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L'Enchanteur 1768—1848
Madame de Girardin Lettres de Lamartine (suite 4)

Lettres de Lamartine (suite 4)

Madame de Girardin · 22 min de lecture · p. 78–101 · chapitre 4 sur 14

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : E. Plon, 1875, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

« Je viens de passer la journée auprès du lit de ce pauvre et charmant jeune homme (M. de Pierréclos). C'est un spectacle déchirant que la séparation lente de sa femme et de lui. Ils s'adorent. Il m'aimait bien aussi, et je m'y attachais sensiblement pour lui-même, bien plus que pour ce que l'on croit. Je n'ai plus d'espoir, mais des jours. de répit de temps en temps. Je suis très-malade moi-même et très-fatigué d'un discours d'une heure et demie hier soir, à un conseil de Mâcon que j'ai converti à l'unanimité. Je ne puis jamais dormir après. L'esprit parle encore douze ou quinze heures après les lèvres.

» J'attends le 8 un capitaliste de Paris qui vient examiner de ses yeux si mes terres et mes titres lui présenteraient un gage pour deux cent mille francs. Je ne pourrrai savoir si je vais à Paris ou non qu'après qu'il aura feuilleté ma fortune et • mes dettes. Triste occupation. Je vous dirai alors quand je pourrai partir. Mais partez donc vous-même. Ne laissez pas pour une misérable rencontre et pour une conversation tronquée, glisser ces jours de soleil et de vie que le ciel nous prodigue cette année. Il y a plus de choses dans un de ces beaux jours sur un coteau de la Creuse que dans tous les salons où vous êtes adorée et dans toutes les intimités même de Paris. Après cela, pensez à Saint-Point, si les circonstances deviennent plus douces. Adieu. La pensée de M. de Rothschild serait bien bonne. S'il voulait me prêter deux cent mille francs pour sept ans, à cinq pour cent, et se contenter d'une hypothèque sur une terre de six cent mille francs qui a seulement deux cent mille francs d'hypothèques, il me sauverait de bien des nécessités, dont ma démission est la première. »

La lettre suivante contient une des plus belles pensées qui aient jamais été exprimées ici-bas : « Un quart d'heure d'amour vaut mieux que dix siècles de gloire, et une minute de vertu, de prière, d'élan enthousiaste de l'âme à Dieu, vaut mieux même qu'un siècle d'amour.i

Madame de Girardin avait, elle aussi, le sentiment religieux. Il apparaissait jusque dans ses chroniques mondaines de la Presse. « Aujourd'hui, ce ne sont plus les philosophes qui sont athées, y avait-elle dit, ce sont les cœurs désenchantés; et ceux-là, avec de la poésie, on les ramène. Et quoi de plus consolant, de plus sublime que cette pensée, que chaque privation nous est comptée et nous rachète une faute? Oh! qu'elle est généreuse, cette religion qui d'un sacrifice nous fait une espérance; qui nous montre toujours après la nuit, et même à cause de la nuit, un beau jour; qui nous promet le bonheur comme une conséquence des larmes; qui nous fait d'un revers un gage de triomphe et nous dit : Souffrir, c'est mériter...1. Heureuse l'âme qui a l'intelligence de ses douleurs ! pour elle, les larmes ont un langage qu'elle comprend, le désespoir a des promesses qu'elle écoute. Oh ! qui de nous ne l'a senti qu'en nous frappant Dieu s'engage, et qu'il est de certains chagrins, de certains tourments inouïs, insupportables, horribles, qui le compromettent avec nous pour l'éternité! Non, ceux qui auront toujours ignoré ces affreuses peines ne seront pas, au jour du jugement dernier, les égaux de ceux qui les auront connues et dévorées2. »

(1) Lettre parisienne du 22 mars 1837. ↩

(2) Lettre parisienne du 25 mars 1841. ↩

Mais, revenons à la lettre de M. de Lamartine

« Au château de Monceaux, 25 juillet 1841. « Je réponds courrier par courrier comme à mes flatteurs ou à mes commettants. N'êtes-vous pas la plus flatteuse de mes flatteurs, si vous êtes peut-être celui par qui j'aimerais le plus à être flatté?

