XII
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Charavay frères, 1879, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Le 19 brumaire apporta la paix intérieure à la France nouvelle. La liberté était perdue; mais la Révolution, transformée en dictature, se poursuivait. L'ancien régime était bien mort. C'est le nouveau qui s'organisait sous le consulat de Bonaparte. Les salons se rouvraient dans la capitale rassérénée. Mmes de Staël, Suard, Récamier, Joseph Bonaparte, retenaient chacune dans son cercle un groupe de philosophes et de gens de lettres. Chateaubriand, revenu en France en 1800, vit s'ouvrir à lui un salon discret et doucement animé par une société délicate. MM. Joubert, Fontanes, Bonald, Molé, Pasquier, s'y groupaient autour de Mme de Beaumont.
Pauline de Beaumont était la fille d'un ministre de Louis XVI, le comte de Montmorin, guillotiné pendant la Terreur. Échappée l'échafaud qui avait pris presque toute sa famille, elle semblait se survivre à elle-même et coulait dans la société nouvelle comme une ombre voilée. Ses beaux yeux, d'un éclat cuisant, brillaient sur son visage pâle et consumé. Son charme, profondément ressenti par les habituées de son cercle, était vif, mais sans douceur. Elle avait la rigidité des âmes frappées de trop de coups et martelées par le malheur. Les grands deuils se portent avec une sorte de raideur. Mme de Beaumont ne se livrait, ne s'abandonnait plus. D'ailleurs, atteinte de consomption, il ne lui restait plus que le souffle qu'elle allait bientôt perdre.
Ce fut dans sa maison de Savigny, à l'automne de 1802, que Me de Beaumont reçut Lucile pour la première fois. Cette maison, située à l'entrée du village, adossée à un coteau de vignes et regardant les bois, donnait alors l'hospitalité à la famille Joubert, à Mme de Chateaubriand et à René, qui y terminait le Génie du Christianisme. Mme de Caud y fut accueillie avec un mélange d'admiration et de pitié. Elle se sentit, de son côté, prise de sympathie pour son hôtesse.
Ces deux femmes se lièrent vite d'une étroite amitié. Ce fut, de la part de Lucile, de brusques chaleurs, des élans impétueux. Sa tête se prenait. L'amitié grondait en elle comme l'amour. L'orage était dans tous ses sentiments. Tout lui était trouble et passion.
Mais, si les tristesses de Lucile étaient d'une qualité rare et si la mélancolie d'une âme dépareillée n'est pas sans beauté, il faut bien le dire, un caractère immodéré comme le sien était fatigant dans l'intimité. Les rares infortunes, quotidiennement étalées, perdent de leur noblesse et se tournent en moues et en querelles. « Ma sœur était déraisonnable, » dit Chateaubriand, et il dit vrai. Impétueuse, fantasque, pleine de contradictions, détachée de tout et •s'attachant à des riens, prête à tous les renoncements et multipliant les exigences, sentimentale et défiante, se croyant sans cesse persécutée, elle était parfaitement insociable. Vivant avec ses sœurs et sa belle-sœur, elle les désespérait. Me de Chateaubriand, qui paraît l'avoir long-temps accueillie et soutenue, se lassa. Lucile, à charge à elle-même et aux autres, errait de gîte en gîte sans trouver d'oreiller où reposer sa belle et malheureuse tête.
• Dans l'automne de 1802, elle vit chez Mme de Beaumont un jeune poète revenu d'exil en même temps que René. Il se nommait Chênedollé. Pour son malheur, elle fut remarquée et aimée de lui.