Mémoires d'outre-tombe. monsieur (suite 2)
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la description d'une nuit passée au milieu de ces belles forêts.
Mais aussi quelle nuit! les plus beaux jours européens n'en pourraient soutenir la comparaison. C'était une de ces nuits que le pinceau des hommes ne rendra jamais » et dont l'auteur « se rappelle le souvenir avec délices. »
« La lune était au plus haut point du ciel : on voyait çà et là, dans de grands intervalles épurés, scintiller mille étoiles. Tantôt la lune reparaissait sur un groupe de nuages, qui ressemblait à la cîme de hautes montagnes couronnées de neige : peu après ces nuages s'allongeaient, se déroulaient en zones diaphanes et onduleuses de satin blanc, ou se transformaient en légers flots d'écume , en innombrables troupeaux errant dans les plaines bleues du firmament. Une autre fois, la voûte aérienne paraissait changée en une grève où l'on distinguait les couches horizontales, les rides parallèles tracées par le flux et le reflux irrégulier de la mer. Une bouffée de vent venait comme déchirer le voile, et partout se formaient dans les cieux de grands espaces d'une ouate éblouissante de blancheur, si doux à l'œil, qu'on croyait ressentir leur mollesse et leur élasticité. La scène, sur la terre, n'était pas moins ravissante : le jour céruléen et velouté de la lune flottait silencieusement sur la cime des forêts, et descendant dans les intervalles des arbres , poussait des gerbes de lumière jusque dans l'épaisseur des plus profondes ténèbres. L'étroit ruisseau qui coulait à mes pieds, s'enfonçait tour à tour sous des fourrés de chênes-saules et d'arbres à sucre, et, reparaissant un peu plus loin dans des clairières, tout brillant des constellations de la nuit, ressemblait à un ruban de moire et d'azur semé de crachats de diamants, et coupé transversalement de bandes noires. De l'autre côté de la rivière, dans une vaste plaine naturelle, la clarté de la lune dormait sans mouvement sur les gazons, où elle était étendue comme des toiles. Des bouleaux, dispersés ça et là dans la savane, tantôt, selon le caprice des brises, se confondaient avec le sol, tantôt se détachaient du fond de craie en se couvrant d'obscurité, et formant comme des îles d'ombres flottantes sur une mer immobile de lumière. Auprès, tout était silence et repos, hors la chute de quelques feuilles, le passage brusque d'un vent subit, les gémissements rares et interrompus de la hulotte ; mais au loin, par intervalles, on entendait les roulements solennels de la cataracte de Niagara, qui, dans le calme de la nuit, se prolongeaient de désert en désert, et expiraient à travers les forêts solitaires. »
Sauf quelques expressions un peu recherchées et quelques banalités descriptives, ce morceau a du charme et de la suavité. Comme je le lisais à l'un de mes amis, avec quelque envie d'y trouver la description d'une nuit extraordinaire, et même phénoménale ( car j ai la partie assez belle contre M. de Chateaubriand pour ne pas le chicaner sur des bagatelles), il prétendit que je ne devais pas même lui faire cette concession. - « Je conviens, me dit-il, que celle page est écrite avec un talent remarquable; mais, au premier beau clair de tune qu'il pourra faire, venez vous promener avec moi dans la campagne : nous choisirons pour but de promenade un site où se trouvent réunis un bois, un ruisseau, une prairie, ce qui est commun chez nous, et, de votre propre aveu , presque introuvable en Amérique ; et là je vous démontrerai , par le témoignage irrécusable de vos yeux, que la lumière de l'astre nocturne (céruléenne et veloutée, s'il vous plaît de l'appeler ainsi), commence par éclairer le sommet des arbres, parce que ce sont la les objets les plus rapprochés d'elle, puis qu'elle se répand dans leurs intervalles, puis qu'elle pénètre jusque dans les parties les plus obscures des fourrés, par tous les petits passages qu'ils peuvent lui laisser. Vous verrez aussi la lune et les étoiles se refléter dans le ruisseau ; et, s'il est bordé d'arbres, les ombres ne manqueront pas, selon les lois les plus simples de l'optique, d'interrompre ces reflets. Enfin, dans la prairie, cette lueur sera répandue uniformément sur les gazons ; et là aussi, s'il y a des arbres, leurs ombres formeront, d'espace en espace, de grandes taches noires, que vous appellerez encore des îles flottantes sur une mer immobile de lumière, si l'expression vous semble juste et