» Vous êtes triste, mais vous êtes jeune. Cela passera. Moi, je mûris, si je ne vieillis pas encore, et les cheveux blanchissants m'avertissent que mes tristesses sont sans consolation future dans ce misérable monde, mal éclairé par la lune et mal chauffé par le soleil. A propos de toutes nos tristesses, voulez-vous savoir mon opinion, comme on dit parlementairement : c'est qu'un quart d'heure d'amour vaut mieux que dix siècles de gloire, et qu'une minute de vertu, de prière, de sacrifice, d'élan enthousiaste de l'âme à Dieu vaut mieux même qu'un siècle d'amour. Je ne suis pas toujours mes opinions, mais enfin les voilà. C'est peut-être une opinion consolante à l'âge où même sans vertu il faut avoir l'air de renoncer à l'amour, sous peine d'aimer tout seul, c'est-à-dire de faire la chose la plus belle et la plus ridicule des choses de ce monde.

i Parlons d'autres choses moins belles. - L'homme est venu. Il a examiné mes terres. Il les a trouvées très-larges et très-bien cultivées. Il a compris enfin, m'a-t-il assuré, ce mot mystérieux du Courrier de Paris : « Lamartine, le premier agriculteur de France. » Vous croyiez badiner. Eh bien, il l'a pris au sérieux, en voyant mes vignes et mes familles heureuses et bien gouvernées de vignerons. Me prêtera-t-il sur cette valeur morale? et me prêtera-t-il à un intérêt moral aussi? C'est là toute la question. Il me dira son mot dans un mois. Mais j'ai peu de foi dans les mots qu'on ne dit pas tout de suite. En attendant, et comme je suis à quelques mois de ma perte financière, je vais aller à Genève un de ces jours passer six jours et voir si je trouverai là un appui qui ne me perce pas la main. Je ne saurai donc que dans un mois si et quand j'irai à Paris.

» Allez dans vos montagnes ou venez dans les miennes, ce qui serait mieux. Moquez-vous du monde et vivez de vous. Vous avez plus de vie morale et pensante que ces tourbillons de poupées dont vous vous laissez ennuyer, et vous appelez cela vous occuper. Vous aurez cinq ou six jours tristes, et puis les sources qui sont en vous couleront, et vous penserez, sentirez, écrirez, rêverez des choses sublimes, et vous direz anathème au mois d'hiver qui viendra vous déranger. Ce qui n'est pas en nous n'est pas. Cherchons seulement ce qui est.

» A votre place, je ferais un grand livre de philosophie humaine ou mondaine dans le genre de l'Allemagne, de madame de Staël. Vous êtes à sa hauteur maintenant, plus la poésie. Prenez votre sérieux tout à fait; ne touchez plus que dans le journal la corde demi-sérieuse de l'esprit. La gaieté est amusante, mais au fond c'est une jolie grimace. Qu'y a-t-il de gai dans le ciel et sur la terre? Le bonheur est triste lui-même quand il est complet, car l'infini est sublime, et le sublime n'est pas gai.

» Quant à moi, ce que je fais ? Rien du tout. Je vois mourir, je vois pleurer, je vois aimer; je vois ce qui s'aime lentement déchiré par la mort. J'ai dans le cœur mille abîmes qui se couvrent de silence et d'indifférence, et je sens les années se raccourcir et couvrir de l'ombre suprême les dernières choses éclatantes que j'aurais aimé à cueillir. Et puis voilà ! comme on dit ici. Adieu et bonne amitié. »

Madame de Girardin, émue par cette tristesse sincère, répondit probablement par une lettre qui toucha son illustre ami. Il l'en remercia dans des termes où l'on devine l'émotion partagée :

« 2 août 1841. » C'est un seul mot pour vous dire : J'ai reçu, j'ai lu, j'ai béni la main qui a tracé ces lignes.

» J'étais en Suisse, croyant le jour suprême encore éloigné. Je suis revenu trop tard. Il est mort en sage d'un autre temps. Son dernier mot, une minute avant sa mort, a été un adieu et un remercîment à moi. Son dernier geste a été de montrer le ciel à sa femme. Heureux les morts! Heureux le jour où se réunissent tous ceux qui se froissent ou se rencontrent si mal dans le monde !

