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L'Enchanteur 1768—1848
Madame de Girardin Lettres de Lamartine (suite 2)

Lettres de Lamartine (suite 2)

Madame de Girardin · 22 min de lecture · p. 29–52 · chapitre 2 sur 14

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : E. Plon, 1875, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

On se demandait qui aurait l'honneur d'épouser cette belle Delphine, que des courtisans du roi Charles X avaient songé à unir au vieux monarque, comme une Maintenon jeune, par un mariage morganatique, mais elle ne connut jamais cette conspiration de cour, fondée sur ses charmes. M. de Lamartine, alors en congé à Paris, vit un jour, dans l'entre-sol de la rue de Choiseul, derrière le fauteuil de mademoiselle Gay, « un jeune homme de petite taille et de charmante figure, qui semblait à peine sortir de l'adolescence. Il parlait peu, on ne le nommait pas; il semblait vivre dans une intime familiarité avec ces deux dames, comme un frère ou un parent arrivé de quelque voyage lointain, et qui reprenait naturellement sa place dans la maison. Ce jeune homme avait les yeux sans cesse attachés sur Delphine; il lui parlait bas; elle détournait négligemment son beau visage pour lui répondre et pour lui sourire par-dessus le dossier de sa chaise. »

M. de Lamartine demanda à madame Gay quel était ce jeune inconnu, dont la physionomie forte et fine inspirait une attention et une curiosité involontaires. Madame Gay répondit que c'était M. Émile de Girardin, et comme elle consultait M. de Lamartine sur de vagues idées de mariage, il lui dit que « le jeune homme avait une de ces physionomies qui percent les ténèbres et qui domptent les hasards, et que dans le pays de l'intelligence, la plus riche dot était la jeunesse, l'amour et le talent ».

Ce n'était pas une médiocre audace d'unir sa destinée à celle d'une femme aussi célèbre. « La gloire attire les yeux, mais fait peur au sentiment ; à moins d'être très-inférieur et d'accepter humblement son infériorité, ou à moins d'être très-supérieur et de ne craindre aucune éclipse, on redoute d'épouser ces grandes artistes qui introduisent la publicité dont elles rayonnent dans le ménage qui ne veut que le demi-jour. » Il a fallu un grand mérite au mari d'une telle femme pour être autre chose qu'un prince-époux. Ce mérite, M. de Girardin le possédait. M. de Lamartine, qui le lui reconnaisait, ne tarda point à s'attacher à lui, et il témoigna au mari, comme à la femme, une sincère amitié dont nous trouvons la trace dans la lettre suivante, qu'il écrivait à la jeune mariée, cinq mois après son union avec M. de Girardin :

« Saint-Point, 3 novembre 1831. » Je vous donne toutes les permissions possibles pour l'insertion des vers1, si vous les trouvez dignes du grand et pur nom auquel ils sont adressés. Je n'en ai pas fait depuis un an et plus. Je m'y remets aujourd'hui même. M. Suë, qui est ici, paraît enchanté du prologue de mon poëmetto (Jocelyn). J'espère que ce sera un morceau original et digne de nos soirées de la rue de Choiseul, si notre bonne fortune nous les rend un jour.

(1) C'est la pièce qui commence par ce vers : Celui qui voit briller ces Alpes d'où l'aurore... Elle figure dans les Harmonies poétiques et religieuses. ↩

» Vous avez donc été malade? Je croyais que c'était mieux qu'une maladie, et que vous nous promettiez une œuvre belle et poétique de plus. N'en est-il rien? Je ne parle pas du Lorgnon, car son nom est venu jusqu'ici; je parle d'une œuvre comme Julia (la fille de M. de Lamartine). J'attends néanmoins le Lorgnon avec empressement, ainsi que le roman nouveau de madame Gay. Quand tout cela paraîtra-t-il? Vous avez reçu ma lettre politique. Mais ce n'est rien ; la politique, il ne faut jamais l'écrire, il faut la faire en chair et en os; vous savez que je m'en suis toujours senti très-capable, et je n'en suis pas plus fier; car il ne faut pour cela que deux qualités vulgaires : justesse d'esprit et vigueur de caractère. Qui est-ce qui n'a pas plus que cela? Mais j'y renonce, faute d'électeurs, et je me jette pour le reste de mes jours dans l'inertie, dans la poésie et dans la philosophie, trois choses qui s'accordent bien entre elles. Nous n'attendons, M. Sue et moi, que la fin de la peste et du choléra pour voguer vers le Levant. Il ne paraît pas que les commmunications soient rétablies avant le printemps ou l'été; en attendant, nous resterons ici. Arrangez-vous donc pour venir nous y voir une fois tous les trois ou tous les quatre. Nous y menons une vie pareille, je pense, à votre vie solitaire à Villers-sur-Orge. Voici les premiers sentiments d'automne qui sont tout poétiques, et qui concentrent l'imagination dans le cœur et les yeux sur le foyer, saison propice aux poëtes ; profitons-en l'un et l'autre.

