Lettres de Rachel. (suite 2)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : E. Plon, 1875, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
A Marseille, nouveau triomphe et nouvelle lettre, du 21 juin 1843 :
« Les Marseillais sont charmants. Si leur enthousiasme pouvait être un peu moins bruyant, je les aimerais tout à fait. Ils ne détellent pas mes chevaux à la vérité, mais ils empêchent ma voiture d'avancer. Pour revenir chez moi après le spectacle, je mets environ une heure à faire cent pas. La dernière fois que j'ai joué, espérant m'esquiver plus facilement à pied, je priai M. Méry de me donner le bras. A peine avions-nous franchi le seuil de la porte, nous fûmes reconnus et aussitôt poussés, pressés, étouffés par une foule toujours croissante. L'éloquence de mon chevalier échoua devant l'enthousiasme de ces bons Marseillais. Nous ne trouvâmes de salut que dans la boutique d'un chapelier dont la porte fut bientôt assaillie, et le commissaire de police vint nous offrir l'appui de son écharpe escorté d'une vingtaine de soldats; mais je vous prie de croire que nous refusâmes dédaigneusement ce secours, et, confiants dans les sentiments de la multitude, nous nous présentâmes à elle, lui demandant de nous livrer passage. Alors ce furent des applaudissements, des acclamations, un vrai triomphe; je parvins enfin à rentrer chez moi très-flattée, mais rendue, moulue, fondue, et promettant qu'on ne m'y reprendrait plus.
» Jusqu'à présent, c'est Horace qui a eu les honneurs; la scène muette a été particulièrement appréciée : franchement, je n'attendais pas tant du public de Marseille. Je suis bien ingrate cependant de ne pas le porter aux nues, car il me témoigne son affection de toutes les manières. Le côté positif ne reste pas en arrière. Les recettes ont atteint un chiffre jusque-là inconnu, celui de 8,200 francs; j'en suis toute fière, quand on m'assure que celle de Talma n'avait pas dépassé 5,500 ; il est vrai que les temps sont changés !
» Je ne finirai point ma lettre sans vous raconter un petit trait d'audace qui me fait peur quand j'y repense de sang-froid : au milieu d'une des scènes les plus vives de Bajazet, ne voilà-t-il pas qu'on s'avise de me jeter une couronne, moi de ne pas y faire attention, voulant rester en situation, et le public de crier: « La couronne ! la couronne! » Atalide, plus au public qu'à son rôle, relève la couronne et me la présente. Indignée d'une interruption aussi vandale, digne vraiment d'un public d'Opéra, je prends avec colère la malencontreuse couronne et je la jette brusquement de côté pour continuer Roxane. La fortune aime les audacieux; jamais preuve plus forte de cet axiome : trois salves d'applaudissements accueillirent ce premier mouvement irréfléchi.
» Pardon mille fois de ce long griffonnage; j'espère qu'il aura pour effet de vous rappeler votre promesse de m'écrire.
» Agréez, Madame, la nouvelle expression des sentiments que je vous ai voués. »
Nous engageons les directeurs des grandes scènes lyriques de l'Europe à méditer cette lettre. Puisse-t-elle les dégoûter de l'abus des bouquets de commande qui paralysent l'action et qui font ressembler une représentation théâtrale à une séance de société d'horticulture. Si la grande Rachel repoussait les couronnes dont elle était si digne, comment qualifier les fleurs de complaisance? Que, dans une avant-scène, une femme enthousiasmée par le talent d'une grande artiste, lui jette son bouquet, rien de mieux. Mais ces bouquets de la direction, qui sont rangés dans les couloirs comme dans une serre, que l'ouvreuse passe à un spectateur de l'orchestre, que le spectateur de l'orchestre passe à un musicien, que le musicien passe à l'artiste, et qui souvent, hélas ! tombent comme le pavé de l'ours, ces bouquets ne sont pas des hommages, ce sont des maladresses.
