Briand
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Garnier, 1849, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
LE VIEUX ÉMIGRÉ. - M. de Chateaubriand ! Vous ne vous trompez pas en disant que son nom m'est connu : bien d'autres que moi le connaissent en ce pays ; et quoique les Américains soient naturellement sérieux, on est sûr de les égayer quand on leur lit les descriptions de M. de Chateaubriand, et ses voyages sur leurs fleuves et dans leurs solitudes.
Quant à moi, qui n'ai pas de temps à perdre, je ne les ai pas lus, en ayant été détourné par l'examen critique d'une édition complète de ses œuvres, que j'ai eu occasion de parcourir dans l'American quarterly Review (se levant et allant prendre un livre dans sa bibliothèque). En voici un passage qui, ce me semble, vous édifiera.
« Il dit (M. de Chateaubriand) être allé à Richmond dans la Virginie, avoir vu G. Washington à Philadelphie, avoir visité le champ de bataille de Lexington, et être allé à Niagara et au Canada. On voit qu'il voudrait persuader qu'il a long-temps vécu parmi nos indiens et fait de longues courses dans nos déserts, surtout qu'il connaît parfaitement la Louisiane, le Mississipi et les Florides ; mais cela est impossible. Les scènes descriptives dont il a orné Atala et les Natchez sont entièrement fausses. Une personne capable de peupler les bords du Mississipi de perroquets, de singes el de flamants, N'A a JAMAIS VU CE PAYS ; et quoiqu il y ait quelque probabilité qu'il a parcouru nos forêts dans la direction de Niagara, et qu'il a vu de ces indiens dont on trouvait alors un grand nombre des deux côtés de la ligne du Canada, il n'est pas croyable qu'il ait jamais visité le Sud-Ouest, dont les aspects sont si différents; et nous ne pensons pas qu'il en sache rien de plus que ce qu'on en peut recueillir dans les livres de voyage1. »
(1) He speaks of having been at Richmond in Virginia, of having seen G. Wasington at Philadelphia, of having visited the battle-field at Lexington, and of having gone to Niagara and the Canada. He is evindently willing to have it thought, that he had lived long among our Indians, and in particular that he was well acquainted with Louisiana, the Mississipi, and Florida. BUT THIS CANNOT BE. His descriptions of scenery in Atala and the Natchez, are thoroughly false. A person capable of peopling the banks of Mississipi with parrots, monkeys and flamingos, CAN NEVER HÂVE BEEN THERE; and though it seems probable that he was much in our forest in the direction of Niagara and saw a good deal of the Indians, who were then numerous in both sides of the Canada line, it does not seem credible that he was at the Southwest, of whose entirely différent scenery. He has, we beliere, no other idea, that is obtained from books of trevels. (American quarterly Review, December, 1827, p. 460. ) ↩
Mor. - Je suis obligé de convenir qu'il n'est pas bien à lui d'en avoir agi de la sorte :
« L'imagination a ses licences; mais
« Celle-ci passe un peu les bornes que j'y mets. »
Cependant son critique lui accorde d'avoir vu peut-être les indiens du Canada; et du moins je puis croire à la description touchante qu'il nous donne des tombeaux aériens, c'est-à-dire de ces arbres sur lesquels les mères ont coutume d'exposer la dépouille mortelle de leurs enfants: « Oh! dit-il, que cette coutume indienne est touchante! Dans leurs tombeaux « aériens, ces corps pénétrés de la substance éthérée, enfoncés dans des touffes de verdure et de fleurs, rafraîchis par la rosée, embaumés par les brises, balancés par elles sur la même branche où le rossignol a bâti son nid et fait entendre sa plaintive mélodie.... i
LE VIEUX ÉMIGRÉ, m'interrompant brusquement. - Il n'y a pas de rossignols dans le nord de l'Amérique.
Mor. - Est-il possible? pas de rossignols dans le nord de l'Amérique, et par conséquent il n'y en a pas dans le Canada.
LE VIEUX ÉMIGRÉ. - Assurément, pas un seul1. Mor. - Quoi ! pas un seul... Je suis stupéfait. Ce rossignol, son nid, sa plaintive mélodie, achèvent de me couper la parole. M. de Chateaubriand n'a donc pas parcouru vos forêts dans la direction du Niagara?
(1) Depuis il a supprimé le rossignol, et mis un enfant vivant à la place de l'enfant mort. (Voyage en Amérique, p. 51.) ↩
LE VIEUX ÉMIGRÉ. - Pas plus qu'il n'a vu la cataracte.
Mor. - Il n'a donc pas visité les indiens du Canada?
LE VIEUX ÉMIGRÉ. - Pas plus qu'il n'a vogué sur le Mississipi. S'il est venu aux Etats-Unis, il est évident qu'il n'est pas sorti des villes de l'Est et de leurs environs.
Mor. - Voilà certainement la révélation la plus extraordinaire et la plus inattendue qui m'ait jamais été faite. certes, j'aurais traite de tou celui qui, ce matin même, m'aurait conseillé de placer, dans ma bibliothèque, les œuvres de cet écrivain auprès des voyages de Gulliver et de celui de Cyrano de Bergerac; et cependant je vois avec douleur que c'est la place qui leur convient. Adieu, monsieur; ou plutôt, comme je ne suis plus si pressé de partir, au revoir !
En rentrant chez moi, je me hâtai de transcrire cette conversation, dont les impressions avaient été trop vives pour que j'en eusse perdu un seul mot; et ayant appris que votre Revue était un de ces journaux où l'on n'admet que des vérités, j'ai pensé que ce serait une raison de plus pour qu'elle signalât les grands et petits mensonges littéraires de l'auteur d'Atala dans le nouveau monde: s'il en a fait d'autres dans l'ancien, cela ne me regarde pas.