Lettres de Lamartine (suite 6)
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L'heure fatale approchait. Madame de Girardin avait ressenti les premières atteintes du même mal que Napoléon I : un cancer à l'estomac. Théophile Gautier nous l'a décrite dans cette crise suprême :
« Sa beauté avait pris un caractère de grandeur et de mélancolie singulier. Ses traits idéalisés, sa pâleur transparente, la molle langueur de ses poses ne trahissaient pas les ravages sourds d'une maladie mortelle. A demi couchée sur un divan et les pieds couverts d'une résille blanche et rouge, elle avait plutôt l'air d'être convalescente que malade. »
Ses amis ne voulaient pas croire à la gravité du mal. « On rêvait pour elle une vieillesse sereine et majestueuse, pleine de jours, d'œuvres et de gloire, et l'on donnait au temps bien des années pour changer en bandeaux d'argent les longues spirales d'or qui accompagnaient cette belle figure, dont le pinceau, le burin et le crayon avaient popularisé les traits. » Malgré d'atroces souffrances, elle se ranimait encore et reprenait les couleurs de la vie, à ces hauts entretiens d'art et de sentiment où elle excellait. Méry a raconté l'un des derniers dîners qu'elle présida : « Elle avait son noble visage un peu amaigri, et ses grands yeux bleus brûlaient du feu de la fièvre. Elle ne mangeait pas, et, emportée par la verve, elle eut un tel accès d'inspiration, que nul de nous n'avait jamais vu ni entendu rien de pareil, et ne le verra ni ne l'entendra plus. Elle passait d'un sujet à l'autre, laissant sur toute chose une trace lumineuse, tantôt brillante comme Rivarol, tantôt mordante comme Chamfort, souvent poétique comme Corinne. Nous étions tous dans l'admiration, et lorsqu'on se leva : - Qu'elle est belle et que d'esprit! dit George Sand, qui était restée silencieuse devant cette improvisation étonnante où se mêlaient la fièvre, l'esprit et le génie. »
Mais, après ces éclairs d'inspiration et de verve, la noble malade retombait dans l'abattement. Elle commençait d'ailleurs à se sentir dépaysée dans une époque qui n'avait plus le goût de la grande littérature, et où l'art se vulgarisait. Sans doute, on applaudissait ses œuvres. On pleurait autant à la Joie fait peur qu'on riait au Chapeau de l'horloger. Mais ce n'était plus ce public amoureux de l'art, ivre de poésie et de romantisme, dont les fécondes sympathies ont fait éclore tant de chefs-d'œuvre. Elle n'avait pas de confiance dans cette jeunesse positive, calculatrice, ennuyée et, par conséquent, ennuyeuse, qui ne sait ni aimer ni admirer, qui n'a ni foi ni espérance. Théophile Gautier, dont les dernières années ne furent pas moins assombries1, a parfaitement rendu cette disposition d'âme de madame de Girardin.
(1) Voir le remarquable livre posthume d'Ernest Feydeau : Théophile Gautier. Souvenirs intimes. Un vol. Chez Plon. ↩
« Quoiqu'elle fût tendrement dévouée à son mari, dont elle avait épousé les luttes, que la gloire, le succès, la fortune, tout ce qui peut faire aimer la vie, lui fussent arrivés à souhait, que des amis fidèles et sûrs l'entourassent, elle semblait secrètement désirer d'en finir. Ce temps ne lui plaisait plus; elle trouvait que le niveau des âmes s'abaissait, et déjà elle cherchait à pressentir l'autre monde, en causant avec les esprits qui habitent les tables. Comme Leopardi, le poëte italien auquel de Musset a adressé de si beaux vers, elle semblait rêver le charme de la mort. Quand l'ange funèbre est venu la prendre, elle l'attendait depuis longtemps. »
Elle épanchait en rêveries délicieuses ses chagrins et ses pressentiments, et composait son Chant de la Nuit si poétique, si féminin :
Voici l'heure où tombe le voile Qui, le jour, cache mes ennuis ; Mon cœur, à la première étoile, S'ouvre comme une fleur des nuits!
O nuit solitaire et profonde, Tu sais s'il faut ajouter foi A ces jugements que le monde Prononce aveuglément sur moi.
Tu sais le secret de ma vie, De ma courageuse gaîté; Tu sais que ma philosophie N'est qu'un désespoir accepté.
Pour toi je redeviens moi-même; Plus de mensonges superflus; Pour toi je vis, je souffre, j'aime, Et ma tristesse ne rit plus...
