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L'Enchanteur 1768—1848

Florides

Deux lettres sur les voyages imaginaires de M. de Chateaubriand dans l'Amérique septentrionale · 19 min de lecture · p. 121–156 · chapitre 13 sur 14

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Garnier, 1849, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Qu'ai-je donc voulu faire en rappelant ici ces deux épisodes incomplets, où l'on ne trouve rien qui soit d'un intérêt véritable, épisodes chargés de descriptions (car elles y abondent et surabondent), et qu'on dirait composés uniquement pour surexciter l'exaltation du troupeau imberbe de nos prosateurs-poëtes et de nos poëtes-prosateurs, et entretenir les rêveries de quelques femmes nerveuses déjà enivrées des mélancolies répandues dans René et dans Atala?

Ce que'en ai voulu faire, le voici : y trouver une occasion d'opposer, en quelques lignes, M. de Chateaubriand à lui-même, et de lui prouver que, dans l'embarras inextricable où il a pris plaisir à se jeter, tout ce qu'il essaye d'établir en sa faveur tourne contre lui.

Quoi ! pourrais-je lui dire, l'Amérique entière, par le concours unanime de ses voyageurs et de ses écrivains, vous accuse, sans compter le reste, de n'avoir jamais vu les Florides où vous prétendez avoir voyagé : vous ne pouvez ignorer cette accusation, devenue publique et qui a retenti dans toutes les parties des États-Unis ; et votre esprit ne vous fournit d'autre ressource contre une semblable accusation, laquelle, je suis forcé de le dire, touche votre honneur, que de vous mettre à la suite d'un autre voyageur qui l'avait visitée longtemps avant vous ; de le suivre, pas à pas, dans tous les lieux qu'il a parcourus, ne vous imposant d'autre tâche que d'ajouter à ses récits la pompe luxuriante de vos images et de vos descriptions1 ! Me répéterez-vous que vous ne faites ici que ce qu'a déjà fait M. Ramon, dans sa traduction des Voyages de Coxe en Suisse? Mais personne n'a jamais eu la pensée de nier que M. Ramon ait voyagé en Suisse ; et si quelqu'un s'en fût follement avisé, on ne peut douter qu'à l'instant même, il n'eût abandonné cette traduction pour raconter son propre voyage et l'accompagner de toutes les preuves qui en auraient constaté la véracité. Mais vous, encore un coup, vous êtes accusé de n'avoir jamais même approché des Florides : et, au lieu de vous élever franchement, fermement, contre cette accusation calomnieuse, de la repousser par le seul moyen qu'il convenait d'employer, et qui était d'entamer, à l'instant même, votre propre relation, en la soutenant de tous les témoignages qui en auraient mis hors de doute la réalité, vous continuez de rester timidement attaché à ce voyageur que vous n'avez jamais vu, qui peut-être était mort avant que votre pied eût foulé le sol américain ; vous n'osez quitter un seul moment la trace de ses pas ; vous exprimant ici moins élégamment que vous n'avez coutume de faire, vous êtes, dites-vous, comme enchevêtré avec lui; et, par l'effet de cette association bizarre dont il n'y a peut-être pas un second exemple, vous semblez vous plaire à descendre tellement au-dessous de vous-même, que, sans que vous aviez le droit de vous en plaindre, on a celui de vous appliquer ces vers sanglants du fabuliste :

(1) Vous avez annoncé des rectifications, des observations, des réflexions, des additions : il n'y a rien ici de tout cela. Vous faites des descriptions, et rien de plus. ↩

« Pour moi, j'ai déjà vu le maritime empire;

« J'ai passé les déserts, mais NoUs n'y bûmes point,

« D'un certain magister le rat tenait ces choses,

« Et les disait à travers champs.

(LAFONTAINE, liv. 8 , fab. IX).

