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L'Enchanteur 1768—1848
Au pays d'exil de Chateaubriand Chapitre VI. Les souvenirs de Bungay poursuivent Chateaubriand à Londres

Deuxième partie — Bungày

Chapitre VI. Les souvenirs de Bungay poursuivent Chateaubriand à Londres

Au pays d'exil de Chateaubriand · 23 min de lecture · p. 188–207 · chapitre 14 sur 15

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Champion, 1909, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

L'image adorée de Charlotte partout présente à l'émigré. - Il se considère comme la victime de son destin. - Le type de René se précise dans son esprit. - La Lettre de René à Céluta. - Le mariage de Charlotte. - Une visite à Rider Haggard et un pèlerinage à Ditchingham Lodge, - L'entrevue de Londres en 1822. - Mort de Mrs. Ives, - Mystère qui plane sur la fin de Charlotte.

« Qu'arriva-t-il à Bungay après mon départ? » - se demande Chateaubriand dans les Mémoires d'Outre-Tombe1. Il est à supposer qu'il n'essaya pas de le savoir, peu soucieux d'ébruiter une aventure qui n'était pas précisément à son honneur et qui le laissait, au surplus, tout désemparé, tout meurtri. Puis, qu'avait-il besoin d'apprendre ce que sa conscience ne cessait de lui représenter : le bouleversement porté dans une famille qui l'avait traité comme un fils, le désespoir jeté dans l'âme d'une enfant trop confiante qu'il n'avait éveillée à l'amour que pour la plonger dans la douleur?

1. T. …, p. 1:1. ↩

Combien il avait dû être pénible à une famille si digne de mes hommages, de mes respects, de ma reconnaissance, d'éprouver une sorte de refus de l'homme inconnu qu'elle avait accueilli, auquel elle avait offert de nouveaux foyers avec une simplicité, une absence de soupçon, de précaution qui tenaient - des mœurs patriarcales ! Je me représentais le chagrin de Charlotte, les justes reproches que l'on pouvait et qu'on devait m'adresser : car enfin j'avais mis de la complaisance à m'abandonner à une inclination dont je connaissais l'insurmontable illégitimité1.

1. Mém, d'O.-T., t. II, p. 138-139. ↩

Mais le regret d'avoir perdu Miss Ives lui était peut-être encore plus intolérable que le remords de l'avoir offensée. Depuis qu'elle n'était plus à ses côtés, il la retrouvait partout; et, deux fois exilé désormais dans Londres, il promenait à travers la ville, « vaste désert d'hommes2? », une hallucinante nostalgie du paradisiaque désert de Bungay :

2. René (OEuvres complètes, t. XVIII, p. 115). ↩

Les lieux que j'avais parcourus, les heures et les paroles que j'avais échangées avec Charlotte, étaient gravés dans ma mémoire : je voyais le sourire de l'épouse qui m'avait été destinée; je touchais respec- . tueusement ses cheveux noirs; je pressais ses beaux bras contre ma poitrine, ainsi qu'une chaîne de lis que j'aurais portée à mon cou. Je n'étais pas plus tôt dans un lieu écarté, que Charlotte, aux blanches mains, se venait placer à mes côtés. Je devinais sa présence, comme la nuit on respire le parfum des fleurs qu'on ne voit pas3.

3. Mém, d'O.-T., t. II, p. 140-141. ↩

L' « image adorée » de la petite provinciale du Suffolk le hantait, l'obsédait, le possédait, dominait sa pensée et sa vie. Pour la mieux revoir, pour l'évoquer sous des traits plus fidèles, il battait les environs de Londres, jusque dans un rayon de « trente milles », en quête de sites analogues à ceux que la compagnie de l'être aimé lui avait jadis rendus chers, « une bruyère » qui lui rappelait le common d'Outney, « un chemin » qui lui rappelait la route ombreuse d'Ilketshall, « une église » qui lui rappelait la grande nef confortable de S' Mary ou le pauvre sanctuaire délabré de S' Margaret1. Et, l'illusion stimulant soudain dans son âme le désir de la réalité, « cent fois », nous dit-il, il fut « tenté de retourner à Bungay », de s'aller « cacher » aux abords de Bridge Street, rien que « pour voir passer Charlotte »2. A ses veilles studieuses c'était encore Charlotte qui présidait. C'était sous l'égide de Charlotte qu'il plaçait non seulement l'œuvre en train, mais toutes les œuvres en gestation. C'était pour Charlotte qu'il se jurait d'être un homme illustre, afin de se la « réconcilier par la gloire3 »

