XIII
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Charavay frères, 1879, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Charles-Julien Lioult de Chênedollé était de trois ans plus jeune que Lucile. Issu d'une famille de robe, né dans la grasse vallée normande de Vire où les couplets d'Olivier Basselin et de Jean le Houx avaient jailli naturellement comme le cri de l'alouette, il ne sentait point en lui les robustes gaietés des compagnons du Vau-de-Vire. Sa mère, « ingénieuse, dit-il, à se troubler elle-même, » ne vécut « que d'angoisses et d'alarmes. » Il tenait d'elle une âme triste et douce et la maladie du siècle. Son adolescence s'éveilla dans les prés, à la lecture de Gessner et de Jean-Jacques. Il sut garder l'innocence ornée de ces premières heures et se prit d'amour pour la chose rustique. Il aimait les travaux champêtres. La vue des paysans lui rendait sensibles les pages des poètes descriptifs. Jeune disciple de Bernardin de Saint-Pierre, il ne savait pas ce qu'on faisait dans les villes; il apprit tout à coup qu'on y faisait la Révolution. Ce vieux monde qui croulait avec la monarchie, c'était le sien. Il partit pour l'émigration, et, comme Chateaubriand, s'enrôla dans l'armée des princes. Après une double campagne, il fut jeté, avec les débris de l'armée royale, sur les glaces de la mer du Nord. Licencié par la défaite, il se rendit à Hambourg, où il connut Rivarol, dont la conversation brillante et froide lui fit l'effet d'un feu d'artifice tiré sur l'eau. Le malheur fut que Rivarol donna au jeune émigré une idée de poème, une de ces idées à la Roucher et à la Saint-Lambert qui traînaient alors dans l'air des salons.
Faites un poème de la nature, lui dit Rivarol.
Ainsi fut conçu le Génie de l'homme, poème en douze chants, dont les alexandrins insipides commencèrent à s'aligner, et un petit Apollon rustique ne vint point tirer l'oreille à l'enfant normand qui, au lieu de chanter les moissonneurs du val de Vire, exposait en vers le système de Copernic. Non, il n'avait point en lui de démon pour l'avertir; il obéissait sans révolte; il était né disciple et ne savait que changer de maître. C'est ainsi qu'il tomba de Rivarol en Klopstock. Quand il vit le vieil épique, dont la figure ridée souriait avec douceur, il crut voir un Dieu, et resta accablé. Le bonhomme, pendant cette visite, échenillait ses pruniers. Chênedollé quitta Hambourg et se rendit en Suisse, où il connut Mme de Staël. Il rentra en France en 1802, et rencontra à Paris Chateaubriand qui revenait d'Angleterre. Les émigrés rentraient peu à peu dans leur patrie et ne se cachaient plus. Un faux nom suffisait pour endormir la loi déjà caduque.
Chênedollé et Chateaubriand ayant tous deux servi dans l'armée de Condé,
Tecum Philippos et celerem fugam...
se sentant même goût pour la poésie, se voyaient tous les jours, se confiaient leurs projets et mêlaient leurs rêves.