pittoresque. Quant aux nuages, ou amoncelés, ou moutonnés, ou étendus en couches horizontales, qui forment quelquefois la décoration aérienne d'un clair de lune, ce sont là des choses que l'on a pu mille fois contempler sans sortir de sa chambre, et en mettant seulement la tête à la croisée. Je soutiens donc que c'est là un clair de lune des forêts de l'Ouest qui sort de la même fabrique que les hautes montagnes des bords de l'Hudson. Mais on a eu le malheur de perdre son manuscrit : que peut vous offrir maintenant le pauvre voyageur, si ce n'est quelques souvenirs un peu vagues, qui ne sont pas encore entièrement effacés de sa mémoire? C'est là un tribut bien faible, sans doute, mais dont vous auriez mauvaise grâce de ne pas vous contenter. Vous ayant ainsi préparé à l'indulgence, il ne négligera pas le soin adroit de s'emparer d'abord de votre imagination, en vous assurant que les scènes qu'il va vous décrire sont incomparables, au-dessus de ce que le pinceau de l'homme peut rendre. Ceci fait, il épuisera ce qu'il y a, dans son style, d'artifices oratoires et de richesses exhubérantes, pour déguiser à vos yeux ce qui, dans les grands spectacles de la nature, est devenu presque trivial à force d'avoir été vu, et vous commencerez à être fasciné. Pour compléter l'illusion, il ne s'agit plus que de donner à son tableau cet air d'étrangeté que l'on appelle couleur locale; et, pour y réussir, il est mille moyens qui sont connus, même du plus humble des romanciers. Par exemple, que dans un paysage d'Europe, et au milieu d'un clair de lune de tous les pays, il sache placer, là où elles pourront figurer avec plus de grâce, quelques-unes des productions végétales du Nouveau-Monde, dont les noms lui sembleront les plus bizarres ou les plus sonores (et, sur ce point, les nomenclatures de la Flore du pays ne lui laisseront que l'embarras du choix) ; qu'il imagine ensuite de grouper sur son premier plan quelques indiens, hommes, femmes, enfants, plongés dans le sommeil, et qu'il contemplera à la lueur rougeâtre d'un feu mourant1, voilà sa nuit américaine faite et parfaite; et il est peu de lecteurs qui ne s'y laissent prendre, même parmi ceux qui se croient les plus fins et les plus délicats. »
(1) Ce groupe obligé d'Indiens figure effectivement dans la descrip- - tion de cette nuit : il se composait de deux femmes, deux petits enfants et trois guerriers*. « Le plus jeune, dit M. de Chateaubriand, gardait « un silence obstiné, et tenait les yeux constamment attachés sur moi. « Malgré les raies noires, rouges et bleues, les oreilles découpées, la « perle pendante au nez, dont il était défiguré, on distinguait aisément « la noblesse et la sensibilité qui animaient son visage, etc. n Voilà encore de ces choses que l'illustre voyageur a seul le droit de rencontrer. J'ai vu, sur le bord des lacs, beaucoup d'Indiens qui n'avaient l'air ni noble, ni surtout sensible (à moins qu'on ne leur présentât une bouteille d'eau-de-vie) ; j'ai vu de très-près les chefs des tribus que l'on promenait à travers les États-Unis, et aussi, moi, j'ai conversé avec eux**; et je n'en ai pas rencontré un seul qui eût une ↩
* Avant que Je sommeil eût gagné ces Indiens, M. de Chateaubriand raconte qu'ils soupèrent ensemble. Il tira de sa valise une bouteille de rhum et des biscuits; les sauvages offrirent du jambon d'ours ; et, assis sur l'herbe, ils firent un festin royal. Dans les mémoires d'Outre-Tombe, ce repas royal s'est fort amaigri. Il se compose seulement de chapelets de mais, dont chaque convive avait sa provision, et qu'ils faisaient rôtir à la flamme du bûcher. Le clair de lune diffère aussi de celui-ci, et est beaucoup moins magnifique. Ces inévitables Indiens, nous les retrouverons plus tard; mais c'est au bord d'une rivière que le couvert sera mis. ↩
** C'est-à-dire que je les ai abordés en leur disant : How do you do ? (Comment vous portez-vous ?) C'étaient à peu près les seules paroles anglaises qu'ils pussent comprendre. ↩
Ce que vous dites là est parfaitement juste, lui répliquai-je : vous avez seulement oublié le trait qu'il a jeté à la fin , pour que rien ne manquât à la fascination. Ces roulements solennels de « la cataracte de Niagara, qui se prolongeaient, par intervalles, de désert en désert, » M. de Chateaubriand s'en trouvant alors, d'après sa propre estimation, à une distance de HUIT à NEUF lieues : quant à moi, j'en ai pris note, et vous pouvez compter que je ne les oublierai pas.
