Delphine Gay de Girardin (Émile)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : E. Plon, 1875, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Cette exhumation, à laquelle M. de Girardin assistait, a eu lieu pour faire place à côté à une autre tombe d'attente. Sur la dalle mortuaire le marbrier gravera ces deux lignes :
La mort les avait séparés.
La mort les a réunis.
Et maintenant, quand sa modeste tâche est terminée, quand je ferme ce cahier de précieux manuscrits, que je ne touchais qu'avec respect, quand je vais rendre à qui de droit ces lettres qui m'ont permis de converser, pour ainsi dire, avec deux ombres illustres, je me sens ému et attendri.Je ne quitte qu'avec peine ce travail qui m'a tant attaché, et je regrette aussi qu'un pareil trésor n'ait pas été confié à de meilleures mains.
Souvent, en étudiant la vie de morts célèbres, j'ai ressenti cette impression de pieuse frayeur qu'on éprouve devant leur tombeau. Mais jamais ce culte du passé, cette vénération pour de grandes mémoires ne m'avait si fortement saisi le cœur. C'est qu'il n'y a rien de vivant comme les autographes. Ces lettres, qui semblent écrites d'hier, nous font à chaque instant nous dire : Se peut-il bien que la main qui les a tracées soit réduite en poussière? On se demande pourquoi le temps qui respecte une feuille de papier, quelques caractères écrits à la hâte, est si impitoyable pour les grands cœurs, qui sont l'honneur et la consolation de la nature humaine. On se demande pourquoi le génie n'a pas raison de la mort.
Hélas ! elle disparaîtra bientôt tout entière jusqu'à son dernier survivant, cette splendide génération littéraire qui a tant fait pour la gloire de notre malheureuse patrie! Encore un peu de temps, et il ne restera plus ni aucun de ces vétérans du premier Empire, qui avaient subjugué l'Europe, ni un seul de ces admirables écrivains dont le génie apparaît comme une colonne de feu au milieu d'un désert. Ah! ceux qui restent encore, respectons-les, quel que soit leur parti, leur drapeau; entourons-les de soins et d'hommages; ayons pour eux la déférence profondue due à d'illustres vieillards, dont l'activité, l'infatigable ardeur, devrait nous faire rougir, nous tous qui devant eux n'avons pas le droit de parler de notre jeunesse obscure et stérile. Lamartine a dit un jour à notre génération : « Prends garde que les têtes mûres sur lesquelles tu jettes la poussière de tes mépris ne dominent encore de toute la hauteur d'un autre temps les cheveux couronnés de roses : ce serait là le symptôme fatal de l'abaissement du niveau de l'intelligence nationale et de la diminution des proportions de l'âme parmi nous, car ce qu'il y a de plus déplorable et de plus irrémédiable dans un peuple, c'est quand la jeunesse du cœur se réfugie sous les cheveux blancs ! »
Ah! gardons-nous de mériter un semblable reproche, et sachons vénérer ces deux choses vénérables qui s'appellent la vieillesse et la gloire !