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L'Enchanteur 1768—1848
Madame de Girardin Bien chère madame

Bien chère madame

Madame de Girardin · 27 min de lecture · p. 242–271 · chapitre 14 sur 14

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : E. Plon, 1875, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

» Comme vous seriez bonne, si vous consentiez à venir dîner chez moi aujourd'hui avec le gentil Alexandre. J'ai déjà le consentement de votre noble époux. Vous ne trouverez chez moi que des gens qui vous adorent. Si je n'étais un peu patraque, je serais allée moi-même vous arracher à la rue de Chaillot. Ma voiture sera à votre porte à six heures précises,

› Votre fidèle LADY RACHEL. »

Chère madame

» Depuis trois jours, je me propose de vous aller demander si vous voulez bien me faire l'honneur et le bien grand plaisir de venir dîner chez moi mardi. Ne voulant pas faire perdre une représentation de Lady Tartuffe, j'ai joué mardi dernier, malgré les défenses de mon médecin. Bien m'en a pris de n'écouter que mon double désir, celui de vous être agréable et aussi de ne pas faire perdre une splendide recette au théâtre. Je ne suis pas malade, mais je n'ose pas encore sortir en voiture. Voilà pourquoi, bien chère Madame, je vous écris ce que j'aurais préféré vous demander verbalement. Je vous prie d'être mon interprète auprès , de M. de Girardin pour qu'il me fasse le même honneur. J'ai le plus grand désir d'avoir M. Cabarrus; mais je ne sais pas son adresse. Voulez-vous la mettre au bas de l'aimable réponse que j'ose attendre de vous? J'espère que mes convives vous seront agréables. Nous ne serons que. neuf. « t

Mademoiselle Rachel se souvenait sans doute de ce précepte : A table, il ne faut pas être moins que les Grâces, et il ne faut pas être plus que les Muses.

Hélas! ces spirituels repas, ces causeries étincelantes, ces charmants entretiens ne devaient plus guère se renouveler. Madame de Girardin et mademoiselle Rachel allaient connaître toutes deux le même mal : la lutte de la volonté contre la souffrance. Douloureuse destinée! C'est presque toujours au moment même où ils viennent d'arriver à l'apogée de leurs forces intellectuelles que les grands talents se sentent, pour la première fois, trahis par leurs forces physiques. Quelle cause d'indicibles angoisses : une âme de feu en prison dans un corps usé! Une foule d'œuvres admirables germaient dans le cerveau fécond de l'auteur de Cléopâtre. Comme André Chénier, sur les marches de l'échafaud, elle pouvait se dire en se frappant le front : « Il y avait quelque chose là! » Et voici que la mort s'avançait à pas lents pour interrompre une course si glorieusement commencée !

Au moins, madame de Girardin avait cette consolation qu'elle laisserait après elle des poésies, des chroniques, des romans, des pièces de théâtre où elle avait mis la meilleure partie de son esprit et de son cœur. Un homme d'État qui a accompli de grandes choses, un écrivain qui a composé des chefs-d'œuvre, un prêtre qui a fourni la sainte carrière d'un long apostolat, peut, comme Bossuet, parler sans amertume des « restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint ». Mais l'acteur, dont le souvenir passe si rapidement, quelles réflexions poignantes ne se fait-il point quand il s'est sacrifié à des gens qui lui en savent si peu de gré! Quelle tristesse : la première déception, la comparaison involontaire entre le passé et le présent, la frayeur de l'avenir, la vue de quelque rivale, bien intérieure sans doute, mais fière de ses vingt ans, l'effort convulsif de la main qui veut retenir à tout prix le sceptre qui lui échappe, et, dans un lointain qui se rapproche, hélas! cette perspective si odieuse aux artistes et aux souverains : l'abdication ! Non, Charles-Quint s'ensevelissant vivant dans le monastère de Saint-Just, Napoléon, moderne Prométhée, que dévore, sur un roc brûlant, le vautour de la douleur, Charles-Albert qui, dans l'exil d'Oporto, pleure son épée brisée et l'Italie en deuil, ne souffrent pas plus cruellement qu'un roi ou qu'une reine de théâtre qui sont obligés d'abdiquer. Les choses ont comme valeur l'importance qu'on y attache. Vrais joyaux ou pierres fausses, on vous regrette également. Mademoiselle Rachel tenait autant à sa chlamyde de tragédienne qu'un souverain à son manteau couvert de lis ou d'abeilles d'or.