Amis lecteurs, telle est peut-être l'impression qu'a faite sur vous cette délicieuse fantasmagorie, qu'un moment vous avez été tenté de croire que c'était en glissant sous un des rayons de cette lune américaine, que le poëte-voyageur est arrivé au but de son voyage. Peut-être eût-il bien fait de se servir de cette voie, qui lui aurait évité bien des embarras; et le silence qu'il a gardé à ce sujet, dans ses premières éditions, donne à penser qu'il l'aurait préféré de beaucoup. Mais, depuis, il a réfléchi que la description de sa forêt au clair de la lune, pourrait bien ne pas suffire pour expliquer d'une manière
perle au bout du nez, les oreilles découpées, et le visage aussi étrangement bariolé. Ils avaient quelques ornements attachés aux oreilles et au-dessus de la tête. C'est fort loin de là, et vers les côtes de la mer du Sud, qu'il faut aller pour trouver de semblables toilettes.
satisfaisante un voyage dont le point de départ était Albany, et celui d'arrivée la cataracte du Niagara ; et qu'en supposant même que la perte de son manuscrit l'eût empêché de reproduire ces descriptions si belles des lieux qu'il avait traversés, cette triste aventure ne pouvait cependant lui avoir fait perdre la mémoire au point de le rendre incapable de nous donner quelque idée de son itinéraire, ce que le voyageur le plus ignare et même le plus stupide, ne manque pas de faire tant bien que mal; enfin que ses lecteurs auraient droit de s'étonner d'un semblable silence. Il s'est donc décidé à en publier quelques fragments, que lui ont fournis ces quelques feuillets si heureusement retrouvés.
Je vais donner une analyse de cette relation incomplète, désirant n'y rien trouver qui ne soit véritable.
Elle commence au moment où il était parvenu au Mohawk, rivière qui est un des affluents de l'Hudson. « Lorsqu'après l'avoir traversé, dit-il, je me trouvai dans des bois qui n'avaient jamais été abattus, je tombai dans une sorte d'ivresse1, etc. i Comment les deux voyageurs, avec leurs deux petits sayer si j'étais rétabli dans mes droits originels, je me livrais à mille actes de volonté qui faisaient enrager le grand hollandais qui me servait de guide, et qui, dans son âme, me croyait fou. » (Voyage en Amérique, page 35.)
(1) La suite de ce passage est curieuse : « J'allais, dit-il, d'arbre en « arbre, à droite, à gauche, indifféremment, me disant en moi-même : « Ici, plus de chemins à suivre, plus de villes, plus d'étroites maisons, « plus de présidents, plus de républiques, de RoIs* ..... et, pour es- ↩
* L'homme qui a tracé ces lignes étonnantes est le même qui, dans vingtendroits de ses écrits, nous raconte, et presque à nous le faire apprendre par cœur, qu'il est monté dans les caresses du roi, nous indiquant l'année, le jour et Pheure où est arrivé ce grand événement, n'en omettant aucune circonstance, et citant textuellement les journaux qui en ont fait mention. C'est ce même homme qui, nous faisant savoir qu'il a été l'un des commissaires préposés à recueillir les ossements de Louis XVI et de Marie-Antoinette, assure qu'il a reconnu la mâchoire de l'auguste et infortunée reine, à la trace d'un sourire qu'elle lui avait adressé, à ce qu'il dit, plus de vingt ans auparavant. (Sic, Mémoires d'Outre-Tombe.) A tout autre qui aurait dit une semblable chose, on aurait retenu une place aux petites-maisons. Un de ses admirateurs écrivait dernièrement dans un journal (la Revue des deux mondes) « qu'on a quelquefois accusé M. de Chateaubriand d'orgueil. » Je m'exprimerai plus fortement; et, me servant d'une parole de Bergasse, je ne craindrai pas de dire « qu'il suait l'orgueil. » Toutefois, en ce qui concernait les rois, ce sentiment se partage, chez lui, en dens nuances très-distinctes : 'c'est de la vanité quand il écrit pour ; c'est de l'orgueil pur