» Êtes-vous heureuse? Je ne dis pas par M. de Girardin. Je le connais, et il vous aime; mais par les circonstances extérieures? Voyez-vous clair dans votre avenir et dans le sien? La littérature se ranimera-t-elle avec la paix, comme le tissage des cotons? Et pourra-t-on établir une fortune sur la base de la presse poétique ou périodique? Parlez-nous souvent de vous trois, vous ne saurez jamais tout l'intérêt que j'y prends. Envoyez-moi quelques bribes de vers de vous ou quelques pages du roman de votre mère pour me ranimer un peu. Pourquoi sommes-nous si loin? Je ne lis rien que de méchants journaux le soir, au coin du feu, à moitié assoupi après mes laborieuses journées de cheval ou de piéton. Il me faudrait quelques heures par semaine de vos douces conversations.

» Parlez beaucoup de moi à votre mère. On ne retrouve nulle part sa sève piquante, juste, gracieuse et intarissable d'esprit. Elle devrait, à mon avis, l'écrire sans forme, heure par heure, l'écrire sous le nom de conversation ou de monologue d'une femme du monde, ce serait un livre charmant, fait par elle et lu par nous.

» Adieu ; soyez un million de fois heureuse et toujours poète. »

Cette lettre est curieuse, parce qu'elle commence à révéler la lutte qui doit s'engager dans le cœur et dans l'esprit de M. de Lamartine entre l'amour du repos et la soif de l'action, entre le poëte et l'homme politique. Sans doute il était sincère lorsqu'il écrivait : « Je me rejette pour le reste de mes jours dans l'inertie, dans la poésie et dans la philosophie. » Mais il ne pouvait pas tenir la promesse qu'il se faisait ainsi à lui-même. Après la révolution de 1830, il avait envoyé à Louis-Philippe sa démission de secrétaire d'ambassade, et ce prince, en la lisant au conseil des ministres, avait dit : « Voilà enfin une démission donnée d'une manière honorable, digne et délicate.i Cette résolution était d'autant plus méritoire que M. de Lamartine ne se faisait aucune illusion sur les chances de retour de la branche aînée. Il écrivait à M. de Virieu le 19 novembre 1830:

« Pour des sacrifices autres que de convenance aux royalistes, je n'en ferai pas. Je ne puis pas me mentir à moi-même. Je suis convaincu qu'ils ont librement, gaiement et volontairement perdu la France et l'Europe, et que le bon Dieu la leur remît-il dix fois dans la main, dix fois et mille fois ils la reperdront. » Et le 7 février 1831 : « Oh! que les Bourbons avaient un beau rôle! Oh ! que la Restauration, bien comprise par eux, était un beau rêve! Ils étaient la planche du vaisseau pour passer de la mer au rivage, le pont sur l'abime pour descendre du passé à l'avenir. Ils ont préféré le faire sauter et nous précipiter avec eux. Que la paix soit avec eux, avec leur erreur et leurs regrets! Mais l'amertume est dans mon cœur quand je contemple où ils étaient et où ils pouvaient, sans secousse, guider la civilisation moderne. Elle prendra d'autres guides, il n'y a pas de doute ; elle ne peut pas revenir à ceux qui lui ont prouvé trois fois qu'ils étaient aveugles de naissance. Je le déplore, car je les aime comme les rois et les pères de nos pères, comme ceux à qui nos pensées et notre sang étaient dévoués depuis le berceau; mais ma conviction douloureuse de leur faute irrémédiable envers nous, envers eux, envers l'avenir surtout, n'en est pas moins profonde pour en être pénible et amère. »

