Lettres de Lamartine (suite 3)
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La lettre suivante indique très-bien cet état de son âme :
« Monceaux, 16 juin 1838.
» Et d'abord merci d'un article charmant et profond de la Presse d'avant-hier. Voici un petit mot à son auteur inconnu, que je recommande à votre patronage, car il y a un reflet de votre amitié dans ce morceau.
» Quant aux lettres de madame Malibran, je vous promets de les chercher; mais j'ai cinq maisons et dix ou douze cabinets où s'enfouissent au hasard de leur arrivée mes lettres et papiers. Je suis en ce moment à Monceaux. Saint-Point est plein d'ouvriers. Je n'irai que dans dix jours. J'y chercherai toute une matinée pour vous, et si je trouve je vous enverrai.
» Votre lettre m'accuse à tort. Je vous ai moins vue par un sentiment que vous auriez compris à ma place. Il faut laisser à la main de Dieu ce qui serait blessé par la main des hommes. La solitude et la pensée vous rendront sérénité triste et courage ferme. C'est à ces deux points qu'il faut borner son ambition morale, quand on a vécu le tiers de sa vie.
» Le travail, qui est la loi suprême, vous soulagera aussi. Entreprenez, comme moi, quelque œuvre magnanime, bien qu'avec la certitude de ne rien mener à terme. Qu'importe le but, pourvu qu'on marche? Et le but n'est-il pas toujours là où la Providence vous arrête?
» Pour moi, je ne fais rien du tout que rester au lit, à côté d'une fenêtre, au soleil, trois lévriers sur mes pieds chauds et un livre quelconque dans ma main distraite. Puis déjeuner, monter à cheval, ressortir, effleurer des journaux. Voilà une délicieuse vie, pourvu que cela ne dure que quinze jours. J'en jouis très-sensuellement. J'ai déposé le fardeau des cent mille pensées qu'on porte à Paris. Je me sens les épaules bien légères, et je me moque des critiques qui m'injurient de toutes parts. Dans quelque temps, je ferai des vers pour moi, puisqu'ils n'en veulent pas pour eux. Souvenez-vous de toute ma poétique : Être amoureux de son sujet, et songer à se plaire à soi-même.
» Une seule chose me tourmente, c'est la gêne extrême dans laquelle sont mes finances. S'il me tallait vendre une terre, je me sentirais déraciné. Ce serait comme vendre mon père et ma mère et moi-même dans tout mon passé. Cela me rend triste quelquefois, et j'embrasse mes arbres pour qu'on ne nous sépare pas.
» Viendrez-vous nous voir, quand vous aurez appris par expérience de trois mois ce que c'est qu'une vie de paysanne des montagnes de Guéret?
» Adieu; et mes amitiés à votre mari. »
En 1840, la communauté de vues politiques fut d'accord avec l'amitié pour rapprocher M. de Lamartine de M. et madame de Girardin. Tous ils faisaient de l'opposition au ministère de M. Thiers, et surtout à ses tendances belliqueuses. Après avoir attaqué le premier ministre dans sa Lettre parisienne du 31 juillet 1840, madame de Girardin avait ajouté : « Dans une époque comme la nôtre, c'est un grand malheur que d'avoir une naissance noble, une tournure noble, des manières nobles. C'est le malheur de M. de Lamartine. » Touché de l'éloge de sa belle et spirituelle amie, il lui écrivit de Hyères la lettre de remercîments suivante :
« Hyères, 10 août 1840. » Je suis depuis longtemps si souffrant, que je n'ose écrire à quelqu'un qui se porte bien. Voilà l'excuse de mon silence. Or, vous vous portez divinement. J'en juge par votre dernier courrier, qui est un chef-d'œuvre de bon sens, de haute politique et de grâce sévère de l'esprit. Nous l'avons lu, relu et fait lire à tout le pays. On vous y adore.
» Merci du mot sur moi. Il est bien aimable. Mais il me fera des ennemis de tous les bossus et de toutes les mauvaises tournures ou physionomies de France. Ce n'est pas politique. La démocratie là comme ailleurs! Respect à elle!
» Nous voici donc à la guerre. Si ce n'est pas aujourd'hui, ce sera demain, peu importe. Ne vous ai-je pas dit : La révolution est faite le Io mars? M. Thiers, c'est la guerre; M. Thiers, c'est la fin du monde. Il faut qu'il tombe ou que nous y restions tous. Pas de milieu.