» Je n'ai que le temps et la force de vous jeter ces deux mots. Je vais à Saint-Point mener la pauvre veuve. Je repars pour la Suisse dans peu de jours. C'est pour des affaires. Il n'est pas même aisé de se dévouer et de se ruiner pour son pays. Quel monde! quelle terre! quels hommes ! Vous le savez, vous à qui ils ont versé tant de fiel, et qui le leur rendez en délices !

» Mais adieu. J'ignore si j'irai à Paris. J'ai des embarras extrêmes et qui peuvent m'y faire dire un long adieu.

» Ma santé va mieux, sauf les coups terribles qui ravivent tout. Dieu proportionne les forces aux fardeaux. Je serais plein d'ardeur pour combattre, agir, mourir; mais le terrain manque sous les pieds de tous les devoirs ici-bas. Quand la destinée, contre laquelle on ne doit jamais s'obstiner, aura parlé plus clairement encore, je me retirerai de toute action et de toute lutte, et je vous crierai de loin : Vivez et agissez. Adieu encore ; aimez-moi, car j'ai pour vous quand même une affection vieille, sincère, vraie et universelle. - Excusez ce griffonnage. Je me suis repris et repenti de sottises qui coulaient de ma plume à mon insu. - M. de Girardin est donc en Allemagne. C'est bon. La Presse est admirable depuis un mois. Écrivez-le-lui. »

Une autre lettre non datée, mais écrite à la même époque, accentue encore la double note d'affection et de mélancolie qui caractérisait les rapports de M. de Lamartine et de madame de Girardin :

« Votre lettre m'a plu par ce sentiment juste que dans le malheur on pense à ses amis. Vous avez pensé à moi un jour de tristesse. Donc vous n'êtes pas sans quelque amitié au fond du cœur pour moi. Je ne vous réponds cependant que deux mots, car je sors de mon lit, où j'ai été quatre jours avec une névralgie, et je suis au coup de feu d'un conseil général, où je pérore vainement dix fois par jour contre des esprits plus étroits que leurs petites villes et plus arides que les pierres de leurs chemins.

» Je passe, comme vous, mon été à souffrir de corps et de cœur. Si cela peut vous consoler, en vous montrant l'égalité du destin, consolons-nous ainsi. Mais je sens que le bonheur d'autrui consolerait mieux, et où est-il? Je ne vois que des figures en deuil d'un bonheur qu'elles n'ont jamais eu. Il faut penser à là-haut et tourner son regard intérieur vers de meilleures régions où nous marchons à grands pas. Je n'ai jamais trouvé de remède à l'âme sur la terre. Prier et espérer; c'est notre foi. Cela n'a pas de dogme, et cela est d'autant plus sûr.

» Vous me parlez de mes détresses de fortune. Elles sont en vérité grandes et presque extrêmes; mais je ne vois aucun moyen d'y pourvoir par le journalisme. Cela ne va pas aux idées hors des partis. L'avenir n'a pas d'abonnés chez les hommes pressés par le présent. Cela ne va pas non plus à un député qui doit parler au-dessus des têtes des hommes de parti. Je ne verrais de possible que des travaux de pure littérature, et les libraires sont des maquignons dont les poëtes sont les rosses ou les chevaux de sang. Ils gagnent ou perdent leurs paris avec nous, et nous vendent ensuite à l'écorcheur. Bref, je ne vois rien qu'accepter une ambassade, et je ne veux pas absolument, ou donner ma démission de la Chambre et me retirer dans une montagne ou en Égypte, et j'hésite, parce que je crois que la nature est la voix de la destinée, et que la nature me pousse sans cesse à l'action politique, sans ambition pourtant. Je suis donc fort triste, fort embarrassé, et je prie Dieu, tout impie et panthéiste qu'on prétend que je sois.