Voilà pour l'épisode des FLORIDES. Passons à celui du JOURNAL SANS DATE1; et m'adressant encore à l'illustre écrivain, je l'interpelle ainsi :

(1) Journal sans date! mais tout est sans date dans les voyages de M. de Chateaubriand ; il s'est bien donné de garde d'en indiquer une seule, et s'il eût commis une semblable maladresse, tout était perdu, parce que tout aurait été découvert : c'est ce que je prouverai en finissant. ↩

Ce journal nous offre le récit d'un voyage que vous avez fait je ne sais quand ; vous l'avez fait je ne sais où, et avec je ne sais qui : car l'entreprendre seul était tout-à-fait impossible. Ce voyage n'a pas de commencement: en effet, on vous rencontre pour la première fois dans un bateau qui remonte une rivière. Il n'a pas de fin, car vous nous échappez au moment où l'on va transporter ce bateau dans un grand fleuve, aux bords duquel il est encore amarré, vous attendant toujours, vous et vos aventureux compagnons : et vous voulez qu'on prenne au sérieux une semblable moquerie? Non ; ce voyage est encore un jeu de votre imagination : quel a été votre but en l'imaginant, et en donnant cette fiction pour une réalité ? Je crois le savoir aussi bien que vous, et je vais vous le dire.

Vous n'ignorez rien de ce qui a été dit de vos voyages dans les forêts vierges, où vous vous êtes si long-temps promené , comme dans les allées d'un parc. Parmi vos lecteurs, plusieurs en ont douté; quelques-uns, plus méfiants (et je suis de ceux-là), les ont traités de fables ; enfin, une sorte d'expérience, que vous avez acquise en lisant et étudiant les relations d'un grand nombre de voyageurs, vous a appris que c'était une marche toute différente qu'ils avaient suivie pour pénétrer dans ces forêts impénétrables1. Cela vous causait quelque souci : que faire? Il eût été bien dur d'avouer que vous vous étiez joué du public, qui n'aime pas qu'on le joue ; et vous ne pouviez vous y résoudre. Un voyage au milieu des solitudes du Nouveau-Monde, présenté comme réel, et avec toutes les conditions nécessaires pour le rendre vraisemblable, c'est-à-dire un voyage « où l'on ne se promène pas, au milieu de leurs forêts, monté sur un petit cheval, ou une petite canne à la main1 ; mais où, après avoir fait aborder son canot sur un point quelconque, il faut s'y frayer un chemin à travers les herbes, les orties, les mousses, les lichens, en glissant sur une bruyère gluante ou sur un humus épais composé de débris de végétaux ; où l'on est arrêté à chaque pas par des troncs abattus; où des masses d'arbres serrés les uns contre les autres vous présentent des obstacles à peu près infranchissables, etc., etc.2; » un tel voyage, dis-je, vous a semblé heureusement imaginé pourexercer une sorte de fascination sur vos lecteurs les plus crédules (et personne ne sait mieux que vous combien ils sont nombreux, et jusqu'où va leur crédulité), et leur persuader, quelque objection qu'on pût leur faire, que les deux manières de voyager sont également bonnes, puisque vous les avez employées toutes les deux. Toutefois, il est évident que si, pour compléter la vraisemblance, vous eussiez encore imaginé de partir d'un point déterminé pour arriver à un autre, après avoir parcouru le cercle de vos explorations dans cette course savante et aventureuse, vous ne l'eussiez pu sans sortir forcément du vague où vous vous étiez enveloppé, et dont vous n'auriez pu sortir sans vous déceler vous-même. Un fragment échappé au naufrage de ce manuscrit, à la fois perdu et toujours retrouvé, et, dans les circonstances difficiles, toujours prêt à vous venir en aide, sauvait, selon vous, une partie de ces difficultés, et même vous semblait résoudre complètement la question, pour ce peuple de vos lecteurs que vous conduisez depuis si longtemps où il vous plaît de les faire aller; et vous avez donné ce fragment. M. de Chateaubriand n'est plus là pour me répondre : que ses amis, s'ils en ont le courage, répondent pour lui.

(1) Voyez pag. 81, l'analyse du Voyage de Mackensie, illustré par M. de Chateaubriand lui-même. ↩

(1) Voyez les Mémoires d'Outre- Tombe. Fatigués sans doute de leur première manière de voyager, lui et le grand hollandais sont descendus de leurs montures, et ont continué leur promenade , « la canne à la main. » (Sic.) Toujours Versailles et Fontainebleau ! ↩

(2) Voy. p. 113. ↩

Je soutiens donc que le voyage raconté dans le JOURNAL SANS DATE eût été possible, mais qu'il n'est pas plus vrai que l'excursion faite dans les FLORIDES, et par toutes les raisons que je viens de donner., Quant aux pérégrinations solitaires de l'illustre voyageur dans les forêts vierges de l'Amérique, j'ai déjà longuement prouvé qu'elles étaient un « perpétuel mensonge, » par une autre raison : c'est qu'elles sont impossibles.

