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L'Enchanteur 1768—1848

XIV

Lucile de Chateaubriand · 4 min de lecture · p. XLIII–XLVIII · chapitre 8 sur 28

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Charavay frères, 1879, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Lucile vit Chênedollé et fut touchée. Elle voyait presque un frère en ce frère d'armes de René, qui, comme René, avait connu la défaite, l'exil et la pauvreté, et qui était poète aussi. Elle s'oublia à le plaindre, et Mme de Beaumont fut la confidente de ces nobles faiblesses.

Qui ne sait compatir aux maux qu'il a soufferts? soupirait Lucile avec une tristesse ornée de littérature. Et Mme de Beaumont, hardie comme une honnête femme, écrivait au jeune amoureux : « Elle vous plaint, elle vous plaint.»

Chênedollé ressentit pour la sœur de son ami ce sentiment triste et délicieux qui de tout temps fut l'amour.

H « GTov... ta » tòv « lyErvóv O đua.

Chateaubriand approuvait les assiduités de son ami.

Chênedollé parla et fut écouté :

XLIII a

- Vous serez à moi ?

Je ne serai point à un autre.

Ainsi s'engageait Lucile. Mais hélas ! ce n'étaient point les riches promesses d'une âme de vingt ans. De la jeunesse, Lucile ne gardait que les derniers éclairs. Elle touchait au retour et sentait confusément que ses heures étaient comptées, qu'il était tard pour recommencer la vie. D'ailleurs, elle n'était point une femme ordinaire et le bonheur dans le mariage n'était pas son lot. Une union tout unie répugnait à cette âme dépareillée.

XV

Elle retourna en Bretagne. De Rennes et de Lascardais, où elle vivait sous le toit de son excellente sœur, Mme de Chateaubourg, elle écrivait à Chênedollé des lettres charmantes et tourmentées comme elle-même. Elle ne voulait ni se lier davantage, ni se délier ; son instinct la portait aux sentiments les plus douloureux.

Ils s'étaient séparés, ils voulurent se revoir. Lucile, impatiente comme une malade, l'appela. Il paraît que Me de Chateaubriand s'efforça, avec un art tout féminin, d'empêcher ce rendez-vous. Mais que pouvait-elle, qu'aiguiser l'impatience de Chênedollé ? Il logeait chez elle ; on le retint ; on fit en sorte que la poste n'eût point de chevaux. Il partit enfin.

Lucile alla au-devant de lui et lui tint dans la voiture ces propos nobles et tristes qui n'étaient point affectés en elle.

« Quand les hommes et les amis nous abandonnent, dit-elle, il nous reste Dieu et la nature. »

Que parlait-elle d'abandon auprès de cet homme !

Elle se troubla, pâlit et, le front humide de sueur, elle dit avec l'accent étouffé de la tendresse :

Monsieur de Chênedollé, ne me trompez-vous point ? M'aimez-vous ?, »

Mais s'arrêtant dans ce mol abandon elle reprit :

- « Ne croyez pas, au moins, que je veuille vous épouser. Je ne ferai jamais mon bonheur aux dépens du vôtre. »

Il la quitta au jour.

« Je serai heureux, lui dit-il, d'avoir passé un instant à côté de vous dans la vie. Il me semble avoir passé à côté d'une fleur charmante dont j'ai emporté quelques parfums. »

Puis il y eut de grands élans et des paroles brûlantes. Les plus chastes passions ont aussi leurs flammes.

Lucile, agitée et embrasée de nouveau, murmura :

« Je ne dis pas non. »

Peu de jours après, Lucile reçut de Chênedollé une lettre dans laquelle le souvenir du rendez-vous était encore tout vibrant et tout palpitant.

« .... Sans ce mot charmant: Je ne dis point non, je serais reparti la mort dans le cœur ; mais cela ne suffit pas, chère Lucile, il faut que vous preniez des mesures pour que nous nous voyions promptement ; il faut que vous vous déterminiez bientôt, et que vous soyez entièrement à moi avant cet hiver. Je ne vois de bonheur que dans notre union, et je sens que vous êtes la seule femme dont les sentiments soient en harmonie avec les miens, et sur laquelle je puisse me reposer dans la vie... Je suis triste et j'ai le cœur flétri. Cette existence isolée me pèse cruellement ; j'ai besoin de quelques mots de vous pour me redonner le goût de la vie. Il me semble qu'il y a plusieurs mois que je ne vous ai quittée, et je ne puis me faire à l'idée de ne point recevoir de vos lettres. Écrivez-moi donc, et dites-moi que vous m'aimez encore un peu... »

Sous quelles mornes influences lut-elle cette page brûlante? Elle n'y répondit pas et partit pour Rennes, impatiente, fuyant tous et soi-même, se cachant avec cet instinct sauvage des animaux blessés.

Lui, pendant ces longs mois de silence, se traînait péniblement de Vire à Paris et de Paris à Vire.

Lucile le vit un jour à sa porte. N'y pouvant tenir, il était venu à Rennes. Elle fut surprise et, dans sa tristesse, elle sourit. A qui souriait-elle? Ce n'était plus à l'amour. Cet homme lui était à charge, et, en même temps qu'elle le recevait, elle se plaignait à René de ce qu'elle appelait bien durement « les impertinences de M. de Chênedollé. » Ce mot nous gâte un peu le roman de Lucile. Un soir, elle retira sa parole et dit à son amant désespéré :

« Je ne serai jamais à vous. »

Et comment se fût-elle donnée? Elle ne s'appartenait plus.

Chênedollé éclata en imprécations.

Elle lui reprocha doucement sa violence et garda jusqu'au bout toute la froideur de sa tristesse. L'entrevue s'achevait : penchée, une lampe à la main, sur la rampe de l'escalier, elle le regarda partir avec une expression de visage où il crut voir de la douleur et de l'effroi. Un œil plus sûr y eût reconnu la folie.

Et pourquoi aussi poursuivre de la sorte une malheureuse femme égarée, en qui toute pensée, tout sentiment s'aigrit et s'empoisonne ? L'amour est bien aveugle et bien impitoyable. Comment Chênedollé ne s'arrêta-t-il pas devant les premiers signes de démence? La nouvelle de la mort de Me de Beaumont vint frapper Lucile à Rennes.