Le 3 juillet 1845, mademoiselle Rachel écrivait de Brest à madame de Girardin :
Madame
» Je m'empresse de profiter de la permission que vous m'avez donnée de vous écrire, pour vous parler de mes succès de province. J'ai commencé mon voyage par la Bretagne, et je regrette beaucoup d'avoir pris des engagements avec Lyon et avec l'Alsace, qui me forcent d'abréger mon séjour ici; j'aurais pu employer très-fructueusement dans la seule Bretagne mes trois mois de congé. Les Nantais m'ont d'abord accueillie, et rien dans leur accueil ne m'a rappelé que j'étais chez ces Bretons si froids et si peu enthousiastes; j'aurais cru plutôt me trouver à Marseille. Tout ressemblait aux chaleureuses impressions des habitants du Midi. Il paraît que la tragédie est préférée en Bretagne à tous les autres spectacles ; car l'on m'assure que jamais le public ne s'est tant porté au théâtre, et que jamais les prix n'ont été si élevés. Toutes les villes veulent de moi; je me suis fait de mauvaises affaires avec Rennes, Vannes, Saint-Brieuc, où je n'ai pu me rendre; les journaux de ces villes se sont plaints avec amertume de mon peu d'empressement. Angers m'a envoyé du papier timbré, oui, du vrai papier timbré. Un petit bossu, véritable huissier de comédie, est venu, la plume derrière l'oreille, me remettre, parlant à ma personne, un exploit en bonne forme, pour m'assigner à jouer devant les Angevins, de par la loi ou de par le roi; tout cela, parce que dans la conversation j'avais laissé tomber une parole qu'un sieur Gombette, directeur du théâtre d'Angers, avait prise pour une promesse (cela me prouve une fois de plus que les rois de théâtre, comme les rois de la terre, doivent peser leurs moindres paroles). Quelque neuve que fût cette façon d'être engagée, je me révoltai contre, et jamais les Angevins ne m'auraient aperçue, si des menaces le sieur Gombette n'était passé aux larmes. Il m'a dépeint son désespoir, celui de toute la ville dont il était l'interprète, enfin il m'en a tant dit que j'ai joué Andromaque à Angers. J'ai été ravie de la salle, des spectateurs, des spectatrices, dont le goût et la toilette m'ont rappelé le public de Paris. Mais je ne vous dis rien de Brest, où je suis depuis deux jours, et c'est presque aussi de par la loi que je m'y trouve. Ah !
ı8 que c'est loin, Brest! Mais quel beau port, ou plutôt quel bel arsenal! Et le bagne? J'avoue ma prédilection pour le bagne. Quel joli feuilleton vous feriez, si vous vous étiez promenée comme moi pendant deux ou trois heures au milieu de tous ces forçats à figures effrayantes, si vous leur aviez parlé comme je l'ai fait! Vous n'auriez peut-être pas eu ce courage, car je vous assure qu'il en taut pour entrer en conversation avec ce rebut de l'humanité. Je ne conçois pas qu'un écrivain remarquable n'ait pas profité d'un moment de loisir pour faire un voyage à Brest; il aurait pu, je vous assure, avoir des impressions très-intéressantes et cependant très-vraies, ce qui est rarement le fait des impressions de voyage.
» Je m'aperçois qu'en voilà bien long; je ne veux pas prendre sur un temps aussi précieux que le vôtre. Si vous étiez assez aimable pour jeter à la poste quelques lignes à mon adresse, envoyez-les à Lyon, où je serai dans peu de jours, et dites-moi ce que devient Cléopâtre. Je reçois une lettre du commissaire royal, qui m'annonce que la pièce de M. Ponsard, allant à l'Odéon, nous n'aurons rien de nouveau pour l'année prochaine. Peut-être serait-ce le cas de produire votre Cléopâtre. Croyez, Madame, aux sentiments sincères que vous m'avez inspirés. »
Depuis plusieurs années, madame de Girardin méditait cette tragédie sur la fameuse reine d'Égypte, l'enchanteresse de l'antiquité. En 1841, racontant dans ses Lettres parisiennes un concert donné à l'Abbaye-aux-Bois, au profit des inondés de Lyon, elle avait écrit1 :
(1) Lettre parisienne, 10 février 1841. ↩
« Mademoiselle Rachel a parfaitement dit le songe d'Athalie et toute la scène avec Joas. Son succès a été complet. M. de Chateaubriand, M. le duc de Noailles, M. Ballanche, toutes les illustrations de l'endroit l'ont applaudie avec enthousiasme. On l'a trouvée très-belle comme tragédienne et très-jolie comme femme. Elle était mise à merveille : son costume, d'un goût exquis, tenait à la fois du salon et du théâtre; c'était une robe blanche garnie de chefs d'or et nouée autour du cou par un chef d'or, avec de longues manches flottantes, puis dans ses beaux cheveux noirs des bandelettes d'or. Ce n'était pas une Athalie, sans doute; Athalie ne devait pas être si agréable; mais c'était une Cléopâtre, gracieuse jusque dans sa violence, séduisante jusque dans sa haine, délicate jusque dans sa cruauté. »