Cette fantasmagorie voyageuse, dont les feux follets ont parcouru tant d'espaces presque incommensurables, vient enfin s'évanouir aux Florides; et ce sont les « mémoires d'Outre- Tombe» qui nous ont conservé quelques traces de ses lueurs mourantes, au moment où elles allaient s'éteindre. Je prie mes lecteurs de vouloir bien écouter les derniers récits du voyageur : ils sont agréables ; et, en les écrivant, il a eu encore son intention, que j'essayerai de pénétrer.

Je ne sais si Bartram s'était alors séparé de lui, et s'il en avait reçu les derniers et éternels adieux ; mais il n'en est plus question dans les dernières pages de cette véridique histoire. Nous y trouvons M. de Chateaubriand, campé avec des chasseurs et des trafiquants de chevaux, auprès des haras et des marchés établis par les Siminoles et les Muscogulges.

Tandis que chacun allait à ses affaires, il s'abandonnait, lui, à de plus doux penchants, qui lui faisaient rechercher surtout la société des femmes et des enfants ; et on le connaît assez pour qu'il ne soit pas besoin de dire que, parmi ces êtres charmants, les femmes avaient de beaucoup la préférence. Parmi elles se trouvèrent deux jeunes Siminoles d'une beauté si merveilleuse, que lui-même, après avoir épuisé, pour les peindre, tout ce que sa palette pouvait lui fournir de plus exquises couleurs, jette loin de lui son pinceau, déclarant que cette beauté était « indéfinissable. » Il entre ensuite dans le détail : s'attachant aux pas de ces deux merveilles, dont l'une était fère et l'autre triste ; il leur rend mille petits soins, se prête à leurs petites fantaisies, décrit leur toilette, dont il se mêle un peu, fait avec elles des promenades; puis, ces deux belles l'ayant quitté un moment, le voilà qui s'endort délicieusement au milieu d'un paysage enchanté, dont il ne pouvait manquer de nous faire la description. Son réveil est encore plus doux. Les enchanteresses sont à ses côtés, assoupies ou feignant de l'être ; et, au milieu d'une pluie de roses de magnolia, qu'une brise leur apporte, et dont tous les trois sont inondés, se passe une scène « plus qu'anacréontique », dont il n'a pu se résoudre à priver ses lecteurs. Tout allait bien pour lui, et il semblait qu'il n'eût plus que l'embarras du choix, lorsque apparurent tout à coup deux sauvages qui, les saisissant d'un bras vigoureux, les assirent sur des chevaux aussi rapides que le vent; et le groupe entier disparut bientôt à ses yeux. C'étaient, comme il l'apprit peu de temps après, deux filles peintes (les lorettes du pays); et ces deux vilains sauvages étaient leurs amants. Voilà ce qu'il nous raconte avec une désolation qui a bien son côté comique; et, en vérité, ce récit est enrichi de tant de détails, et si bien arrangés (on sait que c'est là une des grandes adresses de l'auteur), que si nous n'étions avertis à l'avance de ce qu'est en effet son voyage aux FLORIDES, nous hésiterions à croire que c'est le dernier épisode d'un long roman.

C'est après une telle mésaventure qu'il se décide à repasser les Montagnes bleues (les Apalaches), et à se rapprocher, vers Chillicothi, des défrichements européens.

Beaucoup de mes lecteurs ignorent sans doute où est Chillicothi.. C'est maintenant une ville de l'état de l'Ohio lequel n'est pas situé à moins de 800 milles des Florides, en suivant une ligne droite sur la carte. Or, tout cet espace ne formait alors qu'un immense désert, et il s'en faut de beaucoup que cette ligne droite marquât l'exacte distance du point de départ à celui d'arrivée. Il nous apprend qu'il ne faisait pas seul ce voyage, mais en compagnie d'autres voyageurs.