Sentant que son empire était menacé, non point par une de ces rivales qu'une femme comme elle était toujours bien sûre de vaincre, mais par la rivale implacable, la rivale toute-puissante qui triomphe un peu plus tôt ou un peu plus tard, par la mort; elle voulut, comme brûlée par la fièvre, multiplier ses émotions de théâtre, recueillir en courant des monceaux d'or et de couronnes, s'imposer des fatigues excessives, faire d'immenses voyages en Europe et en Amérique, connaître tous les climats, toutes les victoires. Son congé de 1853 fut pour la Russie, où on lui alloua quatre cents mille francs à elle, cent mille francs à sa troupe. Mais en vain la fortune lui versait des trésors. Saluée comme la souveraine de l'art par les chevaliers-gardes à Saint-Pétersbourg, couverte d'une pluie de roubles et de fleurs, elle regrettait le temps où, au début de sa réputation, elle touchait à peine quelques billets de mille francs à la fin de son année. Qu'est-ce, en effet, que l'argent, qu'est-ce que la gloire elle-même à côté de ces véritables biens : la santé, la jeunesse, l'espérance?

La mort de madame de Girardin fut pour mademoiselle Rachel un chagrin profond. Elle perdait en l'auteur des Lettres parisiennes et de Cléopâtre la femme qui l'avait peut-être le plus appréciée et le mieux comprise. N'était-ce pas d'ailleurs pour elle-même un signal, un présage que cette mort qui avait passé devant la poétique demeure de la rue de Chaillot, devant « le salon qui était un temple, devant le jardin des fleurs de juin, devant la rotonde de la prêtresse de Tibur », cette mort « qui avait soufflé sur les lampes de la veille, sur la pelouse de la promenade, sur les arbres du petit parc, et tout s'était éteint, tout avait disparu1. » Avec madame de Girardin, Paris perdait, aux yeux de mademoiselle Rachel, un de ses principaux attraits. Où retrouver un pareil esprit, un tel charme, une telle grandeur d'âme, une telle élévation d'idées et de sentiments? Quelles conversations dignes d'être écoutées, après celles de la femme spirituelle entre toutes, dont la bouche inspirée venait de se fermer pour toujours?

(1) Méry. Article du Pays. ↩

En 1836, mademoiselle Rachel quitta la vieille Europe pour le Nouveau Monde. C'était une faute. Aller en Russie, dans cette France du septentrion, où l'on parle si bien notre langue, passe encore! mais franchir l'Atlantique, faire une pénible traversée, aller de ville en ville, d'auberge en auberge, dire Racine et Corneille à des Américains, intelligents, sans doute, mais dont la plupart ne savent pas le français; être obligée, pour forcer les applaudissements, d'exagérer ses intonations et ses gestes, quelle imprudence, quel mauvais calcul!

Mademoiselle Rachel revint en Europe frappée à mort. Sa longue agonie allait commencer, agonie cruellement troublée, agonie pleine de fièvre et d'angoisse, comme l'avait été toute sa vie, brillante à la surface, tourmentée dans les profondeurs. Elle alla demander au ciel de l'Égypte un remède pour sa poitrine meurtrie. Remontant sur une cange ce Nil que rident à peine les brises du désert, elle se rappelait alors madame de Girardin et Cléopâtre. Elle se redisait à elle-même les imprécations contre ce soleil d'Afrique qui, au lieu de la guérir, la brûlait, et, prenant, elle aussi, en horreur ce climat qu'on lui avait dit salutaire et qui n'était que dévorant, elle murmurait tout bas :

Ah! la vie en Égypte est un pesant fardeau.

Va, ce riche pays, à tant de droits célèbre, Est pour moi, jeune reine, un royaume funèbre...

On vante ses palais, ses monuments si beaux, Mais les plus merveilleux ne sont que des tombeaux. Si l'on marche, l'on sent, sous la terre endormies, Des générations d'immobiles momies.

On dirait un pays de meurtre et de remords.

Le travail des vivants c'est d'embaumer les morts.

Partout dans la chaudière un corps qui se consume,

Partout l'âcre parfum du naphte et du bitume, Partout l'orgueil humain, follement excité, Luttant, dans sa misère, avec l'éternité...

Revenue à Paris, mademoiselle Rachel ne put y rester que quelques jours. Le climat du Midi lui était indispensable. En 1857, avant la fin de la belle saison, elle se rendit, avec sa sœur Sarah, la fidèle compagne de ses souffrances, la consolatrice de ses dernières heures, au Cannet, petit village auquel on monte par le vallon de Montfleury, et qui est situé à trois kilomètres au nord de Cannes. De Marseille au Cannet, la route est admirable. Avant d'arriver à ce séjour, la 'grande tragédienne pouvait se rappeler les vers de Lamartine :

Mon cœur lassé de tout, même de l'espérance, N'ira plus de ses vœux importuner le sort.

Prêtez-moi seulement, vallons de mon enfance, Un asile d'un jour pour attendre la mort.

