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L'Enchanteur 1768—1848

VII

Lucile de Chateaubriand · 3 min de lecture · p. XXIV–XXVII · chapitre 3 sur 28

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Charavay frères, 1879, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

C'est en Normandie, dans un manoir rustique de Mme de Farcy, que Lucile apprit les premiers troubles. Elle retourna à Paris, par curiosité sans doute, dans l'été de 1789, avec René, son frère, et sa sœur Julie. De quoi parlèrent-ils en route ? De ce dont tout le monde parlait : du pillage de la maison Réveillon, de l'ouverture des Etats Généraux, du Serment du Jeu de Paume et de Mirabeau. Aux abords de la capitale, l'agitation se sentait dans les villages. Les paysans arrêtaient les voitures, demandaient les passeports et interrogeaient les voyageurs. Nos Bretons virent, en traversant Versailles, les troupes casernées dans l'Orangerie, les trains d'artillerie parqués dans les cours, la salle de bois de l'Assemblée nationale élevée sur la place du Palais, et les députés allant et venant. Les voyageurs passaient la tête hors de la portière. C'était curieux, en effet. Lès révolutions sont des spectacles; une de leurs séductions est d'amuser les yeux. Chacune de leurs journées apporte au divertissement populaire. Versailles montrait la majesté de la loi. Paris offrait des tableaux plus variés : rassemblements, défilés, rixes, haillonneux faisant queue à la porte des boulangers. On parle d'immortels principes; mais le pain quotidien est la grande affaire. Lucile était à peine installée avec Mme de Farcy dans un hôtel garni de la rue Richelieu, quand une insurrection éclata. Il y en avait toutes les semaines. Ce jour-là, le peuple (c'est ainsi, je crois, qu'on nomme toutes les foules sans nom), le peuple se portait à l'Abbaye pour délivrer des gardes-françaises arrêtés par ordre de leurs chefs. Des artilleurs se mêlaient aux faubouriens. Quelques jours après, on eut cette charge de Royal-Allemand que le prince de Lambesc commanda avec une légèreté qui n'était plus de mise alors. Le prince de Lambesc culbuta un vieillard, et aussitôt soixante mille citoyens équipés en gardes nationaux sortirent des pavés des faubourgs. Le 14 juillet, une bande d'insurgés enleva la Bastille à quelques invalides commandés par un gouverneur qui ne fit pas son devoir, si toutefois le devoir était alors de se détendre. Cette facile victoire de la populace s'acheva en massacres. Mais la Bastille était renversée. Le monde féodal croulait avec elle. Je ne crois pas que Lucile en fut surprise; elle ne voyait pas la Révolution à travers un œil-de-bœuf de Versailles. Elle ne croyait pas, avec la cour, qu'on pût arrêter par des intrigues d'antichambre l'élan d'un peuple. Bailly, nommé maire de Paris, commença à croire que tout était pour le mieux dans la meilleure ville du meilleur des royaumes. Louis XVI vint à l'Hôtel de Ville et se montra au peuple avec une grosse cocarde à son chapeau. Près de lui, Bailly pleurait d'attendrissement, de joie et de béatitude en songeant qu'il avait fini la Révolution. Louis XVI pleura comme lui. Sans doute, dans son épaisse candeur, il était content aussi.

Le bon Bailly n'était pas encore remis de son attendrissement civique, quand Lucile, accoudée avec sa sœur et toute la famille bretonne aux fenêtres de l'hôtel, entendit crier : « Fermez les portes; fermez les portes! » Elle vit venir une troupe d'hommes en guenilles, et chercha à voir ce qu'il y avait sur deux piques qu'on escortait avec des huées. Elle vit que c'étaient deux têtes coupées et tomba évanouie. Ces têtes étaient celles de Bertier et de Foullon. A compter de ce moment, elle eut horreur de la Révolution. Dans la nuit du 4 août, sur la motion du vicomte de Noailles, les droits féodaux furent abolis, sacrifice léger pour une cadette de Bretagne qui ne possédait que son nom et méprisait tous les biens de la terre.

La Révolution suivait son cours. Il y avait partout une plénitude de vie, un contentement d'être et de jouir. On chantait. La belle société, qui gardait son élégance ét son goût, y ajoutait une pointe d'impertinence. Mais le ton était parfait chez Mmes de Foix, de Simiané, de Vaudreuil, qué Lucile voyait. C'était un monde éloigné de la cour et des clubs, sage, sans préjugés, sans vices, sans force.