1. Mém. d'O.-T., t. II, p. 141. ↩

2. Ibid., t. II, p. 139. 3, Ibid.; t. II, p. 149. ↩

Mais, en même temps, Charlotte le « dégoûtait de tout4», - de tout ce qui n'était pas elle, - car i ne pouvait se défendre d'en faire « un perpétuel objet de comparaison » avec les autres femmes, principalement - il va sans dire - avec sa femme, qui l'avait été si peu, et qui ne l'était que trop, puisque sans elle, au lieu d'être à Londres le plus affolé1 des amants, il serait à Bungay le plus fortuné des époux :

4. Ibid., t. II, p. 140. ↩

1. « Je ne regardais personne, je ne répondais point, je ne savais ce que l'on me disait : mes anciens camarades me soupçonnaient atteint de folie » (Mém. d'O.-T., t. II, p. 141). ↩

Je maudissais mon mariage qui, selon les fausses perceptions de mon esprit, alors très malade, m'avait jeté hors de mes voies et me privait du bonheur2.

2. Mém. d'O.-T., t. II, p. 139. ↩

Sa « passion malheureuse » fermentait dans son esprit comme « un levain empoisonné³s » et lui faisait faire d'amères réflexions sur sa destinée. Quel était donc le sort ennemi qui, depuis sa naissance, s'acharnait, comme par décret spécial, à la poursuivre? Qu'avait-il jamais été qu'un instrument douloureux entre ses mains, et qu'était, somme toute, la catastrophe de Bungay, sinon le plus récent et le plus raffiné de ses coups? Le cœur de Charlotte en avait été brisé : mais le sien, à lui, Chateaubriand, quelles affres uniques ne souffrait-il pas? Et le bourreau, dans l'espèce, n'était pas plus à plaindre que la victime, - victime lui-même du bourreau le plus implacable, la Fatalité?

3. Ibid., t. II, p. 140. ↩

Il se le persuada très vite, n'y étant déjà que trop encouragé par son farouche individualisme, - le mal inné des hommes de sa race, - que toutes les particularités de son existence avaient conspiré à exacerber en lui. - Il en vint se concevoir comme une sorte de Fléau de Dieu, doué d'un prestige fascinant et mortel « qui faisoit à la fois son supplice et son génie1», semant les passions et les larmes, brûlant les cœurs, les dévastant si à fond que l'amour ne poussait plus où il avait passé. Ainsi se dégagea peu à peu dans son esprit le type de « René ». Il y était depuis des années en germe, sans doute, mais à l'état latent. Et ce fut, je crois bien, la cruelle expérience de Bungay qui le féconda, lui donna forme, l'obligea de s'exprimer, même s'il ne devait atteindre que plus tard à toute sa maturité d'orgueil, de désenchantement et de satanisme.

1. Les Natchez, t. I, p. 304. ↩

L'auteur des Mémoires nous raconte que, dans les premiers temps qui suivirent sa fuite, il écrivait à Charlotte de longues lettres qu'il déchirait2. Peut-être, en effet, les déchirait-il, mais tenez pour certain qu'il en conserva les morceaux. On les trouve, Dieu merci, soigneusement utilisés dans les Natchez, et, pour se faire une idée du ton de ces épîtres que la fille du pasteur ne lut jamais, il suffit de parcourir la fameuse « Lettre de René à Céluta3 », dont les pages, quoique retravaillées, et, si j'ose dire, violemment renéisées depuis les jours de Londres, n'en ont pas moins gardé, en maint endroit, l'accent du texte primitif.