quand il écrit contre. Au fond, il a toujours été révolutionnaire, tout en profitant des bénéfices de la royauté « Je n'étais point aristocrate du tout, dit-il encore dans ses Mémoires d'Outre-Tombe ; et « j'obtins la permission d'aller me faire tuer pour une cause que je n'aimais pas. » C'est qu'il ne lui a jamais été donné de comprendre de la révolution autre chose que ses superficies; c'est que, dominé par l'imagination, l'esprit de cet homme qu'on a si étrangement appelé LE ROI DE L'INTELLIGENCE, il y a quelques années, n'avait pas ce qu'il fallait de force et de justesse pour pénétrer jusque dans ses profondeurs, et y déconvrir le caractère radicalement ANTISOCIAL qui la met à part de toutes les révolutions politiques, tant anciennes que modernes, et absolument sans exception (1848). ↩
Certes, le grand hollandais avait tort; toutefois, lui qui savait tous les dialectes des sauvages, et qui, probablement, les avait quelque peu fréquentés, aurait pu humblement lui représenter que, ce qu'il s'estimait si heureux d'avoir fui dans la vie civilisée, les Rots, les républiques, les présidents, etc., il allait le retrouver, sous d'autres noms, chez ces enfants de la nature; qu'il y avait là des chefs de guerre, au-dessus d'eux des Sachems, au-dessus de ceux-ci des Micos, etc.; puis, au plus haut de cette hiérarchie, des prêtres ou jongleurs, auxquels, grands et petits, étaient tenus d'obéir; que, sans compter les autres agréments de leur vie errante et affamée, ces aimables habitants du désert s'entre-tuaient beaucoup, et qu'il arrivait assez ordinairement au plus faible d'être mangé par le plus fort; enfin, que la seule créature qui eût jamais joui, depuis le commencement du monde, du bonheur suprême auquel il aspirait, était Robinson Crusoé; et que, s'il apprenait que son île fut vacante, il ferait bien d'aller s'y installer.
chevaux et leur petit bagage, ont-ils traversé cette rivière « profondément encaissée et non navigable dans un assez long espace de son cours, à cause des bas-fonds et des rochers à fleur d'eau dont elle est en quelque sorte hérissée dans ce long espace de son cours? » Puisque l'illustre écrivain ne juge point à propos d'en parler, je ne m'en informerai point, voulant être encore ici de bonne composition. Mais n'avait-il donc rien autre chose à nous dire du Mohawk, sinon qu'il l'avait traversé? Cependant les sites dont cette rivière est entourée, sont, sous le rapport pittoresque, bien au-dessus de ceux qui bordent l'Hudson. Son imagination s'est plue à embellir ceux-ci de merveilles qu'on n'y a jamais vues; et il ne dit pas un mot des beautés qui frappent ici tous les regards et qu'admirent tous les voyageurs ! Malgré moi, je commence à douter qu'il ait vu le Mohawk et ses rives : on croira difficilement qu'il ait pu les voir sans les décrire, lui qui décrit si bien !
Le voici qui touche à la frontière de la solitude : il y est reçu par M. Violet, maître de danse, dont il trace ainsi le portrait : « C'était un petit Français, poudré et frisé comme autrefois (il ne dit pas le nom de son perruquier) ; habit vert-pomme, veste de droguet, jabot et manchettes de mousseline, lequel raclait un petit violon de poche, et faisait danser Madelon Friquet,.... » et à qui, s'il vous plaît? à des Iroquois. Ses élèves le payaient en jambons d'ours et en peaux de castor ; et moyennant cette rétribution, il se tirait d'affaire.i M. de Chateaubriand compte toujours beaucoup sur la bonhomie de ses admirateurs, et particulièrement ici de ceux qui n'ont pas vu le ballet de la Dansomanie.
Quant à moi, cette charge du petit danseur Beaupré, transportée de l'Opéra dans les forêts vierges de l'Amérique et au milieu des enfants de la nature, me semble médiocrement divertissante1, extrêmement absurde; et mes doutes vont croissant.