Qui mieux que mademoiselle Rachel pouvait rendre ce type fascinateur? Qui pouvait mieux représenter cette grande magicienne dont Plutarque a si bien décrit les apparitions merveilleuses? « Elle remonta le Cydnus dans un navire dont la poupe était d'or, les voiles de pourpre et les avirons d'argent. Le mouvement des rames était cadencé au son des flûtes, qui se mariait à celui des lyres. La reine elle-même, magnifiquement parée, était couchée sous un pavillon broché d'or. De jeunes enfants l'entouraient, habillés en Amours, et ses femmes, vêtues en Néréides et en Grâces, tenaient le gouvernail ou les cordages. Les parfums qu'on brûlait sur le navire embaumaient au loin les deux rives. « C'est Vénus elle-même « s'écriaient les habitants éblouis. Qui pouvait mieux que Rachel reproduire cette figure éclatante comme le ciel de l'Egypte, mystérieuse comme ses secrets sacerdotaux, séduisante et fatale comme sa civilisation, cette reine dont la mort résuma la vie, car c'était un symbole de son caractère qu'un serpent au milieu des fleurs, cette nouvelle Eve dont Antoine expirant ne croyait point avoir payé trop cher l'amour par la perte de l'empire du monde?
Mademoiselle Rachel se passionna tout de suite pour la tragédie de madame de Girardin. Elle lui écrivit le billet suivant, au moment où la pièce allait être soumise au comité du Théâtre-Français :
Madame
» Le temps est sombre, mais il n'y a plus d'orage. Plus tôt vous lirez Cléopâtre, mieux cela vaudra; pour ma part, vous savez le désir ardent que j'ai de jouer bientôt votre magnifique rôle. Je veux être du comité de lecture jeudi prochain; quel serait le Thésée assez fort pour m'en défendre l'entrée?
» Je me dis et me dirai toujours votre toute dévouée. »
Peu de temps après, la tragédienne adressait à l'auteur de la tragédie cet autre billet non daté :
Chère madame
» Je vous envoie ma loge pour admirer le port majestueux de votre future Octavie1. Voilà ce qui peut s'appeler être une véritable artiste; car enfin nous sommes rivales. Elle est plus belle, mais je me crois meilleure. Tout mon dévouement. »
(1) Mademoiselle Rimblot, qui joua dans Cléopâtre le rôle d'Octavie. ↩
Avant de jouer Cléopâtre, mademoiselle Rachel avait fait en Hollande et en Angleterre une tournée triomphale. Elle en rendit compte à madame de Girardin par une lettre datée de Londres, 14 juillet 1846, qui peint bien tout le caractère de l'artiste, impressionnable, irritable, amoureuse de sa gloire, exaspérée contre ses envieux, justement fière de ses triomphes, ayant la conscience de sa force, de son talent, de son prestige.
Madame
i Combien il est aimable à vous de m'encourager de nouveau à vous raconter quelques-uns de mes succès en Hollande! Les nouvelles que j'ai trouvées à Amsterdam en quittant Paris m'ont tellement éprouvée que j'en étais arrivée à oublier mes succès de chaque soir après la chute du rideau. Est-ce là être artiste? Était-ce là mériter l'accueil plus que flatteur que me faisaient les Hollandais? Heureusement qu'il reste à tout mortel une certaine dose d'espérance, et la mienne est d'oublier les piqûres de quelques pauvres hères et de remonter grande et forte, emportant avec moi assez de mépris pour en jeter à la face de ceux qui voudront m'atteindre de nouveau dans la course où je vais m'élancer. Aussi, pour que la transformation fût complète, Dieu m'a accordé le châtiment è mes fautes en m'envoyant une bonne maladie qui a manqué de m'enlever à ce monde. C'est un souvenir, sinon agréable, au moins profitable pour l'avenir, et l'accomplissement du tableau de conduite que je viens d'imprimer dans mon petit, mais dur cerveau.
» Quel étrange galimatias! allez-vous dire en lisant ces quelques lignes auxquelles vous ne comprendrez peut-être pas grand'chose. Et à quel propos chercher à vous faire comprendre ce qui doit vous intéresser peu? Aussi pardon, Madame. Mon excuse est dans le chagrin que j'ai eu et que j'ai encore d'un passé aussi triste que déplorable pour mes propres sentiments.
