Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848
Madame de Girardin Lettres de Lamartine

Lettres de Lamartine

Madame de Girardin · 22 min de lecture · p. 4–28 · chapitre 1 sur 14

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : E. Plon, 1875, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

M. de Lamartine a été un charmeur, madame de Girardin une enchanteresse. Rarement on a vu s'épanouir deux natures aussi éblouissantes, aussi privilégiées par l'esprit et par la beauté, par l'imagination et par la grâce. Leur nom seul évoque une période de victoires intellectuelles, de splendeurs littéraires, de conversations étincelantes, dont le souvenir contraste avec les mesquineries et le prosaïsme de l'époque actuelle, vide et décolorée. Le plus beau génie de notre temps et la femme spirituelle entre toutes, qui mériterait d'être appelée la Sévigné du dix-neuvième siècle, ont eu l'un pour l'autre une sympathie, je dirai plus, une admiration constante. M. de Lamartine a été l'hôte assidu de cette poétique demeure de l'avenue des Champs-Élysées, de cette maison aux blanches colonnes, que Théophile Gautier ne pouvait regarder sans pleurer, après que celle qui en avait été comme la déesse n'existait plus.

Le moment est peut-être opportun pour faire connaître au public les lettres inédites que l'auteur des Méditations a adressées à la femme dont le talent et le charme l'avaient séduit. M. de Laprade écrivait l'an dernier : « Plaignons la société polie et les classes cultivées, si elles arrivent à préférer à Lamartine n'importe lequel de ses contemporains. Je verrais dans cette préférence un notable abaissement du niveau moral tout autant que du goût littéraire. Mais la faveur publique revient au grand poëte spiritualiste. » Cette parole s'est réalisée. Bien que leurs discours n'aient pu être prononcés sous la coupole de l'Institut, MM. Ollivier et Augier ont décerné au poëte religieux, au mage de la nature, au chantre de l'universel et du divin, des éloges qui ont eu de l'écho dans bien des chœurs. On s'est souvenu de celui qui « vivra dans la mémoire des hommes aussi longtemps qu'il y aura une jeunesse, un printemps et des larmes1. »

(1) Discours de M. Emile Ollivier. ↩

Madame de Girardin ne sera pas non plus oubliée. On a consacré à madame de Sévigné de véritables travaux de Bénédictins. On a pénétré jusqu'aux plus secrets replis de son cœur. On a interrogé les ombres de tous ceux qui l'avaient aimée ou admirée. On a commenté ses lettres ligne par ligne. On a reconstruit sa vie jour par jour, heure par heure. Nous souhaitons le même zèle à ceux qui s'occuperont de la mémoire de madame de Girardin. Toutes deux ont été aimables, amusantes jusqu'à l'enivrement et la fascination. Toutes deux ont représenté d'une manière admirable l'esprit et le mouvement des salons de leur époque. Bonnes malgré leur penchant à la raillerie, sérieuses sous une apparence de frivolité, gaies à la surface, tristes dans les profondeurs de l'âme, éblouissantes de verve et d'entrain, parfois mélancoliques et attendries ; reines par le charme de l'imagination, par le prestige de l'intelligence, par l'art de causer et d'écrire, elles ont résumé, l'une et l'autre, les séductions de leur siècle. Madame de Girardin attend un Walckenaër. Cette femme belle, inspirée, dont la physionomie mobile refléta, comme un miroir magique, ce que l'enthousiasme a de plus sincère et l'ironie de plus acéré, celle qui fut tour à tour une Corinne et un journaliste, la Muse de la patrie et la créatrice d'un genre nouveau, la chronique, cette charmante Delphine, si noblement émue, qui savait si bien rire, si bien sourire, si bien pleurer, dont le salon était comme un sanctuaire des lettres et des arts, qui avait à ses côtés, pour mieux dire à ses pieds, une pléiade d'artistes et d'écrivains de génie, cette aimable compagne du plus habile des publicistes contemporains, cette femme d'élite est digne assurément de laisser un profond souvenir.