Après un long jour de contrainte, De folie et de vanité, Il est doux de languir sans teinte Et de souffrir en liberté.
Oh ! oui, c'est une amère joie Que de se jeter un moment, Comme une volontaire proie, Dans les serres de son tourment...!
O nuit! pour moi brillante et sombre,
Je trouve tout dans ta beauté:
Tu réunis l'étoile et l'ombre, Le mystère et la vérité.
Mais déjà la brise glacée De l'aube annonce le retour; Adieu, ma sincère pensée;.
Il faut mentir !... Voici le jour.
S'il fallait résumer en un mot l'âme des privilégiés du génie et de la gloire, il faudrait dire : « Tristesse ». Tristesse du cœur, tristesse de l'esprit, tristesse de l'imagination, voilà leur destinée. L'intelligence et la mélancolie sont sœurs. Qui peut jeter un coup d'œil sur l'abîme de la vie sans amertume et sans angoisse? Qui peut regarder sans frémir un berceau ou une tombe? Qu'importe le suffrage du public? Qu'importe que telle pièce de vers soit plus ou moins bien rimée, que les situations de tel roman soient plus ou moins neuves, que les traits d'esprit de telle chronique soient plus ou moins étincelants? Le problème de la vie humaine est-il plus facile à résoudre, le mal plus explicable, la douleur moins poignante, la mort moins mystérieuse et moins terrible? Non, les grands inspirés de la mélancolie ne sont pas des imposteurs. Sincères sont leurs regrets, sincères leurs larmes, intimes et profondes leurs souffrances. Non, ils ne nous trompent pas quand, cherchant quelque consolation, cueillant quelque fleur sur leur route, ils s'arrêtent tout à coup et s'écrient, comme le chantre de Rolla :
Je ne puis; malgré moi l'infini me tourmente.
L'homme le plus adulé de son siècle, Lamartine, a eu des lamentations dignes de Job : « Les années, comme les fantômes de Macbeth, passent leurs mains par-dessus mon épaule, me montrant du doigt non des couronnes, mais un sépulcre. Plût à Dieu que j'y fusse déjà couché! Je compte une à une en les sentant toutes, mais sans en maudire aucune, les pierres de ma lapidation. » Elle était triste aussi, cette admirable madame de Girardin, qui avait eu pourtant une merveilleuse aurore, une journée magnifique, qui s'était avancée dans la vie au milieu d'un cortége de muses et de fées bienfaisantes; elle qui marchait dans un lumineux sillon comme les déesses ; elle qui avait connu tous les succès, tous les éblouissements, toutes les magies, tous les prestiges !
Ce fut le 29 juin 1855 qu'elle rendit le dernier soupir. Douce et courageuse avec la mort, comme elle l'avait été avec la vie, elle fit venir un prêtre.
« Elle était chrétienne, cette âme forte qui, voyant venir de loin la mort, l'attendait avec calme, la défiait en invoquant Celui qui est la résurrection et la vie. Elle était chrétienne, cette femme du monde élégant et spirituel, qui, trop fière pour fléchir devant les puissants de la terre, se prosternait humblement aux pieds du ministre du Christ qu'elle avait appelé, courbant, par son exemple, tous les fronts autour d'elle sous l'œil de Dieu1. »
(1) Paroles prononcées par M. l'abbé Mitraud sur la tombe de madame de Girardin, le 2 juillet 1855. ↩
Elle avait dit, bien des années auparavant, le jour des funérailles du général Foy : « Voilà comment je voudrais mourir, au milieu de tant d'hommes illustres et de tant de femmes en deuil. » Le vœu de madame de Girardin devait se réaliser.
« Quand le bruit de cette mort se répandit dans Paris, on crut sentir que le niveau d'intelligence, de sentiment et de gloire du siècle avait baissé en une nuit d'une grande âme. Ceux qui ne la connaissaient que de nom la pleurèrent; ceux qui l'aimaient ne se consoleront jamais... Les salons mornes, où tout le siècle avait passé sous le charme de son entretien et surtout de sa bonté, les cours, le jardin, l'avenue même des Champs-Élysées n'étaient pas assez vastes pour contenir l'immense concours d'hommes de cœur et d'hommes de nom qui se rencontraient, sans s'être concertés, au pied de ce cercueil. Chacun y apportait un tribut, un souvenir, un charme, une piété, presque une reconnaissance; pas un seul une amertume1. »
(1) LAMARTINE, Cours familier de littérature. ↩
Ce fut dans les journaux une explosion unanime de regrets et d'hommages.