2. Mém, d'O.-I., t. II, p. 110. ↩

3. Les Natchez, t. II, p. 132-138. ↩

Au désert, la trente-deuxième neige de ma naissance.

Je comptois vous attendre aux Natchez; j'ai été obligé de partir subitement sur un ordre des Sachems. J'ignore quelle sera l'issue de mon voyage : il se peut faire que je ne vous revoie plus. J'ai dû vous paroître si bizarre, que je serois fâché de quitter la vie sans m'être justifié auprès de vous...

Quelle nuit j'ai passée ! Créateur, je te rends grâces : j'ai encore des forces, puisque mes yeux revoient la lumière que tu as faite! Sans flambeau pour éclairer ma course, j'errois dans les ténèbres : mes pas, comme intelligents d'eux-mêmes, se frayoient des sentiers à travers les lianes et les buissons. Je cherchois ce qui me fuit ; je pressois le tronc des chênes; mes bras avoient besoin de serrer quelque chose... Le sein nu et déchiré, les cheveux trempés de la vapeur de la nuit, je croyois voir une femme qui se jetoit dans mes bras ; elle me disoit : Viens échanger des feux avec moi, et perdre la vie! Mêlons des voluptés à la mort! Que la voûte du ciel nous cache en tombant sur nous !

Céluta, vous me prendrez pour un insensé : je n'ai eu qu'un tort envers vous, c'est de vous avoir liée à mon sort... Une misère bien grande m'a ôté la joie de votre amour... Céluta..., vous pourrez chercher après moi l'union d'une âme plus égale que la mienne. Toutefois, ne croyez pas désormais recevoir impunément les caresses d'un autre homme; ne croyez pas que de foibles embrassements puissent effacer de votre âme ceux de René... Oui, Céluta, si vous me perdez, vous resterez veuve : qui pourroit vous environner de cette flamme que je porte avec moi?... Ces solitudes que je rèndois brûlantes vous paroîtroient glacées auprès d'un autre époux. Que chercheriez-vous dans les bois et sous les ombrages? Il n'est plus pour vous d'illusions, d'enivrement, de délire : je t'ai tout ravi en te donnant tout, ou plutôt en ne te donnant rien, car une plaie incurable étoit au fond de mon âme. Ne crois pas, Céluta, qu'une femme à laquelle on a tait des aveux aussi cruels, pour laquelle on a formé des souhaits aussi odieux que les miens, ne crois pas que cette femme oublie jamais l'homme qui l'aima de cet amour ou de cette haine extraordinaire...

Que ce soit ici un dernier adieu, ou que je doive vous revoir encore, Céluta, quelque chose me dit que ma destinée s'accomplit; si ce n'est pas aujourd'hui même, elle n'en sera que plus funeste. René ne peut reculer, que vers le malheur. Regardez donc cette lettre comme un testament.

On sait avec quelle sévérité Chateaubriand vieilli jugeait ce testament de sa jeunesse :

S'il y a dans les Natchez des choses que je ne hasarderais qu'en tremblant aujourd'hui, il y a aussi des choses que je ne voudrais plus écrire, notamment la lettre de René dans le second volume1.

1. Mém. d'O.-I., t. III, p. 57-58. ↩

Il est évident qu'il ne dut pas la relire à distance sans en éprouver quelque gêne. Mais peut-être nous paraîtra-t-elle moins étrange, maintenant que nous connaissons les circonstances où en fut rédigé le premier brouillon et les sentiments qui la dictèrent. Au reste, tout ne fut pas vaine prophétie dans cette juvénile et fastueuse déclamation. René n'avait pas tout à fait tort de prédire à l'authentique Céluta qu'elle serait longue à l'oublier. On peut soutenir que, pendant dix ans, elle porta son veuvage, puisque ce fut seulement en 1806 qu'elle consentit à « recevoir les caresses d'un autre homme ». Voici l'indication que l' on relève, à cette date, sous le numéro 149, dans les registres paroissiaux de Bungay :

Samuel Sutton, de cette paroisse, et Charlotte Ives, également de cette paroisse, tous deux célibataires, ont été mariés dans cette église, le 7 avril de l'an 1806, par moi, Peter Forster, ministre.