» Votre mari combat à merveille depuis huit jours. Bon terrain, bonnes armes, bons coups. Il a grandi de toute l'importance de la cause. Nous sommes ravis. Les Débats ont fait le plongeon le plus bourbeux. Où diable ressortira-t-il? Je suis indigné.
» Je pars demain. Je vais à Saint-Point. J'écrirai de là deux jours après, dans le Journal de Saône-et-Loire, pour prétexte, deux ou trois articles tels que la France en tremblera, j'espère. Ceci entre nous, et avertissez Girardin que je les lui enverrai le jour même où ils s'imprimeront à Mâcon. S'il peut les insérer en un ou deux jours, ou trois jours de suite, nous sauverons le pays, comme cela se fait si souvent. J'ai griffonné cela hier ici. Je le recopierai à Mâcon, en l'abrégeant. Je crois que c'est mon chef-d'œuvre politique didactique. C'est évident d'un bout à l'autre. N'en dites rien avant qu'à Girardin.
» Point de vers cette année. Névralgie persévérante et affreuse. J'ai vu les Pyrénées et les mers en vain.
» A propos, on m'a reçu partout comme député et comme poëte avec un enthousiasme de politesse et de bon augure inouï. L'autre jour, à Arles, à peine étais-je arrivé, le peuple se presse sur la place et m'appelle au balcon pour me faire discours et sérénades. En arrivant à Hyères, à l'improviste, même accueil deux heures après. Que serait-ce donc si vous voyagiez, vous poëte, plus belle que la poésie même?
» Mais adieu. Ceci passe mes forces. C'est la seule lettre écrite en deux mois. Mille regrets et affections à vous et autour. »
M. de Lamartine envoya l'article à M. de Girardin. En le lui annonçant, il lui écrivait, le 19 août 1840 :
« Je ferai comme vous me dites pour l'envoi de l'article. Vous l'aurez vingt-quatre heures avant tout le monde. Vous mettrez toujours un mot indiquant qu'il vient du Journal de Saône-et-Loire, et qu'on me l'attribue d'autant plus légitimement que je me désigne de mille manières... Je pense comme vous sur la guerre. C'est l'ennemie de la liberté et de la démocratie, comme de l'humanité... Quel peuple de dupes volontaires que cette grande nation !..... Dites à madame de Girardin que j'ai perdu en route, mais très-réellement perdu, deux actes de ma tragédie. Il y a un mois que je les cherche en vain. Je n'ai plus d'espoir. Je suis désolé, car j'avais reçu le prix et j'ai à le rendre. Pour la gloriole ou les sifflets, peu importe. Tout est bien. Qu'elle n'en parle pas dans le journal. »
Revenu à Paris en automne, M. de Lamartine prit une part brillante et active aux grands débats parlementaires de la fin de l'année 1840. Madame de Girardin, sous son pseudonyme de vicomte de Launay, célébrait l'orateur comme elle avait célébré le poëte. Elle disait, dans sa Lettre parisienne du 5 décembre 1840 :
« On a remarqué que les jours où M. de Lamartine et M. Berryer doivent parler, il y a dans chaque tribune trois rangs de femmes... M. de Lamartine a prononcé un beau discours d'homme d'État, et soudain messieurs les journalistes se sont mis à crier : Au poëte! Est-ce que c'est bien spirituel d'appeler toujours un homme politique du nom de sa profession? Si l'on en faisait autant pour vous autres, Messieurs, que diriez-vous? Si, par exemple, au lieu de vous traiter en publicistes, on vous désignait aussi chacun par votre ancien métier; si, au lieu de dire : Le Courrier français croit que l'Europe nous a offensés, on disait : M. Léon Faucher, précepteur des enfants de M. Dailly, croit que l'Europe nous a offensés; si, au lieu de dire : Le National accuse l'empereur de Russie de vouloir envahir le monde, on disait : Les marchands de bois du National accusent l'empereur de Russie de vouloir envahir le monde; si, au lieu de dire : Le Constitutionnel conseille à M. le prince de Metternich, etc., etc., on disait : Les bonnetiers du Constitutionnel conseillent à M. de Metternich, etc., est-ce que vous trouveriez cela de bon goût? Non, sans doute. Eh bien, alors, pourquoi reprochez-vous toujours, tous les matins, à M. de Lamartine d'être un poëte, et pourquoi ne voulez-vous pas absolument qu'un poëte fasse de la bonne politique, puisque vous en faites bien, vous autres, de la politique, vous qui êtes des marchands de bois retirés, des bonnetiers découragés, des apothicaires désenchantés ! Vous a-t-on jamais contesté le droit de renverser les ministères et de bouleverser l'Europe? Pourquoi donc alors refusez-vous le droit de discuter les questions d'État à un grand poëte, c'est-à-dire à un homme dont le métier est de sonder les cœurs, d'étudier l'histoire, d'éclairer les peuples, de juger les rois et d'interroger Dieu ? »