On le voit, les attaches de M. de Lamartine avec la cause légitimiste n'étaient plus très-solides, et ne l'empêchaient pas de se jeter, s'il le voulait, dans l'arène politique. Il ne devait s'y laisser entraîner qu'après bien des velléités contradictoires ! Il avait écrit au comte de Virieu, le 19 novembre 1830 :

« Je suis décidé à n'être plus jamais d'aucun parti, et à vivre seul. Il est impossible de conserver bon sens ou vertu, si l'on y trempe. Les partis blancs, rouges ou bleus ne sont que des passions, souviens-toi de ce mot, et des passions haineuses, honteuses et féroces, exploitant en riant quelques sentiments généreux et nobles. Aussi je ne serai pas député; je ne me mêlerai de rien que de soutenir, tant que j'aurai voix et talent, le bon sens et la vertu envers et contre tous. Voilà la position que je prends et qu'on peut garder au coin du feu, si Dieu et les anarchistes nous laissent au coin du feu. »

Quelques mois après, il était dans des dispositions absolument contraires. Plein d'ardeur pour la lutte, il écrivait au même M. de Virieu, le 7 février 1831 :

« La neutralité quand le monde moral tout entier et le monde immoral sont sous les armes, quand on va livrer les plus grandes batailles intellectuelles dont jamais ait dépendu le sort des générations nées et à naître! La neutralité sans prétexte et sans raison d'un goût ou d'un dégoût, d'un penchant ou d'une répugnance à une couleur ou à un nom, je te le dis net et cru, une telle neutralité est, à mes yeux, un crime envers soi-même, une blessure inguérissable à sa conscience.»

Lui qui avait dit, si peu de temps auparavant : Je ne serai pas député », il briguait, en mai 1831, les suffrages de l'arrondissement de Dunkerque. Cependant, son ambition était encore indécise. Je me repens presque déjà de mes tentatives électorales, écrivait-il le 18 juin, à Dunkerque, sur le terrain de la lutte; je vois avec terreur ma liberté perdue et le climat du pays sur ma tête. Aussi, toutes les démarches faites, si j'échoue, je me frotterai les mains et je remercierai Dieu; si je réussis, je le prierai soir et matin de me prêter lumière et force. » Il échoua, tout en ayant un nombre de voix considérable. Il se crut dégoûté de la vie politique, mais il se trompait.

Libre aux esprits superficiels de sourire en voyant de pareilles contradictions. Quiconque réfléchit les comprend. La vie n'est-elle pas un combat, et les pensées des plus grands hommes, que dis-je? des saints eux-mêmes, ne sont-elles pas perpétuellement en lutte les unes contre les autres? Otez à M. de Lamartine ses variations, vous lui ôteriez son génie. Il ne serait plus lui-même s'il ne passait pas de l'enthousiasme au découragement, de l'ambition au désenchantement de toutes choses, du majeur au mineur, de l'allégro à l'andante. Sa versatilité, c'est son charme. Ses inconséquences sont la source où se retrempe son imagination. Sans doute, il y a des moments où son cœur est « lassé de tout, même de l'espérance », où il redit avec conviction ces vers de sa première jeunesse :

Quand le tour du soleil ou commence ou s'achève, D'un œil indifférent je le suis dans son cours, En un ciel sombre ou pur qu'il se couche ou se lève, Qu'importe le soleil? Je n'attends rien des jours.

Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière, Mes yeux verraient partout le vide et les déserts, Je ne désire rien de tout ce qu'il éclaire, Je ne demande rien à l'immense univers.

Il y a des heures où il ne rêve que l'ombre, la retraite, le silence, et d'autres où, fougueux athlète, il aspire à tous les combats et à toutes les couronnes. L'âme des poëtes ressemble au ciel; elle en a les beautés et la mobilité. Tantôt c'est le soleil dans le chaud éclat du plein midi; tantôt c'est une nuit radieuse, étoilée; plus souvent c'est une suite de nuages fantastiques comme les rêves de l'imagination, changeants comme les caprices de la pensée. Souvent aussi, c'est le temps gris et terne, sans clartés, sans orages, sans pluie, temps d'incertitude et de tristesse qui ressemble à ces moments de la vie où l'on voudrait pleurer et où on ne le peut pas. Il n'y a que les esprits bornés, les cœurs secs, les natures incomplètes qui n'ont pas de contradictions. Les imaginations fécondes "sont variables, variables comme les saisons, variables comme les destinées, variables comme la nature, comme le firmament.