» Je vous vois d'ici dans vos loisirs laborieux de fermière. C'est une bonne activité. Cela vaut mille fois les salons. Vous y prendrez goût, car vous avez sève et verve pour tout ce qui est vrai. Cela seul est vrai pour une femme surtout. Je voudrais que Bourganeuf fût à portée de visites. Mais je n'y puis songer. Je vais partir après-demain pour m'enterrer jusqu'à l'hiver dans une maison de paysan au fond de montagnes comme les vôtres. J'essayerai quelques vers. J'ai écrit l'autre jour les plus tristes et les plus beaux qui fussent en moi. Faites-en. Il y en a dans la source des larmes. Adieu et tendresse. »

Cette lettre indique très-bien le conflit qui s'élevait dans l'esprit de M. de Lamartine entre le goût de la retraite et le désir de l'action. Il attendait vaguement la grande crise politique, où il s'était prédit à lui - même un rôle mémorable. Assurément, c'est lui-même qu'il avait voulu peindre, sans le dire, lorsqu'en 1830, dans son discours de réception à l'Académie, il avait prononcé les paroles suivantes :

« Le même homme, soulevé par l'instabilité du flot populaire, aborde tour à tour les situations les plus diverses, les emplois les plus opposés; la fortune se joue des talents comme des caractères ; il faut des conseils pour la place publique, des plans pour ces conseils, des hymnes pour les triomphes... On cherche un homme! son mérite le désigne : point d'excuse, point de refus; le péril n'en accepte pas; on lui impose au hasard les fardeaux les plus disproportionnés à ses forces, les plus répugnants à ses goûts... L'esprit de cet homme s'élargit, ses talents s'élèvent, ses facultés se multiplient; chaque fardeau lui crée une force, chaque emploi un mérite, chaque dévouement une vertu. »

En 1842, M. de Lamartine voyait plus clairement encore sa destinée future. Il annonçait à madame de Girardin qu'il ferait « l'insurrection de l'ennui » :

« Monceaux, 23 novembre 1842. » Enfin voilà un mot de cette main qui en a tant écrit de ravissants, et qui en fait tant désirer maintenant à ses amis! Est-ce que Bourganeuf engourdit cette âme que ni le malheur, ni les inquiétudes, ni les ingratitudes n'avaient pu affaisser à Paris! Si c'est pour votre repos, tant mieux ; si c'est pour transporter ce feu sacré de l'autel du génie au vent froid et agité de l'ambition mondaine, tant pis. Mais ce n'est pas cela, dites-vous. C'est ce voluptueux engourdissement qu'on éprouve à regarder sans voir la nature inanimée dans une sauvage nature et par un beau soleil. Alors, tant mieux encore! Cette paresse-l est divine. Elle compose les plus délicieuses heures de la vie. Non-seulement je vous la pardonne, mais je vous la souhaite mille heures par jour. Mais est-ce qu'il n'y avait ni montagnes, ni bruyères, ni ciel bleu et profond, ni éblouissant soleil à Saint-Point? Au contraire, il n'y a que cela. Que ce soit donc pour une autre année. Vous êtes cause que je n'ai joui de rien celle-ci, parce que je vous ai toujours attendue. Et comme je me défie justement de ma propre amabilité, j'ai eu du monde sans interruption à votre intention jusqu'à aujourd'hui. Enfin n'en parlons plus.

» M. de Girardin me trouvera à travers les frimas, les brouillards, la glace et les inondations, à une heure de Mâcon, dans un château bien triste sur la route de Cluny. Cela s'appelle Monceaux. Qu'il m'écrive et je lui enverrai des chevaux, ou qu'il prenne une voiture à Mâcon. Je serai enchanté de vingt-quatre et de cent heures de causerie avec lui. Il me trouvera un peu ennuyé, un peu assoupi, un peu morose, mais l'âme est un ressort qu'il suffit de presser un peu pour qu'elle reprenne élasticité et vigueur. La mienne les prête à toute action ou à toute pensée qui lui donne l'exercice et le sentiment d'elle-même. Elle est morte un millier de fois et ressuscite toujours le troisième jour. Elle est occupée, dans ce moment, à compter des tonneaux dans des caves et à calculer le prix des vins; mais elle ne demande pas mieux que de faire autre chose. Quant au corps, il souffre et s'agite et languit. Quel supplice que cet accouplement d'une intelligence qui en tuerait dix, et qui n'en a pas un en bon état! Que pouvons-nous faire avec un si détestable outil?... Consolez-moi donc en m'écrivant. Je ne suis pas heureux. Pas plus que vous. La tristesse est une sympathie. Vous savez la mienne. J'ignore la vôtre. C'est peut-être la même.