Sainte-Beuve, qu'on ne saurait accuser d'exagération dans la louange, a salué l'influence de madame de Girardin. « Il manquerait, a-t-il dit, quelque chose d'essentiel à la société, à la poésie et au journalisme de ce temps-ci, et les trois ensemble n'auraient pas donné leur dernier mot, s'ils ne s'étaient entendus pour produire ce composé singulier, étrange, élégant, qui, dans sa forme habile et précise, se jouant du fond, associe à son gré, avec malice, avec gaieté, naturel et même un reste de naïveté, la femme d'esprit, le cavalier à la mode, l'écrivain consommé, et l'amazone parfois encore et la muse. »

On ne lira peut-être pas sans intérêt les lettres nombreuses que M. de Lamartine adressa de 1828 à 1855 à cette femme éminente. Dans sa correspondance, l'auteur de Jocelyn se montre tout entier. C'est lui, avec les oscillations de sa nature ondoyante et diverse, sa soif et son dégoût de la popularité, ses aspirations bucoliques et ses plans ambitieux, ses sincères tristesses, ses courts moments d'extase, ses douloureux coups d'œil sur les problèmes de la destinée humaine. C'est lui aussi, dans ces heures très-nombreuses où il dételle, pour ainsi dire, les coursiers de son char d'Apollon, où le demi-dieu se fait homme, où, dégagé de son auréole, il se présente sous un aspect intime, familier, prosaïque.

« Vous savez mieux que personne, écrivait-il, que ma vie de poëte n'a jamais été qu'un douzième tout au plus de ma vie réelle. Le bon public, qui ne crée pas, comme Jéhovah, l'homme à son image, mais qui le défigure à sa fantaisie, croit que j'ai passé trente années de ma vie à aligner des rimes et à contempler les étoiles ; je n'y ai pas employé trente mois, et la poésie n'a été pour moi que ce qu'est la prière. »

Dans ces lettres, on voit apparaître tour à tour, avec une suite d'inconséquences et de contradictions qui ont leur attrait, parce qu'elles sont dans la nature, le poëte et l'homme politique, le campagnard et l'homme du monde, le rêveur et l'homme d'action. Disons enfin que ce qu'on rencontre partout et toujours, au milieu de tant de métamorphoses, c'est l'admirateur respectueux et dévoué, c'est le véritable ami, et non pas l'amoureux, comme on avait eu le tort de le croire ou de le dire.

M. de Lamartine a raconté lui-même dans quelles circonstances il vit pour la première fois mademoiselle Delphine Gay, la future madame Émile de Girardin. C'était en 1825, à Terni, près des cascades du Velino. L'auteur des Méditations revenait de Rome à Florence, où il remplissait les fonctions de secrétaire d'ambassade. La belle jeune fille, qu'il ne connaissait pas, mais qui était déjà célèbre, frappa ses yeux comme une apparition. Semblable à une sibylle, debout devant la cascade écumante, elle « s'enivrait du tonnerre, du vertige et du suicide des eaux ». Le Velino roulait à la mer, avec ses ondes, « une goutte chaude et virginale du cœur d'une jeune fille de Paris, larmes sans amertume qui baignent les joues, mais qui ne sont pas des pleurs ». Devant la radieuse image, le poëte tressaillit, mais l'homme resta froid. Il admira ce profil qui se dessinait en lumière, sur le bleu du ciel, cette taille élevée et souple, cette démarche de nymphe. Il se sentit doucement ému par cette voix qui était « le timbre de l'inspiration ». Mais il se tint sur la réserve. Calme, maître de lui, doué d'une grande force de volonté, il savait dominer son âme, régler ses sentiments, et dire à sa pensée : « Tu n'iras pas plus loin. »

Delphine Gay avait alors vingt et un ans, et, depuis plusieurs années déjà, sa réputation remplissait tous les salons de Paris. Suivant l'expression de M. de Lamartine, elle fut accueillie dans le monde comme l'Aurore du Guide. « On lui avait appris à sentir et à parler en vers; elle avait l'image dans les yeux, l'harmonie dans l'oreille, la passion en pressentiment dans le cœur, l'éclat dans l'esprit; ses strophes peignaient, chantaient, pleuraient, brillaient comme les gazouillements poétiques de l'oiseau qui s'essaye au bord du nid à . demi-voix... Elle dépassait en charmes et en talent tout ce que le cœur d'une mère avait rêvé1. » C'était l'époque où elle composait son élégie sur le Bonheur d'être belle; l'époque matinale, lumineuse, à laquelle se reportait son souvenir, lorsqu'elle écrivait plusieurs années après :

(1) LAMARTINE, Cours familier de littérature. ↩

Mon front était si fier de sa couronne blonde, Anneaux d'or et d'argent tant de fois caressés !