Au bas de l'acte sont apposées les signatures de J. Ives, de Sarah Ives, et des nouveaux époux; celle de Charlotte est fine, nette et jolie : elle a été bravement tracée par une main qui ne tremblait pas. Mais je serais bien trompé si, en devenant Mrs. Sutton, Charlotte Ives n'avait eu, tout au fond de sa conscience, un mélancolique retour vers le passé, dans cette église de S' Mary où Chateaubriand l'avait accompagnée tant de fois et où, s'il l'avait pu, c'est lui qui, dix ans plus tôt, se fût agenouillé près d'elle, pour entendre de la bouche du Révérend Peter Forster, cette prière de la bénédiction nuptiale :

« O Dieu, unissez, s'il vous plaît, les esprits de ces époux, et versez dans leur cœur une sincère amitié. Regardez d'un œil favorable votre servante. Faites que son joug soit un joug d'amour et de paix, qu'elle obtienne une heureuse fécondité; faites, Seigneur, que ces époux voient tous deux les enfants de leurs enfants jusqu'à la troisième et quatrième génération, et qu'ils parviennent à une heureuse vieillesse »1.

1. Mém. đ'O.-T., t. II, p. 140. ↩

Mais, en avril 1806, la pensée de René voyageait loin de Charlotte : elle se détachait de Mme de Custine pour voler vers Mme de Mouchy.

Samuel Sutton avait vingt ans de plus que sa femme2 ; il était officier de la marine britannique et devait y finir sa carrière avec le grade de contre-amiral. Dans les intervalles de ses navigations, il habitait, à un mille environ de Bungay, sur la lisière du Norfolk, en pleine campagne, une villa désignée sous le nom de Ditchingham Lodge, qui dépend aujourd'hui des propriétés de Rider Haggard. Ce fut là qu'il installa sa jeune femme et que celle-ci résida désormais, presque jusqu'à sa mort.

2. A sa mort, en 1832, il avait soixante-douze ans : il était donc né en 1760. ↩

Comme bien l'on pense, nous n'avons garde, mes amis et moi, de négliger ce pèlerinage, d'autant que le romancier populaire qui, dans un de ses délassements, écrivit A farmer's Year, aura peut-être quelque détail inédit à nous révéler. L'antique landau du King's Head, après avoir franchi le pont de Bridge Street, traversé la vallée en écharpe et gravi un raidillon, nous dépose, sur le sommet ondulé d'un coteau, à l'entrée d'un beau parc où, derrière des pelouses moelleuses et des arbres opulents, se dissimule à demi un élégant castel moderne, habillé d'une véritable fourrure de lierre. Nous sommes à Ditchingham House, chez l'auteur de Jess.

Haut, trapu, solide, chaussé de bottes encore boueuses de sa chevauchée du matin, l'air d'un batteur de brousses égaré dans les lettres, le maître de céans nous accueille au milieu d'un vaste hall « moyenâgeux », que tapissent, du parquet au plafond, les trophées de ses chasses sud-africaines. Je mets la conversation sur le chapitre de Charlotte Ives. Aussitôt Rider Haggard de donner libre cours à sa verve :