Elle parcourut des bois d'orangers, des champs de myrtes et de violettes, route parfumée, route poétique, qui la faisait renaître : « Ah! s'écriait-elle, que je suis heureuse! Ah! qu'il fait bon ici ! »

Le village du Cannet se divise en plusieurs petits groupes de maisons entourées d'oliviers. Quelques-uns de ces arbres, âgés de plusieurs siècles, ont des dimensions colossales. L'on dirait presque des ormeaux. Les orangers, avec leurs fruits d'or, y abondent. On se croirait dans le jardin des Hespérides. Là, Mignon voudrait vivre. Le, elle voudrait aimer. Là, elle voudrait mourir!

Mademoiselle Rachel se logea dans une villa qui appartenait à un monsieur Sardou, parent de l'auteur dramatique. En descendant de voiture, elle fit le tour du jardin qui la charma. Mais, lorsqu'elle entra dans la chambre qui lui était réservée, elle pâlit. Cette chambre, humide et sombre, ressemblait à un mausolée. Les murs étaient de marbre, les dalles de marbre, le lit de marbre, froid comme une tombe. La mourante crut respirer un parfum de cimetière. Cependant, comme elle était fatiguée, elle se coucha tout de suite dans ce lit de mauvais augure, qui semblait fait pour mourir plutôt que pour dormir. Le lendemain, dès qu'elle fut levée, elle se mit à visiter la villa. Elle trouva une toute petite pièce qui lui plut. C'était une antichambre étroite, mal meublée, mais il y avait une fenêtre que venait rejoindre et abriter de son riche feuillage, de son feuillage odorant, un arbre magnifique, un superbe oranger. Rachel sentit que cet arbre serait son consolateur, son ami. « C'est là que je veux loger », dit-elle; et, comme on lui faisait remarquer 'que cette antichambre n'était pas digne de la recevoir : « Ah! s'écria-t-elle, ne suis-je pas descendue de mon piédestal? Rien n'est assez modeste, rien n'est assez humble pour moi. C'est dans la poussière, oui, dans la poussière, que je voudrais m'agenouiller. » Il n'y avait pas de lit. « C'est un lit de sangle que je veux ! » s'écria-t-elle avec tant d'énergie qu'il fallut bien lui donner le pauvre lit de sangle qu'elle demandait. Elle s'y coucha le soir, dans cette pièce qu'elle avait choisie et qu'on n'aurait pas trouvée assez belle pour sa femme de chambre. Le matin, elle fit entr'ouvrir sa fenêtre. Le soleil, qui semble compatir aux souffrances des malades, répandait sa clarté bienfaisante. Les branches de l'oranger pénétraient dans la chambre. « Le bel arbre! s'écria Rachel en souriant. Le bel arbre! Je veux lui dire bonjour. »

La noble artiste ne se faisait guère d'illusion. Elle avait le pressentiment de sa fin prochaine et acceptait déjà la mort avec autant de courage que de douceur et de dignité. Trois ans auparavant, elle avait perdu une sœur qu'elle chérissait, Rebecca, morte de la poitrine, à l'âge de vingt-cinq ans. Elle l'avait soignée, veillée jusqu'à la fin avec le dévouement d'une sœur de charité. Cinq fois, elle avait fait le voyage de Paris aux Eaux-Bonnes pour calmer les souffrances de la malade chérie. Après avoir recueilli son dernier soupir, elle était restée huit heures de suite debout, immobile, pétrifiée comme une statue de la douleur, et, le lendemain seulement, ses yeux secs, rougis par la fièvre, s'étaient enfin inondés d'une pluie de larmes. Elle avait reconduit à Paris le corps de la morte, et depuis elle ne voulut jamais écarter de son esprit la funèbre image de cette bonne et sympathique jeune fille, de cette sœur cadette qu'elle aimait avec une tendresse maternelle. Sous les ombrages du Cannet, Rebecca lui apparaissait. Il lui semblait entendre une voix mystérieuse, et cependant connue, qui arrivait à elle comme un écho d'un autre monde, et qui lui disait : Viens !

Un jeune officier de marine, nature loyale et distinguée, homme d'esprit et de cœur, vint l voir plusieurs fois au Cannet. Jamais peut-être elle n'avait inspiré une affection plus désintéressée, plus noble. Les derniers rayons de cet astre qui allait s'éteindre pour toujours, la beauté mélancolique et maladive de cette femme, dont les dernières paroles ressemblaient au chant du cygne, de cette mourante qui, avant de rendre son âme à Dieu, résumait tout ce qu'il y avait de meilleur en elle, tout ce qu'il y avait de plus profond, de plus pénétrant, de plus vrai, cette agonie bien autrement touchante que celle des héroïnes de Racine ou du grand Corneille, tout cela inspirait au jeune homme une émotion, un respect presque religieux. Il fit alors un rêve, un rêve digne d'un poëte : il voulut décider mademoiselle Rachel à se faire chrétienne comme la Pauline de Polyeucte, et puis à se marier avec lui. Il songeait à un hymen funèbre, comme celui de Marguerite dans le roman de madame de Girardin, un hymen où l'époux, en passant l'anneau nuptial au doigt de la fiancée, déjà refroidie par l'approche de la mort, peut lui dire, comme dans la mélodie de Schubart :

Adieu! Tu vas m'attendre,

Bientôt je dois partir.