(1) Les Mémoires d'Outre-Tombe offrent une mascarade qui m'a parue plus plaisante : c'est M. de Chateaubriand se déguisant en sauvage, pour aller à la chasse du carcajou. « Avec ma longue barbe, « dit-il, j'avais du sauvage, du chasseur et du missionnaire. » Du chasseur et du sauvage, s'il trouvait que cela lui donnait bon air, c'est son affaire, et je n'y ai rien à dire; mais du missionnaire! c'est différent. Les Black-gowns (voyez page 50) ne prenaient point d'accoutrements de la d in de desçade de galever jisin du tras. PEren- ↩
De là, il arrive aux bords du lac Onondagas : il y dresse sa tente, ou, pour parler plus correctement, son ajoupa, dans la courbe d'une rivière, encore sans nom, qui sort de ce lac; il prend son fusil, et va errer dans les environs, où il fait un peu de botanique et d'ornithologie (nous avons vu, à l'article Rossignol (p. 45), qu'il n'était pas fort sur cette dernière partie de l'histoire naturelle) ; il y fait la rencontre toute sentimentale d'une pauvre indienne avec sa vache, et de quelques Français dont les manières ne lui plurent point, rencontre que quelques circonstances rendent presque aussi vraisemblable que celle du maître de danse ; puis il entre dans un village indien auquel présidait un vieux Sachem tout nu, barbouillé de vermillon et coiffé d'un chapeau tricorne1, ce qui a bien aussi sa vraisemblance. « Il y avait là des essais de culture; on y rencontrait quelques terres labourées ; et les Européens commençaient à y élever des habitations : « J'étais reçu, dit-il, dans ces demeures d'un jour; j'y trouvais souvent une famille charmante, avec tous les « agréments et toutes les élégances de l'Europe, des « meubles d'acajou, un piano, des tapis, des glaces, tout cela à quatre pas de la hutte d'un Iroquois. Le soir, lorsque les SERVITEURS étaient revenus des bois ou des champs, avec la COGNÉE Ou la CHARRUE, on ouvrait les fenêtres : les jeunes filles de mon hôte chantaient, en s'accompagnant du piano, !a musique de Paësiello ou de Cimarosa, à la vue du désert, et quelquefois au murmure lointain d'une cataracte. »
(1) Ce Sachem nu va m'arrêter un moment, parce qu'il me fournit l'occasion de signaler une erreur radicale du célèbre écrivain, erreur dont le résultat est de jeter beaucoup de confusion dans ses idées sur L'état sauvage. Ainsi donc, il ne voit pas une grande différence entre ce vieux chef iroquois et Chilpéric, qu'il appelle un cheftain frank, et dont il écrit le nom (Khilpérick), suivant l'orthographe pédantesquement savante de M. Augustin Thierry. « En effet, dit-il, Khilpérick se frottait les cheveux avec du beurre aigre, se peignait les joues en vert, et portait « une jaquette bigarrée, ou un sayon de peaux de bêtes. » Où est la différence? (Mémoires d'Outre-Tombe.) La différence, la voici : Khilpérick ou Chilpéric, dont je sais aussi bien que lui les mœurs atroces et les habitudes brutales, n'était pas un cheftain, mais un roi puissant, qui avait, sous sa domination, une grande partie des Gaules, alors le dernier refuge de la catholicité en Europe. Aidé de ses redoutables francs, il y régnait sur des villes nombreuses et populeuses, où se conservaient la police et la législation civile des Romains, les débris de leurs arts, de leurs sciences, de leur littérature, en un mot, tout ce qui devait, plus tard, renouveler le monde social. Ce Chilpéric était un roi barbare et non un SAUVAGE. Confondre ces choses, comme le fait sans cesse M. de Chateaubriand,. c'est n'y rien entendre, je suis forcé de le dire. C'est par un effet de cette confusion qu'il a fait, des acteurs de son petit roman d'Atala, des espèces de personnages homériques. ↩
L'opposition est charmante : toutefois je ne m'y laisse pas prendre ; et, passant maintenant du doute à l'affirmation, je soutiens que tout ce voyage à travers les forêts est une pure invention.