Charlotte Ives? - s'écrie-t-il avec un léger zézaiement qui adoucit un peu la rudesse de la voix, - ce que j'ai écrit sur elle est l'expression de la vérité. Son histoire était ici de notoriété publique. Je l'ai racontée d'après le journal d'une vieille parente à moi, qui avait intimement connu Mrs. Sutton. Le flirt si brusquement rompu de la fille du pasteur avec le réfugié français fut, en son temps, le sujet d'une infinité de commentaires dans toute la région, et vous savez à quel point les commérages de ce genre ont la vie dure en province. D'ailleurs, Mrs. Sutton ne se cachait nullement de cette aventure où elle avait, au demeurant, joué le beau rôle... Au physique, Mrs. Sutton était, paraît-il, de taille moyenne, plutôt petite que grande. Ce qui frappait le plus en elle, c'étaient les yeux, qui décelaient une âme intrépide et passionnée... Ses enfants tenaient d'elle... Vous désirez visiter le Lodge, dites-vous : vous le pouvez, mes locataires sont en voyage. Eh bien! lorsque vous serez dans le petit salon d'en bas, donnez un coup d'œil à la tache noire qui s'aperçoit encore sur le marbre blanc de la cheminée : elle date de l'époque où les fils de Mrs. Sutton prenaient leurs leçons dans cette pièce. Leur mère leur avait imposé pour précepteur un certain colonel X..., qui les menait à la baguette. Ils ne tardèrent pas à le détester cordialement. Une de ses postures favorites, quand il les faisait travailler, consistait à s'asseoir, le dos à la cheminée et les pieds sur la table. Ses élèves en furent si agacés qu'un jour, l'un d'eux, exaspéré, lui envoya l'encrier à la figure, éclaboussant, du même coup, le marbre, qui en est resté maculé... Ils le poursuivirent de leur haine jusque dans l'autre monde, comme vous le prouvera cette anecdote dont je vous garantis l'authenticité. Le dit colonel étant mort au Lodge, Mrs. Sutton avait exigé qu'en récompense de ses services il fût enterré dans la sépulture des Ives, au village de Ditchingham. Mais lorsque Mrs. Sutton vint elle-même à mourir, ses fils profitèrent de l'ouverture de la tombe pour enlever de nuit la dépouille exécrée de leur ancien mentor et l'enfouir en hâte dans un trou quelconque du cimetière... Ah! ce n'était pas une famille banale, you know, cette famille Sutton !

Et le romancier conclut :

- Aujourd hui, tous ses membres ont disparu et sans doute ne prononcerait-on même plus son nom, si Charlotte n'avait été aimée de votre Chateaubriand.

Nous le quittons là-dessus et nous acheminons vers Ditchingham Lödge. Au sortir de Ditchingham House, une petite route privée contourne la base d'une chaînette de collines assez abruptes, plantées de vieux arbres; la plus élevée de ces collines est couronnée d'un bouquet de pins aux fûts énormes, dont les grands panaches sombres se balancent très haut dans le ciel. Ce sont les Vineyard's Hills. A gauche s'étend le common d'Outney que prolonge la perspective presque illimitée des prairies. Dans le fond abrité, juste au pied du bois de pins, s'érige le Lodge, une spacieuse maison de brique rouge, à portique blanc, précédée d'un arpent de jardin. La gardienne, en l'absence des maîtres, nous en fait les honneurs. Partout des tableaux militaires et des portraits d'officiers. Dans le study, au-dessus de la cheminée à la tache d'encre, préside un Kitchener en civil, La chambre à coucher principale a vue sur la « savane », sur l'immense polder entrecoupé de canaux, où blondit de place en place une cime d'orme, et que domine vers le sud, de l'autre côté de la rivière, le promontoire de Bungay. Comme nous regagnons la voiture, Mme Gostling avise à la pointe d'une tige, dans un massif, une rose d'automne encore fleurie, la seule du jardin, et demande la permission de la cueillir.

- The smell of Charlotte1! - dit-elle en me donnant à respirer son doux et faible parfum.