Et j'avais tant d'espoir quand j'entrais dans le monde

Orgueilleuse et les yeux baissés.

C'était pour la société littéraire et artistique de la Restauration, une joie exquise d'entendre cette jeune Hébé, si fraîche, si gracieuse. Dans le salon de madame Récamier, à l'Abbaye-aux-Bois, dans les salons de la duchesse de Duras, dans les matinées de la duchesse de Maillé, au château de Lormois, elle brillait de l'éclat le plus pur. « Lorsque sa voix si poétiquement accentuée redisait la veuve de Naïm, ou Velléda, ou le Parthénon, tout le cercle diplomatique, politique et scientifique se taisait; toutes les opinions semblaient un moment d'accord, et, dans ce silence, la jeune Muse de la patrie, comme elle-même s'était nommée sans contradicteur, était couronnée sans rivale.

» Plus encore que mademoiselle Delphine Gay, M. de Lamartine devenait l'idole des salons parisiens, quand par hasard il s'y montrait. L'envie se taisait à ses pieds. Sa gloire, grandie par l'éloignement - il était presque toujours à son poste diplomatique à Florence - ne soulevait aucune protestation. Lorsqu'il récitait d'une voix grave et douce, que nul débat politique n'avait encore fatiguée, quelques-unes de ses poésies si neuves, si pénétrantes, c'était une émotion, un enthousiasme général1. »

(1) M. VILLEMAIN, Souvenirs contemporains. ↩

Cette période de sa vie est complétement connue, depuis qu'une grande partie de sa correspondance vient d'être publiée par la femme distinguée d'esprit et de cœur qui fut l'Antigone de sa vieillesse, et qui aujourd'hui veille sur sa gloire avec un soin si religieux2. Agé de trente-cinq ans, il n'avait encore fait paraître qu'un seul ouvrage, mais un ouvrage immortel : les Méditations poétiques. Se considérant bien plutôt comme un secrétaire d'ambassade que comme un écrivain; plus occupé de diplomatie que de littérature, restant souvent des mois entiers sans écrire un seul vers; presque gêné par sa gloire de poëte, qui était, il le craignait du moins, un obstacle pour sa carrière, il n'avait plus l'ardeur de la première jeunesse, et, fidèle à sa femme, pour laquelle il professait la plus haute et la plus affectueuse estime, il goûtait en repos les joies de la famille. Légitimiste et catholique, il avait alors en politique et en religion une foi sincère. C'était l'année où il écrivait à son meilleur ami, le comte de Virieu1 : « J'ai fait mes pâques ce matin, sans t'oublier » et où il parlait, dans la même lettre, du Chant du Sacre, qu'il venait de composer « ni pour gloire, ni pour argent, mais par pure conscience royaliste ». A cette époque de sa vie, il n'aurait pas voulu jeter le trouble dans l'imagination ou dans le cœur d'une jeune fille, Si une telle idée lui fût venue, il l'aurait repoussée avec indignation. Il n'était plus alors au temps de Graziella. L'amour ne lui apparaissait encore que comme un lointain souvenir, comme un regret. Eût-il eu d'ailleurs une nature plus portée à la passion, quelque chose l'aurait refroidi pour mademoiselle Delphine Gay. Il ne la trouvait point assez mélancolique. Il eût voulu moins de soleil et plus de nuages.

(2) Correspondance de Lamartine, publiée par madame Valentine de Lamartine. ↩

(1) Lettre du 7 avril 1825. ↩

« Elle n'avait, à mon goût, a-t-il dit, qu'une imperfection, elle riait trop. Hélas! beau défaut de la jeunesse qui ignore la destinée. » Seize ans plus tard, il devait lui écrire : « La gaieté est amusante, mais, au fond, c'est une jolie grimace. Qu'y a-t-il de gai dans le ciel et sur la terre? Le bonheur est triste lui-même quand il est complet, car l'infini est sublime, et le sublime n'est pas gai1. »

(1) Lettre de M. de Lamartine à madame de Girardin, ↩

Il lui reprochait aussi un peu, lui qui se retrempait souvent à la campagne, cette grande inspiratrice, de se plaire trop dans une atmosphère de serre-chaude, dans l'air parfumé des salons, cet air « trop artificiel et trop tempéré pour donner à la poésie la trempe énergique, nécessaire à l'imagination comme au caractère du talent. » M. de Lamartine modéra donc son enthousiasme pour mademoiselle Delphine Gay. Il n'aspira qu'à en faire son amie, et, ce but, il ne tarda pas à l'atteindre. Flattée des éloges décernés par le grand poëte, la jeune fille lui témoigna sur-le-champ sa reconnaissance et son affection, sentiments qui, chez elle, demeurèrent toujours inaltérables. De son côté, M. de Lamartine eut les plus grands égards, les prévenances et les attentions les plus délicates pour elle et pour sa mère, femme d'esprit justement fière d'une pareille fille. Il les reçut toutes deux à Florence en 1826.