Que de difficultés n'a pas dû présenter une telle entreprise, où il y avait des montagnes à traverser , des fleuves à franchir, des forêts au milieu desquelles il fallait se frayer un passage? Saurons-nous ici quelque chose de la date du départ, du temps qu'a duré le voyage, des incidents divers et singuliers de la route? Nous n'en saurons rien, absolument rien; mais , arrivé à Chillicothi comme il est arrivé aux Florides et à peu près partout, l'illustre voyageur, fidèle à la marche qu'il s'est tracée, de saisir, ou, pour mieux dire, d'étourdir son lecteur par le prestige d'une foule de petits détails dont la vraisemblance l'entraîne à tout croire, même ce qu'il y a de plus invraisemblable, raconte minutieument comment, au bord d'un ruisseau, immédiatement après son arrivée à Chillicothi , il avisa une maison américaine, ferme d'un côté, moulin de l'autre, où il fut bien reçu; il y décrit, dans ses moindres détails, le petit réduit où l'installa la meunière, les plantes et les fleurs du pays qui grimpaient autour de sa croisée, les poissons qui nageaient dans l'eau, les oiseaux qui volaient dans l'air ; et, se rappelant presque involontairement les deux Floridiennes, surtout la triste qui semble l'avoir plus vivement touché, il nous fait une peinture, encore plus anacréontique que la première, de ce qui se serait passé entre elle et lui dans cette rustique chambrette, dont sa seule présence eût fait un paradis.

Le moyen, quand on est sous le charme d'un semblable tableau, de lui demander compte des quatre ou cinq cents lieues qu'il vient de parcourir? On y pense encore moins lorsqu'à ce premier tableau succède tout à coup une scène non moins charmante : le voilà qui s'offre à nous, assis dans la salle commune, au coin du feu, et faisant cuire lui-même les patates dont allait se composer son souper : un écureuil, placé près de lui, sautait alternativement du dos d'un gros chien sur la tablette d'un rouet; et un petit chat avait pris possession de son genou pour regarder ce jeu. Qui l'eût dit que la grande péripétie de ses voyages allait prendre place dans ce petit tableau nail, gracieux, et tel que les peintres flamands les plus habiles auraient pu seuls l'imaginer? Ce fut à la lueur du brasier qu'en baissant la tête, il aperçut tombé à terre entre ses jambes, et ramassa le journal qu'il a rendu à jamais célèbre, et qui fit, à l'instant même, sur lui, l'effet du miroir magique par lequel Renaud fut arraché aux enchantements du palais et des jardins d'Armide. Il venait d'y lire en gros caractères : FLIGHT OF THE KING, c'était un récit de l'évasion de Louis XVI et de son arrestation1. Je le répète encore, ceux qui, après un tel événement, s'obstineraient à vouloir en savoir davantage sur cette dernière pérégrination de l'illustre voyageur, depuis les Florides jusqu'à la ferme de Chillicothi, se montreraient bien difficiles.

(1) «L'honneur et le devoir, » parlant au fond de son cœur (Mémoires d'Outre-Tombe) plus haut que ses penchants les plus chers, l'arrachèrent à l'Amérique, et le ramenèrent en France. Il y revint, lui qui n'était pas aristocrate du tout, pour prendre sa part de « la folie de Coblentzi (Ibidem), et déverser l'insulte et une sorte de mépris sur cette foule de fidèles serviteurs du roi, qui, en s'exilant, payaient, comme lui, leur dette au devoir et à l'honneur. En vérité, il eût mieux fait de rester dans ses forêts vierges, et au milieu de ses amis les sauvages. Dans la suite de ses « Mémoires d'Outre-Tombe, » il nous fait des récits admirables de ses campagnes ; il nous raconte surtout, de ses misères, tant à Londres que dans les camps, des choses qui semblent passer ce qu'il est donné à une créature humaine de pouvoir supporter, Je serais le plus disposé du monde à y croire, si, parmi les témoignages qu'il en apporte, j'en trouvais un seul qui fût donné par quelque personnage vivant; mais il ne cite que des morts pour témoins, et c'est désagréable pour lui. ↩

Enfin, j'ai obtenu une DATE: immédiatement après la page qui changea ses destinées, il se rend à Philadelphie, et s'embarque, le 10 décembre 1791, sur un navire faisant voile pour le Havre : il était parti de Saint-Malo pour les États-Unis, le 15 avril de cette même année.

Je rassemblerai maintenant, je grouperai ensemble les parties éparses de ces récits divers, dans lesquels j'ai suivi, pas à pas, l'infatigable voyageur, ne l'ayant pas perdu de vue, depuis son arrivée dans le Nouveau-Monde, jusqu'au moment où il a été forcé de quitter cette terre aimée du ciel, dont il aurait voulu faire sa seconde patrie. Je parcourrai à la fois le temps et l'espace avec lui; et mes dernières preuves, qui, pour la plupart, se résoudront en CHIFFRES, ne seront, quoique les plus courtes, ni les moins fortes, ni les moins concluantes.