» C'est de mes succès que je vais tâcher de vous entretenir, puisque vous avez bien voulu m'assurer, Madame, que vous liriez avec indulgence et écouteriez sans sourire les ovations qu'on m'a faites en Hollande. D'abord, à Amsterdam, succès du silence le plus religieux (le plus flatteur peut-être), puis de recettes monstres, enfin d'enthousiasme, c'est-à-dire trépignements, cris, bouquets et couronnes; rien n'y a manqué. J'ai donné sur cette scène six représentations, et sans des engagements qui m'appelaient ailleurs, j'aurais pu doubler ce nombre. Mais ce qui m'a étonnée, et ce qui a étonné les Hollandais eux-mêmes, c'est qu'ils quittaient leurs ravissantes maisons de campagne, qu'ils abandonnaient bière et cigares pour se rencontrer dans un gouffre de quarante à cinquante degrés de chaleur, le soir au théâtre, sans compter qu'ils augmentaient leur transpiration par ce mouvement assez réitéré et continu des deux mains se rapprochant sans cesse pour me couper la voix et faire le bruit le plus agréable à l'oreille d'une véritable artiste.
» J'ai quitté cette bonne ville d'Amsterdam, la tête, le cœur et les poches pleins de toute chose qu'il faut pour être à peu près heureux dans ce monde; j'allais me rendre à Liége, lorsqu'on me fit connaître le désir que manifestait S. M. la reine des Pays-Bas de m'entendre à la Haye, n'ayant pu quitter cette résidence à cause de l'absence du roi. J'étais affichée à Liége pour le surlendemain de mon départ d'Amsterdam, et, pour satisfaire S. M. la reine sans manquer à mes engagements envers les Liégeois, je fis ainsi : je quittai Amsterdam à dix heures du matin ; je fus rendue à la Haye vers une heure; à cinq heures je pris un maigre repas; à six heures, je m'habillai avec la robe la plus noire, c'est-à-dire en deuil, et je me rendis là où se trouvaient la reine, les princes et une société brillante et nombreuse. Mon frère me donna la réplique de plusieurs scènes détachées de mon répertoire; à dix heures, la séance tut levée, grâce au ciel, car ma fatigue était extrême. Sa Majesté, pour me combler davantage encore après l'honneur qu'elle m'avait fait de me désirer, me dit des choses mille fois gracieuses, et y ajouta un fort beau bracelet. Tout fut terminé. A une heure du matin, j'étais sur la grande route, pressant mon postillon pour arriver à temps à Liége, et j'arrivai. Mais ne voilà-t-il pas que le roi, de retour de la Haye, me fait mander pour quelques représentations sur le Théâtre-Royal!
i Sans doute j'étais honorée et flattée du souvenir que j'avais laissé, puisqu'il me valait cet ordre. Malheureusement je me trouvai dans l'impossibilité de réaliser ce charmant voyage. Alors on me fit promettre de revenir en l'an 1847, à quoi je répondis par un certainement empressé. Quant à Liége, Anvers et Lille, elles ont suivi cette bonne impulsion en m'accordant les mêmes succès. En un mois, j'ai gagné trente-cinq mille francs. Si le succès, par le temps qui court, n'est pas l'effet du mérite, on ne peut nier que l'argent aussi vite gagné ne le constate immédiatement. Donc voilà pour contenter amis et ennemis, en cas qu'il me reste de ces derniers; il y en a tant qui ont réussi à me faire de la peine qu'ils doivent cesser de me haïr.
» Voilà, Madame, pour mon mois de juin. Maintenant, il me reste six semaines à passer en Angleterre. Mais ici, qui ne sait que tous les jours se ressemblent, si ce n'est le dimanche qui me semble, à moi, un jour plus triste que les autres jours de la semaine! Pourtant si les Anglais veulent chaque soir m'applaudir, comme on m'a applaudie en Hollande, je ne me plaindrai point de cette monotonie-là.