Après la révolution de 1830, M. de Lamartine vivait retiré à la campagne, ruminant, à part lui, « les sottises de tous les partis, les afflictions du présent, les terreurs de l'avenir, le ridicule et la vanité de tout1 », jetant sur les hommes et les choses un regard mélancolique, écrivant, dans un accès de découragement : « Plus nous avançons, moins la vie a d'espérances éloignées et plus elle a de pertes journalières. C'est pour nous préparer à la laisser, au jour de miséricorde, avec moins de tristesse et de regrets... Je n'ai le cœur de parler ni philosophie, ni politique, ni poésie, en présence de la mort qui rend toutes choses muettes ou pitoyables2 ». A ce moment, l'ambition politique semblait s'éteindre en lui. Il ne songeait qu'à son prochain voyage en Orient. Il écrivait à M. de Virieu, le 13 mars 1832 :

(1) Lettre à M. de Virieu, 30 janvier 1831. ↩

(2) Lettre à M. de Virieu, 23 janvier 1832. ↩

« Mon parti de voyage, à Constantinople au moins, est pris pour juin et juillet. Je ne me mettrai pas sur les rangs pour la députation, malgré mille instances, car je suis trop malade et redoute trop l'action politique qui absorberait ma vie poétique. Je protesterai même contre mon élection; si malgré cela le pays m'envoie, j'irai à mon cœur défendant; mais j'irai avec confiance et courage, et sentant que je fais bien dans toute l'étendue du mot. »

Il s'embarqua au mois de juillet 1832 sur un navire frété par lui, avec sa femme, sa fille, plusieurs amis, un capitaine, un second et quatorze matelots. Avant de quitter la France, il s'était exprimé ainsi dans une lettre adressée à M. Ronot le 20 juin, et datée de Marseille, le port d'embarquement :

« Je vais chercher des impressions toutes personnelles sur ce grand théâtre de tous les événements religieux et politiques du monde ancien; j'y vais lire, avant de mourir, les plus belles pages de la création matérielle... Pendant ce temps-là, mes yeux seront souvent tournes vers notre triste pays où se dénoue le grand drame du monde moderne, et où je laisse tant d'objets d'une forte affection. Je ferai des vœux pour que la France, si pleine de bonnes intentions et même d'énergie, sorte enfin du cercle étroit des partis et des rancunes politiques pour s'élever à la haute et large sphère à laquelle les destinées qu'elle n'entend pas semblent l'appeler. Mais la lumière lui manque encore; il ne faut pas se lasser de lui en donner ; il faut lui faire comprendre enfin qu'un peuple ne fera jamais rien de grand et de beau s'il s'obstine à repousser de ses conseils ce qui est religieux, élevé, moral, généreux et intelligent, en un mot, la jeune génération politique dont le crime est d'avoir eu vingt ans quand la Restauration est venue apporter à la France les promesses et l'aurore de la liberté légale. Nous l'avons répété souvent, et chaque circonstance le prouve, la France est en retard de ses institutions; elle a toutes les lois d'un peuple éclairé et libre, et les trois quarts de ses habitants n'aiment pas la lumière et ne comprennent pas la grande liberté. Croyons donc à l'avenir, puisque le présent nous trompe comme le passé! »