Sa correspondance avec la nouvelle Corinne est aimable, affectueuse, mais ne contient pas la moindre trace de passion. C'est de l'amitié pure, sans un éclair d'amour. Le lecteur va en juger.

La première lettre, écrite le 3 I décembre 1828, est datée de Saint-Point, où M. de Lamartine était en congé. Une lettre qu'à la même époque il adressait à M. de Virieu montre quel était alors l'état de son âme (11 décembre 1828) :

« Je suis dans un des rares moments où l'homme modéré et dégrisé peut dire : Je suis heureux. Je me repose entre deux fatigues. Mais mon repos est occupé. J'ai cent ouvriers à Montculot et presque autant ici. Je me lève la nuit pour ajouter au jour. Ma santé est supportable, mon âme paisible, mon cœur doucement rempli, mon esprit intéressé, la route de ma vie sans pierre ni épines. Je n'ai qu'à remercier Dieu, et le bonheur et la reconnaissance sont, tu le sais, pour nous deux, les deux colonnes du sanctuaire... Je suis plus religieux quand je suis, comme ici, solitaire et content :

Ainsi plus le temple est vide, Et mieux l'écho retentit. » La lettre à mademoiselle Delphine Gay est en parfaite conformité avec la lettre au comte de Virieu. La voici :

« Saint-Point, 31 décembre 1828,

Mademoiselle

» J'ai reçu la lettre et le volume. J'ai lu les vers avec le sentiment que j'avais en les entendant. C'est tout dire. Quand l'impression froide n'enlève rien du charme que l'auteur lui-même (et quel auteur!) peut donner à ses vers, on ne doit rien désirer. Ils ajouteront, s'il set possible, à votre renommée, et vous feront des amis de plus.

» Cependant il y règne un ton de mélancolie qui était moins senti dans les premiers volumes. Est-ce que vous seriez moins heureuse? Quand on vous a connue, c'est-à-dire aimée, on a le droit de s'intéresser non-seulement à l'ouvrage, mais plus encore à l'écrivain. Pardonnez donc cet intérêt, fût-il indiscret.

» J'ai bien regretté de ne pas vous trouver à Paris. Je ne sais plus quand j'y retournerai. Mais ne passeriez-vous point au printemps par le voisinage de Saint-Point? Alors accordez-moi une halte d'un mois ou deux.

» Que fait Madame votre mère? 1829 ne verra-t-il rien paraître d'elle? Pour moi, je suis heureux et occupé. Mais je n écris et surtout je n'imprime rien. Je n'ose plus. J'ai passé la veine du bonheur poétique1. J'en suis à la quiétude réelle. Cela vaut mieux. Je crains de la compromettre, et je ne fais quelquefois des vers que pour me parler à moi-même.

(1) Il disait cela, et il n'avait pas encore écrit Jocelyn! ↩

« Adieu, Mademoiselle; recevez encore ma vive reconnaissance pour un si aimable souvenir inscrit sur une page immortelle. Puisse celle où je vous offrirai le mien partager le même destin! Mais, immortel ou non, il est tendre et sincère, et durera autant que moi. »

La seconde lettre, écrite le 22 juillet 1829; est datée de Mâcon, où M. de Lamartine était de retour, après avoir été passer quelques jours à Paris, pour s'y occuper des intérêts de sa carrière diplomatique. Le même jour, il avait écrit à M. de Virieu :