Mon cœur fidèle et tendre

Te garde un souvenir.

Adieu, jusqu'à l'aurore Du jour en qui j'ai foi,

Du jour qui doit encore

Me réunir à toi!

Ce rêve ne se réalisa point. Mademoiselle Rachel ne voulut point renoncer à la foi de ses pères. Et cependant, de tous ses rôles, c'était celui de Pauline dont elle se préoccupait le plus. C'était celui dont les vers lui revenaient sans cesse à l'esprit, celui dont elle parlait sans cesse dans ses conversations avec sa sœur. « Oh ! Sarah, dit-elle un matin, j ai pensé toute la nuit à Polyeucte. Si tu savais quels effets nouveaux, quels effets magnifiques j'ai trouvés ! Vois-tu, pour étudier, il est bien inutile de parler, de faire des gestes; il faut penser, il taut pleurer ! »

Pauvre Rachel! pauvre Rachel !

Que ne l'étouffais-tu, cette flamme brûlante Que ton sein palpitant ne pouvait contenir!

Tu vivrais, tu verrais te suivre et t'applaudir De ce public blasé la foule indifférente Qui prodigue aujourd'hui sa faveur inconstante A des gens dont pas un, certes, n'en doit mourir.

Connaissais-tu si peu l'ingratitude humaine?

Quel rêve as-tu donc fait de te tuer pour eux?

Quelques bouquets de fleurs te rendaient-ils si vaine, Pour venir nous verser de vrais pleurs sur la scène, Lorsque tant d'histrions et d'artistes fameux, Couronnés mille fois, n'en ont pas dans les yeux1.

(1) Alfred de Musset. ↩

Hélas! et pendant qu'à la nuit tombante tu cherches en vain sur ton lit de douleur un peu de sommeil, un peu de repos, la-bas è Paris, les théâtres se remplissent! Toi, l'artiste indispensable, ils disent que tu n'es pas si nécessaire qu'on le prétendait. Il y a de belles recettes au Théâtre-Français. A quoi bon la tragédie? Mademoiselle de la Seiglière fait de l'argent! Et puis on se livre à des parallèles entre toi et la Ristori ! Ah! te dis-tu parfois, si j'avais fait pour Dieu la moitié, le tiers, le quart de ce que j'ai fait pour cet ingrat public!

Mais si bien des gens oubliaient la grande tragédienne, il y avait, en revanche, quelques amis fidèles qui pensaient à ses souffrances, et qui, de loin, lui envoyaient des marques d'un attachement sincère. La reconnaissance était une des qualités de mademoiselle Rachel. Pour les remercier, elle fit un effort suprême. En un seul jour, elle écrivit de sa propre main, de cette main brûlante qui allait être sitôt glacée, dix-sept lettres à ses meilleurs amis, pour leur souhaiter le nouvel an. Elle fit arranger en même temps dix-sept petites caisses qu'on remplit d'oranges et de fleurs, et qu'elle envoya aux destinataires des lettres. «Cela leur fera plaisir, dit-elle. Ils verront que je vis encore et que j'ai pensé à eux. »

Elle s'occupa aussi de ses dispositions testamentaires avec un esprit aussi ferme que lucide. Parmi ses légataires figurait l'empereur Napoléon III, pour qui elle avait une grande admiration. Elle • lui légua le buste en marbre de Napoléon Ier, par Canova. Au plus célèbre des journalistes modernes, à M. de Girardin, elle laissa comme souvenir une plume en or, avec des « Ne m'oubliez pas » en pierreries. Il a fait encadrer la dernière lettre de son illustre amie. Elle est ainsi conçue, et les caractères, tracés encore avec fermeté, en sont très-lisibles :

« 1er janvier 1858. « Je vous embrasse cette nouvelle année. Je ne pensais pas, cher ami, pouvoir encore, en 1858, vous envoyer ma sincère affection.