Ce voyage d'Orient, commencé par les ovations que M. de Lamartine recevait à Marseille et qui le saluaient sur tout le parcours de sa route, devait finir de la manière la plus douloureuse. A Beyrouth, l'illustre voyageur perdait, en décembre 1832, sa fille chérie, son ange, sa belle Julia. « Ma vie me semble finie, écrivait-il, finie en ce qui concerne ce triste monde. Je ne sais à quoi, ni pourquoi, ni pour qui l'employer; je vis comme une brute1. » - « Sans mon vieux père, je serais resté en Syrie ou en Égypte indéfiniment... Je n'ai aucune nouvelle de France et aucuns journaux depuis quatre-vingt-dix jours. Je ne sais où en est l'Europe et ne le saurai qu'à Vienne. La politique m'importe moins de jour en jour; il y a longtemps que tu me vois marcher du mépris à l'indifférence. La question n'est plus là. Je prie Dieu de ne pas m'y jeter, et de permettre que je ne sois pas forcé par honneur et égard de représenter des hommes dont je ne représente réellement plus les opinions. S'il me reste quelque intérêt dans ce bas-monde, il est tout philosophique et religieux, mais dans un sens plus élevé que je ne l'ai compris jusqu'ici1.

(1) Lettre à M. de Virieu. Beyrouth, 8 janvier 1832. ↩

(1) Lettre à M. de Virieu. Semlin sur le Danube, 5 septembre 1833. ↩

Eh bien, à ce moment de sa vie où il était « anéanti au moral et au physique », où il ne désirait « que silence et ténèbres », M. de Lamartine n'oublia pas madame de Girardin. Il venait d'arriver à Saint-Point, et de placer de ses propres mains sur le cercueil de sa mère le cercueil de sa fille. Au milieu de pareilles angoisses, il sentit que madame de Girardin le plaindrait du fond du cœur, et il lui écrivit la lettre suivante :

« Au château de Monceaux, 5 novembre 1833. » Hélas! non, je n'ai point à m'excuser : l'affreux malheur m'excuse. Je n'ai écrit un mot à personne. Qu'aurais-je dit? Qu'y a-t-il à dire? A courber la tête sous la Providence, à gémir, à se cacher et à se taire. C'est l'instinct de toute douleur sans espoir; c'est le mien. De plus, je n'avais rien reçu de vous, et c'est à Marseille seulement, l'autre jour, qu'on m'a remis vos deux premières lettres, avec un paquet arriéré de soixante autres. En revenant ici, je trouve la troisième.

» Je n'ai été ni à Paris, ni près de Paris; je suis arrivé ici nuitamment comme un misérable. J'y ai déposé madame de Lamartine dans ce qui nous reste de famille, et j'ai été chercher, moi seul, à Marseille, mes précieuses et chères reliques. Jugez de mon voyage! Hélas! c'est hier que je suis allé les porter à Saint-Point et les déposer de mes propres mains sur le cercueil de ma mère, qui aimait tant cette enfant. Le soir, je suis revenu joindre madame de Lamartine ici; elle ignorait le but de mon voyage et le motif vrai de mon absence. Je ne le lui ai appris que ce matin. Dans une vie depuis un an semée de telles scènes, quelle place reste-t-il au bonheur? Mais il en reste, il s'en fait même une plus grande à l'amitié : nous cherchons au dehors ce qui nous manque autour de nous. Que je plains madame votre sœur, et que je désire que vous n'appreniez jamais le malheur par vous-même!

iJe suis très-souffrant, dans une impuissance de facultés totale, anéanti, perdu; j'ai vécu. Je ne désire que repos et silence, et malheureusement il faut peut-être que j'aille m'asseoir sur un banc politique quelques mois1. Ma consolation, si j'en suis réduit là, sera de revoir vous et ce peu d'excellents amis que la mort nous a pu laisser dans ce monde. En attendant, croyez à des sentiments qui ne disent rien, mais qui répondent dans mon cœur à tous les vôtres, et écrivez-nous, quoique je puisse à peine tenir une plume. Parlez de moi à M. de Girardin et à votre aimable mère, dont je trouve deux volumes sur ma table. Je lirai quand je pourrai lire. A présent je ne puis rien. Adieu, adieu, adieu ! »

(1) M. de Lamartine, pendant son voyage en Orient, qui dura seize mois, avait été nommé député par l'arrondissement de Dunkerque. ↩