« Eccomi, caro amico, revenu de Paris comme j'y suis allé : mon sort n'est pas plus décidé. On n'a pas voulu de ma démission; on m'a comblé de bontés, d'argent, d'égards, de coquetteries ; je reviens donc en attendre patiemment les effets. J'ai vu, à la lettre, tout Paris. J'y suis toujours de mieux en mieux fêté, aimé, prôné, caressé, enivré d'encens et de faveurs : jamais popularité élégante n'a duré si fort ni si longtemps; les absences ne font jusqu'ici que la fortifier... Mais je meurs de souffrance, ennui, mal de tête, rhumatisme, fièvre, estomac et goutte. Quel métier! Cela me dégoûte de tout. Je n'apprécie rien qu'un rayon de soleil et une heure de non-douleur, avec un livre amusant sur les genoux et des chiens sur mes pieds. Dieu met le fiel dans le miel : sans cela la vie peut-être m'enivrerait. Mais cette vie, si brillante aux yeux de ceux qui me voient passer et rayonner à Paris, c'est une espèce d'agonie. J'ai pitié et envie de ceux et de celles qui m'envient. »

Voici la seconde lettre à mademoiselle Delphine Gay :

« Macon, 2 juillet 1829.

Mademoiselle

» J'arrive à l'instant, je trouve les vers divins et le joli portrait de Nisida. C'est le jeudi qui m'arrive huit jours trop tard! C'est peut-être mieux ainsi. J'aurais quitté Paris avec trop de regrets après une preuve d'amitié de plus. Vous m'en avez assez comblé, et j'y ai été assez sensible, sans qu'il fût nécessaire d'y rien ajouter de part et d'autre. Je n'oublierai jamais ce bon mois passé à vous voir si souvent, si à l'aise, si intimement, et toujours avec une admiration et une sympathie croissantes non pas seulement pour votre beau génie poétique, mais pour vos mille qualités d'esprit et d'âme qui vous feraient aimer même par ceux qui ne sauraient ni lire ni entendre.

» Je pense que vous êtes toutes deux maintenant dans la vallée de l'Orge, comme je vais dans peu de jours me retirer moi-même dans celle de Saint-Point. J'aurai là un crayon et un album et l'ombre d'un arbre, et je vous enverrai quelques vers; mais, je vous assure, bien au-dessous de ce que vous venez de m'envoyer, de tout ce que vous m'avez lu à Paris! Je ne suis ici que comme à l'auberge à attendre ma femme et Julia, qui doivent arriver bientôt. Nous irons ensuite passer un mois à Saint-Point et un mois dans notre terre de Dijon. Madame Gay et vous, vous souviendrez-vous de la presque promesse d'y venir en allant en Suisse ou en Italie?

« J'irai à Paris, je pense, en septembre ou en octobre. Y serez-vous? En tout cas, j'irai vous chercher à la campagne : vous l'avez promis.

» Nisida est parfaite, et le nom de sa maîtresse m'empêchera de l'égarer. Dites à Madame votre mère qu'elle aura le petit chien dans six semaines environ; il est à Saint-Point. Elle viendra, j'espère, le chercher à son passage.

» Mais adieu. Je ne vous dis rien de tout ce que je voudrais vous dire à toutes deux; écrire est insipide. Il vaut mieux une heure de causerie comme à Paris. «

La troisième lettre est particulièrement intéressante, parce qu'elle montre avec quel soin M. de Lamartine voulait éviter tout ce qui aurait pu effleurer la réputation d'une jeune fille pour laquelle il avait autant d'estime que d'amitié :

« Au château de Montculot, près Dijon,

15 septembre 1829.

» J'ai reçu bien tard votre aimable lettre, parce que je suis au fond des bois, dans ce que les Anglais appellent une abbaye, et celle-ci, en vérité, rappelle Vallombreuse par son isolement et l'immensité de ses ombrages. C'est là que vous nous avez presque promis quelques jours de poésie; je n'y ai que des jours de chiffres et de vile prose, entouré de maçons, de bûcherons et de plâtriers. Je n'y ai pas eu encore une minute de loisir à donner aux vers. Ceci n'est pas une excuse pour ceux que je vous devais à tant de titres. Non, ceux-là sont faits depuis six semaines. Je les avais même copiés sur papier anglais à grande marge pour vous les adresser officiellement. Le malheur a voulu que je les aie lus à quelques amis qui étaient venus me voir de Paris. Ils m'ont ordonné de les garder in petto. Ils ont prétendu qu'ils n'étaient pas assez compassés, mesurés, rognés, limés, pour être adressés à une jeune et belle personne comme vous; qu'on mettrait sur le compte de sentiments personnels ce qui n'était que de l'admiration poétique; que cela ferait un mauvais effet pour vous, un pire pour moi. Bref, ils m'ont convaincu, et j'ai renfermé dans l'ombre d'un secrétaire des stances qui étaient cependant bien pures de toute méchante interprétation. Je vous en ferai juge quand nous nous verrons.

