XVI
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Charavay frères, 1879, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Dans l'été de 1803, Mme de Beaumont s'était laissé emmener en traitement au Mont-Dore. Lucile lui envoyait de Lascardais des lettres brûlantes qui restaient sans réponse. Mme de Beaumont était alors bien affaiblie. Elle écrivait avec grâce à Chênedollé :
« Je tousse moins, mais il me semble que c'est pour mourir sans bruit. »
Lucile, avertie par son frère de l'état désespéré de leur amie commune, s'obstinait à ne rien craindre.
« Nous ne la perdrons pas... J'en ai au dedans de moi la certitude, » disait-elle avec son doux entêtement d'illuminée.
Mme de Beaumont, incertaine comme les phthisiques, se croyait tantôt sauvée, tantôt perdue.
Elle écrivait dans son journal :
« Ce 21 floréal - I0 mai. - Anniversaire de la mort de ma mère et de mon frère.
« Je péris la dernière et la plus misérable! »
Puis elle se reprenait.
« Cette maladie, écrivait-elle, que j'avais presque la faiblesse de craindre, s'est arrêtée, et peut-être suis-je condamnée à vivre long-temps. »
L'automne vint et emporta ses dernières illusions. On la vit pleurer sur sa mort prochaine. Ces larmes me la font aimer tout à fait. Elle s'éteignit à Rome, dans les bras de Chateaubriand.
A la nouvelle de cette mort, Lucile tomba dans un noir chagrin. Sa raison, déjà troublée, s'obscurcit étrangement. Elle ne voulait pas croire à cette fin si naturelle, dont son frère avait rédigé une relation qui courait en manuscrit dans le cercle des amis. Elle soupçonnait les machinations les plus odieuses et allait jusqu'à croire à un enlèvement. Les inquiétudes les plus déraisonnables, les soupçons les plus malheureux naissaient dans cette tête à la Jean-Jacques. Elle se croyait sans cesse épiée, universellement persécutée. Elle cachait son adresse à ses amis, et ne trouvait jamais les cachets de ses lettres assez intacts. La modestie de son âme lui faisait chercher le silence, et elle mettait tout le monde dans ses secrets. Elle faisait étalage de cachotteries. Elle soupirait après le repos, et ne pouvait rester en place.
Elle était alors dans un dénûment qu'elle sentait peu, car elle n'avait besoin de rien sur la terre, mais qui la mettait forcément sous une dépendance dont souffrait sa fierté.
LI a XVII
A l'automne, elle revint à Paris. Chateaubriand ne la prit pas sous son toit, mais il l'installa rue Caumartin, en la trompant avec délicatesse sur le prix véritable du loyer et de la pension. Mais elle quitta la rue Caumartin et alla demeurer dans le faubourg Saint-Jacques, chez les Dames de Saint-Michel. Elle avait là une cellule dont la fenêtre s'ouvrait sur le jardin du couvent. Un jardin sans ombre. Les beaux ombrages conseillent la volupté, et les religieuses se promènent en silence, non sous des bosquets de myrtes, mais entre des carrés de légumes et de plantes médicinales. Dans sa cellule, elle ne se souvint pas de Chênedollé. Leur rupture, qui s'explique assez par l'état d'âme de la pauvre Bretonne, eut, dit-on, une autre cause, que je ne veux pas rechercher. Lucile était en proie, chez les Dames de Saint-Michel, à un sentiment unique, l'amitié de son frère. Cette amitié, agitée et maladive, grandit démesurément.
Il vint la voir et la trouva qui se promenait dans le jardin avec la supérieure. Elle le reçut dans sa chambre. Elle assemblait péniblement ses idées, et ses lèvres étaient agitées d'un mouvement convulsif.
« Je crois, dit-elle, que le couvent me fait mal. »
Elle ajouta qu'elle se trouverait mieux dans un logement isolé, du côté du Jardin des Plantes, qu'elle pourrait y voir des médecins et se promener.
Il lui dit :
« Je vais rejoindre ma femme à Vichy; j'irai ensuite chez M. Joubert, à Villeneuve. Viens avec nous. »
Elle répondit qu'elle voulait passer l'été seule et qu'elle renverrait sa femme de chambre Virginie en Bretagne.
Il la laissa assez calme et revint la voir avant son départ pour Vichy.
Pendant cette visite, elle lui lut quelques-uns de ces petits poèmes en prose, d'une tristesse suave, qu'elle écrivait malgré elle et jetait ensuite à l'aventure. Presque tout cela est aujourd'hui perdu. On sait qu'elle faisait aussi des vers, et il nous en reste par hasard quatre d'un goût charmant. Les voici :
A UN AMI QUE J'AURAIS A T'OFFRIR DE FLEURS SI, SEMBLABLE A L'AURORE, COMME ELLE J'AVAIS, PAR MES PLEURS, LE DON D'EN FAIRE ÉCLORE.