Le monde littéraire pleurait celle qui avait été sa reine.
Victor Hugo, du fond de son exil volontaire de Jersey, lui adressa un adieu qui était digne d'elle, et qui retentira d'âge en âge :
Jadis je vous disais : - Vivez, régnez, Madame! Le salon vous attend! le succès vous réclame! Le bal éblouissant pâlit quand vous partez !
Soyez illustre et belle! Aimez! Riez! Chantez! Vous avez la splendeur des astres et des roses. Votre regard charmant où je lis tant de choses Commente vos discours légers et gracieux.
Ce que dit votre bouche étincelle en vos yeux. Il semble, quand parfois un chagrin vous alarme, Qu'ils versent une perle et non pas une larme. Même quand vous rêvez, vous souriez encor.
Vivez, fêtée et fière, ô belle aux cheveux d'or!
Maintenant, vous voilà pâle, grave, muette, Morte et transfigurée, et je vous dis : - Poëte ! Viens me chercher! Archange! être mystérieux ! Fais pour moi transparents et la terre et les cieux ! Révèle-moi, d'un mot de ta bouche profonde, La grande énigme humaine et le secret du monde! Confirme en mon esprit Descarte ou Spinosa! Car tu sais le vrai nom de celui qui perça, Pour que nous puissions voir sa lumière sans voiles, Ces trous du noir plafond qu'on nomme les étoiles! Car je te sens flotter sous mes rameaux penchants; Car ta lyre invisible a de sublimes chants!
Car mon sombre océan, où l'esquif s'aventure, T'épouvante et te plaît; car la sainte nature, La nature éternelle, et les champs, et les bois, Parlent à ta grande âme avec leur grande voix!
Le testament de madame de Girardin, daté de Paris, 8 août 1844, était ainsi conçu :
« Je ne veux pas qu'on ouvre mon corps. - Je veux être enterrée dans le cimetière de la paroisse où je mourrai. - Si je meurs hors de France, on coupera mes cheveux, on les rapportera à ma famille. Si l'on peut rapporter mon corps sans l'embaumer, on le rapportera, mais je ne veux pas qu'on le touche. - Si je meurs au printemps, on mettra quelques fleurs autour de mon cercueil sur le corbillard. - On mettra sur ma tombe une croix pour seul ornement. - Je nomme Émile de Girardin, mon mari, mon légataire universel et mon exécuteur testamentaire. - Ma famille n'a rien à réclamer de lui, je ne lui ai rien apporté en mariage. Je n'ai que la propriété de mes œuvres, je la lui donne. - J'adopte pour mon fils, Alexandre, toute ma maison et ma famille m'ont vu donner des soins à cet enfant, qui a cinq ans aujourd'hui. -Je prie Emile de faire, en mon nom, présent à Anatole O'Donnel, mon neveu, et à Paul Garre, mon filleul et neveu, d'une somme de cinq mille francs à chacun. - J'estime à dix mille francs la moitié de la valeur de mes ouvrages
pendant vingt ans, savoir : dix mille francs à mes neveux, dix mille francs à mon mari.
I Delphine GAY DE GIRARDIN. N
Au testament était jointe une lettre, dans laquelle madame de Girardin disait à son exécuteur testamentaire :
« Priez M. de Lamartine d'achever mon poëme de la Madeleine, auquel il manque des chants, et qui est celui de mes ouvrages poétiques auquel j'attache le plus de prix pour ma mémoire. J'attends cela de son souvenir pour moi. J'ai beaucoup espéré autrefois de l'amitié de M. de Lamartine. Je l'ai toujours trouvé gracieux et bon avec moi ; mais jamais complétement dévoué. Cette froideur a été mon premier désillusionnement dans la vie. Quand je serai morte, il ne me refusera pas d'exaucer le dernier vœu de mon cœur.»
Ce désir ayant été communiqué à M. de Lamartine par madame Garre, la digne sœur de madame de Girardin, il lui répondit la lettre suivante :
« Paris, 20 juillet 1855.
Madame
« J'ai été vivement touché de cette confiance venant d'au delà du tombeau, et de la lettre où vous exprimez vous-même un vœu qu'il m'eût été doux de remplir. Mais je n'ai plus ni l'âge, ni l'inspiration, ni même la convenance des beaux vers. Je flétrirais ce que j'aurais la témérité de toucher. Songez que la lettre de madame de Girardin est de 1835, et que nous sommes en 1855; le temps, hélas ! a marché pour tous.