› Rachel. ›

La mourante se réjouissait de l'avoir vue, ne fût-ce que pour quelques heures, cette nouvelle année qui, elle le croyait, ne devait point luire pour elle. Pourtant, peu de jours auparavant, elle avait eu comme une faible lueur d'espoir et s'était alors commandé une robe neuve. Il lui semblait qu'elle remontait sur la scène, qu'une pluie de fleurs saluait sa rentrée. « Ah! disait-elle, comme ils vont m'applaudir ! »

Hélas! elle se trompait. Il ne devait plus y avoir pour elle d'autres ovations que le bruit des oraisons funèbres. Elle mourut le 3 janvier, conservant jusqu'au bout toute sa connaissance, se regardant, s'écoutant mourir, s'attendrissant sur le chagrin de sa sœur, mais supportant son propre sort d'une manière intrépide. La fièvre entrecoupait ses paroles. Elle se reposait un instant, puis, faisant un effort, essayant un dernier sourire, elle se remettait à parler. Comme Gœthe expirant, elle voulait de l'air et de la lumière. Il lui semblait déjà qu'elle étouffait sous la dalle du tombeau. «Sarah, s'écriait-elle, donne-moi tes mains. Comme elles sont fraîches. Moi, les miennes brûlent. - Sais-tu ce qui fait que je sens que tout est fini? c'est que je n'ai plus de mémoire. Cette nuit, j'ai voulu me rappeler mon rôle de Pauline. Impossible, je voyais des nuages de feu, des fantômes que je voulais saisir et qui me fuyaient. »

Elle demanda qu'on ouvrît la fenêtre pour voir encore une fois son cher oranger. Les parfums du matin arrivaient jusqu'à elle. Elle les respirait, et, jetant sur le jardin un dernier regard : « C'est beau ! s'écriait-elle. Oui, je regrette tout cela. Et pourtant, je ne dois pas me plaindre. J'avais tant horreur de la décrépitude !... N'est-ce pas, Sarah, tu leur diras que je suis morte avec tous mes cheveux, toutes mes dents; que je n'étais pas trop laide encore... Oh! ne pleure pas, ne pleure pas, je t'en supplie. Il ne faut pas pleurer. Il faut sourire. Je suis délivrée !... Quand je vais être morte, tu me feras belle. Tu mettras dans ma chambre des fleurs, oui, beaucoup de fleurs, toutes celles que tu pourras trouver... »

Pour une nature si énergique, si ardente, ce n'est pas chose facile que de mourir. L'agonie fut vraiment une lutte. Quand elle sentit que la mort était décidément la plus forte, Rachel eut une émotion suprême, et des pleurs lui montèrent aux yeux au moment même où elle rendit l'âme. Lorsqu'on s'aperçut que son pouls avait cessé de battre, on remarqua que son visage était inondé de larmes.

A l'instant où un israélite vient d'expirer, il est d'usage que des pauvres qui, tout le temps de l'agonie, attendent dans une pièce voisine, pénètrent dans la chambre mortuaire pour y prier. On avait fait venir les pauvres de la confrérie de Nice. Ils entrèrent et se mirent à réciter des versets de la Bible, le plus beau de tous les livres si l'Évangile n'existait pas!

Curieuse coïncidence! au moment où Rachel mourut, la nature fut tout à coup en deuil. Il était dix heures du matin, et l'on se serait cru en pleine nuit. Le mistral soufflait avec fureur comme une voix d'outre-tombe. Le ciel était sillonné d'éclairs. Tout le temps du séjour de Rachel au Cannet, il avait fait un temps superbe, et à l'heure de sa mort un orage éclata.

Suivant sa recommandation, l'on embauma son corps. « Au moins, avait-elle dit, je serai sûre de n'être pas enterrée vivante, ce dont j'ai eu souvent si peur. » Puis sa sœur et ses domestiques ramenèrent le cercueil à Paris. (Ses serviteurs l'adoraient. Elle était pour eux d'une douceur, d'une générosité extrême, et ne les changeait jamais.) Une neige épaisse tombait à flots. On ne se souvenait pas, depuis vingt-cinq ans, d'avoir vu tant de neige dans le Midi. « Ah ! disait Sarah, quel linceul! »

Les obsèques de mademoiselle Rachel eurent lieu à Paris le I1 février 1858, devant une foule innombrable. La veille de l'enterrement, l'un des meilleurs amis de la tragédienne, M. Jules de Prémaray, avait écrit : « Que de repentirs tardifs, que de remords vont troubler les âmes de plusieurs autour de cette fosse! Ah! croyez-moi, heureux aujourd'hui qui peut saluer la grande morte sans tressaillir aux cris de sa conscience, sans se dire : j'ai écouté mes colères enfantines et mes rancunes mauvaises; j'ai écrit qu'elle manquait d'intelligence; j'ai dit qu'elle était grande et j'ai dit qu'elle était petite; j'ai tenté d'abaisser ce que j'avais élevé, et mon orgueil seul s'est brisé contre ce marbre antique qui est resté debout et qui descend debout dans la tombe1. »