» Mon chagrin, des représentations successives, une maladie de quinze jours m'ont empêchée de m'occuper jusqu'ici du beau rôle de Cléopâtre que vous avez bien voulu confier à mon intelligence. Mais aujourd'hui que mon chagrin est non disparu, mais caché, que mes représentations à Londres me laissent plus de repos, que ma santé est meilleure, je vais tout faire pour justifier le choix que vous avez fait pour votre Cléopâtre. Adieu, Madame; permettez-moi maintenant de réclamer toute votre indulgence pour cette malhonnête et longue lettre, qui sans doute vous a pris un temps précieux.
» Je me dirai toujours, Madame, votre toute dévouée. »
N'est-ce point là une lettre qui révèle la fougue et la flamme d'une nature ardente entre toutes? Probablement ce qui trouble mademoiselle Rachel, l'angoisse secrète dont tous ses lauriers de tragédienne ne peuvent la distraire, ce n'est point un simple ennui de théâtre, ce n'est point la malveillance de tel ou tel directeur, de tel ou tel journaliste. Non : c'est quelque peine plus sérieuse, c'est quelque chagrin plus profond.
Cléopâtre était devenue la consolation de mademoiselle Rachel, qui écrivait à madame de Girardin, le 1° septembre 1848, cette lettre datée de Marly-le-Roi :
« Déjà j'aurais été vous remercier, Madame, de l'intérêt continu que vous avez bien voulu prendre à ma santé pendant ces trois mois passés, si cette même santé, qui m'a tant fait souffrir, ne m'eût obligée, depuis mon retour en France, de me soigner en vraie malade que je suis. Les médecins m'ordonnent le repos le plus absolu et me tont revenir de la campagne pour suivre un traitement nécessaire. Je ne rentrerai au Théâtre-Français que dans les premiers jours de novembre, et encore à cette époque ne pourrai-je jouer qu'une fois par semaine. Cela est sans doute bien fâcheux pour le théâtre; mais je vous assure, Madame, que cela est bien triste aussi pour moi de vivre séparée de la seule et véritable jouissance qui me reste dans ce monde. Cléopâtre va devenir ma seule compagne. Avec elle, je vais penser, et j'espère qu'on pourra mettre votre œuvre en répétition vers la fin de novembre. M. Buloz l'espère, et moi je lui en ai donné la certitude. Dès que la Faculté me permettra le grand air et la promenade, c'est rue de Chaillot que j'irai tout d'abord vous dire de vive voix, Madame, combien mon cœur a été touché et reste reconnaissant des souvenirs que vous m'avez témoignés pendant mon dernier congé. Votre toute dévouée. »
Cléopâtre fut jouée avec un grand succès le 13 novembre 1847. L'auteur et l'interprète eurent une même ovation. Cette Cléopâtre, c'était bien la femme qui, apparaissant à une époque solennelle de l'histoire, à l'heure où le vieux monde finissait et où allait commencer le monde nouveau, personnifia en elle, comme pour les résumer en une seule idole, toutes les séductions, tous les charmes du paganisme. Ce que l'on devait admirer, ce n'était pas seulement le rôle de la reine, c'était aussi celui de l'esclave qui a obtenu ses faveurs, sous la condition que le lendemain il expierait par la mort cet honneur, cette joie suprême, et qui cependant, heureux de son sort, s'écrie dans l'ivresse du souvenir :
Une femme régnait sur des peuples sans nombre; De sa beauté, les rois, les dieux étaient épris; Moi, j'étais son esclave et je l'aimais dans l'ombre,
Heureux même de ses mépris.
Je ne pouvais jamais l'approcher ni l'entendre; Mais, pour apercevoir ou son voile ou sa main, Je la suivais partout; je vivais pour l'attendre
Et me jeter sur son chemin.
Un jour, elle vint voir les travaux des fontaines... Je tombai prosterné de crainte à son aspect... O Vénus! tout l'amour qui dévore mes veines
Parla dans ce brûlant respect.
Pour lui plaire, il faut être un héros fier et brave, Et moi, par quels hauts faits ai-je su l'attendrir? Je n'ai dit qu'un seul mot : « Reine, je suis esclave,
Mais j'aime et je voudrais mourir ! » Et la nouvelle Isis que l'Égypte idolâtre A souri par caprice à l'esclave du port...
J'ai vu pâlir d'amour la reine Cleopâtre...
Et joyeux, je t'appelle, ô Mort.
Viens donc! tous les orgueils des gloires insensées, Toutes les voluptés, tous les feux de l'amour, Tous les enivrements des royales pensées,
Je les ai connus en un jour!