Puisque M. de Chateaubriand a voulu couvrir d'un voile mystérieux la date de son départ de New-York pour Albany, je me vois réduit à l'établir approximativement par ce que je sais de ce qui l'a précédée ; et je ne crois pas m'éloigner de la vérité en fixant cette date au 15 juillet 17911.

(1) Voici mon calcul par estimation : L'illustre voyageur part de Saint-Malo le 15 avril. Alors les traversées de France en Amérique étaient plus longues qu'aujourd'hui, par des causes que connaissent tous les marins, et dont le détail serait ici pour le moins inutile; quelques calmes, et il le dit lui-même, ralentirent la marche du paquebot. Je prendrai donc, pour terme moyen, ↩

Il me faut maintenant établir le compte des sÉ-JoURs qu'il a faits dans les lieux divers qu'il a parcouras. Puisque le même silence en enveloppe les dates, mes calculs approximatifs seront modérés jusqu'à l'invraisemblance dans cette seconde estimation (1). Ils s'élèvent à deux mois vingt jours sur quatre mois vingt-cinq jours, qui nous conduisent au 10 décembre de la même année, jour où a mis à la voile le navire qui le ramenait en France.

55 jours, et de telles traversées passent encore aujourd'hui pour belles, 35 jours Relâche aux Açores, ci. à l'île Saint Pierre, ci. à Philadelphie, et route du navire jusqu'à Baltimore, ci. Retour du voyageur à Philadelphie. Il attend Washington pendant 15 jours, passe 2 jours avec lui, et arrive à New-York, ci. Voyage à Boston; visite au champ de bataille de Lexington; retour à New-York, au moins, ci. . Total. 90

(2) Séjours depuis le départ d'Albany : A la cataracte de Niagara, où la fracture de son bras le retint 12 jours, je suppose qu'il en avait consacré 8 à la visiter, négligeant le temps qu'il a passé à voir des clairs de lune, à chasser le carcajou, et à écouter les demoiselles qui jouaient du piano, ci. . . 20 jours Il s'arrête sur les bords des lacs, et y couche dans les wigwaumes des Hurons; il y apprend la langue des sauvages, qui, dit-on, n'est pas facile à apprendre; il y étudie les mœurs singulières d'une nation indienne inconnue; il y écrit sur ses genoux ses plus belles descriptions de la nature, etc. Est-il vraisemblable que tout cela ait pu se faire en un mois? Non, sans doute. N'importe, je me contente de ce chiffre impossible, ci. . Combien de temps chez les Natchez, où il rassemble les matériaux de ses trois romans? Combien aux Florides, où il a vécu avec les Siminoles et les Muscogulges, et essayé de mettre en action un quatrième roman? Je compterai, en faisant encore un calcul presque absurde, ci. Total. 80

Ainsi donc, une simple règle de soustraction, qui me reste à faire, me donnera DEUX MOIS CINQ JOURS, pendant lesquels il a d'abord parcouru, depuis New-York jusqu'à Albany, un espace de près de 400 milles. En partant de Niagara, de quel côté dirige-t-il ses pas? Je suis un peu embarrassé de le dire, lui-même ne l'ayant pas dit; toutefois, comme il y a lieu de croire qu'il n'est pas d'abord descendu vers le sud pour ensuite remonter au nord, tout me porte à croire que c'est alors qu'il est allé visiter le haut et le bas Canada; qu'il a fait ses explorations dans leurs forêts et autour de leurs quatre principaux lacs, dont les circonférences, additionnées ensemble, présentent une étendue d'environ mille lieues (trois mille milles).

Le journal sans date n'est bien certainement qu'un fragment très-court du voyage qu'il avait entrepris sur des rivières et des fleuves inconnus, pour reconnaître et parcourir les premières forêts impénétrables qu'il eût encore rencontrées.