(1) M. Jules de Prémaray. Article de la Patrie. ↩

Plusieurs discours furent prononcés avant la dernière pelletée de terre jetée sur le cercueil. Quelle chose saisissante l'oraison funèbre d'une actrice! Le contraste du théâtre et du cimetière, de la clarté du lustre et de la nuit du tombeau, des salves d'applaudissements et de l'éternel silence, les noms des pièces tout étonnés de retentir dans le lieu sinistre où il n'y a de gravées que des épitaphes, les figures de rivaux et de rivales dont les jalousies ne sont même pas désarmées par la mort; le public fiévreux, pressé, haletant, d'acteurs, de directeurs, d'auteurs, de journalistes, qui, même en face d'un tel spectacle, pensent l'un à son rôle, l'autre à sa direction; celui-ci à sa pièce nouvelle, celui-là à son feuilleton de la semaine! N'est-ce pas surtout au monde du théâtre que s'appliqueraient bien ces paroles d'un grand sermonnaire, Massillon :

« Nous nous hâtons de profiter des débris les uns des autres. Nous ressemblons à ces soldats. insensés qui, au fort de la mêlée, et dans le temps que leurs compagnons tombent de toutes parts à leurs côtés sous le fer et le feu des ennemis, se chargent avidement de leurs habits, et, à peine en sont revêtus, qu'un coup mortel leur ôte, avec la vie, cette folle décoration dont ils venaient de se parer... Loin de nous détromper par l'exemple de ceux que nous voyons disparaître, il sort de leurs cendres mêmes des étincelles fatales qui viennent rallumer tous nos désirs, tous nos attachements pour le monde; et la mort, cette image si triste de notre misère, la mort ranime plus de passions parmi les hommes que toutes les illusions de la vie. »

La tombe est fermée. La foule se disperse. Les conversations bruyantes recommencent. Chacun retourne à ses affaires ou à ses plaisirs. Quelques-uns ont été émus. Mais combien l'émotion passe vite! C'est Bossuet qui l'a dit : « Les mortels n'ont pas moins de soin d'ensevelir les pensées de la mort que d'enterrer les morts mêmes. » Oh! l'oubli, ce second linceul; l'ingratitude, cette plaie du siècle!... De tant de personnes que Rachel avait émues, électrisées, de tant d'autres à qui elle avait fait du bien (Dieu seul connaît ses dons si généreux et ses aumônes si abondantes), de tant d'admirateurs, de tant d'obligés, combien y en a-t-il qui viennent encore au Père-Lachaise, ne fût-ce qu'une fois par an, jeter une couronne sur sa tombe?

Il y avait pourtant de bien grands côtés dans cette nature exceptionnelle, digne d'inspirer des attachements sincères, des attachements profonds. Comme toutes les grandes célébrités, mademoiselle Rachel a été l'objet de calomnies innombrables, et l'on a trop souvent oublié ce qu'il y avait de noblement fier et de vraiment généreux dans son cœur. On lui a reproché d'avoir eu à un trop haut degré le sentiment de sa force, la conscience de sa gloire. Il est vrai qu'elle n'aurait pas permis à un prince, à un roi, à un empereur de lui manquer de respect. Traitée avec admiration dans toutes les cours où elle avait paru, elle était habituée aux prévenances et aux égards. Elle se souvenait de ce que lui avait dit le plus majestueux des souverains de l'Europe, le czar Nicolas, un jour où elle n'osait pas s'asseoir devant ce potentat fameux : « Asseyez-vous, Mademoiselle; les royautés comme la mienne passent, la royauté de l'art ne passe pas.» Elle pensait que la supériorité du talent ne doit fléchir ni devant celle de la naissance, ni devant celle de la fortune. Mais si elle était fière, dédaigneuse quelquefois, avec les grands de la terre, avec les riches, avec les heureux, comme elle était polie, comme elle était douce, comme elle était bonne pour les petits, pour les humbles! Elle se préoccupait de leur sort, elle s'intéressait à leurs peines. Ceux pour qui elle était surtout affable au théâtre, c'étaient les plus modestes, les dédaignés, figurants, employés, machinistes. Elle les aimait comme une czarine aime les moujiks. Et aussi, comme ils la comprenaient, comme ils l'admiraient! comme ce petit peuple était fier de sa souveraine !