L'éloquence si large, si grandiose de M. de Lamartine avait le plus grand attrait pour une nature aussi élevée que celle de madame de Girardin. Dans l'antiquité, poëte et prophète ne faisaient qu'un. On les désignait l'un et l'autre par le même nom : vates. L'intuition de l'avenir est un des signes caractéristiques du génie de M. de Lamartine orateur. Dans le discours qu'il prononça à la tribune de la Chambre des députés le 21 janvier 1841, il prédisait la Commune de 1871. Il montrait du doigt « les ruines de Paris bloqué et livré bientôt, par la nature même des circonstances, aux factions les plus désespérées, les plus violentes du pays. » Et il ajoutait : « L'imagination s'effraye de sonder cet abîme; ce serait la Convention assiégée, la Terreur sur la brèche. »
La même année, un autre poëte, Henri Heine, dans une lettre adressée à la Gazette d'Augsbourg le 19 décembre 1841, prédisait dans les termes suivants, non-seulement le règne de la Commune, mais le renversement de la colonne Vendôme :
« Déjà une fois les orages ont arraché du faîte de la colonne le chapiteau, l'homme de fer qui pose sur son fût, et, en cas que les communistes parvinssent au gouvernement, le même accident pourrait lui arriver une seconde fois, et même la rage d'égalité radicale serait capable de renverser toute la colonne, afin que ce monument et symbole de la gloire fût entièrement rasé de la terre1. »
(1) Voir Lutèce, lettre XXXVII. ↩
Comme M. de Lamartine, madame de Girardin attaquait très-vivement le projet de loi sur les fortifications de Paris. Pour elle, « Paris fortifié, c'était Paris bêtifié ». Elle qualifiait la loi de « loi terrible, mortelle, antinationale, antilibérale, anticonstitutionnelle2 ». Au lendemain du discours prononcé par son illustre ami, elle écrivait dans son Courrier de la Presse :
(2) Lettre parisienne du 10 février 1841: ↩
« Nous venons de la Chambre des députés, où. nous avons entendu M. de Lamartine, et son discours a produit sur nous une impression si profonde que nous ne pouvons plus penser à autre chose. Jamais le poëte ne s'est montré plus orateur; jamais sa voix n'a paru plus sonore, son attitude plus fière, son regard plus noble, son accent plus passionné. Nous étions auprès d'un ancien député, homme fort spirituel, qui, avant le commencement de la séance, nous querellait un peu sur l'enthousiasme de nous et de nos amis pour M. de Lamartine. - Vous l'appelez, disait-il, votre premier orateur... - Eh bien? - Eh bien, je suis de votre avis, nous dit-il à la fin de la séance1. »
(1) Lettre parisienne, 24 janvier 1841. ↩
Époque intéressante, qui avait ses défaillances, mais qui avait aussi sa grandeur, parce qu'un souffle littéraire, oratoire, politique, passait à travers la foule, fécondait les intelligences, stimulait les talents! Époque belle et curieuse que celle où l'on entendait à Notre-Dame le Père Lacordaire et le Père Ravignan; à la Chambre, les Thiers, les Guizot, les Lamartine, les Berryer; dans les théâtres, Duprez, Lablache, Mario, mademoiselle Mars, Pauline Garcia, mademoiselle Rachel! On assistait à de belles soirées de célébrités, à celle, par exemple, que donnait madame de Lamartine, et dont madame de Girardin rendait compte ainsi dans sa Lettre parisienne du 6 mars 1841 :
« Plus on est obscur et plus on tient à faire partie de ces réunions merveilleuses. Jamais collection de supériorités ne fut plus complète. Jugez-en plutôt :
Grand orateur, M. Guizot.