» Faites-vous des vers? J'y ai renoncé. C'est trop puéril pour le chiffre de mes années. La rime me fait rougir de honte. Sublime enfantillage dont je ne veux plus.

» Philosophie et politique, je ne vois plus que cela, et cela se fait en prose. Ainsi, adieu sérieux non à la poésie, mais aux vers. En philosophie, je prépare pour un avenir éloigné. En politique, j'attends quelques événements qui en vaillent la peine. Quant à user ses beaux jours pour la petite préférence à inventer ingénieusement entre MM. Molé, Thiers, Guizot et Dufaure, je laisse cela à ceux que cela amuse. Quant à moi, j'en suis prodigieusement ennuyé. Je ferai l'insurrection de l'ennui, une révolution pour secouer ce cauchemar; pour cela, il faut des forces dans le pays. En attendant, consolons-nous ensemble, en causant de loin et de près de ce texte inépuisable de la pensée humaine et du cœur humain, où personne ne lit si bien et si fin que vous. Adieu. »

Cette insurrection de l'ennui, cette révolution pour secouer un cauchemar, M. de Lamartine, et c'est là son excuse, la rêvait belle et glorieuse. En abordant la tribune, dès 1834, il avait réclamé pour la politique : « un sens social, une pensée organisatrice, un système d'élection plus vaste, qui, en élargissant la base de la société, lui donne plus d'aplomb sur elle-même, et permette à toutes les classes de faire représenter leurs besoins et leurs intérêts devant la législation. » Il avait dit alors : « Ce qu'il faut aux gouvernements, ce qu'il taut aux oppositions, c'est l'amour du peuple, c'est le zèle du bonheur des masses, c'est la charité dans nos lois ; jetons-en à pleines mains : elle sera plus puissante que la force brutale1. »

(1) Discours du 13 mai 1834. ↩

Dans son ambition, il y avait en définitive plus de foi que de calcul, plus de dévouement que d'égoïsme; et s'il s'abusait en entrevoyant dans les brumes de l'avenir je ne sais quelle république de Salente fraternelle et chrétienne, son illusion était du moins celle d'un noble esprit, ' d'une haute intelligence, d'un grand cœur. Dans la lettre suivante, il parlait de cette politique large et féconde, qui était son idéal :

« Monceaux, 4 décembre 1842. » Le lit de M. de Girardin était fait, son teu allumé, hier dimanche, quand j'ai reçu votre lettre. Voilà la troisième fois. Je ne l'attends plus. Qu'il aille ou qu'il vienne, j'irai ou je viendrai. Je n'ai plus de foi. Aussi bien les routes sont gelées, et le brouillard couvre nos collines. Que lui offrirais-je qu'un coin de feu moins confortable que dans la rue de l'Université1? Faites-lui mes compliments sur son élection.

(1) M. de Lamartine demeurait à Paris, rue l'Université. ↩

» Que répondre à votre lettre? Je suis lyrique et non polémique. Je dis et ne discute pas. Vous aussi. Disons-donc, et ne nous répondons pas.

» Non, il n'est pas vrai que la politique soit de l'ambition toujours. C'est la petite qui est de l'ambition, la grande est du dévouement. Je ne conçois que la grande. Celle-là est patiente comme l'idée qui la fait agir. Elle n'est pas pressée de saisir aujourd'hui, parce qu'elle a demain. Elle est clairvoyante, parce qu'elle n'a pas l'œil troublé par le vertige de l'intérêt personnel. Elle n'entre au pouvoir que quand elle sent qu'elle a une force en elle et derrière elle pour l'y pousser et l'y soutenir. Cette force, je ne l'ai pas encore; je l'aurai dans quatre ou cinq ans2. Vous verrez alors si je ferai de la philosophie. Mais, en attendant, qui m'empêche d'en faire? Qui est-ce qui me dérange? Et pourquoi me battrai-je avec MM. Thiers, Guizot ou Molé? J'y perdrais mon temps et mon bonheur. Le jour viendra de se battre, mais d'ici là on peut philosopher ou même faire mieux. Mais, hélas! je me hâte de vous dire que je ne fais pas mieux.