Quoi ! il y a près d'un demi-siècle, que dans les forêts du nord des États-Unis, et au milieu de terrains nouvellement défrichés, on trouvait des habitations élégantes et comfortables, le luxe des ameublements d'Europe, des demoiselles charmantes qui faisaient de la musique à côté des huttes des froquois, et des serviteurs qui rentraient le soir au logis, après le travail des champs, avec la cognée et les instruments de labourage! Mais il n'y a pas un Américain, même parmi ceux qui ne sont pas sortis des grandes villes, qui ne vous rie au nez en entendant débiter de semblables contes; mais ces vastes territoires, alors tout couvets de bois, et partout propriété de l'État, à qui étaient-ils vendus? on l'a déjà vu (p. 39), ou , en portions considérables, à de grands spéculateurs, ou, en petits lots, à des cultivateurs, à des émigrants. Que faisaient ceux-ci, et que font-ils encore de ces quelques acres de terre devenus leur propriété? ils les mettaient et continuent de les mettre en valeur avec leurs bras, aidés de ceux de la famille (p. 39): et ces terrains immenses, que les grands spéculateurs avaient achetés, que devenaient-ils entre leurs mains ? Comme ils avaient eu soin de choisir les terres les plus fertiles et les mieux situées, ils les divisaient, à leur tour, en parcelles qu'ils revendaient, souvent avec d'énormes bénéfices, à d'autres pauvres émigrants ou cultivateurs, à certaines conditions pour lesquelles il existe une législation particulière; et les choses ne se pratiquent pas autrement aujourd'hui. Mais pourquoi n'exploitent-ils pas eux-mêmes ces vastes et magnifiques domaines? par une raison toute simple : c'est qu'en supposant même qu'ils pussent rassembler des serviteurs ou garçons de ferme en nombre suffisant pour une semblable exploitation, ce qui est plus que douteux, je dirai même à peu près impossible, comme il faudrait les payer dix à douze fois1 ce qu'ils coûtent en Europe, les produits de ces domaines ne leur rendraient pas à beaucoup près ce qu'ils leur auraient coûté ; et là où ils font leur fortune, ils trouveraient leur ruine. Ainsi donc, dans tout le nord des États-Unis (et ceci est sans exception), ce sont des paysans propriétaires qui SEULS font valoir la terre et sans auxiliaires étrangers ; et je soutiens que, dans toute cette partie du territoire américain, il n'existe pas une seule grande propriété exploitée par son possesseur et par des serviteurs à gages. C'est dans le sud, c'est-à-dire dans les états à esclaves, qu'il faut aller les chercher, et avec eux des habitations champêtres qui ressemblent à de petits palais, des ameublements somptuenx, de belles demoiselles qui chantent et qui jouent, tant bien que mal, du piano, et de nombreux serviteurs de toutes les nuances, qui rentrent le soir au logis, après le travail des champs. Faire une semblable confusion, c'est, je le répète, donner gain de cause à ceux qui vous accusent de n'avoir pas la plus petite notion de ce dont vous parlez, ou de vous moquer de vos lecteurs.
(1) C'est-à-dire deux piastres par jour au moins. ↩
Est-ce la peine de continuer ? oui, sans doute : la chose en vaut la peine. Après quelques journées de marche, il arrive près de la rivière Genessée, l'un des affluents du lac Ontario, et à l'occasion de cette rivière, il va finir son voyage comme il l'a commencé. Ne jugeant pas qu'il fût « prudent » de la traverser aussi lestement qu'il a fait pour le Mohawk et d'autres, voici comment il s'y prend pour se tirer d'embarras : il trouve là, à point nommé, un bac dans lequel s'embarquent bêtes et gens, pour arriver à l'autre bord, et entrer dans cette belle forêt que nous avons déjà parcourue avec lui au clair de la lune. Un bac sur une rivière qui coule au milieu des déserts et des forêts vierges de l'Amérique !... Un B4c!.. Ceci est de le force des CABANES sur la crète des montagnes de l'Hudson
Enfin il arrive à Niagara. Je m'avance aussi vers ce point, et nous allons nous y rencontrer.
Je me vois forcé de rentrer dans un prosaïsme rampant et misérable, en offrant au lecteur l'humble relation de mon voyage au travers des mêmes contrées.
D'Albany, où le bateau à vapeur, parti de New-York à sept heures du matin (le 25 juillet 1833), m'avait débarqué à cinq heures du soir, un rail-road (chemin de fer) me conduisit à Senecteday, petite ville située à quinze milles de là, et où l'on trouve les canal-boats, qui partent plusieurs fois par jour, et vous transportent, par le grand canal, jusqu'à Buffalo, sur les bords du lac Erie. D'Albany à Senecteday, la campagne ne présente, de toutes parts, qu'un terrain glaiseux, plat et infertile.