Grand poëte, M. Victor Hugo.
Grand tragique, M. Duprez.
Grand capitaine, M. le maréchal Soult.
Grand peintre, M. Horace Vernet.
Grande cantatrice, Madame Damoreau.
Grand industriel, M. Cunin Gridaine.
Grand administrateur, M. le comte A. de Girardin. Grand agriculteur, M. de Lamartine.
Grand romancier, M. de Balzac.
Grand sculpteur, M. David.
Grand artiste, M. Artot.
Grand savant, M. Charles Dupin.
Grande victime, M. Andryane.
« l y avait là aussi de grandes dames célèbres par leur esprit, leur instruction profonde, leur conversation brillante et gracieuse... Il y avait là, enfin, madame de Lamartine. Elle a beau nous défendre aussi de parler d'elle, il nous est impossible de ne pas déclarer qu'elle était chez elle ce jour-là, de ne pas reconnaître avec tout le monde que c'est une femme supérieure, et l'une des plus spirituelles de notre temps et de notre pays. »
Madame de Girardin se sentait fière d'avoir sa place marquée dans cette vaillante pléiade. Elle en faisait l'aveu avec une noble franchise, bien préférable à la fausse modestie et au soi-disant dédain de la gloire, affichés d'une manière hypocrite par tant de personnages célèbres :
« Ah ! nous, s'écriait-elle dans son courrier du 25 mars 1841, nous n'avons reçu qu'une bien pâle étincelle dans l'injuste partage de l'immortelle clarté; mais nous ne donnerions pas cette lueur, cette flamme tremblante, pour toutes les splendeurs de la plus brillante fortune et du plus haut rang. Nous n'avons obtenu au banquet de la Renommée qu'une place bien modeste, mais nous ne trouvons pas que ce soit l'avoir payée trop cher que de l'avoir achetée par l'ironie des sots, par les ennuis de la pauvreté. »
Dans ce tournoi littéraire, dans cette grande mêlée des intelligences, madame de Girardin apparaissait comme une sorte de Clorinde, le casque en tête, l'œil plein d'éclairs, aimable, généreuse, craignant, comme Jeanne d'Arc, de blesser un ennemi, elle dont la main pourrait être si meurtrière; femme dans la meilleure, dans la plus noble acception de ce mot : femme par la bonté, par le dévouement, par la tendresse; femme par la vivacité des impressions, par la sincérité des enthousiasmes, par le charme de la beauté intellectuelle unie à la beauté physique!
Qu'on se la figure, cette enchanteresse, dans son salon de la rue Laffitte, ce salon, tendu de reps vert-d'eau avec des bandes de velours vert plus foncé, qui fait si bien ressortir l'éclat de son teint de blonde! Le matin, elle écrit, les cheveux flottant sur ses épaules, avec son large peignoir blanc, dans les plis duquel elle se drape tout naturellement, comme dans une chlamyde grecque. Le soir, elle a sa robe de velours noir qui laisse admirer ses épaules de neige, ses bras qu'aurait modelés Phidias.
Sa conversation est aussi variée que la nature. Elle attendrit et elle amuse, elle fascine, elle fait rire, elle fait sourire, elle fait pleurer. S'agit-il de défendre la réputation ou la gloire d'un ami? elle devient éloquente comme un Démosthène féminin. Elle qui est au-dessus de l'envie - cette passion mesquine, humiliante, indigne d'une âme comme la sienne - elle a, plus qu'aucune autre personne au monde, l'art de faire le succès d'une grande œuvre, de protéger un grand homme contre la coalition des jaloux et des sots. Alors elle se surpasse elle-même. Elle trouve d'inimitables accents. C'est un archange qui agite le glaive, c'est un saint Michel littéraire qui terrasse et qui foule aux pieds le démon de l'envie.
M. de Lamartine vivait dans ce salon comme dans un temple. On lui brûlait de l'encens, et il en brûlait lui-même. Il était là dans cette atmosphère de bienveillance et de sympathie si nécessaire aux écrivains et aux artistes. Il se réchauffait à cette flamme bienfaisante de l'admiration et de l'amitié qui fait éclore les chefs-d'œuvre. Ce n'est pas la critique, c'est la louange qui inspire.