(2) Cinq ans après le moment où M. de Lamartine écrivait cette lettre, la révolution de 1848 éclatait. N'est-ce pas là une curieuse prédiction? ↩

» Je suis même peu pressé d'aller à Paris, excepté pour vous voir, car je n'ai rien à faire pendant quelques mois. Il y a entre l'opposition et moi leurs vieilles bêtises à liquider. Il faut que les feuilles mortes tombent pour faire place aux bourgeons nouveaux. De plus, ce n'est pas à moi d'attaquer le ministère. On doit des égards à des hommes d'honneur. Si on les chasse, ce ne doit pas être par ma main. Et puis-je les aimer mieux que ceux qui vont les remplacer? Mais défendre désormais un cabinet? Non. Ce n'est plus l'esprit du rôle. Mieux vaut donc se taire un an ou deux. Ah ! si j'avais un journal! C'est là que je parlerais. Mais la Providence me le refuse. Donc c'est pour le mieux. Ainsi toujours content. Vous ne savez pas combien et pourquoi je suis fataliste, comme tous ceux qui ont une fortune. Écoutez si j'en ai une. Hier matin j'avais fait venir une quantité d'énormes carpes de vingt lieues de loin dans un vivier. Une fois les carpes dans l'eau, je ne savais plus comment les en tirer. Point de filet à dix lieues à la ronde. Pays de vigne et de rochers, où on n'a jamais mangé une écrevisse seulement. Je monte à cheval et je traverse la grande route. Quelque chose fait peur à mon cheval, qui se cabre. Je regarde. C'est un homme qui porte un beau filet au bout d'une perche. Il me l'offre à acheter. Je le paye et nous dînons. Un journal m'arrivera à son heure, comme le filet, et nous prendrons beaucoup d'hommes. Car nous serons pêcheurs d'hommes, comme Jésus-Christ disait à saint Pierre. En attendant, pêchons des brochets.

» Mais adieu. Je voulais raisonner et je cause. Au revoir, et un bien sincère et croissant attachement. »

Une autre lettre, non datée, mais qui est de la même époque, revient sur le pressentiment d'un grand rôle politique. M. de Lamartine prédit qu'il n'arrivera au pouvoir que par une brèche, c'est-à-dire par une révolution :

« Le conseil général m'a retenu quinze jours. Fatigué aujourd'hui, je suis au lit avec une fluxion douloureuse. Je ne vous écris donc pas que ma joue ne soit désenflée; mais je pense à vous bien constamment et à toutes vos peines. Je sens perpétuellement au cœur le coup que le vôtre a reçu. Il n'y a pas beaucoup de femmes capables de vous comprendre. Celle-ci l'avait appris de bonne heure. Quel vide! Cesser à la fois d'être compris et d'être aimé : c'est ce qui m'arrive tous les ans. On ne s'y habitue pas.

« J'attends M. et madame de Lagrange demain. Je ne sais ensuite ce que je ferai. Mes affaires financières n'ont pas marché d'un pas. Irai-je à Paris? Retournerai-je à Genève? Les prochaines lettres me le diront et je vous le redirai.

» Adieu ; ma plume tombe. Je n'ai rien mangé depuis trois jours. Ce n'est qu'un mal de dents. Du reste, je vais bien mieux. Quant à ce que vous savez, rien de rassurant et plus enchevêtré que jamais. Mais je rougis même d'y penser. Je dois rester où les années me placent. On parle de moi pour le ministère dans les journaux d'aujourd'hui. J'en suis bien aise pour mes électeurs, que cela flatte. Mais il n'y a pas le moindre fondement. Si je reste à la Chambre, je verrai soigneusement passer trois ministères avant de faire partie d'aucun, et si jamais j'y entre, je n'y entrerai que par une brèche. On n'a de force que dans les places conquises, dont les bourgmestres vous apportent les clefs. Or, qu'est-ce qu'un ministère sans pouvoir? Une duperie.