Cette lettre ne montre-t-elle pas M. de Lamartine dans toute la tendresse et dans toute la bonté de son âme? Et voilà pourtant l'homme que ceux qui ne le connaissaient pas accusèrent d'indifférence, d'insensibilité, d'égoïsme! Égoïste! lui, qui a éprouvé toutes les affections saintes : piété filiale, amour paternel, dévouement conjugal, amitié! Égoïste, lui !... Demandez aux ombres de sa mère, de sa fille, de sa femme! Demandez à . cette nièce chérie, à cette femme d'élite qui lui a fermé les yeux, et qui lui a mis sur la poitrine, dans son cercueil, le crucifix d'Elvire! Demandez aux amis fidèles qui ont entouré de soins affectueux sa glorieuse vieillesse, au vicomte de la Guéronnière, à M. Émile Ollivier, à M. Cintrât, au général Callier! Demandez à ces paysans de Bourgogne dont il fut le bienfaiteur, qui, descendus en foule des coteaux couverts de neige, sont venus à Saint-Point lui rendre les derniers devoirs, et qui ont répondu à la voix du prêtre par leurs sanglots ! Égoïste, lui qui a poussé la générosité jusqu'à l'imprévoyance, jusqu'à l'excès, jusqu'à la ruine; lui dont la main gauche ne savait pas ce que donnait la main droite; lui qui a séché tant de larmes, adouci tant de misères ! Égoïste, lui qui ne se serait point pardonné un moment de rancune, d'envie ou de colère ; lui dont l'âme était comme « un feu qui brûle et qui parfume ce qu'on jette pour la ternir »; lui qui écrivait : « Ah! que l'Évangile a raison de prêcher patience, indulgence et tolérance pour nous comme pour les autres! La passion du bien, quand elle est dépourvue de cette douceur et charité divine, nous fait mal comme une passion du mal. » Égoïste, lui dont on lit, dont on médite les œuvres, même au sein des plus grandes douleurs, parce qu'il y avait dans son âme des trésors d'apaisement et de miséricorde; lui dont M. de Laprade a dit avec raison qu'au niveau de la beauté de ses poëmes l'avenir mettra leur pureté et leur bienfaisance! Égoïste, lui, le poëte des renoncements, des sacrifices, qui a changé les sanglots en prières, et les gémissements en cantiques! Égoïste, lui qui a plaint, qui a aimé, qui a charmé, qui a consolé l'humanité par la plus large et la plus noble sympathie, par le plus pur et le plus profond amour !

M. de Lamartine avait été nommé député pendant son voyage en Orient. Après quelques hésitations, il accepta le mandat qui lui était confié, et comme ses amis lui demandaient où il siégerait : « Au plafond », répondit-il, pour indiquer ce qu'il rêvait : une politique sublime. Rajeunir les anciens systèmes par des idées larges et fécondes, faire passer les théories humanitaires dans le domaine pratique, substituer à l'esprit de parti les pensées civilisatrices, tel était l'idéal qu'il se proposait. Ne relevant que de sa conscience et de son inspiration, il formait à lui seul un parti. Il n'était ni légitimiste, ni orléaniste, ni républicain ; il était M. de Lamartine. Sa vie se partage en deux courants. Poëte, il publiait, en 1835, Jocelyn; en 1838, la Chute d'un ange; en 1839, les Recueillements poétiques. Homme politique, il prononçait dans chaque session des discours où l'on retrouvait toute la puissance de son imagination merveilleuse. Il avait à la fois et un trépied et une tribune. A la note élégiaque du chantre de la nature succédait le rhythme cicéronien de l'orateur... Dans les vacances parlementaires, il revoyait avec émotion les plaines, les forêts, les montagnes :

Mais la nature est là qui t'invite et qui t'aime; Plonge-toi dans son sein qu'elle t'ouvre toujours.

Quand tout change pour toi, la nature est la même, Et le même soleil se lève tous les jours.