1. « L'odeur de Charlotte ». ↩

Quelle fut en ces lieux retirés l'existence de Mrs. Sutton? Plutôt uniforme et terne, j'imagine, et fréquemment repliée sur le beau songe évanoui de sa jeunesse. Il est à conjecturer que, l'hiver, elle séjournait le plus possible à Bungay, dans la nouvelle demeure où le ministre et sa femme avaient transporté leurs pénates, peut-être dès le départ de Chateaubriand, et pour fuir une atmosphère trop imprégnée de son souvenir. C'est à dessein, je pense, qu'ils l'avaient choisie, cette demeure, dans le paisible quartier des cimetières, sur le bord de Trinity Street, où elle semble dormir derrière sa grille close, toute voisine de la cure de S' Mary, dont elle a un peu l'aspect presbytéral. Le Révérend John Ives ne vécut guère plus d'un lustre, après le mariage de sa fille : il s'alla reposer dans le Seigneur le 14 janvier 1812, à l'âge de soixante-huit ans. Mrs. Ives, en revanche, eut le temps de voir grandir ses petits-enfants, dont l'aîné, Samuel, né en 1807, éfait déjà un adolescent quand elle mourut, le 19 septembre 1822. - Notez cette date de 1822 : ce fut l'année même où Charlotte et René se revirent en terre anglaise. Et, comme l'émouvante rencontre se fit certainement au plus tard dans la première semaine de septembre, puisque, le 8 de ce mois, Chateaubriand s'embarquait à Douvres pour la France, Mrs. Ives, avant de rejoindre son mari dans l'éternité, put entendre des lèvres de Charlotte le récit de son entrevue avec l'ancien émigré dont le nom, peut-être, n'avait plus été prononcé entre la mère et la fille, durant tout un quart de siècle, depuis la trop mémorable soirée de Bridge Street. Ce que fut cette entrevue, ou, plus exactement, cette série d'entrevues, Chateaubriand l'a dit en d'inoubliables pages1, qu'il faut transcrire, au moins en partie :

1. Mém. d'O.-T., t. II, p. 142-145. - D'après M. E. Dick (article cité) l'entrevue avait été concertée entre Chateaubriand et Mrs. Sutton, Il avait été d'abord convenu qu'il viendrait la voir à Bungay; finalement ils se donnèrent rendez-vous à Londres, au grand blâme, paraît-il, des amis de Charlotte. ↩

J'étais dans mon cabinet; on a annoncé lady Sulton (sic) ; j'ai vu entrer une femme en deuil, accompagnée de deux beaux garçons également en deuil : l'un pouvait avoir seize ans et l'autre quatorze. Je me suis avancé vers l'étrangère; elle était si émue qu'elle pouvait à peine marcher. Elle m'a dit d'une voix altérée : « Mylord, do you remember me? Me reconnaissez-vous ? » Oui, j'ai reconnu miss Ives ! les années qui avaient passé sur sa tête ne lui avaient laissé que leur printemps2. Je l'ai prise par la main, je l'ai fait asseoir et je me suis assis à ses côtés. Je ne lui pouvais parler; mes yeux étaient pleins de larmes; je la regardais en silence à travers ces larmes ; je sentais que je l'avais profondément aimée par ce que j'éprouvais. Enfin, j'ai pu lui dire à mon tour : « Et vous, madame, me reconnaissez-vous? » Elle a levé les yeux qu'elle tenait baissés, et, pour toute réponse, elle m'a adressé un regard souriant et mélancolique comme un long souvenir. Sa main était toujours entre les deux miennes. Charlotte m'a dit : « Je suis en deuil de ma mère1; mon père est mort depuis plusieurs années. Voilà mes enfants. » A ces derniers mots, elle a retiré sa main et s 'est enfoncée dans son fauteuil, en couvrant ses yeux de son mouchoir.