Où coulaient ces fleuves et ces rivières? Où étaient ces forêts? Là-dessus, même silence. Toutefois, il est à présumer que ces cours d'eau, grands et petits, venaient se jeter dans le Mississipi, et que ces forêts étaient situées sur ses bords, par conséquent qu'il avait quitté le Canada en tournant les lacs : car une page détachée du manuscrit nous transporte au pied des monts A Apalaches, dont elle contient une courte description ; puis le sommaire d'un fragment considérable de ce même manuscrit, « fragment perdu sans retour, » nous apprend qu'il a visité les monuments indiens des bords de l'Ohio, et descendu ce fleuve depuis Pittsbourg jusqu'au Mississipi1.

(1) Voyez page 116. ↩

Est-ce avant d'avoir suivi le cours de ce dernier fleuve qu'il a visité le Kentucky, et cheminé dans les forêts où il a fait la rencontre du vieux missionnaire à barbe blanche? Il y a quelque probabilité. A-t-il continué longtemps sa route à travers ces forêts vierges, ou navigué sur le « Nil des déserts », pour arriver jusqu'au territoire alors occupé par la nombreuse tribu des Natchez? C'est encore ce qu'il nous laisse ignorer. De la Louisiane à l'entrée des Florides, on trouve, en traçant une ligne droite à travers l'Alabama et les confins de la Géorgie, une distance d'environ six cents milles. Jusqu'à quel point a-t-il pénétré dans l'intérieur de cette péninsule? Personne ne le sait, et je négligerai ce calcul. J'ai déjà indiqué la distance qui la séparait de Chillicothi, où il n'a pu arriver qu'en parcourant, sur une ligne opposée, tout l'espace déjà parcouru à l'ouest, depuis l'Ohio jusqu'à la Louisiane, y étant ainsi ramené après l'avoir visité une première fois. De là à Philadelphie, il y a environ trois cents milles, qui ne valent presque pas la peine d'être comptés.

Ainsi, ces espaces, qui, sans compter les courses, au moins aussi longues, qu'il a faites dans le Canada et autour des lacs, embrassent, dans leur contour depuis Niagara jusqu'à l'Ohio, et sans compter encore ses incursions dans l'intérieur de la contrée, près des deux tiers de la circonférence des États-Unis, et plus que cette circonférence entière, si l'on y comprend tout ce que je viens seulement d'indiquer, de tels espaces, dis-je, qui épouvantent presque l'imagination, et dont tant de circonstances, qui, maintenant, pour la plupart, n'existent plus, doublaient alors la prodigieuse étendue, il les a parcourus en DEUX MOIS ET CINQ JOURS, que je lui ai si complaisamment, si bénévolement accordés pour mener à sa fin une si grande entreprise !!! Credat judœus Apella : le croira qui voudra. Pour moi, je soutiens que cela est Impossible (THIS CANNOT BE), à moins qu'il n'ait trouvé le moyen d'emprunter à l'Arioste son hippogriffe, ou à Perrault ses bottes de sept lieues.

Comment se fait-il que, pendant près d'un demi-siècle, parmi des multitudes presque innombrables de lecteurs plus ou moins intelligents, que fascinait cette espèce de lanterne magique qu'il faisait passer sous leurs yeux (et j'ai été de ce nombre), il ne s'en soit pas trouvé, jusqu'à ce jour, un seul qui ait démêlé les artifices de l'auteur de ces voyages? Plusieurs causes y ont contribué. Je ne m'arrêterai point à les examiner; et, pressé d'en finir, craignant surtout d'ennuyer mes lecteurs, je n'en indiquerai, et pour la seconde fois (1), qu'une seule, qui me semble être la principale : c'est la PRESSE, dont, avec une adresse qui confond d'admiration, il avait su se rendre le maître absolu; la PRESSE, dis-je, qui fut son auxiliaire infatigable, et qui lui a été fidèle jusqu'au dernier moment.

Qui ne connaît le vers fameux de Crébillon?

« Et le songe a fini par un coup de tonnerre. »

Les «songes » de M. de Chateaubriand se terminent, à son retour en France, par une tempête effroyable, qu'il a encore le courage de décrire, et dont, lui et le navire qui le portait, ne furent sauvés que par la présence d'esprit presque miraculeuse d'un matelot américain; il décrit aussi la pose et la physionomie de ce matelot.

C'est une « chose ordinaire et commune » qu'une tempête sur mer : cependant, il ne me plaît pas de croire à celle-ci plus qu'à tout le reste (2).

Vanitatem el verba mendacia longe fac à me. (Prov. xxx, 8.) Seigneur, éloignez de mon cœur la vanité et les paroles menteuses.