Pendant les sessions, il visait à la renommée d'un homme pratique. La poésie n'était plus, à ses yeux, qu'un accessoire, un passe-temps, comme celui du jeu ou de la chasse. Alors il préférait à un beau paysage les couloirs de la Chambre ou le bureau d'un journal; les fluctuations de la vie politique succédaient au calme de ce lac que son génie avait immortalisé. Mais en vain cherchait-il à chasser le naturel, le naturel revenait toujours, et chez lui le naturel c'était l'inspiration avec tous ses élans, l'imagination avec toutes ses splendeurs. Ce contraste entre des éléments opposés est l'originalité principale de sa correspondance. Mille préoccupations d'un ordre secondaire s'y révèlent. Tantôt il demande une réclame de journal, tantôt il parle des difficultés pécuniaires qui pèseront sur toute son existence. Mais le grand lyrique se réveille tout à coup. L'aigle reprend son essor et regarde en face le soleil. Dans les grisailles de la vie parlementaire apparaissent soudain de longues traînées d'une lumière éblouissante. Au milieu des détails familiers de lettres sans prétention aucune, on découvre des pensées d'une élévation prodigieuse, des restes de cette mélancolie angélique qui fut, aux années de la jeunesse, le charme le plus exquis de l'âme du poëte.

Sa correspondance avec madame de Girardin était comme l'écho de voix diverses, parfois contradictoires. En lui écrivant, il songeait d'abord à l'excellente amie, mais il n'oubliait pas non plus la femme de l'influent journaliste, journaliste elle-même et journaliste de génie. M. de Girardin avait créé en 1836 un grand organe politique, la Presse, « puissance d'opinion qui comptait avec les puissances de fait1 », et, peu après, sa femme y publiait, sous le pseudonyme du vicomte de Launay, les fameuses Lettres parisiennes, dont l'inimitable perfection est le modèle de tous les chroniqueurs.

(1) LAMARTINE, Cours familier de littérature. ↩

M. de Lamartine écrivait à madame de Girardin des lettres qui attestaient la double influence du mari et de la femme :

« Macon, 7 novembre 1837. » Un service ! un service d'amie! Il faut que vous m'obteniez dans la Presse l'insertion de dix lignes, sans lesquelles je répondrais mal aux sentiments des électeurs de Dunkerque. Il ne faut pas blesser des amis politiques qui nous ont adopté et caressé quatre ans. Je veux leur ména- . ger une transition pénible pour eux et pour moi. Vous seriez-vous doutée que le cœur avait son jeu même en élection? Eh bien, oui, mon abdication de Dunkerque est pour moi une affaire de cœur1.

(1) M. de Lamartine, nommé plusieurs fois député aux élections de 1837, opta pour Mâcon. ↩

« J'ai eu de vos nouvelles par le chevalier ou vicomte de Launay, qui enchante ici tout le monde pendant qu'il s'ennuie à Paris, et par madame votre mère qui m'a écrit de Versailles où je devais aller la voir. Une épidémie de fièvres pernicieuses, qui a régné à Saint-Point six semaines, et nous a enlevé une jeune et adorable femme de chambre anglaise, m'a retenu. Je ne suis allé à aucune élection, et j'ai été nommé à trois ou quatre.

Qu'on dise qu'il n'y a pas de bon sens en France, quand un pauvre homme comme moi qui marche seul, qui vit en dehors des coteries, qui méprise les partis, qui ne se donne qu'à la raison et au pays, a trois élections dont deux impossibles et une unanime. Il ne faut jamais désespérer d'une idée quand elle est juste.

« Nous vous revenons bientôt, vers le 15 décembre; plus tôt, si je vois que les élections ont donné dans mon sens quelques éléments nouveaux qu'on puisse grouper pour s'asseoir ensemble près de la tribune. J'ai fait d'immenses progrès en avocasserie. J'ai improvisé une soixantaine de harangues aux conseils généraux et aux électeurs, vraiment dignes par le pathos sonore et le vide plein de mots des orateurs-avocats qui nous illustrent à la Chambre. Nous sommes des gens de bonne compagnie apprenant péniblement le patois.

» Adieu. Je fais en secret des vers par milliers depuis six semaines, entre quatre heures du matin et le jour. Si les électeurs le savaient!...

» Adieu encore. Je vous aime bien, et je crois que cela durera, car il y a longtemps, et je n'aperçois pas de déclin. »

La session terminée, M. de Lamartine retournait dans ses terres. L'homme d'Etat redevenait agriculteur (l'agriculture était une de ses principales prétentions), et il ne prêtait plus qu'une oreille assez distraite aux lointains échos des rumeurs de Paris. Reprenant avec calme son existence favorite, celle de gentilhomme campagnard, il se retrempait dans la solitude, le travail et la contemplation.