Le grand canal suit, dans presque toute sa longueur, le cours du Mohawk, dont j'ai déjà parlé, et qui ne commence à être navigable qu'à Utica, jolie petite ville, située à environ soixante milles du point de départ. Dans toute cette partie de son cours, la rivière présente, à droite et à gauche, des points de vue charmants, et cette variété de plans qui fait le principal agrément des paysages. Le passage que l'on nomme Little-Falls (petites chutes) , et où s'élève un village qui en porte le nom, mérite d'être remarqué. Toutefois, dans cette multitude de jolis aspects, il n'y a rien de vraiment extraordinaire, rien qu'on ne retrouve mille fois en France et en Europe, en suivant le cours de leurs rivières.
D'Utica, dont le nom homérique vous aura sans doute fait sourire, le canal traverse, d'écluses en écluses, plusieurs bourgs ou petites villes, auxquels on a donné les dénominations non moins ridicules de Rome, Syracuse, Lyon, Rochester, etc. Dans tout cet espace, recommence à se présenter cet aspect presque général des États-Unis, d'un pays plat et monotone. Inculte, en grande partie, jusqu'à Syracuse, parce que le terrain y est infertile, il est mieux cultivé de ce point jusqu'à Rochester, parce que les terres y sont meilleures. Toutefois le canal y coule, dans un espace d'environ quarante mille, à travers des forêts et des marécages ; peut-être ces forêts sont-elles admirables au clair de la lune, mais moi, qui ne les ai vues qu'au grand jour, je vous les dépeindrai d'après l'impression que j'en ai éprouvée.
L'aspect en est désagréable, et même repoussant; la végétation y est généralement faible, quelquefois même rabougrie, parce que les arbres, trop pressés les uns auprès des autres, et entourés de rejetons sans cesse renaissants, s'y dérobent mutuellement la sève. Ce n'est que dans les terres fertiles, qui sont les plus rares, que l'on rencontre de ces arbres vigoureux et gigantesques qui ont affronté les siècles, et dont abondent nos forêts européennes. Le terrain que couvrait ces forêts , formé des débris accumulés de la végétation antérieure, est humide, spongieux, et a si peu de consistance, que les racines, au lieu de s'enfoncer fermement dans le sol, y rayonnent presque à sa surface, ce qui fait que, lorsque ces arbres s'élèvent à une certaine hauteur, le vent , pour peu qu'il souffle avec quelque violence, les déracine en grand nombre, et les renverse sur les arbres environnants, où ils pourrissent et tombent peu à peu en dissolution. On rencontre, presque à chaque pas, de ces runes, qui ajoutent encore à la tristesse du tableau. De ce_ terrain presque mouvant, et où les rayons du soleil pénètrent à peine, s'exhalent sans cesse des vapeurs méphitiques, que l'on voit le matin, et lorsque le jour commence à poindre, former comme un nuage épais et bleuâtre, qui enveloppe tout et ne se dissipe que très-lentement. Or, on rencontre de ces forêts hideuses sur toute la surface de l'Amérique1 ; partout, sauf les endroits où la terre est plus vigoureuse, elles ont le même aspect; l'air y est froid pendant le jour, même au milieu des chaleurs de l'été; les nuits y sont glacées et malsaines. Ce n'est pas en traversant ces barrières, presque partout impénétrables, mais en suivant le cours des fleuves, que les Européens se sont avancés dans le pays1; et je soutiens que, partir d'Albany sur un petit cheval, pour se rendre à Niagara, à une époque où l'espace considérable qui sépare ces deux points était inculte, presque entièrement désert, et inondé de cet océan de forêts, c'était tenter une entreprise devant laquelle tous les chevaliers errants, et Don Quichotte lui-mème, couvert de l'armet de Mambrin, auraient probablement reculé1.