2. M. de Marcellus, qui ne pouvait avoir pour Charlotte les mêmes yeux que Chateaubriand, proteste contre ce qu'il appelle une « galanterie tant soit peu exagérée » et rectifie ainsi le portrait de Mrs. Sutton (Chateaubriand et son temps, p. 104) : « Elle avait, sans doute, comme quelques autres Anglaises, à cet âge, de beaux traits et une blancheur remarquable dans sa corpulence; mais ce n'était plus le printemps; l'été passait, et déjà commençait l'automne , Il est vrai qu'il lui donne « quarante-quatre ans », c'est-à-dire deux ans de plus qu'elle n'avait en réalité. ↩

1. Il y aura eu ici quelque confusion dans les souvenirs de Chateaubriand. Mrs. Sutton ne pouvait être en deuil de sa mère, puisque celle-ci ne mourut que le 19 septembre et que, le 8 septembre, Chateaubriand avait quitté l'Angleterre. ↩

Bientôt elle a repris : «... Je suis honteuse : excusez moi. Mes enfants sont fils de l'amiral Sulton, que j'épousai trois (sic) ans après votre départ d'Angleterre. Mais aujourd'hui je n'ai pas la tête assez à moi pour entrer dans le détail. Permettez-moi de revenir, » Je lui ai demandé son adresse en lui donnant le bras pour la reconduire à sa voiture. Elle tremblait, et je serrai sa main contre mon cœur.

Je me rendis le lendemain chez lady Sulton ; je la trouvai seule. Alors commença entre nous la série de ces vous souvient-il, qui font renaître toute une vie. A chaque vous souvient-il, nous nous regardions... J'ai dit à Charlotte : « Comment votre mère vous apprit-elle?... » Charlotte rougit et m'interrompit vivement : « Je suis venue à Londres pour vous prier de vous intéresser aux enfants de l'amiral Sulton : l'aîné désirerait passer à Bombay. M. Canning, nommé gouverneur des Indes, est votre ami; il pourrait emmener mon fils avec lui. Je serais bien reconnaissante, et j'aimerais à vous devoir le bonheur de mon premier enfant » Elle appuya sur ces derniers mots.

Je la revis trois fois; à ma quatrième visite, elle me déclara qu'elle allait retourner à Bungay. Cette dernière entrevue fut douloureuse. Charlotte m'entretint encore du passé de notre vie cachée, de nos lectures, de nos promenades, de la musique, des fleurs d'antan, des espérances d'autrefois... Elle se prit à pleurer : « Farewell! farewell! ' me dit-elle, souvenez-vous de mon fils. Je ne vous reverrai jamais, car vous ne viendrez pas me chercher à Bungay. - J'irai, m'écriai-je ; j'irai vous porter le brevet de votre fils. » Elle secoua la tête d'un air de doute, et se retira.

Chateaubriand n'obtint pas le brevet et ne parut pas à Ditchingham Lodge.

Il commet une erreur, en faisant mourir la mère de Charlotte avant le voyage de sa fille à Londres; mais, lorsque Mrs. Sutton revint auprès d'elle, Mrs. ives n'avait plus qu'un petit nombre de jours à vivre. Le 24 septembre 1844, le grand-père de M. Adams consignait dans son livre de comptes :

Mrs. Sarah Ives. Pour avoir sonné le glas trois 1, « Adieu ! Adieu! »

heures par jour (pendant deux jours1), 9 shillings ; pour avoir figuré, comme muet2, à l'enterrement, jusqu'à Ditchingham, 9 shillings.

1. Le jour de la mort et le jour de l'enterrement. ↩

2. Dans les funérailles anglaises figurent habituellement deux personnages tout habillés de noir, que l'on appelle « muets ». Ils se tiennent avec des torches au seuil de la maison mortuaire, jusqu'à la levée du cercueil, qu'ils accompagnent ensuite jusqu'au cimetière, dans le même accoutrement, ↩

C'est, en effet, dans le cimetière de Ditchingham, et non dans celui de St Margaret, que se trouve le caveau des Ives. Nous nous y sommes fait conduire dans l'après-midi de notre pèlerinage au Lodge, pieusement désireux de nous incliner devant la tombe de Charlotte, avant de dire adieu à ce vert paysage d'Est Anglie où furent presque entièrement confinés ses destins.

