Je n'ai voulu ni ne veux d'augmentation de traitement. Je n'ai souhaité et ne souhaite encore qu'une seule chose, la prospérité de la Comédie-Française. Je ne la crois possible que sous le régime d'une direction omnipotente.

iMaintenant, je n'ajouterai plus qu'un mot : j'ai besoin d'applaudissements pour vivre, j'ai donné hier ma dernière représentation de la rue de Richelieu. Je compte certainement faire quelques bonnes créations sur le charmant petit théâtre que vous vous proposez de faire bâtir dans votre jardin. Vous m'avez fait entrevoir ce dédommagement à ma retraite de la Comédie-Française. Je saisirai chaque occasion pour vous rappeler le désir bien vif que j'aurais de jouer chez vous. Mille pardons, Madame, et mille reconnaissances de m'avoir lue jusqu'au bout. i

Cette longue lettre est vraiment remarquable. C'est le langage d'un homme d'État. On dirait un mémorandum rédigé par un grand diplomate. Le style est ferme, la discussion serrée. L'élévation de la pensée s'accorde avec la précision de la forme. La tragédienne défend sa dignité d'artiste avec une autorité et un accent de conviction qui peignent très-bien son caractère, fait pour lutter et dominer. C'est bien là mademoiselle Rachel avec toute son intelligence et toute sa fierté, avec toute la conscience de son talent et de sa gloire.

La tragédienne avait trop présumé de sa résignation en s'imaginant qu'elle pourrait renoncer à cette scène de la rue de Richelieu, où elle avait eu tant de soirées triomphantes, où elle avait brillé d'un si radieux éclat.

Si l'on veut savoir ce qui se passe dans l'âme d'une grande artiste lorsqu'elle s'éloigne pour un instant du théâtre, qu'on lise cette lettre de mademoiselle Rachel à madame de Girardin :

» 29 octobre 1849.

Madame

» Vous qui m'avez vue verser un torrent de larmes au récit des petites misères de nos coulisses, vous comprendrez ma fuite de la capitale, si vous n'en approuvez pas la résolution. Depuis quatre jours la fièvre me gagnait, et Paris allait me rendre folle, lorsque je me déterminai à aller abriter mon imagination déjà quelque peu en délire à la campagne verte encore et dorée parfois d'un soleil tiède. Me voilà donc partie et installée dans une modeste petite chambre d'auberge. Mais, loin d'éloigner de mon cœur et de ma tête ces colonnes plus ou moins antiques, ces portiques plus chinois que romains si salement reproduits sur la triste toile de nos coulisses, j'y pense sans cesse et je demande en vain à mes chanteurs d'Ionie de calmer l'impatience que j'ai de rentrer brillante et riche des amours d'Antoine et de Xipharès.

» Mais, ô bonheur! une étoile me parle. Elle m'annonce un directeur dirigeant seul et sans partage la vieille, trop vieille Comédie-Française. Ce directeur serait M. Merle, connu pour ses vertus et son esprit. Dans un temps de fraternité, ne serait-il pas bien de le nommer? M. Merle est digne en tous point de cet insigne honneur. Avec lui, je rentrerais au théâtre d'autant plus volontiers que je me débats en vain comme un pauvre exilé, et que, tout bien vu, tout parfaitement considéré, je ne puis vivre plus longtemps sans ce public qui m'enivrait et pour lequel je donnerais volontiers ma vie si, en l'abandonnant, il m'applaudissait une fois de plus.

» Madame, vous avez été si bonne, si bienveillante pour moi, plus encore dans ces derniers jours, que j'ose vous demander votre bonne grâce, votre crédit d'une heure. Parlez pour M. Merle, faites qu'il soit notre directeur. Je travaille en ce moment pour lui fournir un hiver brillant et fructueux. Je repasse mon répertoire et j'apprends Marion Delorme, Desdemona (de de Vigny.) et Mademoiselle de Belle-Isle. Ma sœur, qui a l'honneur de vous porter cette lettre, attendra un petit mot de réponse, si vous en aviez une à faire à ma demande.

» Agréez, Madame, l'assurance de ma gratitude et de mon entier dévouement. »

Peu de temps après, mademoiselle Rachel faisait sa rentrée aux Français. Mais elle ne devait y ouer que six mois par an. Les six mois de congé, elle les passait en province avec une troupe à elle. En 1849, elle donna, dans toute une moitié de la France, soixante-quatorze représentations en quatre-vingt dix jours.

La tragédienne jouait désormais les pièces en prose plus volontiers que les tragédies, parce que la prose est moins fatigante à dire que les vers. Les tirades de Racine et de Corneille exigent une dépense d'énergie fatale à une constitution déjà atteinte. On commençait à remarquer que, lorsqu'elle jouait le répertoire classique, l'actrice était obligée de précipiter son débit, de ménager sa voix et ses forces. Les drames, les comédies, qui ne réclament pas une telle somme d'efforts continus, valaient certainement mieux pour sa santé, sinon pour sa gloire. Aussi décida-t-elle madame de Girardin à écrire pour elle une comédie en cinq actes et en prose : Lady Tartuffe. Les répétitions furent intéressantes. L'auteur y présidait avec cet esprit, cette grâce, cette amabilité qui lui étaient ordinaires. La meilleure leçon pour les acteurs, c'était de l'entendre. Elle disait à merveille, et aucun professeur de déclamation n'aurait donné de meilleurs conseils. Il y avait en elle tant de sève, tant de richesse d'imagination, tant d'abondance d'idées, qu'on disait que chacune de ses pièces en contenait toujours deux au moins. A chaque répétition de Lady Tartuffe, on coupait tantôt une scène, tantôt une tirade. « Ah ! s'écriait un homme d'esprit, combien d'auteurs seraient heureux d'avoir ces rognures-là! i

Représentée pour la première fois aux Français le 10 février 1853, Lady Tartuffe eut un grand succès. Mademoiselle Rachel jouait le rôle de Virginie de Blossac, madame Allan celui de la comtesse de Clairmont, mademoiselle Émilie Dubois celui de Jeanne; M. Samson faisait le maréchal d'Estigny, M. Régnier le baron des Tourbières, M. Maubant le jardinier Léonard. C'était une exécution excellente. L'œuvre était complexe, étrange, mais remarquable. Quelques personnes critiquaient le rôle de lady Tartuffe. Elles prétendaient qu'il était invraisemblable qu'une femme si fausse, si prude, si perfide, si dangereuse fût capable d'avoir un amour. Erreur! les véritables caractères de femmes ne sont jamais des caractères tout d'une pièce. La femme est avant tout un être inconséquent. Du reste, à quelqu'un qui trouvait le type exagéré, madame de Girardin avait répondu : « C'est un bouquet que j'ai fait des noirceurs de cinq ou six femmes de ma connaissance. »

Lady Tartuffe était une Cléopâtre moderne, une Cléopâtre qui, au lieu de régner, obéit, qui, au lieu de planer, rampe; une Cléopâtre moins la richesse et le diadème, moins la poésie et le prestige; mais une Cléopâtre par l'ambition, par l'astuce, par l'arsenal de coquetteries savantes, par la nature féline, par le mélange de douceur feinte et d'irrésistibles entraînements. A côté de ce rôle ténébreux, il y avait, pour faire contraste, celui de Jeanne de Clairmont, un petit chef-d'œuvre de gentillesse, de pureté, de suave lumière : auprès d'un serpent un agneau.

L'auteur et l'interprète furent également heureuses de leur incontestable succès. Les dernières lettres de mademoiselle Rachel à madame de Girardin ne portent point de date, mais elles sont de cette époque. Les voici :