» Adieu encore, et une amitié en affection, en attachement, mille fois plus forte et plus enracinée que vous ne pensez. Pour votre mère, elle le sait, mais dites-le-lui encore; cela ne fait pas de mal. »

Pendant la belle saison de 1846, madame de Girardin alla passer quelques jours à Saint-Point avec M. et madame de Lamartine. Au moment où elle s'apprêtait à faire ce voyage, son hôte illustre lui écrivit cette lettre :

« Maudite soit la voiture qui vous manque; mais bénie la malle-poste qui vous amènera. Madame de Lamartine veut la robe bleue.

» Vous nous trouverez seuls, tristes, malades, mais heureux de vous posséder dans la chaumière de Saint-Point. Nous sommes fixés à Saint-Point pour être bien seuls.

» Écrivez-moi de façon à ce que je sache votre arrivée à Mâcon, où madame de Lamartine ira vous prendre le matin à votre réveil, à l'hôtel de l'Europe; car la malle-poste arrive à minuit, et on couche là.

» Vous viendrez ensemble déjeuner à Monceaux (trois quarts d'heure de la ville) et dîner à Saint-Point.

» Je travaille aux Girondins depuis que je peux tenir ma plume. Dites à Girardin de m'attaquer de questions sur mon discours aux électeurs; je lui répliquerai. Son langage, en effet, est un peu vert; mais j'aime l'âpreté dans les idées. Sa position est bonne. Son talent augmente sensiblement; il le transformera en parole quand il voudra : rien de si aisé. Mais l'avenir est à mes idées, car je suis aux idées de Dieu. Quand, dans un siècle ou deux, mon Sosie sera à la tête du gouvernement populaire, il s'intitulera le serviteur du peuple. J'ai plus de foi que vous ne croyez, et une bien ardente; mais je ne la dis pas. J'ai ma lanterne sourde tournée du côté de mon cœur. Je ne laisse voir encore que le côté obscur et la fumée aux hommes du siècle. Avant de mourir, je la tournerai du côté flamboyant; mais à présent on l'éteindrait. Et on dira alors : Il a bien fait de consentir à passer pour ténébreux; il aurait ébloui, offusqué et repoussé.

Univarsitas

« Mais adieu. Ne venez pas si vous ne savez pas vous ennuyer et vous coucher avec les poules. Apportez Cléopâtre. Ne l'oubliez pas. Mille tendres respects. »

M. de Lamartine a ainsi parlé de ce séjour de son amie à la campagne :

« Elle vint passer une fin d'été dans ma solitude au milieu des bruyères de Saint-Point. Elle écrivait alors avec une verve virile sa belle tragédie de Cléopâtre, dont le style a la solidité et le poli du marbre. Je n'oublierai jamais l'inspiration de son visage et l'émotion de sa voix quand elle nous lisait le jour ce qu'elle avait composé la nuit. C'était ordinairement le matin, à l'ombre d'un toit de mousse qui couvre un pan du verger en pente d'où le regard plane sur une vallée de Tempé, en face de sombres montagnes; rien n'y troublait le silence, si ce n'est le sourd murmure du ruisseau sous le saule, des bourdonnements d'abeilles dans les sainfoins et quelques gazouillements de linottes importunes sur les arbres. Ses beaux vers faisaient taire en nous tous ces bruits du dehors... »

Charmé de la visite qu'il avait reçue, M. de Lamartine en remercia madame de Girardin par la lettre suivante, qui, comme la précédente, n'est pas datée :

« Je n'ai pas une minute chez moi depuis vous. Conseil général, académies, courses dans les terres, comptes de l'année, festins. J'arrive d'hier, et je reprends mon esprit et mon cœur. C'est pour vous remercier de la charmante lettre écrite à ma femme et de la bonhomie ravissante dont vous avez été toute rustique avec nous à Saint-Point. Il y a un vers latin qui dit merveilleusement. Vous savez le latin.

Omnis Aristippum decuit color...

En français : Tous les habits seyaient à Aristippe. Tout va de même à votre nature souple et forte, le cothurne et le sabot. Revenez donc à Saint-Point. Mes chevaux se perfectionnent en vous attendant. J'en monte deux par jour maintenant.