Quoi de plus charmant, de plus varié, de plus neuf que les chroniques de la Sévigné du dix-neuvième siècle? Qui, plus que madame de Girardin, a l'ironie et l'enthousiasme, l'horreur du laid, l'amour du beau? Qui a plus qu'elle le don de l'observation et de la critique, et une faculté bien plus précieuse, bien plus féconde : la faculté de l'admiration? Qui réalise mieux le précepte de Boileau :
Passer du grave au doux, du plaisant au sévère?
Chose étrange! ces causeries sans nulle prétention, ces actualités écrites au courant de la plume, sur l'événement du matin, sur la nouvelle, sur la mode, sur le caprice du jour, non-seulement elles n'ont pas vieilli, mais en les relisant aujourd'hui l'on se sent rajeunir. Que de cœur ne fallait-il pas à une femme qui avait tant d'esprit pour n'être pas méchante, pour ne pas trop ressembler à l'une de ses héroïnes de roman poétique, cette Napoline dont elle a dit :
Elle cause, elle rit,
Comme une femme heureuse; elle fait de l'esprit; Elle jette des mots piquants: chacun l'écoute; Elle est un peu moqueuse et méchante, sans doute; Son esprit excité venge son cœur souffrant :
Le mal que l'un reçoit, c'est l'autre qui le rend.
Que de charité pour adoucir les traits de cette éloquence, pour amortir les sarcasmes de cette verve, pour effleurer, en se jouant, des ridicules qu'on pourrait écraser sous des coups de massue! A côté de tant de réflexions fines et ingénieuses, combien de ces pensées dont parle Vauvenargues, de ces grandes pensées qui viennent du cœur! Combien de vérités profondes qui, pour prendre parfois la forme de paradoxes, n'en sont que plus saisissantes ! Que de portraits qu'aurait pu signer un Saint-Simon, un Labruyère! Et comme tout cela est de bonne compagnie! Comme c'est en femme du monde qu'elle parle du monde! Comme elle le connaît, et, tout en observant ses travers, ses petitesses et ses cruautés, comme elle s'y intéresse, comme elle l'aime! Comme elle comprend, comme elle sait rendre la magie d'un spectacle, l'éclat, le tourbillon d'une fête ! Ses causeries sont une succession de décors éblouissants que son imagination merveilleuse évoque de minute en minute comme dans une féerie. Lire madame de Girardin est un charme. Quelle joie était-ce donc de l'approcher, de la voir, de l'entendre, elle qui savait si bien parler, et, chose non moins rare, si bien causer et si bien écouter; de lui donner la réplique à elle qui avait tant d'esprit qu'elle en donnait aux autres; à elle qui, à la différence des égoïstes de talent ou de génie, savait, dans la conversation, sortir d'elle-même pour vivre de la pensée et de la vie de ses interlocuteurs!
En 1841, madame de Girardin avait trente-sept ans. Elle était à l'apogée de son talent, de sa beauté, de sa réputation. Ses chroniques faisaient le tour de Paris, de la France, de l'Europe. Elle distribuait la renommée. Les artistes et les écrivains la saluaient comme une souveraine.
M. de Lamartine qui la voyait sans cesse, en tut-il alors amoureux, comme certaines personnes se sont plu à le dire? Nous ne le croyons pas. Mais il nous semble cependant, à lire sa correspondance de cette époque, que, tout en ne sortant pas des limites de la réserve, du respect, du devoir, il eut quelques moments, sinon d'amour, du moins d'attendrissement. Arrivé à cette période d'existence où, suivant les expressions de Bossuet, « les jardins sont moins fleuris, les couleurs moins vives, les prairies moins riantes, les eaux moins claires », il avait peut-être encore sinon l'aspiration, du moins le regret de l'amour. Des 1827 il écrivait : « J'ai la mélancolie de la première jeunesse, et je n'ai plus cette vague espérance qui vous aide à la supporter; je suis les tristes phases de l'existence qui vont toujours en se rembrunissant; cependant je pourrais encore être amoureux, si je voulais, mais je le puis et ne le veux pas : c'est peut-être pire que de le vouloir et de ne pas le pouvoir1. » Sans doute, il se rappelait vaguement, en 1841, les beaux vers des Méditations :
(1) Lettre à M. de Virieu, 6 juin 1827. ↩
D'ici je vois la vie, à travers un nuage, S'évanouir pour moi dans l'ombre du passé.