Il y avait, à la Comédie-Française, un vieil allumeur de quinquets qui était là depuis trente ou quarante ans. Il connaissait à fond les traditions. Il avait vu dans tous leurs rôles mademoiselle Duchesnois et Talma. Rachel le respectait. Un jour, elle venait de jouer pour la première fois la Marie Stuart de M. Lebrun. Après sa première scène, elle n'eut guère qu'un succès d'estime. Le public n'était pas décidément enthousiaste. Quand elle rentra dans la coulisse, elle jeta un rapide regard sur le vieil employé. Il lui parut triste. Voulant savoir la véritable cause de cette tristesse, elle le fit demander dans sa loge : « Eh bien ! lui dit-elle, vous n'avez pas l'air content. Trouvez-vous que je n'aie pas bien joué? - Mais, très-bien, très-bien, Mademoiselle. - Non, dit-elle, non! Vous n'êtes pas franc. Je sens que je n'ai pas bien dit ma scène. Vous avez entendu mademoiselle Duchesnois; comment la disait-elle? » Alors l'allumeur de quinquets essaya d'indiquer ce que faisait mademoiselle Duchesnois pour rendre l'émotion de Marie Stuart sortant de son cachot, et saluant le grand air, les nuages. C'était comme une femme qui étouffait et qui respire, comme un poisson qui, après avoir été jeté sur le rivage, est relancé en pleine mer, comme un oiseau captif qui reprend sa liberté. Et il se démenait, il faisait des gestes... « J'ai compris, dit Rachel, et à la prochaine représentation vous verrez ! » A la prochaine représentation, elle fut sublime. Dans le public c'était du délire. En sortant de scène, elle fit venir son obscur conseiller, et lui mettant dans la main une belle montre d'or : « Merci, dit-elle , merci ! »

On a accusé la grande tragédienne de trop tenir à l'argent. Sans doute, elle aimait à le gagner. Mais pourquoi? Pour en faire profiter sa famille, pour assurer l'avenir de ses enfants, pour secourir les pauvres, dont elle était la providence, pour sauver de la misère, peut-être même de plus grands désastres, des personnes qui, si elles lisent ces lignes, se souviendront.

On lui a reproché aussi un caractère trop vif, une nature trop ardente. Ah! comme M. de Prémaray a eu raison de le dire : « Tenez, je sens en moi un irrésistible sentiment de révolte quand j'entends reprocher aux grands poëtes et aux grands artistes leur nature inquiète, tourmentée, désordonnée, si vous voulez. Avez-vous compté leurs larmes? Avez-vous compté leurs heures d'insomnie et de découragement? Avez-vous compté le nombre de ces terribles accès de fièvre que vous preniez pour de simples accès de talent? Avez-vous compté les gouttes de sang qu'ils ont versées dans la lutte? Non. En ce cas, taisez-vous.i

Mademoiselle Rachel n'a été si admirable comme tragédienne que parce qu'elle sentait plus vivement qu'aucune autre femme, que parce qu'elle avait, à un degré exceptionnel, la faculté de s'émouvoir, la faculté de souffrir. Entre son caractère et son talent, il y avait de grandes analogies : même fierté, même énergie, même passion. Ses joies et ses tristesses ont dépassé la mesure commune. A côté des émotions extatiques que donnent les triomphes de la scène, elle a eu d'indicibles angoisses. Comme beaucoup de grandes natures, elle a, dans une destinée pleine de vicissitudes, connu toutes les extrémités de la bonne et de la mauvaise fortune. Elle a commencé par la pauvreté, elle a fini par la douleur. Célébrée avec enthousiasme, calomniée avec férocité, elle a eu des admirateurs fanatiques et des ennemis implacables. Ses chagrins ont été comme son talent : immenses. Elle a vu, par une dure expérience, ce qu'il en coûte à une femme d'être célèbre. Une couronne, réelle ou fictive, est toujours bien lourde à porter : mademoiselle Rachel a senti sous son diadème de reine de théâtre des clous de fer qui lui meurtrissaient le front. Sa vie a été une fièvre perpétuelle. Dévorée par la double flamme de son imagination et de son génie, elle aspirait au repos et, en même temps, elle en avait horreur. Tout en elle a été agité, tout a été extraordinaire, son enfance et sa vocation, ses luttes et ses triomphes, ses souffrances et sa mort.

Mademoiselle Sarah Félix a recueilli religieusement dans son hôtel de l'avenue de l'Impératrice, comme dans un petit musée, tous les souvenirs que lui a laissés son illustre sœur. Il y a la pendule qui sonna à la grande tragédienne tant d'heures tristes. Il y a le service en porcelaine de Sèvres avec un R gravé en or, qui figurait dans les dîners où elle charmait ses convives par tant d'esprit et tant de grâce. Dans le salon se trouve le beau portrait peint il y a vingt-sept ans par M. Charles Muller; mademoiselle Rachel est assise, pâle, rêveuse, mélancolique, les mains jointes, les cheveux en bandeaux lisses. Elle porte une robe de velours noir avec une rangée de boutons d'or et un col de dentelle blanche. Sur la robe, un châle de point d'Alençon est jeté négligemment. La tragédienne est adossée à une bibliothèque à demi-cachée par un rideau rouge. A côté d'elle, il y a, sur une petite table, dans une coupe de bronze, un bouquet de ses fleurs favorites, les violettes, et un livre, sans doute les œuvres de son poëte préféré, de Corneille. Le fond du tableau est la brume d'un lointain assombri, avec des montagnes, des nuages. Le portrait est d'une ressemblance merveilleuse. Jamais ami de mademoiselle Rachel n'a contemplé sans émotion cette toile vivante. Elle l'avait donnée à son père et à sa mère pour leurs étrennes. Sur le cadre, il y a cette dédicace : A mes bons parents.