» Mais si je ne puis exaucer un vœu pareil, je puis l'interpréter. Il me semble qu'une biographie entière de la femme unique que la France a perdue, écrite avec le culte de sa mémoire, et échauffée par la reconnaissance à son amitié, vaudrait mieux en tête de ce volume que des chants posthumes d'un poëte qui n'a plus de voix. Si vous en jugez ainsi, j'accomplirai avec un réel bonheur ce pieux devoir. Il faudra seulement m'envoyer quelques noms, quelques dates, quelques notes sur la vie et sur les œuvres.
l» Je pars demain pour Mâcon, où vos lettres, me trouveront toute la saison.
« Agréez, avec mes douloureuses condoléances, Madame, l'assurance de mon respectueux attachement à toute une famille qui a fait partie de mes meilleures amitiés. »
M. de Lamartine a développé les mêmes idées dans son Cours familier de littérature.
« Hélas! a-t-il dit, la prière arrive trop tard pour être exaucée; la sève des beaux vers tarit avec le printemps, comme celle des roses. Le poëme, commencé par une main, achevé par l'autre, ne serait plus qu'un lugubre concert à deux voix, dont l'une est morte et l'autre est éteinte. Ce poëme religieux s'achèvera pour elle dans le ciel. Je n'y toucherais que pour le décolorer sur la terre.- Et quant au tendre reproche qu'elle m'adresse du fond de son cercueil sur la froideur et sur la déception de mon amitié pour elle, ce reproche serait pour moi un cruel remords, si ce n'était un malentendu de nos deux existences. Dans la jeunesse, nos cœurs, remplis d'autres sentiments, ne pouvaient se rencontrer que dans ces inclinations d'esprit un peu tièdes qui ont la température des convenances et non la chaleur des grandes affections. Plus tard, la politique domestique de sa maison, qui n'était pas toujours la mienne, commanda quelques réserves réciproques dans notre intimité. Je la vis rarement, et comme on voit en trêve une amie d'une autre faction entre deux combats. Le respect de ma propre cause me défendait une trop grande assiduité dans son salon, son nom se confondait avec le nom d'un homme d'idées éminent, souvent bienveillant pour moi, quelquefois hostile à mes amis. - Mais jamais mon amitié réelle, constante et tendre ne souffrit de cette réserve, et quand nous nous retrouverons dans la sphère des sentiments sans ombre et des amitiés éternelles, elle reconnaîtra qu'elle n'a laissé à personne, en quittant cette terre, une plus vive image de ses perfections dans le souvenir, une plus pure estime de son caractère dans l'esprit, un vide plus senti dans le cœur, une larme plus chaude et plus intarissable dans les yeux. »
M. de Lamartine avait raison de regretter madame de Girardin. En la perdant, il perdait une amie, une consolatrice. Jamais elle ne l'aurait abandonné, et il est certain qu'elle ne lui eût jamais adressé, en 1855, le reproche qu'elle lui fit dans son testament en 1844. Si elle eût vécu plus long-temps, il n'aurait pas pu dire : « Sans le dévouement d'une nièce chérie, je serais seul. » Elle • l'aurait entouré de soins et d'affection à ces heures d'isolement où, suivant la belle expression de M. Émile Ollivier, on eût dit qu'ayant lui-même délié son âme, il attendait, en spectateur silencieux, qu'elle prît son vol.
Ah! qu'est-elle devenue, la maison aux blanches colonnes, le petit temple auquel il ne manquait que l'olivier sacré? Comme on a eu raison de dire que si le temps est destructeur, l'homme est plus destructeur encore, tempus edax, homo edacior! Du temple grec, il ne reste rien, non, rien, pas même des ruines. Et rue Laffitte, qui reconnaît la maison qu'habita, aux plus brillantes années de sa jeunesse et de sa gloire, la femme la plus spirituelle de son temps?
Ainsi tout change, ainsi tout passe, Ainsi nous-mêmes nous passons, Hélas! sans laisser plus de trace Que cette barque où nous glissons Sur cette mer où tout s'efface.
L'autre jour (le 17 avril 1874), à six heures du matin, une exhumation a eu lieu au cimetière Montmartre. C'était celle du cercueil de madame. de Girardin. Sa tombe occupe le centre d'un petit jardin rempli de fleurs sans cesse renouvelées. Sur le marbre est une simple croix en relief, avec cette inscription tirée du testament de la morte :
« On mettra sur ma tombe une croix pour seul ornement.