L'amour seul est resté, comme une grande image Survit seule au réveil, dans un songe effacé.
Lui qui avait inspiré des admirations si ardentes, peut-être se disait-il parfois, comme Alfred de Musset :
Être admiré n'est rien, l'affaire est d'être aimé.
Mais cet homme, qu'on représente souvent comme si infatué de lui-même, n'avait pas les prétentions ridicules de tant de personnes qui ont passé l'âge où l'on a le droit d'être amoureux. Sa correspondance n'est pas celle d'un Céladon qui croit que toutes les femmes doivent se pâmer à son aspect. C'est celle d'un sage qui jette sur les choses humaines un regard non de découragement, mais de tristesse, qui ne trouve pas dans l'ambition un remède à sa mélancolie, et qui, tout en apercevant à l'horizon je ne sais quelle destinée grandiose, orageuse, est tenté de se dire à chaque instant : Pourquoi? A quoi bon? Ce n'est pas cependant le ton d'un homme qui se repose dans un lâche quiétisme et qui contemple, du haut d'un rocher, comme un ancien pilote, les barques agitées par les flots. C'est le langage d'un penseur qui travaille, qui agit, qui lutte encore, qui lutte toujours pour le bien, pour le beau, pour le vrai, mais sans attendre grand'chose de cette pauvre terre, « mal éclairée par la lune et mal chauffée par le soleil »
Dans la belle saison de 1841, M. de Lamartine se reposait à la campagne des agitations et des fatigues de la session qui venait de finir. Il se demandait dans sa retraite à quoi bon tant de tumulte, tant de mesquines passions, tant de vulgaires vanités, et il lui arrivait des heures de dédain et de dégoût pour les scènes monotones de la comédie humaine. Parfois aussi il croyait voir sous les ombrages de Monceaux ou de Saint-Point apparaître la séduisante figure de madame de Girardin. L'année 1841 est, pour ainsi dire, le point culminant de sa correspondance avec elle. Les lettres écrites à cette époque sont particulièrement intéressantes. Le lecteur va en juger :
« Monceaux, 17 mai 1841.
i Vous ne m'avez jamais donné une preuve d'amitié si vraie qu'en écrivant ces quatre pages pleines et quelques mots débordant en marge. Il taut bien aimer quelqu'un pour lui consacrer cela, à Paris, au milieu des mille ennuis ou plaisirs de votre cabinet de toilette ou de travail! Cela me va bien plus avant au cœur que ce que vous avez jamais dit ou fait pour moi. Seulement, il y a encore trop d'esprit. Quand vous n'en aurez plus du tout, alors je croirai que vous avez, non pas du génie, mais - ce qui est bien plus rare - une affection.
» Voici mes réponses écrites sans y voir et d'une main tremblante, tant j'ai de migraine. Je suis plus triste que jamais, triste de cœur, d'esprit, d'âme et d'affaires, sans compter le corps, malade et ayant sous les yeux un mourant dans quelques jours, ce pauvre et charmant M. de Pierréclos. Jugez si je souris à une pareille vie. Accompagnez cela de tous les embarras urgents d'une situation critique. Me voilà, plus ce que vous savez, et le cœur déchiré et vide. Cependant, je ne vous demande pas de pitié. Il y en a tant de plus malheureux! Et la pitié est si pénible! Mais je vous demande avec confiance cette fois un souvenir quelquefois d'une ligne.
» Je suis seul à Monceaux avec mon chien et mon cheval. Je me couche à huit heures, je me lève à cinq. Je voudrais travailler, je ne le puis pas; je lis à peine. Pourtant le ciel est beau comme à Naples. Dés vers? A vous! Je ne vous enverrai que les plus beaux que je pourrais jamais écrire. Or, ce n'est pas sous cette étoile funeste. Il vous faut le rayon le plus limpide d'une nuit du mois d'août. Je le demanderai au ciel pour vous le réfléchir.