Une vieille église avec son enclos funèbre, une maison de pasteur avec son jardin aussi varié qu'un parc, c'est tout Ditchingham. Pas même un embryon de village, comme à S' Margaret. On n'en a pas moins l'impression d'une paroisse riche, et, jusque sous la pluie qui menace, dans les premières ombres du soir qui s'avance, l'endroit reste exquis. Nous nous adressons au seul être humain qui puisse nous guider dans notre recherche, au clergyman, M. Scudemore. Il n'est pas d'âge assez vénérable pour avoir connu Mrs. Sutton, mais il se rappelle fort bien avoir ouï parler d'elle par son père qui fut ici ministre avant lui, et qui l'eut pour paroissienne.

- C'était, à ce que l'on prétend, une femme d'allures un peu excentriques, - nous dit-il. Elle vivait très isolée, très renfermée. Elle avait la réputation d'être fière, et vous dévisageait avec de grands yeux sombres dont on avait peine à soutenir l'éclat. Un pasteur de la région, qui venait quelquefois prêcher à Ditchingham, demanda un jour à mon père : « Çà, quelle est donc la vieille lady qui a son banc dans le haut de l'église, juste en face du prédicateur? Il y a dans le regard qu'elle attache sur vous quelque chose de si singulier et de si pénétrant que j'en ai failli perdre le fil de mon discours... » La vieille lady n'était autre que Mrs. Sutton.

En nous accompagnant au tombeau des Ives, qu'ila l'obligeance de nous indiquer, M. Scudemore nous réédite l'histoire des représailles posthumes exercées par les fils de l'amiral Sutton sur leur ancien précepteur. Seulement, d'après lui, c'est à la mort de l'aîné des trois frères, survenue en 1850, qu'elles furent commises. Elles ne purent évidemment pas l'être à l'occasion de la mort de Charlotte, car, lorsque nous arrivons devant le monument, nous y lisons bien le nom de John Clément Ives, celui de Sarah, « sa veuve », celui du Major Samuel Ives Sutton, « son petit-fils », celui, enfin, d'un « Colonel James Capper, de l'Honorable Compagnie des Indes, décédé le 6 septembre 1825, à l'âge de quatre-vingt-deux ans », - le même peut-être que le colonel X... de Rider Haggard, - mais c'est en vain que nous nous appliquons à découvrir l'épitaphe de Charlotte Sutton : il n'y a mention d'elle nulle part sur la pierre, pas plus que de son mari.

Pour l'amiral, la chose s'expliquerait facilement : il est assez dans la condition des marins de finir au1 arge¹. Mais sa femme? Où donc et dans quelles circonstances termina-t-elle ses jours, qu'il ne lui ait pas été donné de s'endormir dans la couche de ses pères, pour emprunter le langage de Chateaubriand ? Celui-ci écrivait en 1839, dans les Mémoires d'Outre-Tombe :

1. En fait, il mourut à Woodbridge, comté de Suffolk, le 3 mai 1832, à l'âge de soixante-douze ans. Il léguait par son testament toute sa fortune à sa femme et exprimait le désir d'être enterré « simplement et dévotement, sans aucune espèce d'apparat i. - D'après M. Dick, il aurait été atteint d'aliénation mentale dans les dernières années de sa vie. ↩

Un des deux beaux enfants pour lequel Charlotte m'avait prié de m'intéresser en 1822 vient de venir me voir à Paris : c'est aujourd'hui le capitaine Sutton... Il m'a appris que sa mère, très malade, a passé dernièrement un hiver à Londres.

Succomba-t-elle à cette maladie? Et en quel endroit? Ce qui est sûr, c'est qu'elle n'est pas enterrée à Ditchingham. Les registres de l'église confirment, à cetégard, le témoignage de la tombe : ils ne présentent aucune trace de son décès.

La nuit s'est faite, lourde de pluie et d'ombre, lorsque nous nous éloignons de ce cimetière où elle n'est pas; et, reprenant les chemins qu'elle parcourut si souvent, nous nous en allons, un peu déçus de ne savoir où la situer dans la mort, tristes aussi de penser qu'elle gît, à l'écart des siens, en quelque ville de hasard, dans une sépulture inconnue.