» Mais quand nous reverrons-nous? Ce bouleversement politique me retient ici, vous comprendrez pourquoi. On me dit que M. de Vaudreuil prévaut sur moi. Cela va de plein droit. Je ne sais ce qui adviendra de ma destinée diplomatique. Je me résigne et, comme tout le monde, j'attends.

» Je suis bien aise que Vignet vous plaise. Il a un cœur et une âme avec tout son esprit. Nous sommes partie l'un de l'autre, à force d'avoir vécu et pensé ensemble. Je l'attends ici dans la première quinzaine d'octobre. J'y attends ce soir même la marquise de Barol, de Turin, et sa famille, que vous connaissez, je crois. Mais je ne vous y attends plus, et c'est ce qui me chagrine.

» Si je vais huit jours à Paris, j'irai certainement vous chercher plus loin que la rue de Choiseul.

» Mais adieu, voilà mon courrier piéton qui part. Je lui donne ma lettre à peine commencée. J'espère que votre aimable mère la prend pour elle autant que vous. Parlez quelquefois de nous, et soyez sûres d'autant d'amitié que d'admiration et de respects. »

La quatrième lettre est remarquable par sa teinte de tristesse. M. de Lamartine avait perdu sa mère depuis quelques mois, ce qui fut le plus grand chagrin de sa vie, et, avec son intuition de l'avenir, il voyait s'avancer la révolution de Juillet. C'est l'époque où il écrivait à M. de Virieu : « Sempre lo stesso. Toujours malade, triste, accablé de pensées et d'affaires lourdes comme des pensées1... Ce monde est un guignon aux trois quarts. Je vais savoir si j'irai en Grèce; cela me ferait du bien physiquement et poétiquement peut-être. Pour moralement, je suis bien dégoûté; mais il faut vivre jusqu'au bout1. » C'est sous cette impression de mélancolie que M. de Lamartine écrit à mademoiselle Delphine Gay :

(1) Lettre du 10 février 1830. ↩

(1) Lettre du 3 mars 1830. ↩

« Macon, 25 janvier 1830. » J'ai bien tardé de répondre à votre bonne et aimable lettre. Je suis malade et, par-dessus, accablé de pénibles affaires. Je vends ma terre des environs de Dijon. J'achète celle de ma mère ici près en mémoire d'elle; c'est là qu'elle nous a élevés et rendus si heureux. Je suis dans des embarras de fortune et de position. Plaignez-moi et ne m'accusez pas. Et puis, je suis si triste que je ne vous inspirerais que tristesse; et vous-même, je ne vous crois pas heureuse, ce qui m'attriste davantage. Je serai bien heureux le jour où vous m'écrirez : « Je suis heureuse. » Ce jour viendra. Je m'en fie pour vous à vos vertus, à vos admirables qualités et à la Providence.

» Je ne comprends pas comment M. Villemain a voulu se brouiller avec vous à propos de son mariage. C'est mal débuter. L'amitié va très-bien à un homme marié, et la vôtre et celle de votre aimable mère m'auraient semblé, à sa place, un présent de quelque prix.

» J'en suis là, et l'on m'apporte les deux volumes du Moqueur1, avec un mot bien bon de votre mère. Remerciez-la vite. Je vais couper et lire; ce sera ma conversation au moins avec vous et avec elle. Ne pourriez-vous me faire acheter les lettres de notre ami Custine et les deux derniers volumes de Bourrienne, et me les envoyer par la même voie? Je vous rembourserai tout cela en arrivant à Paris.

(1) Ouvrage de madame Gay. ↩

» Je me fais, dans ma tristesse même, une douce perspective de me retrouver quelquefois au coin de votre feu, dans l'intimité de votre famille. Je ne pense plus aux vers. Ils sont une fête de l'âme qui ne me sera de longtemps permise. J'ai écrit ces quatre jours l'éloge de M. Daru2. C'est détestable, comme ce qu'on écrit de commande, quand on a envie de pleurer plus que d'écrire.