» Hier, j'ai reçu du poëte allemand Bürger, dédiée à moi, sa Marseillaise allemande : Non, vous ne l'aurez pas, le libre Rhin allemand. Je lui ai répondu par la Marseillaise de la paix, ce matin, dans mon bain. Je l'écrirai dès que le mal de tête tombera, et je vous l'enverrai après-demain. Remerciez Hugo. Nous sommes dignes d'avoir un chaînon aussi brillant que vous entre nous.
» L'affaire de Chantilly est le nec plus ultra des bouffonneries d'un parti qui serait si beau; s'il était lui-même1. C'est à en désespérer. Adieu.
(1) Allusion aux manifestations d'un caractère tout mondain organisées à Chantilly par les légitimistes, qui opposaient au bal de la cour ce qu'on appelait un bal d'anticour. ↩
» Je suis bien touché de la pensée à la maison vide. Il y a bien souvent une pensée à votre porte. Votre feuilleton était charmant hier.
» P. S. - Je n'irai à Paris que quand j'aurai trouvé quelqu'un qui consente à me prêter cent cinquante mille francs sur une hypothèque de quatre cent mille. J'attends en vain. »
La pièce de vers dont M. de Lamartine parle si négligemment, et qu'il composait en quelques instants, dans son bain, un jour de migraine, c'est le chant admirable dont les inspirations pacifiques auraient dû être, pour le progrès de la civilisation et pour le repos de l'Europe, mieux écoutées et mieux comprises par la France et l'Allemagne.
Roule libre et superbe entre tes larges rives, Rhin! Nil de l'Occident! coupe des nations!
Et des peuples assis qui boivent tes eaux vives, Emporte les défis et les ambitions!
M. de Lamartine avait d'abord songé à publier dans la Presse cette magnifique pièce de vers, le plus éloquent appel qui ait jamais été fait aux idées de charité et de fraternité cosmopolites, hélas ! si mal accueillies de notre époque :
Et pourquoi nous haïr et mettre entre les races Ces bornes ou ces eaux qu'abhorre l'œil de Dieu? Des frontières au ciel voyons-nous quelques traces? La voûte a-t-elle un mur, une borne, un milieu? Nations! mot pompeux pour dire barbarie!
L'amour s'arrête-t-il où s'arrêtent vos pas ?
Déchirez ces drapeaux; une autre voix vous crie : L'égoïsme et la haine ont seuls une patrie,
La fraternité n'en a pas.
Roule libre et royal entre nous tous, ô fleuve!
Et ne t'informe pas, dans ton cours fécondant, Si ceux que ton flot porte ou que ton urne abreuve Regardent sur tes bords l'aurore ou l'Occident. Ce ne sont plus des mers, des degrés, des rivières Qui bornent l'héritage entre l'humanité; Les bornes des esprits sont leurs seules frontières; Le Monde, en s'éclairant, s'élève à l'unité.
Ma patrie est partout où rayonne la France, Où sa langue répand ses décrets obéis!
Chacun est du climat de son intelligence, Je suis concitoyen de toute âme qui pense;
La vérité, c'est mon pays.
Au moment où il écrivait ce chef-d'œuvre de la poésie lyrique française, M. de Lamartine était très-gêné dans ses affaires d'argent, et s'il l'envoya à la Revue des Deux Mondes, c'est qu'il voulait un billet de mille francs, non pour lui, mais pour un ami malheureux qui en avait plus besoin que lui-même. C'est ce qu'il explique à madame de Girardin dans cette lettre :
« 5 juin 1841.
» Moi ! avoir songé à vous faire froidement et systématiquement un chagrin? Je rougirais de moi devant mon ombre. Voulez-vous savoir la grosse bête de vérité? Au moment de vous envoyer ces vers à la Presse, je reçus la demande de cinq cents francs bien pressés d'un homme que j'aime et qui en a bien besoin. J'écrivis à Buloz : Envoyez-moi mille francs courrier par courrier si vous jugez à ce prix quelques mauvaises rimes et mon nom? Trois jours après il m'adressait un billet de mille francs dans une lettre, seul argent que j'aie jamais touché d'un journal et d'une revue, et voilà tout. Je pensais que la Presse, si elle trouvait les vers bons, les reprendrait le lendemain. C'est toute ma confession. J'espère que je suis absous.