Je suis prêt à partir pour les rivages sombres; Prends mon sang et ma vie et mon jeune avenir. Mais permets qu'avec moi j'emporte chez les ombres
Le souvenir !... le souvenir!..
Nourris tes noirs vautours de ma chair déchirée, Sous des rocs éternels roule mon corps meurtri, Mais laisse à mes regards son image adorée,
A mes lèvres son nom chéri !
Je subis tes arrêts, ô Mort! sans une plainte; Respecte mon bonheur... il m'est venu de toi...
Et sur mon front glacé laisse vivre l'empreinte
De ses baisers qui m'ont fait roi.
Au moment où elle joua Cléopâtre, mademoiselle Rachel était arrivée depuis quelque temps déjà à l'apogée de son prodigieux talent. Cette faculté extraordinaire d'ébranler toutes les âmes, de faire tressaillir toutes les fibres, de répandre dans une foule haletante des frissons d'enthousiasme, des effluves, de l'électricité; cette puissance de diction qu'un seul être humain, un prêtre, le père Lacordaire, a possédée au même degré dans notre époque, la grande tragédienne l'avait poussée au paroxysme. Mais de tels génies ne fournissent pas une longue carrière. Il faudrait pour durer que, pareils à la salamandre, ils pussent vivre au milieu du feu. Comme la Malibran de l'ode d'Alfred de Musset, ils concentrent avec une énergie suprême toutes leurs forces dans un corps qui se brise, et ils se regardent mourir.
Mademoiselle Rachel commençait à sentir les premières atteintes d'une cruelle lassitude. Peu de jours après les premières représentations de Cléopâtre, elle écrivait à madame de Girardin le 13 décembre 1847 :
« Non, je ne suis pas malade; mais malheureusement je ne me sens pas toutes les forces que je voudrais avoir dans ce moment. On ne vous a pas dit vrai en disant que je ne voulais plus jouer; mais ce qui n'est que trop vrai, c'est que je ne peux plus jouer ce que je voudrais, et que j'aime mieux m'éloigner complétement de la scène que de paraître encore dans un autre rôle que celui de Cléopâtre, et je suis sûre, chère madame de Girardin, que vous, vous ne douterez pas un instant de mes paroles quand je vous dirai que je ne me sens plus assez de force pour rendre votre beau rôle comme il doit être rendu.
» Quant à toutes les petites tracasseries du théâtre, nous devons, vous et moi (permettez-moi de m'associer à vous dans cette circonstance), nous mettre très-au-dessus de leur atteinte. N'écrivez donc point à M. Buloz, et j'espère que bientôt nous pourrons prouver par des faits que le beau est toujours beau, et que le vrai mérite triomphe toujours de l'envie et des petites intrigues dont elle marche accompagnée. «
Que de misères dans cette existence de reine de théâtre, en apparence si radieuse! Que d'intrigues, que de haines à déjouer! Quel supplice que d'apercevoir toujours devant soi ces rivales qui seraient si heureuses de vos défaillances; ces femmes méchantes, féroces, que vos triomphes mettent à la torture et qui attendent avec une impatience fébrile le moment tant souhaité de votre déclin! Et dans le public combien de figures antipathiques, semblables à celle de cet Anglais barbare qui suivait partout un fameux dompteur, dans l'espérance de le voir un jour dévoré par les lions et les tigres ! Et parmi ces femmes du monde, ces belles élégantes qui, sur le devant de leur loge, manient l'éventail avec grâce, se disent vos admiratrices et vous applaudissent nonchalamment, combien y en a-t-il qui épient avec une malveillance cachée le moindre défaut de votre toilette, le moindre pli de votre front, la moindre faiblesse de votre voix! Que de regards jaloux se dissimulent sous le double verre des lorgnettes! Que voulez-vous? ces femmes-là sont obscures, et vous, vous êtes célèbre. Voilà ce qu'elles ne vous pardonnent point!
Et puis, comme il y a des heures où ce monde factice du théâtre excède la grande artiste, où elle prend en dégoût les portants des coulisses, la fausse clarté de la rampe, où, fatiguée de l'art, elle voudrait revenir à la nature, où, ennuyée des paysages de carton peint, elle a, comme Phèdre, la nostalgie de la campagne!
Ah! que ne suis-je assise à l'ombre des forêts!
