VIII
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Charavay frères, 1879, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Au commencement de 1791, Lucile, retournée en Bretagne, dit adieu à son frère qui partait pour l'Amérique. François-René s'en allait chercher des images nouvelles et un désennui sur les bords du Mississipi. Il donna une couleur scientifique à son voyage, mais c'était l'aventure qui le tentait. Il était Malouin,. et les Malouins tiennent pour proches tous les pays dont ils ne sont séparés que par la mer. Il vit Washington et sentit la grandeur de ce soldat citoyen. Il découvrit à la hâte quelques campements de sauvages et abrégea sa course. Lucile avait à Saint-Malo une amie, petite-fille de feu M. de Lavigne, chevalier de Saint-Louis, et orpheline depuis l'enfance, dont elle sortait à peine.
Mme de Lavigne avait dix-sept ans quand Chateaubriand revint d'Amérique. Blanche et blonde, charmante, sur la chaussée de Saint-Malo, dans sa pelisse rose, enflée par le vent de la mer, elle avait de plus une fortune de cinq à six cent mille francs en rentes sur le clergé. Lucile s'employa à la faire épouser à son frère qui joua le sauvage, mais fit sa cour. Le mariage, célébré par un prêtre non assermenté, fut secret. Un M. de Vauvert, oncle de la demoiselle et grand démocrate, cria au rapt et fit enfermer sa nièce à Saint-Malo, dans le couvent de la Victoire, où Lucile s'enferma avec elle. La cause fut plaidée et le mariage jugé valide au civil.
IX
Sortie avec Mme de Chateaubriand du couvent de la Victoire au printemps de 1792, Lucile suivit sa sœur Julie et les nouveaux mariés à Paris, où ils logèrent au petit hôtel de Villette, dans le cul-de-sac Férou, entre les tours de Saint-Sulpice et les arbres du Luxembourg, lieu discret, aimé des prêtres. Son frère émigra dans l'été. Lucile resta dans le faubourg Saint-Germain. Ginguené et Chamfort, qu'elle voyait, trouvaient la situation bonne ; ces gens d'esprit comptaient sur la sagesse du peuple. Dans le fait, la capitale était en proie à la plèbe. Quotidiennement les tambours appelaient les sections aux armes, des bandes de citoyens en bonnet rouge et armés de piques défilaient en chantant le Ça ira et la Marseillaise. Les crieurs criaient les Révolutions de Paris, par le citoyen Prud'homme, la grande colère du père Duchesne et l'Ami du peuple de Marat. Les prisons étaient pleines. Dans l'atmosphère de trouble qui l'entourait, Lucile, énervée, souffrante, en proie au mal des vierges, eut des extases et des visions. Un jour, étant devant une glace, elle poussa un grand cri, et dit :
- « Je viens de voir entrer la mort. »
Ses sœurs purent croire qu'elle avait le don de seconde vue : à quelques jours de là, Mme Ginguené, instruite par son mari, vint les avertir qu'on massacrerait le lendemain dans les prisons. En effet, le 2 septembre, des prêtres, amenés en fiacre à la prison de l'Abbaye, furent massacrés. Un Maillard, assassin paperassier, mit de l'ordre dans la boucherie. Quand ce fut fini, content de son ouvrage, il conduisit ses hommes aux Carmes, où cent quinze prêtres furent égorgés séance tenante.
Le tribunal révolutionnaire fut institué le to mars 1793, et la guillotine dressée en permanence sur les places publiques. Qui régnait alors en France? La Convention? Le Comité de salut public? Non. La peur ! Ces hommes, qui envoyaient à la mort les petites gens comme les notables, les républicains comme les royalistes, et leurs propres amis de préférence, ces hommes-là étaient misérablement épouvantés. Les victimes seules étaient sans crainte. Le supplice leur semblait chose naturelle, chose due. Des femmes adorées, en mettant sous le couteau de la guillotine un cou charmant qu'on eût baisé au prix de la vie, donnaient un goût distingué, un charme à l'instrument de mort. Lucile, sœur d'émigré, était suspecte. Elle se cacha chez Mme Ginguené qui, en la recueillant, devenait suspecte elle-même et passible de mort. Les femmes prodiguaient alors l'héroïsme domestique. Mais il n'y avait pas de retraite sûre. Partout la délation, et sans cesse des visites domiciliaires; pas un marmiton qui ne se crût un Brutus pour avoir dénoncé comme conspirateurs à la municipalité les maîtres qui le nourrissaient. A la première délation, les gardes de la municipalité accouraient, fouillaient la maison de la cave au grenier, lardaient les matelas de coups de baïonnette, forçaient les tiroirs, jugeaient, sans savoir lire, de l'importance des papiers, et buvaient volontiers une bouteille de vin, car ils étaient en somme bons compagnons. Quand ils surprenaient les dames en chemise, ils avaient le mot pour rire. Un vrai sans-culotte sait unir la gaudriole au civisme. On est Français, mille tonnerres !
Lucile put quitter Paris, dont les barrières étaient pourtant gardées par une milice vigilante. Elle s'enfuit en Bretagne.
La terreur régnait sur cette terre féodale et catholique. L'héritière des Chateaubriand fut arrêtée. On parla de l'enfermer à Combourg, devenu propriété nationale. Mais elle fut jetée, avec sa belle-sœur, dans un cachot de Rennes. Elles y attendaient leur jugement, la mort. Une gazette leur apporta les nouvelles de Paris. Elles y lurent ceci :