Auprès du portrait qui représente ainsi mademoiselle Rachel sous l'aspect intime, dans la vie privée, il y a un tableau de Gérôme qui nous montre, non plus la femme, mais l'artiste, l'artiste prêtresse de l'art, personnification idéale de la tragédie antique, avec une tunique rouge, des bandelettes blanches, une couronne de lauriers, le visage sombre, l'air fatal, s'appuyant contre une colonnade sur laquelle sont inscrits en caractères grecs trois noms immortels : Sophocle, Eschyle, Euripide.

En face du portrait signé par Charles Muller est un pastel du même peintre. Il fut fait trois ans avant la mort de mademoiselle Rachel. C'est une peinture maladive, douloureuse, un pressentiment. Les teintes effacées ont je ne sais quoi de crépusculaire; on dirait une ombre.

Au premier étage, on pénètre dans une toute petite pièce qui ressemble à un oratoire et qu'on pourrait appeler la chambre des souvenirs. Au plafond est suspendue une lampe de cuivre, la lampe traditionnelle des Hébreux, celle qu'on trouve dans la plus modeste chaumière des Israélites de l'Alsace; de l'Alsace, berceau de la famille de mademoiselle Rachel, de cette Alsace infortunée dont la grande tragédienne, qui avait l'âme si française, aurait tant pleuré les douleurs !

Dans la chambre des souvenirs, il y a une grande vitrine en ébène, avec des feuilles de lau-' rier sculptées sur le bois, et au-dessous de la glace, les armes de la tragédie : le masque, la coupe, le poignard. Cette vitrine contient des reliques théâtrales : plusieurs des costumes de l'artiste, ces costumes fameux sur lesquels se fixaient naguère tant de regards ardents, tant de lorgnettes curieuses, la tunique et le diadème de Phèdre, le peplum d'Hermione, le collier de Monime, la robe de Lesbie, le manteau de l'Émilie de Cinna.

De chaque côté de la vitrine on lit, dans deux tableaux, en caractères d'une calligraphie très-soignée, ornés d'arabesques et d'enluminures, deux articles nécrologiques aussi émus l'un que l'autre, celui de Théophile Gautier et celui de M. Jules de Prémaray, hommage rendu et à la grande tragédienne et aux deux critiques qui avaient eu le mérite de la comprendre et de célébrer dignement sa gloire.

Sur l'autre mur, il y a deux cadres en ébène qui contiennent des cheveux. Quand mademoiselle Rachel avait perdu sa sœur Rébecca, elle avait fait mettre la chevelure de la morte dans un de ces deux cadres. Ce que Rachel fit pour Rébecca, Sarah devait le faire pour Rachel. Les cheveux de la grande tragédienne ont été mis dans un cadre semblable, qui sert de pendant à l'autre.

Au milieu est le fusain de madame Frédérique O'Connell, dessiné d'après une photographie de Rachel morte.

L'artiste est sur son lit funèbre. Sa tête est appuyée sur l'oreiller où, vivante, elle cherchait en vain un peu de calme. Ses mains amaigries sont étendues comme des mains suppliantes. Elle est revêtue d'une robe blanche, d'une robe qui est un linceul. Sa noble tête est couronnée de lauriers.

Ah! c'est bien là l'image de la femme qui a expié sa gloire par tant de souffrances et qui ne s'est reposée que dans la mort, de la muse éloquente qui, après avoir donné à nos poëtes une seconde immortalité, après avoir planté fièrement, dans l'ancien monde et dans le nouveau l'étendard pacifique de la grande littérature française, a succombé martyre de l'art, victime de l'enthousiasme, de celle à qui l'on pourrait dire, comme Alfred de Musset à la Malibran :

Meurs donc! ta mort est douce, et ta tâche est remplie. Ce que l'homme ici-bas appelle le génie, C'est le besoin d'aimer ; hors de là tout est vain; Et, puisque tôt ou tard l'amour humain s'oublie, Il est d'une grande âme ou d'un noble destin D'expirer comme toi pour un amour divin !

Fin

ou bonL

Université d'Ottawa University of Ottawa

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