(2) Discours de réception de l'Académie. ↩

» Adieu; mille tendres, durables et respectueux sentiments. »

Évidemment M. de Lamartine, dans ses rapports avec mademoiselle Delphine Gay, a été absolument irréprochable. Ses intentions étaient aussi pures que son cœur était loyal. A plusieurs époques de sa vie, il a pris soin de prémunir ses amis contre toute interprétation inexacte de son attachement pour elle. C'est pour cela qu'il mettait pour ainsi dire la sourdine à son admiration, et qu'il se maintenait dans une réserve de bonne compagnie, conforme en tout point à ses habitudes d'homme d'honneur et d'homme comme il faut. Sa correspondance justifie pleinement ce qu'il a dit dans son Cours familier de littérature : « Elle m'avait laissé une gracieuse et sublime impression. C'était de la poésie, mais point d'amour, comme on a voulu plus tard interpréter en passion mon attachement pour elle. Je l'ai aimée jusqu'au tombeau, sans jamais songer qu'elle était femme : je l'avais vue déesse à Terni. »

Au surplus, ce n'était pas à l'amour que s'attachaient désormais les pensées et les rêves du poëte. Là n'était plus son idéal. Tout en regrettant des émotions dont personne plus que lui n'avait compris l'ivresse, il croyait que certaines lumières ne survivent pas à l'aurore de la vie. Au moment où il aurait pu exercer encore tant de séductions, où son visage était si beau, son âme si jeune, son imagination si vive, il avait quitté le rôle d'amoureux. Soit par fidélité conjugale, soit par sentiment religieux, soit par la certitude de ne point rencontrer de cœur à la hauteur du sien, il s'était volontairement privé de joies qui ne sont pas sans amertume, et d'espérances qui se changent toujours en déceptions. Sans doute il devait lui arriver d'avoir par intervalles ce qu'on pourrait appeler la nostalgie de l'amour. Mais ce n'étaient là que des tentations passagères, des rêves moins vite formés qu'évanouis. Il y avait alors en lui une pensée générale de recueillement, de regret et de sacrifice, qui lui a inspiré son chef-d'œuvre : Jocelyn. Mieux fait pour admirer que pour aimer, il s'était habitué à vivre par l'imagination plus que par le cœur, par le cœur plus que par les sens. L'amant d'Elvire avait, croyons-nous, sincèrement renoncé à l'amour. Comme beaucoup de grandes natures, il s'était convaincu que ce sentiment ne convient pas à la terre, parce qu'il est au-dessus de notre triste humanité.

C'est le 1e juin 1831 que mademoiselle Delphine Gay épousa M. Émile de Girardin. Elle avait alors vingt-sept ans. Elle était dans tout l'éclat de sa beauté, dans tout le prestige de sa réputation. Théophile Gautier a décrit l'impression enthousiaste que sa vue seule produisit sur un public de poëtes, de sculpteurs et de peintres, lorsqu'elle apparut dans sa loge aux Français, lors de la première représentation d'Hernani, le 20 février 1830.

Quand on aperçut sa tête inspirée, ses yeux remplis d'éclairs, ses magnifiques cheveux blonds noués sur le sommet de la tête en une large boucle, sa robe blanche, son écharpe bleue rendue célèbre par le portrait d'Hersent, une triple salve de bravos éclata. Heureuse époque où la foule, passionnée pour la nature et pour l'art, applaudissait ainsi le talent et la beauté! Dès que la jeune fille se montrait dans les théâtres, dans les fêtes, dans les Académies, un murmure d'admiration s'élevait sur ses pas. « Les jeunes hommes exaltaient ses charmes, les vieillards la plaignaient d'une célébrité funeste au bonheur1. » Elle et sa mère, - cette femme si intelligente qui, suivant l'expression de M. de Lamartine, avait assez de flamme pour illuminer seule dix salons, et donner de l'âme à tout ce qui l'approchait,-elles avaient fait, pour ainsi dire, un petit sanctuaire de leur modeste entre-sol de la rue de Choiseul. Leur salon était tout littéraire. « La noblesse de naissance n'y figurait que pour s'ennoblir par la fréquentation de la noblesse de nature... C'était le salon de l'amitié plus que de la célébrité ou de la puissance. On y aimait, parce qu'on se sentait aimé.... Il y régnait cette liberté complète qui ne connaît de joug que la bienséance, que cette égalité affectueuse qui est la république du talent. La mère et la fille étaient pauvres ; mais le salon d'entre-sol était agrandi par les hôtes, meublé par les décorations de la nature1. »

(1) LAMARTINE, Cours familier de littérature. ↩

(1) LAMARTINE, Cours familier de littérature. ↩