Encore, le soir, sous les rayons du lustre, au bruit des salves d'applaudissements, avec l'illusion des décors; y a-t-il dans tout cela du prestige. Mais le matin, à la répétition, quand le théâtre est dans les ténèbres, quand de longs morceaux de toile grise recouvrent les banquettes vides ; quand les acteurs, en costume de ville, balbutient leur rôle, recevant les observations, polies dans la forme, malveillantes dans le fond, d'un auteur, d'un régisseur, d'un chef d'orchestre, comme il arrive souvent à l'artiste de regarder avec dédain, que dis-je, avec douleur, cette carrière théâtrale, si remplie de déboires et d'angoisses, même pour les privilégiés du succès! A ce moment, où une faible lueur de jour pénètre à peine dans la salle noire, comme on se prend à désirer ce qui vous manque : le soleil et la liberté !
Ne répétez pas avec Gœthe : « La vie est grave, l'art est serein. » Cette soi-disant sérénité de l'art, par combien d'orages n'est-elle pas troublée? Quel tourment! toujours se contraindre, toujours vivre pour autrui, et cela sans avoir le mérite du dévouement et de l'esprit de sacrifice; feindre les passions qu'on n'a point et cacher celles qu'on a, déguiser sous le fard la pâleur de ses joues, retenir les larmes véritables et en verser de fausses, être en réalité l'esclave de ce public dont on se croit l'idole, de cette foule capricieuse, aussi ingrate pour les actrices que pour les souveraines !
Les femmes artistes sont deux fois femmes. Leur système nerveux est en proie à une irritabilité maladive. Il en est qui sont tellement surexcitées par l'ardeur des luttes incessantes, par la perpétuelle tension des nerfs qui provient des âpres émotions du théâtre, qu'elles en arrivent à être jalouses non-seulement de leurs rivales, mais d'elles-mêmes. Vous les louez dans un rôle, elles s'imaginent qu'implicitement vous les critiquez dans un autre. Pour conserver leur sympathie, il vous faut varier toutes les formules de louanges, épuiser tous les genres d'hyperboles. Cette soit inextinguible d'admiration devient une souffrance. Comme le joueur qui veut toujours jouer, comme l'ivrogne qui veut toujours boire, l'artiste insatiable veut être constamment applaudi. Tous les éloges qui lui sont décernés lui semblent un hommage qu'il regarde comme un droit. C'est à ses yeux une chose toute naturelle. A peine s'il daigne y faire attention. Mais, en revanche, la moindre critique, quelquefois même un simple conseil, le met hors de lui. Le succès est son pain quotidien. Les ovations sont nécessaires à sa santé. Parfois, s'il prend le temps de réfléchir pendant quelques minutes, il lui arrive de se raisonner, de se dire à lui-même : Quelle est après tout l'importance de ce bruit monotone, de ce bruit banal que font en se rejoignant les mains d'indifférents ou d'inconnus? A quoi bon ces triomphes de la scène qui ne laissent après eux aucune trace? Pourquoi donc attacher tant de prix à de pareilles chimères, à un vain son, à un peu de fumée? Plaisirs factices, joies de convention et de vanité, au fond vous êtes bien peu de chose! - L'artiste se dit tout cela. Mais les velléités philosophiques ne durent point. Ce qui reste, c'est la passion, la passion violente, acharnée pour ce théâtre, lieu de vos illusions et de vos douleurs, de vos souvenirs et de vos regrets, de vos espérances et de vos déceptions, pour ce théâtre que vous aimez jusqu'à la fureur, à la frénésie, bien qu'il vous fatigue, bien qu'il vous tourmente, bien qu'il vous tue!
La Révolution de 1848 vint encore accroître pour mademoiselle Rachel les difficultés et les émotions de sa carrière. Ce n'était plus une chose aisée d'intéresser à des fictions une foule en proie à des réalités terribles. Dans de pareils moments, l'émeute du matin nuit à la représentation du soir. Le public est tenté de se dire : « A quoi bon des tragédies sur la scène, quand il y a déjà tant de tragédies dans la rue? » Cependant la grande artiste qui, loin de craindre les obstacles, les aimait, pour avoir le plaisir de les briser, ne sentit pas faiblir son courage. Elle redoubla de talent et d'énergie. Comme M. de Girardin, au lendemain du 24 février, elle disait, elle aussi : Confiance! confiance! Oui, confiance dans Racine, dans Corneille, qui dureront plus que tous les tribuns! Confiance dans la poésie qui plane au-dessus de la politique! Confiance dans l'art qui est immortel!