(1) Voici le tableau qu'en 1810, c'est-à-dire, environ vingt ans après le voyage de M. de Chateaubriand, présentait de cette contrée, dont celui-ci avait fait un Eden, un homme (M. Félix de Beaujour, consul de France aux États-Unis) qui y avait fait un long séjour et l'avait parcourue dans tous les sens : « Une forêt immense, sans bornes, « dit-il, coupée par de rares intervalles où apparaisent de misérables « petits villages que bordent des étangs et quelques champs ensemencés; « des rivières et des torrents qui parcourent cette forêt dans diverses « directions ; à l'Ouest, d'innombrables petits courants qui vont se jeter « dans le Mississipi ; à l'Est, une côte basse, aplatie, entrecoupée de « marécages, sur laquelle s'élèvent six grandes villes et un grand nombre de petites, toutes bâties en briques et en hois; partout des « arbres gigantesques ou une terre couverte et hérissée d'arbustes ; de « quelque côté que l'œil se tourne, un sol fangeux, une atmosphère « épaisse, une nature inculte et sauvage : tel est l'aspect général de la contrée. s ↩
(1) Il est à remarquer que l'illustre voyageur, lorsqu'il rédigeait ou composait la relation de ses voyages, avait sous les yeux, celle du « Voyage de Mackensie dans l'intérieur de l'Amérique septentrionale ; » qu'il l'a nécessairement lue et relue, puisqu'il a eu la pensée ( assurément fort originale, pour ne rien dire de plus ) d'en donner une édition enrichie de descriptions de sa façon, qu'il déclare n'être que de pures imaginations. Dans cette relation, ainsi revue et augmentée, où il fait de la géographie transcendante, comme M. Guillaume faisait du drap marron « avec son teinturier», comment se fait-il qu'il n'ait pas été frappé de la marche que suit l'intrépide voyageur? C'est celle qu'avaient suivie ceux qui l'avaient précédé dans ces entreprises aventureuses, et la seule qu'il soit possible de suivre : il s'avance dans ces déserts en traversant les lacs et les rivières ; et s'il lui arrive de s'arrêter quelque part pour examiner la contrée environnante, soit qu'il gravisse une montagne, soit qu'il pénètre dans les gorges d'une vallée, soit qu'il visite quelque village indien que le hasard lui fait rencontrer sur sa route, c'est toujours pour revenir à son canot, qu'il ne perd jamais de vue, et dont il fait le principal de ses soins. Si le cours des fleuves devient difficile et périlleux, on l'allège en le déchargeant des bagages, qu'on porte alors comme ou peut, le long de la rive ; si ce cours, lorsqu'on le remonte, est trop rapide, le canot est remorqué avec une corde ; enfin on n'abandonne pas un seul instant cet unique moyen de transport et de salut. Eh bien ! c'est après avoir écrit de s propre main, eu les soumettant à une rédaction nouvelle, toutes les circonstances de cette entreprise hardie, que M. de Chateaubriand ne craint pas de nous offrir sérieusement le plan du grand voyage qu'il avait projeté, à l'effet de résoudre la grande question du passage de la mer du sud dans l'Atlantique par le nord, voyage dont celui qu'il faisait à Niagara, n'était qu'un léger prélude. Il eût fait construire à New-York deux immenses chariots couverts, traînés par quatre couples de bœufs; il se serait, en outre, procuré six de ces petits chevaux dont il nous a déjà entretenus: trois domestiques européens (trois domestiques européens, qui n'y auraient pas été CONDAMNES, voyageant avec lui à cheval vers le PÔLE!) et trois sauvages, choisis parmi ses meilleurs amis des cinq nations, l'auraient accompagné. Suivi de son gros bagage et de sa petite caravane (il paraît qu'en tête il aurait marché à pied), il aurait longé les lacs du Canada, reconnu les sources du Mississipi, descendu les côtes de la haute Louisiane (passant ainsi de l'ouest à l'est), repris sa route à l'ouest jusqu'au golfe de Californie, et, de là, tournant le dos au Mexique, remonté au nord le plus haut possible ; et enfin, s'il n'eût pu doubler le cap le plus nord de l'Amérique, il serait gaîment et surtout fraîchement rentré aux Etats-Unis avec bêtes et gens, par la baie d'Hudson, le Labrador et le Canada. Voilà ce qu'il se proposait d'entreprendre au moyen de la bagatelle « de deux immenses chariots, de huit bœufs, de six chevaux, et de six compagnons de voyage, » le tout pour le service de sa patrie et de l'Europe. Il calculait que ce voyage (sauf les accidents), ne l'aurait guère retenu plus de cinq à six ans, attendu, sauf doute, qu'il ne se serait pas arrêté dans les hôtelleries, qu'il aurait constamment suivi le grand chemin, et qu'il ne se serait approché des rivières que là où il aurait trouvé des ponts assez solides pour le transporter, lui, sa suite, et son attirail, sur l'autre bord. On s'étonne que de semblables choses aient pu être écrites par un homme que l'on ne pent pas dire avoir entièrement perdu le sens : Vanitas vanitatum ! ↩
(1) Depuis, M. de Chateaubriand semble avoir reconnu l'impossibilité et l'absurdité d'un semblable voyage. C'est ce qu'on verra dans son journal sans dale, dont je dirai quelques mots avant de finir cette lettre. ↩