Avertissement de l'auteur
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Garnier, 1849, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Deux fragments de ces lettres ont été publiés, il y a bien des années, dans une revue française qui s'imprimait à l'étranger1. Pourquoi n'ont-ils pas été publiés en France? Parce qu'alors aucun journal, ni à Paris, ni dans les départements, n'eût voulu hasarder une semblable publication. La presse, après la révolution de 1830, continuait d'appartenir tout entière à M. de Chateaubriand2.
(1) L'INVARIABLE, publié à Fribourg, en Suisse. Le premier fragment y fut inséré en 1832. Son préambule, auquel je n'ai pas cru devoir rien changer, parce qu'il exprime mes doctrines littéraires, n'aurait pas maintenant ce qu'on appelle de l'actualité. Quoi qu'il en soit, mes remarques, en ce qui concerne l'école dite romantique, subsistent; et pour cette raison seule, je conserverais ce préambule. ↩
2) Voici ce qu'il vient de déclarer « glorieusement » dans ses Mémoires d'Outre-Tombe : « J'ai, dit-il, été tour à tour le chef d'armées différentes, dont les « soldats n'étaient pas de mon parti. J'ai mené les vieux royalistes à la « conquête des libertés publiques, et surtout à la liberté de la presse, « qu'ils détestaient, et rallié les libéraux, au nom de cette même liberté, sous le drapeau des Bourbons, qu'ils ont en horreur. Il arriva « que l'opinion émigrée s'attacha, par amour-propre, à ma personne. « Les journaux anglais ayant parlé de moi avec éloge, la louange rejaillit sur tout le corps des fidèles. » Ainsi les royalistes détestaient les libertés publiques, que, de tont temps et jusqu'à ce jour, les libéraux ont si tendrement aimées!.. c'est de cette manière que M. Chateaubriand comprenait les choses ! Quel commentaire on pourrait faire sur d'aussi PRODIGIEUSES paroles ! Ce qu'elles prouvent, abstraction faite du reste, c'est que le parti royaliste (non pas, CERTES, tous ceux qui le composent) était sa DUPE, et qu'il était, lui, LA DUPE du parti libéral. Ainsi s'explique ce qui n'est arrivé qu'à LUI SEUL, ce privilége qu'il a eu d'être loué, tout à la fois, et politiquement et littérairement, dans les journaux des deux partis. Or, les royalistes l'auront oublié dès long-temps, que les libéraux glorifieront encore sa mémoire : ils savent trop ce qu'ils lui doivent. En le louant, les journaux anglais savaient aussi ce qu'ils faisaient. ↩
A cette époque, j'étais encore aux Etats-Unis. Revenu en Europe, après avoir recueilli un grand nombre de matériaux sur les diverses contrées du Nouveau-Monde que disait avoir visitées ou parcourues le célèbre écrivain, je conçus un plan plus vaste, dans lequel j'embrassais tous ses voyages divers, voyages qui ont eu un si prodigieux retentissement; et je composai les deux lettres que je livre aujourd'hui au public.
Pourquoi ne les ai-je pas publiées plus tôt, et du vivant même de celui qui y est si fortement attaqué? Je dois aller au devant de cette objection, qui pourrait m'être faile.
Si je n'eusse entrepris un tel travail que pour relever quelques inexactitudes qu'aurait commises M. de Chateaubriand, ou jeter, par de simples conjectures, quelques doutes sur d'aussi longues et aussi aventureuses pérégrinations, je l'aurais dû sans doute ; ou, pour mieux dire, cette publication n'eût pas valu la peine d'être faite.
Mais il ne s'agissait, ni de simples conjectures, ni de critiques qui pussent supporter une controverse : j'affirmais, et j'affirme encore dans ces lettres, que tous les voyages du célèbre écrivain, dans l'intérieur du continent américain, sur ses lacs et sur ses fleuves, sont de PURES FICTIONS, que je pourrais accompagner d'amères épithètes; et, ce que j'avance, je l'établis sur ce que j'ai vu de mes yeux, ce que j'ai en quelque sorte touché de mes mains, sur des preuves positives, matérielles, accablantes, et auxquelles il n'y a pas de réplique possible. Elles abondent surtout dans ma seconde lettre, et le lecteur en jugera.
Devais-je, abusant de cette position, que lui-même m'avait faite, porter un coup si terrible et si décisif à un vieillard, dont la vie s'éteignait par degrés depuis quelques années; qui venait de prouver, par un dernier ouvrage, que ses facultés intellectuelles suivaient le même déclin ; et qui, d'ailleurs, n'eût pas été seul alors à en recevoir l'atteinte? N'eût-ce pas été un procédé violent et même cruel? D'ailleurs, n'était-i pas possible que, dans ses Mémoires dits d'Outre-Tombe, dont on faisait déjà tant de bruit, arrivé à ce moment suprême où le plus intrépide se trouble, parce qu'alors il parle à Dieu encore plus qu'aux hommes, il eût fait une rétractation solennelle de tout ce qu'il avait pu dire contre la vérité ; et qu'alors j'eusse à me repentir d'avoir publié ces lettres trop précipitamment? Plusieurs de mes amis, à qui je fis part de mes hésitations, furent d'avis qu'en effet je devais attendre la publication de ces « Mémoires », et que, s'ils contenaient une semblable rétractation, c'était un devoir pour moi de brûler mon manuscrit.
Or, il est arrivé que les « Mémoires d'Outre-Tombe », loin de rien rétracter, ni même d'apporter quelques modifications aux récits de ses voyages d'Amérique, les ont reproduits en entier, y ajoutant même des détails plus étranges que le reste, et qui, comme on le verra, m'ont fourni de nouveaux matériaux. Alors, je n'ai pas dû balancer.
Ayant jugé à propos de conserver, dans ces lettres, la forme que j'avais donnée aux fragments, il m'arrive souvent d'y parler de M. de Chateaubriand comme s'il vivait encore; quelquefois d'en parler autrement, surtout quand je puise dans ses mémoires posthumes. Quelques lecteurs trouveront peut-être que, de temps à autre, mes paroles sont dures ; mais j'avouerai qu'il m'a été impossible de traiter avec beaucoup d'égards et d'aménité un écrivain que je trouve, à peu près à chaque page, en flagrant délit de mensonge.
' Du reste, si j'ai calomnié M. de Chateaubriand, il lui reste de nombreux amis fort attachés à sa mémoire, et dont plusieurs sont assez habiles pour ne pas laisser le calomniateur jouir d'une longue impunité. S'ils croient pouvoir l'entreprendre, qu'ils l'essaient donc ; toutefois, qu'ils veuillent bien y réfléchir, et se persuader qu'un homme qui n'est pas entièrement dépourvu de sens, ne se hasarde pas sur un semblable terrain, et ne s'attaque pas à si haute renommée, sans être sur de son fait.
20 janvier 1849.
René de mersenne. deux lettres
sur les Voyages imaginaires de